‹ La normalienne en belles-lettresChapitre 28 sur 56 · L'EPOPEE · texte numérisé non relu

L'EPOPEE

N° 195. — La place de l'épopée dans la poésie. No 196. — La nature de l'épopée.

No 197. — Les beautés de l'épopée, les quatre de la matière épique et les trois de la forme épique.

§ 1 — Les beautés de la matière épique.

No 198. — Celle de l'action mémorable, tableau d'une civilisation et peinture de la nature humaine.

No 199. — L'élément caduc de cette beauté. No 200. — Celle de l'action héroïque.

No 201. — Les caractères.

No 202. — ^Celle du merveilleux; la querelle de Boileau. No 203. — Celle des épisodes.

§ 2 — Les beautés de la forme épique.

No 204. — Celle de la majesté ; et le familier noble, l'élégance.

^o 205. — 'Celle du mouvement, et le secret de ce style. No 206. — Le style déclamatoire.

No 207. — Celle du coloris, larges tableaux, peintures brèves et les comparaisons.

No 208. — La beauté spéciale des comparaisons.

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N. B. — Les épopées à lire au cours de ce chapitre VIII sont les suivantes :

Jj' Iliade d'Homère, jy Enéide de Virgile, la Jérusalem délivrée du Tasse, les Lusiades de Camoëns, le Paradis perdu de Milton, la Messiade de Klopstock. Cependant, quand l'auteur rédigeait ces leçons, il avait sous les yeux, particulièrement, les épopées d'Homère, de Virgile et du Tasse.

L'épopée.

195.— La place de l'épopée dans la poésie. L'épopée, l'un des trois grands genres poétiques, est au sentiment d'Aristote la plus belle création des poètes ; aussi a-t-il appelé cette sorte de poème des tragiques récits, du nom d'épopée, c'est-à-dire au sens étymologique du mot : la parole créée par excellence. On est facilement de l'avis d'Aristote quand on réfléchit que le poète d'épopée doit posséder un génie doué de tous les dons de la poésie et particulièrement d'un esprit encj'clopédique et d'une imagination très riche et très diverse.

196. — La nature de l'épopée. Avec les modernes, on définit l'époj^ée, le récit poétique d'une action- ^mémorable, héroïque et vierveilleuse (poétique signifie ici: mêlé de fictions). — D'après Aristote, l'épopée est une tragédie immense présentée en récits ; — Ces récits qui nous retracent les phases du fait épique, constituent les chants de l'épopée; — et ces récits renferment des scènes dramatiques d'un sens si complet que les dramaturges en peuvent extraire le thème suffisant de belles tragédies ; — et ces récits sont coupés d'épisodes, faits secondaires ou descriptions, que le poète multiplie pour rompre la monotonie de l'action épique.

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197. — Les beautés de l'épopée. Les voici: — 1. Les beautés de la matière épique au nombre de quatre : celle de l'action mémorable; — celle de l'action héroïque; — celle de l'action merveilleuse; — celle des épisodes. — 2. Les beautés de la forme épique (du style) au nombre de trois: — celle de la majesté ; — celle du mouvement ; — celle du coloris.

§ 1 — Les beautés de la matière épique.

198. — La beauté de l'action mémorable. Le fait de l'épopée est une action mémorable, on veut dire une action capable de créer chez les peuples civilisés un éternel intérêt, et cela pour deux raisons.

(a) Grâce au récit du fait épique et grâce aux épisodes, le poète a mis sous nos yeux une civilisation, la civilisation d'une race à l'un des plus insignes moments de son existence; par exemple, dans l'Iliade, les Grecs et les Troyens donnent en spectacle, avec infiniment de détails, leur état social intellectuel et artistique, religieux et moral. Exemples:

Pour la religion: — Sacrifice d'expiation et d'amende honorable que, avec les Grecs, Agamemnon, leur chef souverain, offre à Apollon, le dieu outragé dans la personne de son prêtre Chrysès. Ijire au chant I de l'Iliade^ :

"Cependant Ulysse et ses compagnons touchent aux bords de Chryse, conduisant l'hécatombe sacrée. Lorsqu'ils sont entrés dans la profonde enceinte du port, ils plient les voiles, les posent au fond du navire, abaissent promptement le mât soutenu par les câbles, abordent à force de rames, jettent les ancres, et attachent le vaisseau. Ils descendent sur le rivage de la mer ; l'hécatombe les suit, et Chryséis descend du navire qui fendit les ondes. Le sage Ulysse la conduit d'abord à l'autel : et la remettant entre les mains d'un père chéri: 0 Chrysès, dit-il, Agamemnon, le roi des hommes, m'a ordonné de te ramener ta fille, et d'offrir en faveur des Grecs, au fils de Latone. cette hécatombe sacrée, pour apaiser ce dieu dont les traits nous ont coûté

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tant de souj)ir8. En disant ces mot», il la met dans les bras du vieillard qui reçoit avec transport sa fille chérie. Ils rangent aussitôt l'hécatombe autour du superbe autel ; ils versent sur leurs mains une eau pure, et prennent l'orge sacrée, Chrysès cependant, les bras levés vers le ciel, prie à haute voix :

Il dit, et Apollon l'écouta. Après qu'ils l'ont invoqué et répandu l'orge sacrée, ils lèvent la tête des taureaux vers le ciel, les égorgent, les dépouillent, séparant les parties consacrées au dieu: deux fois elles sont couvertes de graisse et des lambeaux sanglants des victimes. Le vieillard allume l'offrande sur des rameaux, et fait des libations d'un vin couleur de pourpre. Des jeunes gens à côté de lui tenaient de longs dards dans leurs mains. Dès que l'offrande est consumée, et qu'ils ont goûté des entrailles, ils partagent le reste des victimes, en couvrent les dards, les présentent avec soin aux flammes, et les retirent. Tout étant prêt, ils s'abandonnent à la joie du festin, et participent tous également à l'abondance. Lorsqu'ils ont contenté la faim et la soif, des jeunes gens remplissent les coupes, et, après avoir commencé les libations, ils les portent aux assistants.

Cependant les Grecs apaisaient Apollon par des chants prolongés jusqu'à la fin du jour ; ils entonnent l'hymne de ce dieu, et célèbrent celui qui lance le trait rapide du haut des cieux : il se plaisait à les entendre. Quand le soliel a fini sa carrière, et que les ténèbres se répandent, ils s'endorment auprès de leur vaisseau ; et, dès que paraît la matinale aurore aux doigts de rose, ils retournent vers l'armée des Grecs. Apollon, désarmé, fait souffler un vent favorable : ils élèvent le mât, déploient les voiles blanchissantes ; le vent enfle les voiles ; les vagues émues retentissent avec grand bruit autour du navire dans son essor ; il vole sur les flots en sillonnant sa route. Arrivés au camp des Grecs, ils tirent le vaisseau sur les sables du rivages, et, le plaçant sur de longs rouleaux, ils se dispersent parmi les tentes."

Pour les arts : lire cette description des armes d'Agamemnon au chant XI de l'Iliade :

"Agamemnon ordonne aux Grecs de s'armer, et revêt le premier l'airain éclatant. Des agrafes d'argent attachent autour de ses pieds ses brodequins superbes. Il endosse la cuirasse que lui donna Cinyras comme un gage de leur amitié ; car la Renommée avait annoncé jusque dans Cypre que les Grecs rassemblés voguaient vers Troie ; c'est alors que, pour marquer son zèle au monarque, il l'enrichit de ce don.

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