‹ La normalienne en belles-lettresChapitre 27 sur 56 · Le poème et les trouvailles poétiques. A la · texte numérisé non relu

Le poème et les trouvailles poétiques. A la

question : Ce poème est-il une belle page poétique, la normalienne pourra répondre : Cette page est de belle poésie, étant une p'ige oii se rencontrent les troiiiHiiJles poétiques.

La trouvaille poétique? — (a) Ou bien c'est une analogie nouvelle, une comparaison fraîche, contenant à un degré frappant une ressemblance, ou un contraste. Exemple de Routhier.

Le Colisée de Rome.

(et le boa.) '"On dit que le boa, le grand serpent d'Afrique, Quand il est bic=n repu de chair vive et de sang Se recourbe et s'endort d'un sommeil léthargique En serrant les anneaux de son orbe impuissant. Quand je te vois gisant sur ton lit de poussière Immense Colisée, aux arceaux surannées Je me dis que sans doute, ô grand monstre de pierre. Tu cuves les festins que César t'a donnés. Hélas ! il t'a servi tant de chair virginale, Versé tant de sang pur pour apaiser ta faim, Que tu n'as pu survivre à l'orgie infernale Et que ton lourd sommeil n'aura jamais de fin ! Eternel monument de haine et de luxure Je suis à ton aspect tenté de t'exécrer ; Mais le sang des martyrs a lavé ta souillure. Et quand je viens à toi c'est pour te vénérer î Je le baise, en pleurant, ton marbre séculaire ; Et tremblant de respect d'amour et de terreur, Je pétrirais mon pain de ta sainte ])oussière, Sûr d'y puiser un sang qui me rendrait meilleur.

13G LA NORMALIENNE

(b) — ou bien c'est vn aperçu nouveau sur le sujet; "une manière de voir, voulons-nous dire, trèspersonnelle , tout à fuit originale, mais pleine de bon sens et d'enchantement pour l'imagination. Exemple. Comment le poète A. Loz^eau aperçoit un coucher de Soleil.

"Comme sont morts les preux dans la gloire et le sang Au soir du jour frappés au cœur d'un fer puissant, Le soleil, chevalier bardé d'or qui s'irise. Dans le champ de l'azur, tout sanglant, agonise ; De son sein à longs flots jaillit la pourpre en feu Qui coule, se propage et s'épand dans le bleu.

(c) — C'est enfin une combinaison nouvelle et goûtée de vieilles choses; bref, c'est le m-érite d'un plan original avec des éléments familiers à bien d'autres auteurs. Exemple : Tous les récits intéressants d'un fait historique fréquemment raconté.

193. — Le poème et les petites poésies. A la question : ce poème est-il une belle page poétique, la normalienne pourra répondre : Cette page est de belle poésie, belle de la beauté de ce que l'on appelle les petites poésies.

Les poèmes écrits ou d'inspiration, ou d'enthousiasme, constituent la grande poésie : ils ont en effet un air majestueux.

Les poèmes de petites poésies ne renferment que des jolivetés sur des sujets de modeste proportion. Et ces jolivetés sont de .fines pensées, des sejitinients délicats, de gracieuses images, des phrases châtiées.

Exemple : Vers de A. de Musset à M. Charles Nodier. — Autre exemple : "La mort d'un papillon" par le poète G. Beaulieu.

"La mort d'un papillon."

Un pauvre papillon allait enfin mourir Las de voler toujours et de toujours courir Où le menait sans trêve un caprice ou une brise. Il s'était arrêté dans la poussière grise

Au milieu du chemin

Or pendant que l'insecte avant de s'en aller Aux sphères qu'en mourant les bêtes vont peupler

Repassait

revoyait tout ce qu'il avait vu :

Le feuillage des pins, les prêles aux frêles tiges, Les champs de trèfle avec leurs éternels prodiges Les seigles et les foins, les épis verts des blés, Les nids mystérieux....

Pendant qu'il revoyait, en esprit, tant de roses Sous son regard fiévreux à chaque jour écloses. Et qu'ayant tout revu, tout aimé de nouveau. Il allait rendre l'âme et s'envoler là-haut Un entomologiste, échappé du collège Le piqua gravement à son casque de liège.

194. — Le poème et l'élocution poétique : A la question : Ce poème est-il une belle page de poésie, la normalienne pourra répondre : Cette page possède la beauté d'une poésie, la poésie d'élocution. Il est évident qu'une poésie d'élocution doit interpréter la poésie des conceptions. L'idéal dont le poète s'illumine et s'émeut, doit répandre un éclat supérieur sur son langage non moins que sur ses pensées.

La poésie d'élocution a pour caractère /(/ -possession l'clatanic des qualités infiniment diverses du style. C'était le sentiment des Anciens: ils qualifiaient de langage des dieux le style de leurs grands poètes. Toutefois les qualités essentielles de l'élocution poétique se rencontrent dans l'éminente beauté de ses images et de son rythme.

La parole imagée, celle qui peint avec une vivacité intense. Il est incontestable que la parole poétique est essentiellement imagée puisque l'imagination, créatrice de visions grandes et vives, est la faculté distinctivc du poète.

La parole harmonieuse, celle qui abonde en formes sonores et en formes rythmées : il est aussi incontestable que le poète parle très harmonieusement

;^38 I-^ NORMALIENNE

puisque, comme parlaient les Anciens, exalté par ses idéales visions, le poète prend sa lyre et chante. Exemples: ''Les lucioles" par A. Lozeau.

"Les lucioles."

Dans l'af follement de leurs courses, De petites mouches de flamme Semblent jaillir des noires sources En resplendissants rayons d'âme

C'est que, dans les reflets d'étoiles, Traçant sur l'eau des auréoles,

Comme des filaments de voiles

En feu, passent les lucioles

Brillantes des clartés de lune

Blanches des éclats de lumière

Que leurs ailes font dans la brume

Dont s'enveloppe la clairière

L'œil sent leurs vives arabesques

Leur capricieuse volée:

Zigzags d'éclairs d'or pittoresques

Clairs flocons de lumière ailée....

Et longtemps, sans lasser leurs ailes

Eprises de courses frivoles, Le long des heures solennelles Passent les blondes lucioles.

Y J5 — Ce serait dommage que ce langage aux images éclatantes et aux splendeurs sonores couvrît des pensées vulgaires, ou de pauvres sentiments.

l'épopée 139

Page 1