LES DEUX CONCOURS DE L'IMAGINATION
L'intelligence demande à l'imagination sa collaboration pour la conquête du vrai et pour la création du-beau.
156.—Le vrai à apprendre et le procédé intuitif : Pour apprendre le vrai, l'intelligence réclame Île concours de l'imagination. ‘‘Tout ce qui réjouit l'imagination, facilite l’étude,”” observe Fénelon. Donc, ce que l’on veut apprendre, ce que l'on veut . faire apprendre, il faut le voir avec l'imagination. Le savoir ne doit pas étre, chez l'enf.nt, la vision d'une pige lue mais bien la vision d'une chose vue. Pourquoi, par exemple, l'enfant a-t-il tant de peine à apprendre son histoire, ou sa géographie? C'est que ce fait historique, ou ce fait géographique, son imagination les lui représente sur la page lue, par fragments situés en haut, en bas, à gauche, à droite de la page. — Tancez donc cette imagination audelà de la page, là-bas, jusqu’au théâtre même du fait à connaître: lancez-la sur les pas du héros, ou du géographe. Et, quand l'étude prendra fin, l'élève exalté dira non pas je vois les numéros 3 et 4, mais j'ai vu un beau spectacle.
La conclusion de cet enseignement est que le procédé intuitif, celui des réalités concrètes, pour condnire l’âme studieuse à la possession des idées géné: les, ou abstraites, est nécessaire à l’école, et qu'il l’est dans la mesure que l'intelligence appelle la collaboration de l'imagination: c’est pourquoi, à l’école, il faut faire grande place aux choses mêmes, à l’image, au tableau noir.
157.—N. B. Ce tableau noir, il est un des instruments du procédé intuitif; et, pour plusieurs espèces de leçons, sa place doit être si considérable qu'il soit vrai de dire: [1 meilleure classe est celle où l'on use le plus de craie. Cependant, pour en savoir user, il faut en avoir la conception vraie. Le tableau noir, est-il aux yeux de la :naîtresse la page publique à écrire pour l’étude collective des élèves ? Alors, elle ferait aussi bien de prendre le livre, car la leçon ne sera pas meilleure. Le tableau est-il
dans la pensée de la maîtresse, lu seconde imagination de l'élève, où il faut éveiller une lumineuse vision? Alors, travaillant au tableau comme en présence de l'imagination de l'enfant, instinctivement, la maîtresse éclairera opportunément les linéaments du spectacle. |
158.—L'abus du procédé intuitif. Il faut user de l’enseignement intuitif, c'est entendu; mais n'allons pas en abuser. En vérité, il est des partisans du procédé intuitif qui en poussent l'usage à l'excès. A voir la surabondance du concret dans leurs leçons, on croirait que, dans l'opinion de ces fanatiques de l’intuitif, les enfants sont incapables d’abstraction. Normaliennes, croyez que, chez l'enfant, la faculté d'abstraire est grande et que, pour lui comme pour l’homme müri, l'idée générale est le naturel aliment de l'esprit. C'est pourquoi vous ferez abonder les éléments concrets dans l’enseignement des tout jeunes enfants, vu que leur esprit est encore fort engagé dans les sens; mais vo’.s en userez moins et encore moins à mesure que l'intelligence de l’enfant, s’enrichissant d'idées abstraites, deviendra capable d'attention intelligible.
Vous donnerez du temps à l’un et à l’autre procédé, mais à mesure que l'esprit de l'enfant devient apte à cette gymnastique intellectuelle, vous le mettez divantige en fice des idées abstraites: encore un coup, les idées générales sont le naturel aliment de l'esprit humain.
159.—Le beau à créer et l'imagination esthétique. Dans la création de la belle page, c'est l'intelligence qui fournit l'élément de vérité: c’est elle qui trouve cet ensemble d'idées, bien choisies et bien ordonnées, que l'imagination va faire resplendir; c’est elle qui, par la r'oussée et le frein, fait de l’imagine. tion une farulté srtistique. Toutefois, c’est l’imaginat’ ui, d=s la product -n des ouvrages d'art,
répand la splendeur, le vrai élément de l'enchantement; et ce concours de l’imagination est si précieux qu'on appelle créatrice du beau, cette étonnante faculté.
160.—L'imagination de fiction et l'imagination d'idéal. La maitresse prendra garde de cultiver celle-ci et de supprimer celle-là. L'imagination de fiction, nous voulons dire celle des contes et des romans fantastiques, est une faculté funeste; c’est elle qui enfante les esprits chimériques. Les chimériques, on les reconnaît à cette marque: ils ont perdu le goût de la solide réalité. — L'imagination d’idéal demeure dans le domaine de la vie réelle; mais elle a l'aptitude de dégager le bon et le beau, des superfluités encombrantes; cette imagination, cultivons-la, on lui doit les âmes au sens exquis.
161.— La culture de l’imagination esthétique. L.’éducation scolaire ne serait pas complète si l’ima-
gination esthétique était négligée chez les enfants. L'éducatrice se fait un devoir de mener au vrai et au bien les jeunes âmes; pourquoi ne pas les introduire dans les avenues du beau! L'amour du beau est, sans conteste, un des nobles attributs de la nature humaine. Croyons que l’enfant a le tempérament esthétique dans la mesure au moins suffisante pour goûter le beau. C’est entendu, l’école n’a pas la mission de produire des artistes. Mais n'est-ce pas enviable que les artisins qui l’auront fréquentée, soient hommes de bon goût. Est-ce que ce bon goût n'ajouterait pas à leurs utiles ouvrages, ce cachet de distinction qui les ferait rechercher; et, pour ce meilleur avenir de l’artiscn, il lui suffirait de recevoir à l’école une légère initiation à l’aperçu esthétique des choses; — mais encore un coup, n'est-ce pas enviable que, grâce au goût éveillé des jouissances esthétiques, les artisans prennent à dégoût les grossiers plaisirs des tripots? et,
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pour ce meilleur avenir d'un plus grand nombre d'artisans, sinon de tous, il leur suffirait de recevoir à l’école une légère initiation à l'aperçu esthétique des choses.
Assurément, Schiller avait raison : ‘Dès son enfance; entourez l’homme des plus belles formes intellectuelles ; enfermez-le dans des images de beauté parfaite.
162.— L'initiation esthétique à l’école. — Direction. — Il ne s’agit pas d'embéter les élèves avec les mots des arts, mais seulement de leur faire remarquer et goûter les choses belles que ces vocables couvrent. IL suffit d'imprégner d'esthétique le milieu scolaire: par exemple, en choisissant la page à lire, laquelle, tout en respectant la grammaire, ne néglige pas de mettre en lumière la poésie d'un fait, ou d’un paysage, ou d’une idée générale ; par exemple, en faisint prendre au jeune esprit, contact avec les belles âmes nationales ou religieu- 8e8; — par exemple, en éveillant le goût de la belle nature qui apporte jusqu'aux alentours de l’école, jusqu'aux murs et aux fenêtres de l’école, un charme de verdure et de fleurs; par exemple, en déve-
spant le curactère délicat du regard par des des-
‘8 qui retiennent les yeux observateurs sur les
ux objets de la nature dégagés des superfluités encombrantes; par exemple, en donnant à l'élève une oreille exquise par des chants bien choisis et bien exécutés; par exemple, en faisant aimer à l'élève la bonne tenue du corps et le rythme de ses mouvements. — Mais tout cela est à ranger après le soin de faire apercevoir à l'enfant les splendeurs divines de Dieu, dans les deux Testaments et dans la vie des Saints, enfin dans la nature, contemplée avec le regard mystique.