La poétique de la normalienne. Le but de
l'étude des poésies est de rendre la normalienne habile non pas à créer les poèmes poétiques, si divers, mais à en causer avec intelligence et intérêt.
174. — Les limites de cette étude. Les créations d'art poétique sont infiniment variées, et la normalienne dispose de peu de temps; c'est pourquoi nous bornons ces études aux trois grands genres, aux trois grandes formes poétiques, la lyrique, l'épique et la draiTiatique.
175. — Caractères distinctifs des trois grandes formes poétiques. La poésie lyrique est une poésie de sentiraient. Ici, en effet, l'écrivain n'a pas l'intention de raconter, de décrire ou de disserter. Il aspire seulement à communiquer à ses lecteurs son émotion esthétique , sa jouissance d'art, à propos du fait qu'il raconte, du paysage qu'il décrit, ou de l'idée générale qu'il expose. Aussi, le poème qu'il crée, est comme un chant, c'est l'ode.
La poésie épique est une poésie de récit. Le poète connaît un fait d'histoire, plein d'héroïsmes, abondant en leçons humaines ; il lui semble que ce récit intéresserait sa race et même Vhumanité. Et le poème que sa plume crée, prend le nom d'épopée.
La poésie dramatique est une poésie d'action. L'auteur du drame a rencontré dans l'histoire un héros, engagé, un jour, dans l'événement qui aboutit à sa gloire ou à sa ruine. Le poète croit qu'en mettant sous nos yeux ces scènes vivantes, il nous intéresserait singulièrement. Sa plume crée la tragédie.
176. — Les genres poétiques. Au XIX^ siècle, une école littéraire ridiculisa la distinction des poèmes en genres que donnaient les vieilles poétiques. Le romanti(]ue fi-oncaMir avait tort: autant il y a de sortes d'inspiraiiuus, mitant il y aura de genres de poèmes. Proposons, par exemple, le même sujet littéraire, — Andromaque ou Bérénice à trois génies différents. La matière poétique que ce sujet contient se changera en conte pour un Lafontaine, en comédie pour un ]\Iolière, en drame tragique pour un Bacine. — Il est incontestable que les inspirations des génies créateurs varient comme leurs tem,pcram.ents poétiques, et que, conséquemment, les poèmes, nés de leur verbe, ont des caractères parfaitement distinctifs. La normalienne restera fidèle à l'ancienne école des genres poétiques.
Le genre lyrique.
177. — L'ode. C'est le nom que l'on donna au poème lyrique. C'est uyi citant, comme nous le marque le sens étymologique du mot: ce vocable est dérivé du m.ot grec ôdè, chant. Et cette appellation est juste, car avec le sentiment qui jaillit du cœur du poète, la parole intérieure chante sur ses lèvres. — Aussi bien, à l'origine du lyrisme, le poète psalmodiait son poème; la lecture qu'il en faisait, était une déclamation notée et rythmée. On peut se faire une idée de ce débit musical et rythmique si l'on a entendu des déclam.ations dites lyriques, ou encore, au théâtre, ces récitatifs donnés avec un doux et sourd accompagnement d'instruments.
Les noms de l'ode. A raison du sujet inspirateur du poème lyrique, l'ode prend les différents noms qui suivent: l'ode héroïque, — l'ode sacrée et le cantique, — l'élégie, la pastorale, — l'ode badine, — la chanson, la romance, — la cantate, le dithyrambe, etc
122 LA normalif:nne
178. — La facture technique de l'ode. Le poèmo lyrique se construit avec une infinie liberté. — Généralement, il se partage en couplets af^pelés stances.
Les stances sont des périodes poétiques de quatre, à dix vers, offrant une idée complète, une vision complète, sans nécessaire enjambement sur la stance voisine pour avoir sa plénitude de sens ou d'image. — En général, la première stance détermine la combinaison des rimes et des rythmes que les stances suivantes reprendront.
179. — Le sonnet. C'est un poème lyrique à forme rigoureusement définie. Ce poème se compose de quatorze vers partagés en deux quatrains et en deux tercets. S'il est régulier, — dans les quatrains se rencontrent deux rimes seulement et chaque quatrain renferme deux vers à rim.es piates = ABBA. — A B B A (voir l'exemple).
Dans les tercets du sonnet régulier, les deux premiers vers du premier tercet sont à rim.es plates; les rimes des vers qui suivent doivent être croisées = CCD — EDE. — Enfin, le dernier vers doit renfermer un trait, doit être relevé, voulons-nous dire, par une pensée, ou un sentiment, ou une image qui enchante par son magisme : Exemple : "Nos Croix" de P. Lemay.
Nos Croix.
A — Au bord du fleuve immense et le long des chemins, B — Comme un poème doux qu'on fait stance après stance, B — Nos pères ont planté, de distance en distance, A — De hautes croix de bois qui sont nos parchemins.
A — A genoux à leur pied, parmi les blancs jasmins, B — Ils venaient imploré la divine assistance B — Pour que le champ nouveau donnât la subsistance, A — Et que l'humble foyer eût d'heureux lendemains.
C — Quand on passe devant, homme ou femme, on salue : C — Chez nos bons campagnards à l'âme résolue, D — Patriotisme et foi sont fortement ancrés.
E — Elles sont là, toujours, sous l'azur ou l'averse, D — Et pour que nos enfants aient des abris sacrés, E — On les remet debout quand le temps les renverse.
180. — L'origine du sonnet. Elle est fort discutée; on pense assez généralement que les Trouvères de la Cour de France en sont les inventeurs. Ce que l'histoire assure, c'est que, au XVP siècle, du Bellay importa d'Italie ce poème favori de Pétrarque. Le sonnet eut une grande vogue. Le XVII® siècle connut même la querelle du sonnet. En effet, Paris et la Cour royale se partageaient en deux camps, les Uranistes et les Jobelins. Ceux-ci soutenaient que le sonnet de Benserade siu* Job était le chefd'œuvre du genre; ceux-là réclamaient cette gloire de perfection pour le sonnet de Voiture sur Uranie. On méprisa ce jeu d'esprit au XVII® siècle. Au XIX® siècle, Sainte-Beuve et les Romantiques lui rendirent sa vogue. ]\Iaintenant les sonneurs de sonnets foisonnent.
N. B. — Dans ce moule, on épanche les petites poésies, mais il est aussi des sonnets de haute inspiration.
^1 — Causerie historique sur le poème lyrique.
181. — L'origine historique de l'ode. Au commencement de la civilisation grecque, avec l'éveil du génie hellénique, parurent des hommes de Lettres doués d'une imagination capable d'enthousiasme, nous voulons dire, créatrice de visions esthétiques, et grandes, et ardentes. Ces hoiTimes ne continrent pas leurs véhémentes émotions ; ils les laissèrent échapper de leur âme exaltée, dans des
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poèmes ; et ces poèmes de sentiment furent appc-lés odes ou chants parce qu'ils se récitaient sur un ton musical et rythmé.
Plus tard, des ])oètes d'une plus exquise esthétique imaginèrent d'appuyer leur mélopée de la voix des instruments. C'est le célèbre Pindare de Thèbes en Béotie, qui donna les plus classiques exemples de cette fusion des deux arts, la parole et la musique. Et l'on appela lyrique cette poésie de sentiment parce que la lyre était l'instrument généralement préféré des poètes.
182. — L'élégie. La flûte toutefois fut en vogue chez les Grecs et l'on appela élégies les poèmes d'une forme métrique très spéciale dont la diction était soutenue d'un accompagnement de flûte. Quant aux sentiments de ce poème, ils étaient chez les Grecs infiniment divers. Les sentiments élégiaques chez Tibulle de Rome, et chez les lyriques du XIX® siècle, sont ceux des tristesses plus ou moins douces et des mélancolies plus ou moins funèbres ; ces petits poèmes, effusions d'un cœur contrarié ôt mélancolisé, seraient bien fades sans le charme d'une sensibilité très-sincère. Exemple:
"Devant deux portraits de ma mère."
par E. Nelligan.
Ma mère, que je l'aime en ce portrait ancien Peint aux jours glorieux qu'elle était jeune fille, Le front couleur de lys et le regard qui brille, Comme un éblouissant miroir vénitien.
jNIa mère que voici n'est plus autant la même: Les soucis ont passé sur le marbre frontal ; Il a perdu l'éclat du temps sentimental Où son printemps chantait comme un rcsè poème.
Aujourd'hui je compare
Ce front chargé de joie et ce front de souci.... INIais, mystère de cœur qui ne peut s'éclairer ! Comment puis-je sourire à ces lèvres fanées ; Au portrait qui sourit, comment puis-je pleurer
N.B. — Pour bien connaître le lyrisme des vieux siècles littéraires, il suffirait d'étudier soigneusement Pindare du siècle de Périclès, Horace du siècle d'Auguste, Ronsard du siècle de François I, enfin Jean-Baptiste Rousseau et le Franc de Pompignan du XVIIP siècle.
183. — Le lyrisme moderne. Le lyrisme moderne est une fui^on pcrHonncllc de comprendre et de ressentir, nous voulons dire, de voir, avec vision esthétique grande et émotion véhémente. Dieu, la nature, et riiomme.
L'origine de ce lyrisme, enseignons-la avec Faguet: c'est Lamartine qui a donné la conception moderne du lyrisme; Il fut le Chateaubriand en vers que la France attendait pour raviver son âme poétique avec la faculté restaurée de l'enthousiasme. Cette âme languissait, blessée déplora blement par l'ironie voltairienne. Chateaubriand, en renouvelant universellement l'imagination française, avait rendu à la France des arts un plus grand service, mais comme le prestige du vers l'enaporte sur le charme des proses, T^amartine eut un éclat plus subit et un plus retentissant succès que l'auteur du Génie du Christianisme. L'admiration pour le créateur des Méditations et des Harmonies fut telle que l'on dit de lui : C'est' plus qu'un poète, c'est la poésie même. Lisez : "La fenêtre de la Maison paternelle'\ vraiment tout y est poésie.
Certes la poésie de sentiment existait en France depuis Villon, depuis Ronsard, depuis lîncine, mais les poèmes Lyriques réussis étaient plutôt rares. Ijamartine rendit populaire le génie du lyrisme. Au feu de son inspiration nombre de poètes allumèrent la flamme de leur remarquable talent.
184. — La rénovation lamartinienne. Lamartine renouvela le lyrisme en lui donnant l'inspiration et les thèmes.
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L'inspiration sincère. Lamartine exige que le poète lyrique s'abstienne d'écrire s'il n'est entraîné à le faire par un sincère enthousiasme, (Lire son ode à "L'KnfliouHiasme"). On doit se moquer, à son avis, d'un feu de pure imagination à la mode de J.-B. liousseau. Il veut que la flavime des visions créées par Vimagination descende au cœur pour V embraser: alors seulement naîtra la poésie d'un chant intérieur aux images ardentes, aux vers vibrants d'ém^otions. C'est la doctrine lamartinienne que ]Musset affirme dans les vers suivants :
Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie ! C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour! C'est là qu'est le rocher du désert de la vie
D'où les flots d'harmonie Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour.
185. — Les thèmes lyriques. Les thèmes du lyrisme moderne d'après les exemples de Lamartine seront Dieu, la nature et Vhomm,e, thèmes vraiment lyriques que ces lieux communs éternels ! Ils sont vraiment lyriques car ils sont sujets universels capables, voulons-nous dire, de toucher, de passionner tout cœur d'homme; car ils sont aussi sujets personnels puisqu'ils offrent des aspects si variés que chaque âme peut s'en faire des visions propres et originales.
186. — La nature, thème lyrique, c'est-à-dire objet de grandes visions et de fortes émotions. La nature, chez Lamartine, n'est pas im thème à descriptions éblouissantes comme on le voit chez les descriptifs du XVIII^ siècle, notamment chez le verbeux abbé Delille ; — ce n'est pas non plus la nature acceptée comme un cadre et un décor où l'homme va paraître, ainsi qu'en use Y. Hugo avec une complaisance inépuisable. Pour Lamartine la nature est thème lyrique à raisoyi de ce charme d'espèce esthétique qu'on appelle l'âme des choses,
c'est un secret de littérature qui fait de la nature comme un mystérieux prolongement de ITime humaine. "Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer;" et pour le dire dans les beaux vers de Musset. "Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse — comme un essaim d'oiseaux, chante aux bruits de mes l)as.".... Et quand l'écrivain use habilement de ce secret d'art, il répand sur la poésie des paysages une poésie d'âme vivante, une poésie divine ou humaine de vieux souvenirs ou de jeunes espérances. Et cela est hautement poétique.
Exemples: Le Vallon; La Vigne et la Maison; etc.
Un exemple du lyrisme sur la Nature prise dans sa poésie et dans celle de l'âme qui y répand son éclat mystique, cet exemple est tiré du poème de lîouthitr. '"La Tentation".
"La Tentation."
La lumière, effleurant l'oasis embaumée, Prolongeait ses rayons à l'horizon vermeil ; Les sables d'or brillaient sous les feux du soleil Qui s'élevait.... semblable à la bombe enflammée Que le mortier géant lance au loin dans les cieux Et qui décrit dans l'air de vastes paraboles. . . . Déjà dans les vallons brillaient les fleurs éclrses ; Tout le ciel rayonnant d'un éclat vif et pur Semblait communiquer la vie à toutes choses ;
.... Les sentiers verdoyants ^'oyaient épanouir les lilas et les roses ; De la cime des monts et des palmiers géants S'élevaient vers le Ciel des hymnes matinales ; Et la nature entière aux pieds du Créateur Plus fidèle (pie l'homme oubliant son auteur Semblait, en déployant ses splendeurs virginales. Implorer le pardon du prévaricateur....
(Jrâce, chantaient en chœur les forêts et les flots Et le vallon modeste et la montagne altière Le cèdre et le brin d'herbe unissunt leurs sanglots ; Prends pitié de ce monde. O Dieu ! grâce pour l'homme
] 28 LA xoR :\r A i.i k n n e
Sauve-le de raV)îme où Satan l'a f)longé ;
Que ton \'erbe descende enfin dans son royaume
Et la face du monde aura bientôt changé.
187. — L'homme, thème lyrique. Pour Lamartine, l'homme est un sujet capable de causer l'effet lyrique quand on le considère — ou bien dans ses grands gestes, dans ses grands crimes, dans ses grandes infortunes. Exemples: Bonaparte, le lézard sur les ruines de Rome ; — ou bien dans les grands problèmes de son existence, ceux de son origine avec ses divines visions. Exemple: L'homme à Lord Byron; — ceux de la mort, de l'au-delà de sa vie présente avec leurs extases pour les croyants, avec leurs agonies pour les incrédules. Exemple : Le tombeau d'une mère, — ou bien ceux de ses amitiés : la ferveur patriotique, les affections du foyer, enfin l'amour. Exemple de Ij'risme sur la mort, le poème d'Albert Lozeau. "Les morts."
"Les morts."
Ne plaignons pas les morts: c'est nous les misérables;
Ils ont l'éternité pour royaume : ils sont rois ;
Ils ne subissent plus les terrestres effrois
Et la perte des grands bonheurs inexorables ;
En sa demeure fixe, au sein des temps durables,
Délivré de la sombre horreur des jours étroits
Celui qu'on nomme mort, dont on clôt les yeux froids.
Contemple la beauté des choses adorables ;
Etre fait d'ombre hier, de lumière demain,
Hier rampante larve, ignoble ver humain,
Demain clair papillon aux triomphantes ailes
Ils ont, quittant la terre, hérité du ciel bleu
Passé de l'heure brève aux heures éternelles,
Les morts, ces vrais vivants du beau pays de Dieu.
L'amour, chez Lamartine, considéré comme thème lyrique, ce n'est pas la coquetterie avec ses duperies quotidiennes comme on le voit dans Horace et Eonsard; — ce n'est pas l'amour courtois que les troubadours ont chanté chez les chevaliers et la dame de leurs pensées; — ce n'est pas la pas-
sion avec ses fureurs tragiques comme Racine l'a dramatise' e dans Phèdre et Hermione, ou avec ses ivresses voluptueuses comme il apparaît dans les poètes corrupteurs du XIX* siècle. — L'amour que Lamartine agrée comme thème lyrique, c'est une amitié purgée de toutes sensualités qui présente Vêtre aimé sous un reflet cV idéal, dans une lumière mystique, et c'est alors comme une vision merveilleuse qui éveille non p'is nue sensation abjecte, mais une jouissance esthétique. Exemple. Le Premier Regret. Albert Lozeau, chantant un amour qui s'évanouit en de très-pures visions, nous en donne le bel exemple suivant :
"Le soir nous enveloppe indiciblement doux Comme un regard d'amour se promenant sur nous. L'heure passe là-haut penchant un peu son urne, Heure de paix divine et de rêve noctourne ! La caressé de l'ombre éclatante au ciel Emplit le c(pur de joie et la bouche de miel. La calme Nuit étend son empire tranquille Le bienfait du silence approche de la Ville.... Et nous sommes, tous deux, sans parole, songeant A la sainte splendeur des points d'or et d'argent ; Heureux^ loin du Réel jaloux qui nous réclame. Comme s'il nous pleuvait des étoiles dans l'âme. Quel soir harmonieux, chère, quel soir divin, Où j'ai senti cela: hors t'aimer, tout est vain! Ma gloire, c'est d'avoir mon cœur dans ta pensée Comme ta main jolie en la mienne pressée, Et d'écouter les mots que tu dis dans le soir Et de te regarder de si près sans te voir ! Car l'ombre s'épaissit en noyant les visages Comme au lointain elle a fondu les paysages. Demeurons en silence et regardons les cieux : C'est en ne parlant pas qu'on s'adore le mieux. Et vois comme là-haut magnifique en ses voiles, Rêve paisiblement la Nuit aux yeux d'étoiles.
188. — Dieu, thème lyrique ou objet de grandes visions accessibles à l'imagination et d'émotions véhémentes. — D'après Lamartine, Dieu est un sujet lyrique non i>as quand on le considère dans sa
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nature intime et dans ses pei'fections absolues; à ce point de vue il est plutôt la contemplation des anges; mais si on le considère dans ses relations avec la nature, l'univers et l'homme. C'est à ce point de vue que les poètes se plaisent à le chanter : Et les bons poètes, dans cette rencontre avec Dieu, diront leurs ravissements; et les poètes dont le cœur s'est vidé de la religion, diront leurs agonies. Exemples: Le Chêne; Voici un exemple donné par le poète canadien, Jules Tremblay; L'existence de Dieu prouvée par la création — et même par la vue d'une simple Luciole.
"La Luciole."
ler moment.
Je feuilletais un livre, un livre négateur Dont les phrases sapaient l'œuvre du Créateur
Le jour fuyait .... or
Le limpide horizon au lointain rougeoyait : Les murmures du vent bruissant dans les arbres, Les eaux de la fontaine égouttant sur les marbres. Les fleurs et les parfums les oiseaux et les voix. Redisaient l'hosanna des ondes et des bois. Le temple, le palais, la ferme, la chaumière, Tout rendait gloire à Dieu, tout devenait prière.
2me moment.
Le livre niait l'âme et l'immortalité L'espérance et l'amour, ces rayons de ^clarté, Il niait l'existence et la bonté du Maître: Et l'ombre, lentement, tombait sur la Yesprée La luciole ouvrait son aile diaprée Et s'éleva vers moi dans un rayonnement ; Elle vint sur le livre. Ainsi qu'un truchement Elle fit scintiller ses stigmates de feu Partout sur le feuillet où vibrait le mot: Dieu.
]V. J3. — Il est incontestable que le mysticisme lamartinieyi qui consiste à mêler aux larges visions de la nature de brèves 7nais saisissantes visions de Dieu, est d'effet éminemment esthétique. Exemple: L'Isolement.
Causerie esthétique
sur le poème lyrique, ou la page poétique.
189. — Le poème lyrique et l'enthousiasme: Nous causerons maintenant du lyrisme non pas dans ses rapports avec les iimovations historiques du genre mais dans ses rapports avec les lois du beau. Nous marquerons les six conceptions que l'on peut avoir du poème lyrique ou poétique.
Ainsi à la question: Ce poème que l'on vient de lire est-il une belle page de poésie, la normalienne pourra donner jusqu'à six réponses fort intéressantes selon qu'elle se plaît à y voir réaliser l'une ou l'autre des six conceptions d'une œuvre poétique.
Première conception de la belle page poétique. C'est la page oh éclate l'enthousiasme lyrique.
L'enthousiasme lyrique? Clie.^ l'auteur du poème, l'enthousiasme est un état d'énne marqué par l'exaltation des facultés, l'imagination et la sensibilité. I/âme est exaltée à ce point qu'elle semblait aux Anciens du ])aganisme tombée sous l'empire d'un dieu, et ce dieu était l'une des Muses. — Dans le poème l'enthousiasme se reconnaît aux trois cléments suivants: J'^ne grande visio)i, une émotion profofide, uïie plirase d'art parfait. Exemple: Napoléon II de V. Hugo.
A^ B. — Quant à ces visions d'imagination créatrice la normalienne en parlera comme il est indiqué aux num.érps 32 et 35 de la splendeur littéraire.
.Exemple :
"Le départ de Cartier de StMalo."
]iar W. Chapman.
"Un jour, François iiremier apprend que son rival S'empare des trésors du monde occidental Et rêve d'y fonder une seconde Espagne Alors .... François I
Qui convoite une part du cfjntinent nouveau
Tourne son fier regard vers la plage bretonne
Et du doigt indiquant le ponant qui rayonne:
Qui veut se dévouer ! s'exclame le grand roi ;
Et Cartier le hardi nautonnier répond : Moy.
Sa parole donnée à l'orgueilleux monarque
Le moderne Jason désertant une barque
Que la Planche berçait dès longtemps sur ses flots
Equipe trois voiliers au port de Saint-Malo
Et parmi ses plus fiers caboteurs de la côte
Brunis aux mêmes vents et grandis côte à côte
Recrute les marins qui doivent les monter.
Avant que de partir pour aller affronter
L'immensité des eaux et des forêts siuvages,
Cartier dans le lieu saint conduit ses équipages
Et là devant l'autel où le lourd Ostensoir
Flambe dans un nuage odorant d'encensoir
Comme le soleil d'or rayonne dans la brume
Que la mer fait monter de sa vague qui fume,
Il implore avec eux le Maître souverain ;
Et tous ces matelots, aux poitrines d'airain,
Pauvres aventuriers qui n'ont courbé la tête
Ni devant les puissants ni devant la tempête.
Au signal de leur chef s'inclinèrent, tout tremblants,
Sous l'absolution d'un prêtre en cheveux blancs.
A quelques jours de là, toutes voiles ouvertes
Aux souffles du printemps ridant les ondes vertes
Où l'aube secouait sa crinière de feu
L'Emérillon, la Grande Hermine, et le Courlieu
Cinglaient, le cap à l'ouest, acclamés par la foule
Dont les cris dominant les clameurs de la houle
Se mêlaient aux vivats du canon des remparts
Pendant que les gabiers svir les vergues épars
D'un long regard voilé d'une larme furtive
Embrassaient le granit décroissant de la rive.
Et si quelqu'un le soir de ce départ béni
Se fut attardé, l'œil plongé dans l'infini,
Au bord de l'Océan qui réprimait ses vagues
Il aurait entendu vibrer des lambeaux vagues
D'un viel Ave dolent que la brise de mai
Apportait par moments du lointain embrumé
Où Cartier, entraîné vers des plages nouvelles,
Venait de disparaître avec ses caravelles.
190. — Le poème lyrique et l'inspiration: A la question : ce poème est-il une belle page poétique, la normalienne ))ourra répondre : Cette page est de belle i)oésit' (''tant loïc page où resplendit Vinspirdtion.
L'inspiration lyrique. Chez V auteur du poème, rins})iration est un ctut (Vâmc marqué par Vexaltation des facultés , l'intelligence, l'imagination, la sensibilité. — Duïis le poèiue, l'inspiration consiste dans une grande vision laquelle a eu pour cause une grande idée et pour effet nue forte émotion.
Exemple : \V. Cliapman veut enfoncer dans l'âme de ses compatriotes cette idée : La langue française est grande et c'est la nôtre : Aimons-là. — Et son âme inspirée crée ce poème :
"Notre Langue."
Notre langue naquit aux lèvres des Gaulois.
Ses mots sont caressants; ses règles sont sévères....
Elle a puisé son souffle aux refrains des trouvères.
Elle a le charme exquis du timbre des Latins
Le séduisant brio du parler des Hellènes....
Elle chante, partout, pour louer Jéhova ;
Et dissipant la nuit où l'erreur se dérobe
Elle est la messagère immortelle qui va
Porter de la lumière au limite du globe....
Langue de feu, qui luit comme un divin flambeau,
Elle éclaire les arts, et guide la science :
Elle jette, en servant le Vrai, le Bien, le Beau,
A l'horizon du siècle une lueur immense
Un jour d'âpres marins, vénérés parmi nous,
L'apportèrent du sol des Menhirs et des landes....
La première, elle dit le nom de l'Eternel
Sous les bois c^uiadiens noyés dans le mystère ;
La première, elle fit monter vers notre ciel
Les hymnes de l'amour, l'élan de la prière....
Nous avons conservé l'idiome, légué
Par ses héros quittant pour nos bois leurs falaises....
Il est encore vainqueur sous les couleurs anglaises....
Brille donc à jamais sous le regard de Dieu
O langue des anciens ! Combats et civilise,
Et sois toujours pour nous la colonne de feu
Qui guidait les Hébreux vers la Terre Promise.
134 LA NOKMALIKNNH
N. B. — ha place principale faite à V intelligence clans la page inspirée rnai'fjne en quoi elle se différencie de la page enthousiaste. En donnant la grande vision le poète de V enthousiasme veut m'émouvoir et par ce moyen me donner une jouissance esthétique de fait ou de paysage; le poète de Vinspiration vise à m' instruire, à enfoncer à jamais son idée dans mon âme en me donnant ses poétiques visions dans des phrases d'un art parfait.
191. — Le poème lyrique et la faculté poétique. A la question : Ce poème est-il une belle page poétique, la normalienne pourra répondre : Cette page est de belle poésie, étant une page où se manifeste la faculté poétique. La faculté du poète se manifeste de trois manières. — (a) Elle spiritualise les choses matérielles. Exemple : {L'étoile du soir de Musset.) autre exemple: L'obélisque du Vatican.
L'Obélisque du Vatican.
par Sir A.-B. Rotjthier.
Il est là, droit et fier, ce géant d'un autre âge Elevant jusqu'au ciel son front majestueux.... Il voit autour de lui les peuples de la terre Rouler incessamment leurs atomes vivants Il les voit s'agiter dans leur vie éphémère!.... Il regarde à la fois les deux pôles du monde L'aurore qui se lève et le soleil couchant; Il jette à l'univers sa parole féconde Qui raffermit la foi dans l'âme du passant.... Ecce Crux Domini ! que tout ce c[ui respire Devant cet étendard tombe enfin à genoux ; Ennemis triomphants, tremblez pour votre empire Les antiques Césars étaient plus forts que vous !
(b) Elle matérialise , elle concrétise les choses intelligibles. Exemple : La Conscience de V. Hugo. — (c) Elle idéalise les choses réelles, de cette idéalisation qui transfigure? (voir N<^ 73) Exemple. La mort de la garde à Waterloo de V. Hugo. Autre exemple : Laure Conan fait cette peinture idéalisée de Louis Hébert, notre premier colon défricheur.
LK lARISMl'; 135
"Louis Hébert prit la hache et, autour de son humble logis, il attaque la forêt séculaire. Pour ébranler ces grands tirbres ridés, moussus, à la puissante ramure chargée de nids, il fallait bien des coups de hache. Les oiseaux s'envolaient au bruit et, ramassant ses forces, Hébert frappait. — Les géants centenaires finissaient par tomber. La trouée s'élargissait. Mais les racines riches de sève étaient bien dures à extirper. C'est moulu de fatigue, les mains ensanglantées, que Louis Hébert regagnait, le soir, sa maison. Le reflet de l'âtre à la vitre lui était doux. ]\Lais, chaque matin, il fallait reprendre le rude labeur."