Scène
Elisabeth à Leiccster, — Comment appelle-ton cet endroit? Leicester. — Le château de Fotheringay.
Elisabeth à Talbot. — Que ma suite s'éloigne et me précède à Londres 1 Le peuple se porte avec trop d'empressement sur ma route ; cherchons le repos dans ce parc soli taire. (ïalbot fait éloigner la suite; elle adresse la parole à Paulet, et pendant ce temps-là elle fixe les yeux sur Marie.) l'amour de mon bon peuple est trop ardent: il témoigne sa joie d'une manière excessive, idolâtre. C'est ainsi qu'on honore Dieu, et non pas les créatures humaines.
Marie, (qui pendant ce tëmps-là était appuyée à demi évanouie sur sa nourrice, se relève, et ses regards rencontrent le regard fixe d'Elisabeth ; elle tressaille, épouvantée, et se rejette sur le sein d'Anna. )
O Dieu! l'expression de ses traits annonce un cœur insensible !
Elisabeth. — Quelle est cette dame?
(tout le monde garde le silence.)
Leicester. — Vous êtes à Fotheringay, reine.
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EIi.<(ihefh (se montrant surprise et irritée. Elle lance un regard sinistre sur Leicester. )
Qui a tout disposé ainsi, Lord Leicester?
Jjt'ice.itcr. — La chose est faite, reine; et puisque le ciel a conduit ici vos pas, laissez triompher la générosité et la miséricorde.
Talbot. — Laissez-vous émouvoir, reine; jetez les yeux !sur cette malheureuse «jui s'évanouit à votre vue.
(Marie rassemble ses forces pour marcher vers Elisabeth. Elle s'arrête toute tremblante à mi-chemin. L'expression de ses traits témoigne d'un combat violent.)
Elisabeth. — Eh bien! mylords, qui m'avait donc annoncé une profonde soumission? je vois une orgueilleuse que le malheur n'a nullement abattue.
Marie. — Eh ! soit ; je vais encore me courber devant elle. Eloigne-toi, vain orgueil d'une âme fière ! je veux oublier qui je suis et ce que j'ai souffert, et me prosterner aux pieds de celle qui me plonge dans cet opprobre. (Elle se tourne vers la reine. ) Le ciel s'est déclaré pour vous, ma sœur : votre heureuse tète a été couronnée par la victoire ; j'adore la Divinité qui fait votre grandeur. (Elle met le genou en terre devant la reine.) Cependant, soyez maintenant généreuse, ma sœur, et montrez-vous reine en me relevant de ce profond abaissement.
FAi<(iJ}('th, se retirant. — \'ous êtes à votre juste place, lady Marie, et je remercie la bonté de Dieu, qui n'a pas voulu que je fusse contrainte d'être à vos pieds comme maintenant vous êtes aux miens.
M(ni<', avec une émotion croissante. — Pensez aux vicissitudes des choses humaines. Il y a un Dieu qui châtie l'arrogance ; honorez-le, craignez-le, ce Dieu qui me précipite a vos pieds devant ces témoins qui nous entourent : honorezvous vous-même en moi ; ne ])rofiinez pas, n'outragez pas le sang des Tudor qui coule dans mes veines comme dans les vôtres. 0 Dieu du ciel ! ne soyez pas ainsi âpre et inaccessible, telle que ces rochers abruptes que le malheureux naufragé essaye vainement de saisir et d'embrasser!
KJi<(iheth, avec froideur et sévérité. — Qu'avez-vous à me dire, lady Stuart ? vous avez voulu me parler. J'oublie <|ue je suis reine, (pie je suis profondément offensée, pour remplir le pieux devoir d'une sœur et vous accorder la consolation de me voir: je cède aux inspirations de la générosité, et j'affronte \\n blâme mérité pour m'être abaissée jusque-là.... car vous savez (|uil n'a pas dépendu de vous que je périsse !
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Mdr'ip. — ■ P;ir où faut-il commencer, tt comment pMiirrais-je m'exprimtr avec assez de prudence pour toucher votre cœur et ne point vous offenser? O mon Dieu ! donne de la force à mtin discours, émousse tous les traits qui pourraient blesser. Je ne puis cependant parler pour moi s ins me plaindre tristement de vous, et c'est ce que je ne voudrais pas faire. Vous avez agi injustement envers moi ; je suis reine comme vous, et vous m'avez retenue captive ; je suis allée à vous comme une suppliante, et vous, méprisant en moi les saintes lois de l'hospitalité et les droits sacrés des nations, vous m'avez enfermés dans les murs d'une prison ; mes amis, mes serviteurs ont été durement séparés de moi; j'ai été laissée en proie à un dénûment indigne. On m'a traduite devant un injurieux tribunal.... N'en parlons plus; que ce que j'ai souffert soit enseveli à jamais dan? l'oubli: voyez, je veux tout attribuer à la destinée
Elisabeth. — Ma bonne étoile m'a préservée de réchauffer un serpent dans mon sein ; n'accusez pas le destin, mais la méchanceté de votre âme et l'ambition féroce de votre maison Cependant Dieu est pour moi, et cet orgueilleux n'a pas eu la victoire : ma tête fut menacée du coup fatal, et c'est la vôtre qui va tomber.
Marie. — Je suis dans la main de Dieu : vous n'abuserez pas de votre pouvoir avec tant de cruauté.
Elisabeth. — Qui peut m'en empêcher? Vous reconnaisez-vous enfin vaincue? Avez-vous épuisé les complots?' n'y a-t-il plus aucun meurtrier en chemin? n'est-il aucun aventurier qui ose encore se faire votre chevalier malheureux? C'en est fait, lady Marie, vous n'en perdrez plus aucun; le monde a, d'autres soins. Aucun ne cherchera plus à devenir votre quatrième mari, car vous donnez la mort à tous !
Marie, se contenant. — Ma sœur, ma sœur ! 0 mon Dieu ! mon Dieu ! donne-moi de la modération !
Elisabeth, la regarde longtemps avec un orgueilleux dédain. — Lord Leicester, ce sont donc là les attraits dont aucune femme n'osa braver la comparaison? Certes, cette renommée fut acquise à bon marché !
Marie. — C'en est trop!
Elisabeth, souriant avec raillerie. — Maintenant vous montrez votre véritable visage ; jusqu'ici nous n'avions vu que le masque.
Marie, enflammée de colère, mais cependant avec une noble diginité. — J'ai pu errer; la jeunesse, la fragilité hu-
maine, la puissance ont pu m'égarer ; mais je ne me suis point dissimulée dans l'ombre; j'ai dédaigné avec une fierté royale des apparencas menteuses ; mes plus grandes fautes, le monde ne les ignore point, et je puis me dire meilleure que ma renommée. Malheur à vous, si on vient à arracher ce manteau de l'honneur que votre hypocrisie a jeté sur vous !
Talhot, s'avance entre les deux reines. — 0 Dieu du ciel! -cela devait-il en venir là? Est-ce là de l'humilité, de la modération, lady Marie'/
Mario. — De la modération ! je viens de supporter tout ce f[ui peut être humainement suj^porté. Loin de moi cette résignation d'agneau ; reprends ton essor vers les cieux, dculoureuse patience ; que la colère, longtemps retenue, brise enfin ses liens et sorte de sa retraite ! et toi qui donnas au basilic furieux un regard mortel, fais que mes paroles lancent des traits empoisonnés !
Talbot. — Oh ! elle est hors d'elle-même, pardonnez à son emportement ; elle a été cruellement poussée à bout.
Leicester, dans une agitation extrême, tache d'éloigner Elisabeth. — N-e prêtez pas l'oreille à ses fureurs; quittez, quittez ce déplorable lieu,
Marie. — Le trône d'Angleterre est profané par cette femme ! le noble peuple de l'Angleterre est abusé par une artif icneuse hypocrite ! Si le sort eût été juste, vous seriez maintenant dans la poussière devant moi, car c'est moi qui suis votre reine.
(Elisabeth s'éloigne rapidement : les lords la suivent, et montrent le plus grand trouble. )
N. B. — Le ])oème possède l'une de ses j)remières beautés, celle de l'élément ps^'chologique, d'autant plus que le ressort dramaiiqne , créateur des péripéties, est ânyis Je eccur du héros, tour h tour ferme ou fléchissant, pJiis encore que dans la coidisse d'où bondit l'événement inopiné.
225. — Les caractères dramatiques. Comme ceux de l'épopée, les caractères du poème dramatique ne sont pas des idées abstraites, mais des éunes vivantes, et des Ames largement hinnaines. Si on les charj^ieait de couleurs trop locales, absolument particulières au temps et au lieu, elles cesseraient d'in-
téresser riiuiriiinité* d'autre temps et d'autnr lieu. (a's âmes l)ien caractérisées mais l)ien vivantes de notre vie liuimiine, sont représcntatwcs de toute une fdmille d'âmfi^. Ainsi le Cil, c'est le héros féodal; Polyeucte, c'est le héros chrétien et ainsi, derrière ces âmes vivantes qui constituent les caractères dramatiques, on aperçoit facilement et avec un intérêt ])rofondément humain, le groupe social auquel ces âmes appartiennent. Vraiment elles sont l'incarnation d'un éternel aspect de l'âme.
226. — Les couplets. Quand un personnage du poème garde la parole pendant un temps un peu considérable, il y a alors comme un arrêt dans le dialogue, et l'on entend comm.e un monologue. Ce passage où le ])ersonnage appuie, s'appelle justement ini couplet. Et ces couplets, pour user d'un beau mot de Chateaubriand, sont vne suavité de surcroit : vme suavité de surcroît, c'est-à-dire un charme cstliétique différent de V enchante m. ent dramatique qui est le charme essentiel du poème. Et ces couplets, d'un charme si divers, sont justement qualifiés. . . . d'épiques,. ... de lyriques,. ... de psychologiques,. ... de pittoresques,. ... ou d'oratoires.
227. — Le couplet épique. C'est une poésie de récit: C'est lui récit. Tel est le récit de la mort d'Hippolyte dans Phèdre de Racine; de la mort de Pompée dans Pompée de Corneille ; du combat du Cid contre les IMaures dans le Cid de Corneille ; le l'écit de la victoire d'Horace dans Horace de Corneille et de la mort d'Ophélie dans Hamlet de Shakespeare, etc.
"Mort d'Ophélie. '
(Hamlet a découvert le com.plot tramé contre lui. Il s'est échappé et revient en Danemark. Le roi avisé de son retour excite contre lui Laerte, fils de Polonius et frère d'Ophélie. La jeune fille est de-
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venue folle après l'abandon de Hamlet et la mort de son père. Elle est apparue devant le roi et Laerte, chargée de fleurs des champs et chantant des refrains bizarres. Peu après sa sortie, arrive la reine, Ta il' bouleversé.)
Jje rot. — Qu'y a-t-il, reine cliérie?
La reine. — Un malheur marche sur les talons d'un autre, tant ils se suivent de près : votre sœur est noyée, Laerte, Laerte. — Noyée I oh! où cela?
La reine. — Il est un saule aux branches penchées sur un ruisseau et qui mire ses feuilles grises dans la glace de l'onde ; elle est venue là avec de fantasques guirlandes faites de boutons d'or, d'orties, de marguerite et de ces longues fleurs pourpres auxquelles les pâtres en leur franc parler donnent un nom grossier, mais que nos chastes jeunes filles appellent doigts de mort : là, comme elle grimpait pour pendre sa sauvage couronne aux rameaux penchants, une branche perfide s'est cassée et voilà que ses trophées de verdure et elle-même sont tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses robes se sont déployées sur l'eau et l'ont un instant soutenue, nouvelle sirène, })endant qu'elle chantait des fragments de vieux airs, comme inconsciente de sa propre détresse, ou comme une créature née de l'onde et formée pour cet élément : mais cela n'a pu durer longtemps, et bientôt ses vêtements, lourds de l'eau qu'ils avaient bue, ont ravi la pauvre fille à son lai mélodieux pour l'entraîner vers une mort bourbeuse.
228. — Le couplet lyrique: c'est une poésie de seniiment qui s'épanche : le personnage, on le sent, parle pour s'épancher; il n'a pas d'autre but que de verser son cœur ému: l'effusion peut se faire sur une idée, par exemple sur la Clémence dans le Shylock de Shakespeare, ou sur l'être aimé, par exemple l'effusion de Bérénice sur l'empereur Titus, Bérénice de liacine, scène V de l'acte I.
Bérénice.
De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur' Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée. Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,