‹ La normalienne en belles-lettresChapitre 4 sur 56 · LA BELLE V\UE NARRATIVE · texte numérisé non relu

LA BELLE V\UE NARRATIVE

(le thème: un FAIT À raconter).

Première formule de la belle page.

6. — La belle page? La belle page, dont le sujet est un fait à narrer, est une splendeur de vrai sur ce fait; par exemple: La mort de Jumonville.

Eléments esthétiques contenus dans cette belle page. — La définition de cette belle page en marque les deux éléments essentiels : le vrai littéraire et la splendeur littéraire répandue sur ce vrai.

§ 1 — Le vrai littéraire.

7. — Le vrai littéraire? Le vrai littéraire, ce premier élément de la belle page narrative, c'est un vrai qui a pour qualités la variété et Vunité ; c'est donc un ensemble d'idées (voilà pour la vérité) bien ordonnées (voilà pour l'unité) sur le sujet à traiter, par exemple : Ija mort de Jumonville. De bonnes idées sur le sujet et des idées mises à la bonne place, voilà le premier et nécessaire élément de la belle page.

Le vrai varié.

8. — Le vrai varié? C'est un ensemble de détails sur le sujet à traiter par exemple : sur la mort de Jumonville, — de détails à couleur locale. P^xpliquons : un cusemble de détails, disons-nous: un détail, une circonstance, un aspect du sujet à traiter ne suffit pas; il importe de les multiplier, d'en créer un ensemble :

10 LA XOI{>[AT.IKNNE

N. B. — i*oui- ne pas s'égarer hors du sujet, l'écrivain fera bien de méditer les yeux bien arrêtés sur le titre de la composition et de ne prendre note que des idées qu'inspire à l'esprit le titre de la narration. 11 est d'un artiste ce coup d'œil chercheur du développement qui sort du sujet, vraiment comme une fleur de son bouton, comme un ruisseau de sa source — des détails à couleur locale, disonsnous : en effet dans tout sujet à traiter il y a des détails qui constituent la beauté des couleurs locales (retenez-les) et des détails qui ne sont qu'une insipide banalité. (Ecartez-les.)

9. — Les couleurs locales? (a) Ce sont des détails, des considérations, des idées propres au sujet de la narration; ])ar exemple: La mort de Jumonville, (b) et tellement propres au sujet qu'elles ne conviennent pas à d'autres sujets similaires, par exemple : A la mort de Beau jeu, ou à celle de IMontcalm. C'est ici la grande beauté du vrai varié.

10. — Les banalités? (a) Ce sont des détails, des considérations, des idées qui appartiennent au sujet traité, il est vrai, — (b) mais qui lui sont communes avec d'autres sujets similaires. En effet, il est des détails qui conviennent également à la mort des liéi'os militaires, comme il en est qui sont communs à tous les couchers de soleil de Québec, de Villemarie ou d'Ottawa. Les banalités constituent la grande laideur du vrai varié.

II. — Le procédé éveilleur d'idées pour l'invention du vrai varié, des détails à couleur locale? Ce procédé, c'est une soigneuse et intelligente méditation du sujet à traiter, je m'explique: Boileau a écrit:

La plupart emportés d'une fougue insensée

Toujours loin du droit sens vont chercher leurs pensées.

Hé ! bien, })0ur gardei" la voie sûre des bonnes idées, pour écrire avec le charme des couleurs locales sur

le sujet de la narration, la normalienne écrira sur la feuille du brouillon le titre de la composition, par exemple : I^a mort de Jumonville, puis, les yeux bien arrêtés sur ce titre, elle rnèditera les huit aspects que tout fait à raconter peut présenter à l'écrivain et dont l'annotation constitue le développement littéraire.

12. — Le procédé d'invention? (suite) En face de son brouillon pour y écrire les détails à couleur locale qui lui viendront à l'esprit, la 7iormalienne se ■posera donc les huit questions suggestives qui suivent : ce sont les huit aspects du sujet :

(a) Quel est le temps précis de cet événement? Précisez bien.

(b) Quel est le lieu précis de cet événement? le site, le ])aysage précis.

(c) Quel est le héros de l'événement, le héros marqué par le titre de la narration? Ne le confondez pas avec le personnage secondaire. Annotez bien les détails qui donneront au lecteur une idée intéressante de ce héros. Précisez. Voyez le N° 62.

(d) Quel est ce fait précis que vous avez à narrer; c'est la chose elle-même inarquée par le titre de la composition.

Cï' fait généralement est un drame qui se joue à deux: C'est donc ici avant même de raconter ce fait précis, par exemple : La mort de Jumonville, qu'il faut peindre et amener le personnage secondaire par exemple : Washington qui fait partie du drame. Ainsi pour raconter la chose elle-même la normalienne doit méditer, en précisant, (a) le personnage secondaire et, (b), le fait.

(e) Quelle fut la cause, le pourquoi de l'événement? Précisez.

(f) Quel fut l'effet, le résultat, quelle fut la suite de cet événement? Précisez.

(,.) Quols témoignages, quelles '^it^^t'o"^' f"/'" ,ueîL l^lles paroles pourrait-on appliquer au fa.t

"^SVuèl'woehernent pourrait se faire par

(h) yue' ™PP ressemblance) ou par contraste

TlT aÏpioLfoÙ d'un autri {-t historique ou

isii y <x 11 i/,,of,irp avec le fait que 3 ai a

d'un paysage de la nature avec

rttrtparaS "oit a^ec le fait de la nar-

" qld cette méditation finira le papier <iu brouillon abondera en détails de coulem locale.

.1 V B Prêchez : — Pour éviter la banalité et «tti;;; la couleur locale, ^éci^^J^^^^^ le âêUdl fourni par le procède d invention \o lui ''Blessé mortellement, de JumonviUe s at-

s::e;, "^^^-^^z^^rr^^^^ -

pli. au drapeau parlementan-e - ^^^ ^ '°„„ ce détail convient uniquement a ""^^"'^^ ^,, dites- "là un arbre étend ses verts «^br'^F^' J^;, T -.rvihnnment des oiseaux ramagent . Quel :C-'TuXrftui^ quels oiseaux? Est-ce un ., te "est-ce la violette? est-ce le «"ol? s d vous plaît, dites-le. Précisez; et ce sera de la cou leur locale.

,4.Direction. "Quand je n'ai pl"« ^ ifm^^' écrivait Labiche, je me ronge \--f^l^^\lZL que la Providence ; puis je me mets '^ bf ^^^^ '^ "^^^^ son pour faire lever le gibier. - Ce a ^«m a Normaliennes, qu'après avoir invoque le Samt-E.

prit: (a) vous écrivez sur le brouillon le titre du sujet à traiter, (b) vous lisez, vous relisez la donnée historique j^our éveiller la fermentation des idées; (c) vous méditez le sujet les yeux fixés sur le titre qui est Vidée suggestive des considérations, éléments variés de la belle page, en vous posant les huit questions que vous connaissez.

15. — L'effet esthétique de la variété? Celui des facettes dans la taille des diamants. Un diamant brut ressemble à un vulgaire caillou. Si vous en multipliez les facettes, il éblouit.

Le vrai un.

16. — Le vrai un. Ij 'unité dans la variété, c'est la deuxième qualité du vrai littéraire. Par vrai un, 0)1 entend le plan de la composition, Vordomiance des considérations variées d'après la loi de Vidée inspiratrice qui est le titre de la narration, et d'aprr.s hi loi de la composition.

17. — La loi de l'idée inspiratrice. Cette loi exige que la normalienne, à la recherche des pensées variées, tienne les yeux bien arrêtés sur le titre de la nairation et qu'elle ne jette sur son brouillon que les pensées que le titre lui suggère. — Qui n'observe pas cette loi, intioduit dans son travail une laideur littéi-air(\ ccOle du hors d'œuvre.

18. — Le Hors=d'œuvre. C'est une idée 'étrangère au sujet, inic idée (|ue le titre de la narration n'a j)as inspirée. — 11 ne faut pas confondre le hors d'cpvivre avec la digression, laquelle est une sortie hors du sujet, justifiée par de bonnes raisons.

Cependant les normaliennes, étant encore novices dans l'art d'écrire, seraient imprudentes de se pennc^ttre des digressions.

jj^ I,A N(]U.MM,IKNNK

19.— La loi de la composition. "C' .|h, a tonjo.ns à Bii/.cu.N, rcnt l,r(,n (iuutlii.-r, c i-st lo

niuiKUir a nn/.iMiA, ri.,i

tulont de ccmposition. H ne suit pas grouper, enchaîner, ordonner les éléments varies de son poème Marie, pour en faire un tout harmomeux-. Aussi du désordre de ses amplilications resuite une regrettable obscurité". ,

Sans le plan, les nombreuses considérations du travail littéraire s'amalgament, s enchevêtrent, se suivent plutôt qu'elles ne se lient: c est un ennu:yeux fouillis.

La loi de la composition impose deux obligations au bon écrivain: (a) Cette loi exige que la normalienne, les yeux fixés sur le titre de sa narration irouv: une suite logique des considérations de temps, de lieu, de personnage, etc , qui en hent dans^a page littéraire. - Si les pensées se un nt sans lien logique, l'ordonnance est fautne le pkn Ti'est pas bon. — (b) Cette loi impose a la normai::l^Z groupement strict des détails apprrrten^ ^ une même considération. Ainsi doit-on reunii dans un même développement les détails de lieu, ou de temps, ou de cause, etc.

20— Le décousu dans une narration, c'est une la^urUttcraire qui a son principe dans lincohe- /J. nm^ées le véle-mclc, le va-et-vient des rence des pensées, it t^^i^ , -,,.7. A'nuirp

idées de même nature au milieu d idées d autre tne Telle serait la laideur d'une narration, ou serencontreraient comme il suit les idées.

l Une idée sur le personnage.

2 " " " " temps

la cause le temps- " lieu

n " *' " " personnage

la cause, etc., etc.

Il est clair qu'il fallait grouper ensemble la 1ère et la 6e idée; la 2e et la 4e, la 3e et la 7e. — Boileau a écrit avec raison :

C'est peu qu'en un ouvrage

Des traits d'esprit, semés de temps en temps pétillent. 11 faut que chaque chose y soit mise en son lieu.

21. — L'esprit français et les bons plans. L'âme française plus que toute autre réclame la clarté. Or cette qualité caractéristique du travail littéraire a sa source principale dans l'ordonnance logique des idées. Donc, soucieuse de former dans ses élèves un esprit par cet endroit au moins français, l'institutrice ne les dispensera pas du travail de la disposition littéraire en leur donnant des canevas ; au contraire, elle leur ménagera scrupuleusement cet exercice de trouver la dépendance harmonique des idées. Certes, les élèves n'exécuteront pas cette tâclie sans gaucheries. — Heureuses gaucheries toutefois ! C'est par leur correction que l'intelligence littéraire de l'enfant se formera au secret et au goût de la sévère composition, cette bciiuti de l'art classicjue.

22. — L'effet esthétique du vrai un. La merveille de l'unitt' dans la \ai'iété, dv la bonne idée mise à la bonne })lace, la voici: L'unité dans la variété fait de tous les développements dont la belle page se compose, non pas un paquet (Vidées, mais un tout virant, \ui tout vivant ]:)our la bonne raison que l'idée inspiratrice du U-'irail littéraire rayonne dans tous les développements, et les passionne tous de so)i c ipit'd intérêt. Aussi, l'idée inspinitrice amplifiée avec cet art, devient-elle une chose vivante, lumineuse et ardente dans l'ànie du lecteur, comme dans celle de l'écrivain.

23. — Un bon plan de narration. La raison dit à la normalienne qu'avant de parler.de l'événement, du fait, de la chose que marque le titre de la narra-

16 LA NOKMALIKNNK

tion, il est judicieux de faire connaître le personnage; car c'est l'intérêt du personnage qui pique la curiosité des lecteurs au sujet de l'aventure dont il fut le héros. Mais le personnage ne doit pas s'offrir à nos yeux comme suspendu dans le vide, dans un ciel gris ; il faut le remettre dans le milieu où il apparut, où se passa l'aventure; avant que de faire paraître l'acteur à la rampe, ne lève-t-on pas le rideau du théâtre? donc, tout d'abord, la normalienne retracera le décor de temps et de lieu d'où le personnage se détachera.

Puis, quand le récit est achevé, ne baissez pas le rideau sur la scène sans dire un mot, il convient assurément de conclure, de clore le récit par une intéressante réflexion.

Donc ce plan est bon où les parties de la narration se suivent ainsi :

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