‹ La normalienne en belles-lettresChapitre 29 sur 56 · L 'ÉPOPÉE · texte numérisé non relu

L 'ÉPOPÉE

Dix lignes serrées d'un noir acier, douze éclatantes d'or, et vingt d'étain luisant en fortifiaient et en variaient la surface : aux deux côtés s'étendaient trois serpents azurés dont la- figure imitait l'arc d'Iris, signe mémorable aux humains, que Jupiter imprima dans les nues. Le roi suspend à ses épaules son épée parsemée d'étoiles d'or ; le fourreau d'argent est attaché à un baudrier dont l'or forme le tissu. Il prend son bouclier solide qui, embelli d'ornements, le couvre tout entier. Dix cercles d'airain le bordent ; vingt bossettes luisantes entourent le globe ténébreux. Là est représentée la sombre Gorgone, dont l'œil féroce lance des regards funestes : elle est environnée et de la Terreur et de la Fuite. Du bouclier pend une courroie d'argent; il y rampe à replis tortueux un dragon noir, à trois têtes recourbées sorties d'un seul tronc. Atride met sur son front un casque brillant, chargé de quatre aigrettes, au-dessus desquelles flotte le panache terrible ; et sa main saisit deux fortes lances dont l'airain acéré resplendit jusqu'au cieux."

Pour r hospitalité : lire au chant XI de l'Iliade le cordial accueil que Nestor fait au héros blessé Machaon, qu'il ramène du combat sur son char.

"En ce moment les deux guerriers, arrivés devant la tente de Nestor, descendaient du char. Eurymédon, écuyer du vieillard dételle les coursiers, tandis que les chefs s'arrêtent au bord de la mer, sèchent au souffle du zéphir la sueur dont leurs vêtements sont trempés. Ils entrent ensuite dans la tente et s'y reposent. Hécamède, à la belle chevelure, leur présente une boisson agréable : fille du magnanime Arsinous, le vieillard l'avait emmenée de Ténédos, lorsque Achille s'en rendit maître, et les Grecs l'avaient donnée à Nestor comme un prix de sa rare sagesse. Elle leur dresse une table luisante aux pieds d'azur, et leur sert, dans un vase d'airain, du miel frais, l'ognon qui irrite la soif, et la fleur du fruit de Cérès. Elle pose sur cette table la superbe coupe que Nestor apporta de sa demeure, coupe à fond double, et, qui, enrichie d'étoiles brillantes, a quatre anses ; sur chaque anse paissent deux colombes d'or. Un autre vieillard n'aurait pu facilement l'ébranler lorsqu'elle était remplie ; Nestor la soulevait sans peine. Hécamède, semblable à une déesse par sa beauté, verse dans la coupe un vin doux et huileux, y râpe, avec un instrument d'airain, du laitage caillé de chèvre, et poudre la surface d'une blanche farine. La boisson préparée, elle les exhorte

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à s'en abreuver. Ils étanchaient leur ardente soif et leur entretien suspendait leurs |)eiiies: Patrocle, tel qu'un di«'U, paraît tout à coup devant la tente."

(b) En racontant le fait épique, ce que le pocfe -peint avec une savante psychologie, c'est la nature humaine même et voilà encore de quoi intéresser éternellement les peuples civilisés.

Les exemples : On pourrait lire au chant II de riliade comme le peuple, ému par les rumeurs publiques et les discours contradictoires de ses meneurs, change facilement d'âme : ce peuple grec y apparaît également facile à se désespérer et à s'exalter. — On pourrait encore lire au chant VI de l'Iliade cette scène profondément humaine de deux héros, Diomède et Glaucus, s 'élançant avec une rage martiale l'un contre l'autre — puis se reconnaissant comme am.is par suite d'une vieille hospitalité et se jurant une inaltérable affection.

On pourrait lire encore comme manifestations d'une nature profondément humaine, au chant VI de l'Iliade, la dernière visite d'Hector au palais de son père ; au chant XXII les larmes et les instances de Priam et d'Hécube pressant Hector de rentrer dans la ville et au chant XXIV toutes les scènes de Priam désolé au milieu des siens, ou humilié aux pieds d'Achille.

199. — L'élément caduc de cette beauté. Le poète d'épopée étant homme de son siècle et de sa race m.êle aux manifestations de la vraie nature hum,aine celles des jjréjugés qui gâtent son esprit et son cœur. Par cet endroit ses créations littéraires n'ont eu qu'un intérêt caduc, celui qu'y prit la' génération d'hommes à laquelle il appartenait. Ainsi par exemple, le pieux Enée, comme parle Virgile, nous intéresse par sa cro^^ance à la divinité et aux soins providentiels de la divinité : ce sentiment est propre à la nature humaine ; — mais Enée cesse de nous

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intéresser par sOn culte de sa divine mère, Vénus; cela est de l'honime égaré par un préjugé ridicule et par cet endroit Virgile n'assura à son Enéide qu'un intérêt local et éphémère.

200. — La beauté de l'héroïsme dans raction. L'entreprise racontée dans le poème ne peut être l'ouvrage d'homme d'une valeur vulgaire. Pour aboutir à bien, cette entreprise requiert Vhcroisme. Cet héroïsme n'est pas celui d'un seul personnage. Quelque divin qu'il soit, le héros principal ne suffit pas à la tâche. C'est une pléiade de héros (voir Iliade, chant II la revue des armées) qui, par leur concours, et sous la conduite du personnage principal, accomplissent l'action épique. Cet héroïsme crée un éternel intérêt. Ce qui avive cet intérêt, c'est que le poème fait éclater un héroïsme infiniment nuancé. Cet héroïsme, en effet, selon les personnages épiques, apparaît plus intelligent ou plus instinctif, plus humain ou plus grossier.

Par exemple. Achille qui se plaît si passionnément dans les labeurs de la guerre, nous apparaît inopinément, au chant IX de l'Iliade, jouant de la lyre avec goût.

"Arrivés près des tentes des Phthiotes les députés trouvent Achille qui charmait sa douleur par les mâles accents de sa lyre. Belle, richement décorée, la couronne en était d'argent, et il l'avait acquise des dépouilles de Thèbes ravagée par son bras : avec cette lyr€ il charmait sa douleur, et chantait les exploits des héros. Le seul Patrocle était assis dans la tente en face du guerrier ; il attendait dans un profond silence que le petit-fils d'Eaciis eût terminé son chant. Mais les députés, conduits par le sage Ulysse, s'avancent, et paraissent devant Achille. Surpris, il se lève, dépose sa lyre et porte vers eux ses pas."

Ce qui avive encore cet intérêt de l'héroïsme c'est que les héros sont des caractères.

201. — Les caractères: Les héros ne sont pas des idées ahstniitcs, niais des âmes vivantes. Qu'est-ce

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que ccIm vont dire? Etant hommes de caractère mais enfin des hommes et non pas des idées, les héros de l'épopée ont une ame marquée d'un trait dominant mais ne le possédant pas d'une manière inaltérable. Le héros est inflexible, puisqu'il a un caractère, mais quelquefois, il apparaît ondoyant et divers; le héros est rigide, mais il lui arrive de s'attendrir; le héros garde habituellement l'attitude d'âme qui lui a été donnée, mais avec des balancements. C'est la vraie psychologie qui exige des ombres d'inconstance. "Toutefois aux grands cœurs donnez quelques faiblesses", écrivait Boileau.

202. — La beauté du meveilleux divin. Le merveilleux, c'est l'intervention éclatante de la divinité dans les exploits et l'œuvre des héros. Les exemples de l'intervention des dieux abondent dans l'Iliade et l'Enéide.

La querelle de Boileau. L'auteur de l'Art poétique enseignait ceci : Dans l'épopée, il y a place pour le merveilleux païen: c'est un intéressant jeu poétique; mais prenons garde de n'y pas laisser pénétrer le merveilleux chrétien : ce serait là un jeu sacrilège :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Réponse à Boileau : —

(a) Comme ornement poétique, le merveilleux chrétien entre heureusement dans l'épopée puisque ce merveilleux offre les caractères opposés du majestueux et du gracieux, du souriant et du terrible et de toutes les nuances qui se rencontrent entre ces points extrêmes.

(b) Comme vérité de foi, le merveilleux entre heureusement dans l'épopée, puisque l'action épique est mémorable, héroïque à ce point qu'il y va de la destinée d'un peuple, ou à tout le moins de sa civi-

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lisation; or, dans l'histoire des peuples sous le Nouveau aussi bien que sous l'Ancien Testament, Dieu est souvent intervenu avec éclat. Donc notre foi invite le poète de faire entrer en scène le Dieu des nations, agissant par lui-même ou par l'intermédiaire d'hommes qu'il inspire manifestement.

Enfin la bonne réponse à Boileau, nous la trouvons dans les pages diversement belles de la Messiade et du Paradis perdu:

Quant à l'usage sacrilège ou à la sacrilège impression que Boileau appréhende dans l'emploi du merveilleux chrétien, nous répondons que le poète chrétien peut facilement éviter toute regrettable profanation.

203. — La beauté des épisodes. Ces digressions, ces épisodes sont des descriptions ou des récits. Les deseri plions ou les récits épisodiques sont des pages que Von peut retrancher du poème sans que l'action épique soit entamée dans son intérêt et sa vraisemblance ; et ce sont des pages, aux caractères les plus variées, intentionnellement intercalées dans le poème pour reposer de l'action épique.

La grande utilité de ces digressions relativement brèves, c'est d'être un ornement du récit épique. Cependant l'auteur de l'épopée n'imagine pas ces morceaux littéraires seulement pour enchanter le lecteur par le charme d'une poésie infiniment diverse. Le poète prétend à aviver l'intérêt de l'ac' tion épique de l'une ou l'autre des façons suivantes: (a) — la description ou le récit épisodique sera corn- 7ne une donnée de l'histoire qui rend plus vraisemblables, plus faciles à entendre certaines péripéties de l'action épique. Exemple. Au chant XVIII de l'Iliade, la description du bouclier d'Achille, ouvrage du divin Vulcain, explique aux lecteurs la soudaine défaillance et la fuite du brave Hector à la rencon-

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ti"e (l'Acliillc. — (I)) La dcfirripfion ou le récit (Ipi- Hodiquc sera comme un cadre où le héros apparaîtra avec un plus vif relief pour l'accomplissement de l'une de ses mémorables tâches. Exemple, au chant VIII de l'Iliade, la description de l'assemblée des dieux dans l'Olympe et de Jupiter sur le mont Ida au moment où les héros grecs et troyens se heurtent dans le combat suprême — fc) Les épisodes sont des occasions imaginées pour faire éclater un aspect ignoré de civilisation, ou un trait inconnu du caractère d'un héros. Exemple. Au chant VI de l'Iliade, les adieux d'Hector à Andromaque manifestent la tendresse paternelle et l'affection conjugale de ce dur homme de guerre.

"Hector s'éloigne promptement ; et, reprenant le chtmin <][u'il a parcouru le long des édifices de Troie, il traverse cette ville immense, et arrive aux portas de Scées pour se rendre dans la campagne. Là, Andromaque accourt à sa rencontre. Dotée de grandes richesses, elle était fille du magnanime Eétion qui habita Thèbes dans la verte Hypoplacie, et gouverna les Ciliciens ; c'est ce roi dont la fille avait épousé le valeureux Hector. Elle vient à la rencontre du guerrier, accompagnée de la nourrice qui portait sur son sein leur jeune fils, unique et tendre rejeton, aussi beau qu'un astre brillant. Hector l'appelait Scamandrius ; tous les Troyens lui donnaient le nom d'Astyanax, parce que son père était le défenseur d'Ilion. Le guerrier le regarde avec un sourire caressant, et ne peut proférer une parole. Andromaque, l'œil chargé de pkurs, s'avance, saisit la main de son époux, et lui dit :

Prince trop prodigue de t^s jours, ton courage te perdra : tu es sans pitié pour ce tendre enfant, et pour moi, ta malheureuse épouse, qui dans peu serai ta veuve ; car les Grecs réuniront tous leurs efforts pour t 'arracher bientôt la vie. Dieux! si je dois êtr« abandonnée de toi, il vaut mieux que je descende dans le tombeau: il ne me reste point d'autre consolation après ton trépas, et je n'aurai pour partage que la douleur et le deuil. Je n'ai plus ni mon

père ni ma mère Hector, je retrouve en toi et mon

père, et ma mère, et mes frères, car tu es mon tendre époux. Prends donc pitié de moi, et demeure ici devant cette tour, si tu ne veux laisser ta femme veuve et ton fils orphelin.

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Arrête les troupes auprès du figuier sauvage ; c'est la place où l'on peut le plus aisément escalader nos murs : là nos plus vaillants ennemis, les deux Ajax et l'illustre Idomé-

née

Chère épouse, répondit Hector, je partage vivement tes alarmes ; mais je ne puis penser sans frémir aux reproches des Troyens et des généreuses Troyennes, si, comme un lâche, je me tenais à l'écart pour éviter le combat; et mon courage me prescrit une autre loi. J'appris à mépriser toujours les périls, et à combattre à la tête des Troyens pour soutenir la gloire éclatante de mon père et la mienne. Je le sais cependant, Ilion est menacée de périr un jour avec Priam et le peuple de ce roi dont la lance fut si longtemps redoutée; et dans ce malheur, j'éprouverais des regrets moins douloureux pour la destinée des Troyens, et même d'Hécube, du roi Priam et de mes frères, que pour ta destinée, si l'un des chefs de la Grèce, éteincelant d'airain, t'entraînait tout en larmes, te dépouillait de la douce liberté: conduite dans Argos, tu ourdirais la trame sous ks ordres d'une autre, ou tu puiserais de l'eau dans la fontaine de jNIesséis ou d'Hypérée, malgré la révolte de ton cœur, accablée sous la plus dure contrainte. Alors quelque Grec dirait en voyant couler tes larmes: A'oilà l'épouse d'Hector, de ce guerrier qui, par ses exploits, se distinguait des Troyens les plus valeureux lorsque l'on combattait autour d'Ilion. Mais avant que j'entende tes cris et que je te voie arracher de ton palais, puisse la terre amoncelée couvrir mes cendres !

Après avoir ainsi parlé, il a])proche de son fils et lui tend les bras. L'enfant, à l'aspect d'un père qu'il aime, épouvanté par l'éclat des ormes et du panache menaçant et terrible qu'il voit flotter au sommet du casque, se rejette en arrière, se cache dans le sein de sa nourrice, et pousse un cri d'effroi. Son père et sa mère se rient de sa frayeur. Le héros ôte aussitôt et pose à terre son casque éclatant ; il baise son fils avec tendresse, le balance doucement entre ses bras, et adresse à Jupiter et aux autres dieux cette prière : Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils soit, ainsi que moi, illustre parmi les Troyens ; qu'il soit animé de la même force et de la même audace ; qu'il règne dans Ilion, et qu'on dise un jour, en le voyant revenir des combats chargé des dépouilles sanglantes d'un ennemi immolé de sa main : Il est j)his vaillant que son père ; et puisse le cœur de sa mère se réjouir à ce discours !

Il dit, et remet son fils entre les bras de son épouse chérie qui le regarde avec un sourire entremêlé de larmes. Ce spectacle attendrit le héros. Chère épouse, dit-il, en la flat-

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tant de sa main, ne te livre point à cette douleur profonde. Nul mortel ne peut me précipiter dans la tombe avant l'heure marquée par les destins ; Mais veuille rentrer dans ta demeure, reprends tes travaux assidus, la toile et les fuseaux, et veille sur l'emploi de tes femmes. La guerre est le partage des hommes nés dans Ilion, et surtout mon partage.

En achevant ces mots, il couvre son front guerrier du casque chargé de crins flottants. Sa tendre épouse s'éloigne, se rend vers sa demeure ; elle se retournait à chaque pas, et versait un torrent de larmes. Arrivée au palais d'Hector, elle y trouve toutes ses femmes rassemblées, et réveille dans leurs cœurs la tristesse et le deuil : Hector, vivant encore, est pleuré par elles dans son palais ; elles ne se flattent plus qu'il retourne du combat et puisse échapper à la fureur des Grecs.

§ 2 — Les beautés de la forme épique, (du style).

204. — La beauté de la majesté. La majesté du style est une façon de dire et d'écrire nohlevient et dignement; le style d'épopée est nécessairement majestueux; il l'est pour trois raisons.

(a) — Le langage épique doit être au niveau du genre. Or le poète d'épopée ne joue pas sur le chalumeau (poésies légères) comme s'exprimaient les Anciens, mais il embouche la trompette éclatante (poésies solennelles).

(b) — Le langage épique doit être au niveau des âmes. Or les âmes des héros sont grandes, élevées, non pas vulgaires, grossières.

(c) — Le langage épique doit être au niveau des faits. Or les faits d'épopée sont mémorables et splendides.

Exemples de ce style majestueux : Au chant XVIII de l'Iliade, lisez cette apparition d'Achille aux remparts des Grecs, effroyable aux Troyens.

En disant ces mots, la déesse s'envole, et Achille, aimé de Jupiter, se lève. Pallas couvre de son égide immortelle le sein mâle du héros, et lui couronne le front d'un nuage doré au haut duquel s'allume une flamme éclatante. Comme,

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durant tout le jour, la fumée ardente s'élève d'une île lointaine qu'entoure l'ennemi, tandis que les assiégés, sortis de leurs remparts, livrent un horrible combat ; dès que le soleil a disparu, les feux brûlant sur toutes les tours, envoient leur rapide éclat juscjues aux nues pour exciter les peuples voisins à venir, dans leurs vaisseaux, écarter la guerre de ces murs: telle est la vive lumière qui part du front d'Achille et s'élève dans l'espace immense du ciel. Il s'avance, hors de la muraille, jusques au bord du fossé ; là, sans se mêler aux combattants, docile aux ordres prudents de sa mère, il fait retentir sa voix. Pallas l'accompagne de s;i voix terrible, et produit un affreux tumulte parmi les Troyens. Tel qu'éclate dans les airs le son fort et perçant de la trompette guerrière, quand les ennemis dont une ville est ceinte, montent à l'assaut, ne respirant que sang et ruines ; telle est la voix éclatante du petit-fils d'Eaque. A ce cri d'Achille, cri sorti comme d'une poitrine d'airain, tous les Troyens sont saisis d'effroi ; les superbes coursiers, présageant des malheurs, tournent en arrière leurs chars ; les écuyers sont frappés de consternation à la vue du feu continuel, épouvantable, (^ui, allumé par ^linerve, luit sur la tête du magnanime fils de Pelée. Le héros cria trois fois au bord du fossé : et trois fois les Troyens et leurs intrépides alliés se troublèrent et furent mis en déroute : là périrent douze de leurs principaux combattants, embarrassés de leurs chars, et percés de leurs propres armes.

Au chant XV de l'Iliade, lisez le tableau d'Apollon portant dans la bataille sa terrible égide.

Les Troyens serrent leurs rangs et commencent la charge. Hector les conduit traversant la plaine à grands pas, et Apollon le précède, environné d'un nuage ; il tient en main l'égide impétueuse, terrible, hérissée de traits et dardant des flammes, que Vulcain remit à Jupiter pour être portée dans les batailles, et y répandre la terreur et la fuite. Armé de cette égide, il devançait les troupes. Les Grecs serrent aussi leurs rangs, et soutiennent cette attaque furieuse. Des deux côtés s'élèvent des cris perçants : les traits volent des arcs ; les nombreux javelots s'élancent des mains hardies ; les uns s'enfoncent dans le sein de jeunes guerriers; les autres se plongent dans la terre au milieu des deux troupes, altérés de sang. Tant que l'égide était immobile dans les mains d'Apollon, les traits de l'un et l'autre parti apportaient la mort: mais, lorsqu'en face des Grecs il l'ébranlé, et accompagne ce mouvement d'un cri terrible, il glace le courage dans leurs cœurs et fait évanouir toute leur audace.

Tels qu'un grand troupeau de brebis que dissipent deux animaux féroces venus subitement dans une nuit ténébreuse et dans l'absence du berger, tels les Grecs intimidés sont mis en fuite. Apollon jette i)armi eux la terreur, et remplit d'intrépidité Hector et les Troyens. Alors règne le carnage dans ces bataillons dispersés.

N.B. — Le familier noble, Télégance dans l'épopée. La majesté répugne à ce qui est bas, mais bas n'est pas synonyme de familier. Il y a donc un familier suffisamment noble pour prendre place dans l'épopée. Ce familier se confond avec l'élégance. (Voir N'' 141.)

205. — La beauté du mouvement. L'âme que l'émotion agite, anime son style tout comme son corps. Les mouvements se sculptent dans les attitudes diverses qu'elle donne à son corps : elle brave, elle recule, elle bondit; elle s'affaisse; etc., ainsi il en doit être du style qu'elle crée pour interpréter ses pensées et ses passions et dans ses phrases de facture diverse, elle y transparait avec ses poses infinies. L'animation du style nous est très particulièrement viarqiiée par les figures et les rythmes dont le style mouvementé abonde.

Les figures sont des tours de phrases dont les manuels de littérature nous parlent amplement.

Les rythmes sont ces successions de, phrases plus ou moins périodiques, plus ou moins coupées, plus ou moins elliptiques, selon les inspirations de l'âme éprise de son objet.

Le secret du style mouvementé avec bonheur, le voici :

(a) — C'est la connaissance parfaite des figures à ce point qu'elles soient familières à la jDlume de l'auteur; c'est la science du métier chez l'artiste, pour une part notable.

(b) — C'est la conception nette et passionnée de Vidée à exprimer. L'auteur passionne ses idées

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nettement conçues, quand il les change en visions inttoresques ou en visions dramatiques.

(c) C'est la probité du style, cette sincérité d'âme qui, laissant aller la plume, arrive d'une naturelle allure au bel équilibre de la pensée et de son expression.

206. — N. B. — Le style déclamatoire: C'est un style mouvementé avec mensonge, c'est plutôt iin style tourmenté. On sent qu'il n'y a pas correspondance sincère eyitre le style chargé de figures et les conceptions de l'esprit dont l'auteur semble se passionner. Ce style se magnifie, ronfle, mais laisse froid: C'est à se signe qu'il se trahit. La fougue littéraire n'est que dans les mots et les images; l'âme n'est pas secouée par l'émotion.

207. — La beauté du coloris. Ce charme du coloris dans l'épopée est celui des visions amples ou brèves et celui des comparaisons, coloris dont l'imagination, ou de création, ou d'expression possède le secret. — Ainsi l'imagination de création dont il est parlé aux N°^ 30, 34, 37, répand dans l'épopée les visions esthétiques, drames ou tableaux, d'où naît le charme du coloris. — Ainsi l'imagination d'expression, dont il est parlé au N° 55 ^ème dans l'épopée des mots magiques et notamment ces traits pittoresques, ces traits dramatiques, visions brèves et intenses, d'où naît le charme du coloris ; — ainsi l'imagination de création, ou d'expression, selon que l'écrivain insiste ou non, prodigue tour à tour les tableaux, les drames et les éclatantes comparaisons d'où naît le charme du coloris.

Exemples. — Au chant III de l'Iliade, lisez ce large tableau de la rencontre des deux armées des Troyens aux clameurs formidables avec les Grecs au silence menaçant.

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"A peine les deux jirmées, leurs chefs à leur tête sont rangées en ordre de bataille, Its Troyens tels que des nuées d'oiseaux s'avancent avec d(s cris perçants: ainsi s'élève jusqu'au ciel la voix éclatante du fjeuple ailé des grues lorsque, fuyant les frimas et les torrents célestes, elles traversent à grands cris l'impétueuse mer et portant la destruction et la mort à la race des Pygmées, livrent en descendant des airs un combat terrible. Mais les Grecs, ne respirant que fureur et brûlant dans leur sein de se prêter un appui mutuel, approchent en silence. Comme l'antan humide répand sur le sommet des montagnes un brouillard épais que redoute le berger et que le voleur préfère aux ombres de la nuit, brouillard si ténébreux que l'œil suit à peine la pierre lancée, ainsi s'élevait un tourbillon de poussière sous les pieds des troupes qui franchissaient la plaine d'un pas rapide. Lorsque les deux armées vont se joindre, Paris. . . .

Au chant VIII de l'Iliade, lisez la description du bivouac des Troyens vainqueurs.

"Ainsi parle Hector; et les Troyens font retentir ces lieux de leurs acclamations. Aussitôt ils détellent les chevaux couverts de sueur, et chacun les attache avec de fortes courroies derrière son char. Ils amènent promptement de la ville les bœufs, les gras agneaux : apportent de leurs maisons le pain, la douce liqueur du vin, et rassemblent du bois : les vents élèvent jusques aux cieux des tourbillons de fumée.

Les Troyens, animés d'un orgueilleux espoir, passent toute la nuit sous les armes, à la splendeur des feux dont la plaine entière est éclairée. Ainsi lorsque brille dans le firmament le magnifique cortège des étoiles autour de la lune argentée, l'air sans nuages n'est point agité par les vents ; tous les rochers, les sommets des montagnes, et les forêts revêtues de lumière se montrent à découvert ; la voûte éthérée déchire son voile et ouvre un champ immense ; tous les astres rayonnent : le cœur du berger est eçchanté ; tels les feux nombreux allumés par les Troyens brillent devant Ilion, entre les vaisseaux et les rives du Xanthe. ^lille feux éclairent la plaine ; autour de chaque flamme sont assis cinquante guerriers, tandis que les coursiers, paissant l'orge et la blanche avoine, debout près de leurs chars attendent que l'Aurore monte sur son trône superbe.

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Exemples de visions brèves mais d'un frappant relief, au chant XV de Tlliado, lisez cet élan d'Hector contre les vaisseaux des Grecs.

"Dans ce dessein, Jupiter pousse contre les navires Hector, déjà rempli d'une ardeur indomptable. Le guerrier s'abandonne à toute sa rage ; tel Mars secoue sa lance ; ou telle, au sein des montagnes, la flamme dévaste une épaisse forêt. Sa bouche est écumante ; sous ses farouches sourcils ses yeux lancent des feux effrayants ; le casque s'agite avec bruit autour du front d'Hector tandis qu'il combat. Jupiter, du haut des cieux, le protège, l'élève et l'honore seul parmi tant de héros.

Au chant XXII de l'Iliade, lisez cette arrivée d'Achille sur le champ de bataille.

"Priam, le premier, aperçoit le héros volant dans la plaine, aussi éclatant que l'astre qui se lève en automne et qui, dans une effrayante nuit et au milieu de nombreuses étoiles, jette les feux les plus ardents ; nommé le Chien de l'Orion, c'est l'astre le plus resplendissant ; mais, signe funeste, il envoie aux malheureux mortels une flamme dévorante: ainsi, dans la course du héros, l'airain de ses armes l'inçait des feux.

Au chant II de l'Iliade, lisez ce portrait du lâche Thersite, au physique et au moral :

"Tous étaient placés dans leurs rangs et assis. Le seul Thersite ne mettait point de fin à ses clameurs insolentes. Il était accoutumé, sans qu'aucun frein l'arrêtât, d'attaquer les rois par des discours téméraires et indécents, sîtisfait d'exciter, à quelque prix que ce fut, les ris de la multitude. C'était le guerrier le plus difforme qui fût venu devant Ilion : louche et boiteux, ses épaules recourbées se rancontraient sur s» poitrine : sa tête se terminait en pointe ; il y flottait quelques cheveux épars.

Au chant X de l'Iliade, lisez ce tableau du camp endormi de Diomède :

"Ulysse et Nestor arrivent près ele Diomède, qu'ils trouvent étendu tout armé hors de sa tente. Plongés dans le repos, ses braves compagnons l'entouraient ; leurs têtes n'avaient d'autre appui que leurs boucliers: auprès d'eux étaient enfoncées en terre leurs lances dont l'acier brillait dans l'éloignement comme l'éclair du père des dieux. Le héros

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dormait d'un sommeil tranrjiiille, rouchc; sur une peau de sanglier ; un tapis éclatint était déployé sous sa tête. Le vieux Nestor s'avance près de lui, le touche légèrement du pied, et lui fait hautement ce reproche: Lève-toi, fils de Tydée : par (juelle mollesse savoures-tu le sommeil toute la nuit '!

208. — La comparaison et sa beauté. La compal'aison, c'est une façon de dire sa pensée chez le poète qui ne veut pas raconter mais qui veut faire voir et faire voir, non pas dans la large splendeur des tableaux achevés, mais dans l'éclat bref et soudain de l'éclair. Ainsi, s'agit-il d'une action, le poète ne la raconte pas dans un développement circonstancié, il en choisit le rnoment qui en marque le viieux le trait pittoresque, le trait saillant, soit de rapidité, soit d'audace, soit de tendresse, etc., et il donne par la comparaison la vision et la sensation vive de ce moment.

Dans ce cas, la comparaison est donc comme un coup d'œil bref du moment caractéristique de l'action dans une lumière intense. Et l'effet pittoresque est exquis. Exemples : — Pour représenter la facilité avec laquelle Patrocle renverse ou abat les héros troyens, Homère le compare à un pêcheur à la ligne, Chant XVI de l'Iliade.

Comme un pêcheur assis sur un rocher avancé dans la mer enlève hors des eaux avec sa ligne et l'hameçon luisant, un énorme habitant du liquide empire, ainsi Patrocle, de sa brillante pique, enlève du char ce guerrier la bouche béante ; il secoue la pique ; Thestor tombe, et son âme s'envole.

Au chant V de l'Iliade, Homère peint par une comparaison l'armée dans la poussière du combat.

"Comme des vases nombreux se blanchissent de poudre dans une aire sacrée où les moissonneurs vannent le blé, et où les vents dispersent la paille légère sous les yeux de la "blonde Cérès qui la sépare du grain à leur souffle véhément : ainsi les Grecs sont blanchis de la poussière qu'élèvent jusqu'à la voûte des cieux les coursiers re volant dans la mêlée.

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Au chant XII de l'Iliade, Homère peint l'abondance des projectiles lancés i)ar les deux armées, par une comparaison avec la chute des neiges.

"Alors une grêle de pierres, lancée d'une part contre les Troyens et de l'autre contre les Grecs, vole avec fracis, se heurte dans les airs ; tout le long du mur règne un horrible tumulte». C'est ainsi que dans la saison des frimas quand Jupiter endort les aquilons, et que, s'armant de ses traits, il ouvre tous les nuages, des torrents de neige descendant dos cieux jusqu'à ce qu'il en ait couvert les hauts sommets (les montagnes, les coteaux, les champs fertiles, avec les travaux des humains, les ports et les rivages de la mer écumeuse, les flots, en se brisant contre la terre, s'opposent seuls à ces torrents, tandis que la campagne en est blanchie lorsque Jupiter les verse du haut des cieux.

Ainsi, s'agit-il cV une passion, le poète ne retrace l)as avec une abondante anah'se, ce sentiment violent (pli évolue, mais il note de la situation passionnantCy la saillie la plus pathétique et il en donne par la comparaison, la vision et la vive sensation. Dans ce cas, la comparaison est comme une vue instantanée mais éblouissante d'une âme passionnée qui fait explosion. Et l'effet psychologique est exquis. Exemple. Ainsi Homère, pour dire son attendrissement sur la mort du jeune Euphorbe qui tombe sous les coups de Alénélas, quand la vie lui sourit avec tous ses avantages, recourt, au Chant XVII de l'Iliade, à la gracieuse comparaison qui suit:

"Ménélas pousse la pique avec furie, et perce de part en part le cou délicat et tendre du Troyen, soudain renversé avec ses armes bruyantes : sa chevelure, semblable à celle des Grâces, et dont les boucles étaient attachées ])ar des ncruds d'or et d'argent, est souillée de sang et de poussière. Comme un bel olivier, tendre arbuste, cultivé par une main habile dans un lieu solitaire où jaillissent d'abondantes eaux, porte au loin son heureux feuillage et balancé tour à tour par l'haleine de tous les vents, se blanchit déjà de fleurs, quand un tourbillon impétueux arrivé soudain le déracine et l'étend à terre : ainsi l'illustre fils de Panthus est immolé par Ménélas qui s'empresse à lui enlever ses armes.

■j-g LA NORMALIENNE

Mnsi au (liant II de llliuao, Homère rend sen- i sible l'émotion d'anxiété de l'armec se rendant à I l'assemblée, jiar les comparaisons suivantes ave U 1 mer et le champ de blé.

••L'assemblée est émue, comme 1'» 8""^'.» ^X'éf dès

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rmuèTir;:u n à gTandJ cTisvers les vaisseaux ;«n nuage d? pousilèr" élevé sous leurs pieds, s'arrête dans les a.rs.

\u chant XIV de l'Iliade, Homère recourt a la comparaison pour dire en quelle perplexité se trouve le vieux Nestor.

••Comme l'immense Océan, dans l'attente du vol impé^ fnpnx des vents sonores, noircit ses vagues muettes, et ne esTout ni de 'un ni d^ l'autre côté jusqu'à ce q" "" o' - Mlondescendu par l'ordre de Jupiter détermine eur ç urse ainsi le vieillard balance en son ame agitée s U se jeuer* Tns I: foule des Grecs l^'-P^r' e^-^^P"»^^ *'"' ou s'il ira trouver Agamemnon, chef des peuples.

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