‹ La normalienne en belles-lettresChapitre 20 sur 56 · Causerie avec une personne cultivée. La · texte numérisé non relu

Causerie avec une personne cultivée. La

normalienne a reçu une culture distinguée; Elle aurait tort de l'oublier. Et sans être de la Chambre bleue d'Arthénice, la châtelaine de Rambouillet et la maîtresse des Précieuses, la normalienne prendra garde de mettre dans sa vie Véclat des conveyiances, ces manières d'avoir de V intelligence et de l'âme incoyite stable nricnt belles. C'est pourquoi il est convenable qu'une normalienne forme des liaisons distinguées et qu'avec ses bonnes amies, elle sache causer de tout et notamment de ses lectures. Or, en achevant une lecture de Lafontaine, la normalienne s'est écriée: Oh! le charmant petit poème"! Et sa jeune amie, moins initiée aux secrets du fabuliste, pose la question: "Quel est donc le charme des Fables." Ce mot sollicite la causerie.

144. — Le charme drs fables. Les fables de Lafontaine sont des poèmes charmants et ce charme que le fabuliste y a répandu, c'est celui de son génie et celui de sa poétique.

§ 1 — Son charmant génie.

145. — Le génie de Lafontaine, c'est nne exquise fusion de naturalisme et d'idéalisme, et il suit de là que sa fable est une vision de la nature, mais une

vision idéalisée, grâce à une abstraction esthétique. Expliquons :

146. — Le natunilisnic , le premier élément du génie de Lafontaine. Quand on se soucie de saisir \v, génie d'un écrivain, il importe de découvrir l'objet habituel de ses pensées, car tel est l'aliment, telle sera l'originale physionomie de son génie. Par exemple, Bossuet se nourrit d'Ecritures Saintes et des Pères qui les commentent, et voici que sa voix est celle d'un voyant : il écrit le discours sur l'Histoir^. Universelle : ce livre fait de visions, la suite des Epo ques, la suite des Empires, la suite de la Religion. Fénelon ne nourrit des classiques grecs ; sa voix est celle d'un Attique ; il écrit Télémaque, ce livre fait des fleurs de pensées que contiennent les chefsd'œuvre de la Grèce. — Hé bien! Lafontaine alimente son génie d'une nature finement observée et son inspiration est celle d'un artiste naturaliste , on le voit bien à la lecture de ses fables. j\Iais lui-même, le fabuliste, nous apprend que l'aliment de ses pensées, c'est la nature. "Maintenant, écrit-il, à son ami ]\laucroix, ne quittons pas la nature d'un pas." Et s'il l'a fait, c'est que le fabuliste avait l'amour, le sentiment de la nature.

147. — Le sentiment de la nature. Le sentiment, l'amour de la nature peut être le simple goût de la campagne et ce goût serait comme une admiration pour la beauté plastique de la nature, et comme une joie de paix et de solitude, qui fait rechercher la campagne comme un décor harmonieux et reposant pour l'homme qui ressent la lassitude de vivre. Le sentiment de la ïititure, chez le fabuliste, c'est une aptitude à associer so)i âme à toute âme vivante, à celle du végétal (exemple : Le chêne et le roseau), à celle de l'animal (exemple: Le lion et le mouche ron), et à pousser cette association au point que l'artiste devine avec une remarquable clairvoyance les

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pensôes on fines ou niaises, ou autres que ces êtres inférieurs concevraient s'ils étaient doués de raison, — et qu'il éprouve avec une étonnante convenance les sentiments de joie, de tristesse, d'orgueil, de simplicité, ou autres qui remueraient ces êtres inférieurs s'ils avaient une conscience raisonnée de leurs aventures.

Lisez, par exemple, la fable du Cochet — le chat — et le souriceau.

148. — L'idéalisme, le second élément du génie >\.- Lafontaine. Le regard du fabuliste, avons-nous dit, est sur la nature. Qiiel regard? non pas celui du photographe, mais celui de l'artiste. Sa vision n'est donc pas celle de la nature aperçue dans la totalité des traits qui la constituent mais, grâce à une abstraction esthétique , c'est la vision de la nature circonscrite aux seuls détails qui ont impressionné l'artiste. Et ces visions, le fabuliste nous les redit, ces visions non livresques, mais fraîches qu'il a goûtées là-bas — ou couché sur l'herbe au bord d'un ruisseau, — ou bien assis à l'orée du bois sur un arbre renversé, — ou encore errant, comme uno muse nonchalante et rêveuse, dans des ravins ombreux. Ainsi le génie de Lafontaine, considéré dans son aspect idéaliste, c'est "la nature vue à travers un tempérament" , le sien, (exemple: La colombe et la fourmi. Le lièvre et les grenouilles).

149. — Et son idéalisme personnel, celui qui constitue plus proprement son originalité, c'est de faire des animaux le constant symbole des hommes et de leurs mœurs. Son personnel animal couvre d'un masque très léger l'air humain que le fabuliste lui fait prendre. Et ainsi des scènes que le fabuliste fait jouer aux animaux dans le décor qui leur convient, il compose l'ample comédie de l'humanité, de l'humanité qu'il avait sous les yeux. En effet.

chaque animal est représentatif d'un état d'âme que le fabuliste eut l'occasion d'observer: par exemple, le lion et l'aigle, c'est la majesté royale, c'est le despotisme brutal; le renard, c'est la fourberie; le chat, c'est l'hypocrisie; l'âne, la grenouille, c'est la sottise prétentieuse; le chien, c'est la servitude satisfaite; le loup, c'est l'indépendance hautaine, etc., etc.

^ 2 — Sa charmante poétique.

150. — Le charme de sa poétique. Le charme de la poétique de La fontaine trouve son principe dans les dons de l'artiste, notamment : dans son don de peindre dramatiquement avec une imagination attique, et son don du vers souple et rythmé.

151. — L'imagination attique de Lafontaine. Après avoir lu attentivement les fables des siècles passés, T^afontaine se persuade qu'il en faut changer la manière si l'on veut faire de ce petit poème un genre littéraire. L'apologue d'Esope est sèche, (la sécheresse est un manque d'art), — les fables du Moyen- Age, sont prolixes, (la prolixité est un manque d'art). Lafontaine se prit à penser en fermant ses livres de lecture : La morale nue ennuie, il faut imaginer le conte pour la faire agréer; mais d'autre part le conte redondant dégoûte parce que, dans le symbole moins transparent à raison de sa prolixité, la morale s'obscurcit. Hé bien! se dit-il, brisons le moule antique en introduisant dans la fable, l'imagination, (plus de sécheresse), mais ne lâchons pas le frein à cette folle du logis, (plus de prolixité). Donc écrivons la fable avec une imagination attique, c'est-à-dire avec une imagination sobre, précise et intense. Et ainsi, grâce à l'atticisme de son imagination, Ijufontaine créa la fable charmante : celle qui présente ses moralités enveloppées d'amplifications, pittoresques ou dramatiques, justement re-

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quisrs pour répdndre atir Vi pensée de bon sens que contient lu fable, une grâce esthétique. Lire, comme exemple : La laitière et le pot an lait, et aussi, La tortue et les deux canards.

152. — JjC don de peindre dramatiquement . L'imagination attique qui assure admirablement à Lafontaine le don de peindre — (car qui voit bien, peint bien) — est plutôt dramatique que pittoresque. L'artiste peint comm.e il voit; il s'apx)lique à rendre fidèlement ce qu'il a vu là-bas, au champ, ces choses vues dont l'imagination lui garde l'image d'autant i^lus précise et intense qu'elle est plus sobre. Donc dans les visions brèves et vives des fables, l'animal apparaît tel qu'il allait sous les bois, sur la berge des ruisseaux, dans les prés reverdis, sur le bord du marais, et le lecteur le voit revivre, c'està-dire reprendre ses attitudes avec une vérité psychologique singulière. Les procédés scéniques qui abondent dans les fables de Lafontaine, nous marquent donc l'aspect partie ulièreriient dram,atique de l'imagination de Lafontaine. Lire, comme exemple : J^es deux amies et les deux pigeons.

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