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La Normandie à l'étranger

A mon retour de Russie, dans le premier rapport que j'ai publié, j'écrivais ceci : « On sait combien est puissant le lien qui rattache chacun de nous à la société savante de sa province; nous poursuivons tous le même but; poussés par une curiosité infatigable, nous recherchons les traces de nos pères ; nous demandons au passé ses traditions, ses souvenirs et quelquefois ses leçons ; mes regards se sont donc portés de préférence sur les cliartes, sur les documents qui intéressent l'histoire de Normandie »; fidèle à la pensée qui avait dicté ces lignes, j'ai ramassé, chemin faisant, tout ce qui m'a semblé curieux et inédit. Si plus tard, après moi, on retrouvait toutes ces épaves, il serait difficile d'en tirer parti. 11 faut avoir en main le fil conducteur pour se reconnaître et se guider au milieu de ces notes éparses ; c'est ce qui m'a décidé à entreprendre ce classement, car ce n'est point un livre, je le dis à

l'avance, que j'ai la prétention d'écrire ; ce sont des matériaux que je livre à ceux qui voudront les utiliser, des indications qui permettront de fouiller plus avant. Je limiterai cette publication à l'examen des documents du xvi® et du xvil'' siècle ; les autres prendront place ailleurs.

qa L'étranger chapitre premier

Nombreux documents que possède l'Anglelerre sur Vlnsloire des guerres religieuses du XVI' sif'cle en Normandie. — Comment la réforme s'est-elle implantée en Normandie? — Différence entre la Haute et la Basse-Normandie. — Les réformés normands tournent leurs 7'cgards du côté de l'.ingletcrre. — L'absence de forces militaires suffisantes en Normandie est venur en aide au protestantisme.—Preuves à l'appui.— Lettre du roi de Navarre à Catherine de Médicis. — Lettre du duc d'Èlampes à Catherine de Médicis. — La politique d'intervention de l'Angleterre dans nos troubles servie par l'ambassadeur Throckmorton.— Premières négociations pour livrer le Havre aux Anglais. — Articles passés eptre Elisabeth et le vidame de Chartres. — Proclamation d'Elisabeth pour justifier devant l'Europe la prise du Havre.— Preuve de la trahison de trois habitants de Rouen. — Délibération des habitants de Rouen appelant les Anglais. — Le vidame de Chartres pris de remords. — Sa lettre à Cecil.— Efforts tentés par Catherine de Médicis pour empêcher la prise du Havre. — Lettre de Clmrl''s IX à Elisabeth. — Remontrances de Paul de Foix, notre ambassadeur en Angleterre. — Réponse d'Elisabeth. — Catherine de Médicis cherche à gagner Beauvoir, qui comma7'cdailau Havre pour les protestants. — Réponse de Beauvoir éi ses off'res.— Premières opérations du siège de Rouen. — Lettre de Charles IX à Saint-Sulpice, son ambassadeur en

Espagne, où il fait le récit du siège de Bouen.— V ambassadeur du duc de Savoie, le président de Montfort, raconte à son maître un des assauts donnés à Rouen. — Briquemault demande à Cecil de secourir Rouen. — Le secrétaire d'Étal Bourdin écrit à M. de Gonnor qu'il n'y a pas espoir d'une compositioji. — Lettre de Charles JXau capitaine Villarmois.— Lettre de Charles JX au duc de Savoie, pour lui annoncer la prise de Bouen. — Lcttir de Sainl- Sulpice à Charles JX, à l'occasion de la prise de Rouen.— Requête au roi des )iabitants de Dieppe.— Nouvelle tentative de Catherine de Médicis pour ramener Beauvoir. — Béponse offensante de Beauvoir.

Le Brilish Muséum, le Record Office, ces deux grands dépôts des archives nationales de l'Angleterre, possèdent un grand nombre de documents qui intéressent à un haut degré Thistoire de notre province, et ce qui l'explique, c'est que les opinions religieuses ont créé des liens, ont amené des rapprochements intéressés entre les protestants normands et l'Angleterre. La réforme en Normandie ne s'est pas implantée partout de même ; elle ne s'est pas adressée partout aux mêmes classes ; ainsi à Rouen et dans la Haute-Normandie, trouvant un utile auxiliaire dans la propagande anglaise, c'est dans le peuple, c'est parmi les ouvriers qu'elle a fait ses premières recrues ; dans la Basse-Normandie, au contraire, elle s'est appuyée sur la haute aristocratie féodale et pour ses principaux chefs elle a accepté Montgommery (1), Colombières, Sainte-Marie

(1) Voici ce que nous avons trouvé sur Montgommery, dans une lettre de Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, à la duchesse de Parme :

(1 Le fils de M. de Lorges, qui blessa le roy Henry, tient en un sien

d'Agneaux,Vassy,UoLivrou. La Poupelinière. Le peuple des campagnes ne s'y était pas d'abord montré trèsfavorable ; nous n'en voulons jiour preuve que ce qu'écrivait l'ambassadeur Nicolo Tornabuoni au ducdc Florence (13 seplcml)re I5GI): « Les paysans ne veulent rien entendre de la nouvelle religion ; ils se sont soulevés et ont pris les armes contre les nobh^s (1); » mais dans la Haute comme dans la Basse-Normandie, c'est toujours du côté de l'Angleterre que nos réformés normands tournaient leurs regards. Sous François II, au moment où la guerre malheureuse que nous soutenions en Ecosse louchait à sa fin et qu'une poignée de Français luttait encore derrière les remparts de Leith, pour l'honneur de la France, Elisabeth faillit vompre les négociations à demi conclues de la paix, parce que l'offre lui était faite par les chefs protestants de mettre en ses mains l'une de nos grandes places maritimes de Normandie, en retour de son assistance (2). L'idée de livrer le Havre aux Anglais remonte donc bien haut ; elle était en

chasteau ung prédicant qu'il a intitulé evesquc duquel j'ay veu des mandements citatoires contre tous ceulx qui empeschent les prédicants et ceulx qui y veulent aller, excomauiant iceulx et recommandant que de force ou de gré ils soient amenés devant luy (*). »

(1) n popoio minuto non vuole intcnder niente di questa nuova religione ; e nella Norinandia si sono levati ed hanno preso Tarme contra i nobili. (Négociations avec la Toscane, t. lll, p. 463.)

(2) Someoffer to put her ia possession, in return for her assistance, of a town or towns on the coast of Normand y. (Froude, History of England, t. VII, p. 261.)

(*) Archivas de Vienne,

germe sous le règne de François II. L'esprit de secte, la passion religieuse, avaient étouffé dans Lien des cœurs le sentiment du devoir envers le pays.

Nous n'avons pas la prétention d'énumérer ici toutes les causes qui favorisèrent l'introduction du protestantisme, mais il en est une pourtant que nous tenons à signaler et qui contribua pour beaucoup à son succès temporaire ; c'est l'insuffisance de forces régulières pour maintenir l'ordre dans notre province et l'autorité royale dans nos villes. Examinons rapidement la situation militaire de la Normandie en 1562 : Matignon commandait à Cherbourg, le duc de Bouillon à Rouen, mais leurs moyens de résistance étaient très-limités. Au mois d'avril 1562, lorsque les réformés par surprise s'emparèrent de Rouen, le duc de Bouillon se retira à Caen. Le duc d'Aumale, qui le remplaça dans le commandement de la Normandie, chercha vainement à reprendre Rouen, et presque sous ses yeux nous voyons le vidame de Chartres (Jean de Ferrières , sieur de Maligny) entrer dans le Havre, où les habitants l'avaient appelé, occuper la ville au nom du prince de Condé et soi-disant « sous l'autorité du roy. » Si l'on veut se rendre compte du peu de forces qui étaient entre les mains des défenseurs de l'autorité royale, voici ce que Louis de Rabodanges écrivait au roi de Navarre, le 14 juillet 1562 :

Sire, m'estant trouvé avec le duc de Bouillon et M. de

Matignon et ayant conféré des affaires qui concernent le service du roy, ilz ont esté d'advis que je vous escripvisse qu'il seroit très nécessaire qu'il plaise au roy et à vous de donner quelques commissions d'hommes qui se pourront lever en ceste duché d'Alencon, affni de donner tel ordi'e que les occasions peuvent nécessiter.

Et il demandait des hommes d'armes pour Argentan, Essay, Alençon, Verneuil et Domfront, et « des chefs pour y commander, garder que ces places ne soient surprises et veiller à beaucoup d'assemblées qui se font (1). »

Veut-on une nouvelle preuve de l'insufTisance des forces royales en Normandie, voici une lettre du roi de Navarre à Catherine de Médicis, à la date du 12 juillet 1562 :

Madame, ayant entendu la bonne volonté en quoy estoit M. de Bouillou de faire un bon service au roy, je ne luy ay voulu destourner ni oster le moyen de ce faire, mais au contraire, affin de luy en donner davantage, je luy ay accordé suivant ce qu'il m'a reqids de faire lever trois compagnies, moitié de chevaux légiers et moitié d'harquebuziers à cheval avec deux qu'il y a (2), pour,

(1) Record Office, State Papers, France, vol. XXUI.

(2) Nous placerons ici les demandes que le duc de Bouillon avait adressées au roi de Navarre :

Instruction de ce que le cappitaine Berthoville aura à dire et remonstrer de la part de Monseigneur le duc de Bouillon au roy, à la royne, et roy de Navarre pour le service du dict seigneur.

Premièrement fera entendre l'estat auquel est la basse Normandie, et l'ordre que moiidict seigneur de Bouillon a mys en tous les lieux dicelleou il a esté, et signamment à C^en, Vallogne et Argentan.

Remonstrera le peu de forces que mon dit seigneur de Bouillon a

avec ses forces, réduire ce pays de la Basse-Normandie, elle nettoyer de ceulx qui le troublent maintenant, lesquelles forces il dit qu'il fera payer moitié au clergé et moitié es argenteries des églises, ce qu'il ne peult faire sans avoir une commission du roy, laquelle je vous supplie, Madame, lui faire depescher; je luy ay fait une bonne lettre pour l'asseurer du contentement que moy et tous ces seigneurs avons de luy, af&n qu'il ne se desesperast et que cela ne lui fist faire une folie, et d'aultant, Madame, qu'U est en nécessité et qu'il n'a pas grand

et commant le courier que puys ung mois et demy il a envoyé à la court vers les dicts dame et roy de Navarre avec lettres par lesquelles il les advertissoit comme, pour tenir en seureté les ville et chasteau dudict Caen, il estoit contrainct lever deux compaignies de gens de pied et troys cens harquebuziers à cheval pour Taccompaigner par pays, allant donnerordre aux sédictions et autres affaires et occasions de jour en aultre y survenants, et encores attendant la despêche responce à ses dictes lettres.

Remonstrera davantaige que, attendu le bruict qui est de l'Anglois, et veu la conséquence de quoy sont Cherbourg et Grandville, seroyt très requis et nécessaire niectre plus tost que plus tard dans chacune dicelles places deux cens hommes oultre ce qui y est, et en bailler à M. de Rabaudanges deux cens aultres pour plus aisément maintenir en paix le bailliage et duché d'Allençon.

Lesquelz gens de guerre dessus ditz le roy accordant pour l'effect que dessus, ledict Rertheville scaura de Sa Majesté s'il luy plaist que pour et au payement diceulx qu'on s'ayde de ce qu'on essayera et se pourra gralieusemenl et de gré à gré tirer du clergé et des reli' quaires et argenierye des Esglizes, et pour cest effect en faire sur ce expédier et envoyer par sa dicte Majesté lettres patentes à mon dict seigneur de Bouillon pour icelles ensuyvre.

Supplyer au roy et les dictz dame et roy de Navarre vouloir ordonner au trésorier Nouvince payer les frais extraordinaires tant faictz que à faire par mon dict seigneur de Bouillon pour le service du dict seigneur es choses déclarées en Testât par luy envoyé à leurs Majestez et suivant ce qu'il a pieu à icelle dame luy en escripre cy devant (*).

(*) Bibl. naU, fonds fiançais, 15S76, f 2Itl.

moyîiide s'entretenir, j'ay esté d'advis, comme ont esté tous ces seigneurs, lui faire bailler sur les deniers qui sont à la rocepte de Gaen jusques à quatre mille livres, qui est uue chose nécessaire et dont je vous supplie, Madame, luy en faire faire des dcpeschcs par le trésorier de l'cspargue, lesquelles ce porteur luy rapportera avec la commission pour les argenteries dont je vous ay parlé ci-dessus, dont, Madame, je vous supplie le faire depescher incontinent, aliiii qu'il puisse retourner et je prieray Dieu, Madame, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, qu'il vous donne longue et heureuse vie.

Du camp de Blois, ce xn^jour de juillet 1562. Vostre très humble et très obéissant frère et subject,

Antoine (1).

Pour bien faire apprécier la situation militaire de la Basse-Normandie, voici le fragment d'une lettre écrite par Icduc d'Étampes à Catherine de Médicis, et datée d'Avranches, le 11 septembre 1562:

Entendant que, outre le doute des Anglois, il vient au conte de Montgommery six enseignes de Rouen et du Havre de Grâce avec huit pièces -d'artillerie, et qu'il se fortifie tous les jours de ceulx du pays du Maine et d'Anjou, dont la plupart laissent leurs maisons et biens pour le venir secourir, il me semble que les autres devroient, comme vous leur avez commandé, venir se joindre à moy ; mais il n'en est encores venu ung seul. Je vous envoie l'ordonnance que fait le conte de Montgommery, par où vous verrez comme il use de ses forces en

(l) Bibl. imp. de Saint-Pétersbourg, Documents français, vol. 88. (Original signé.)

ce pays ; il m'a écrit des lettres dont je vous envoie copie et de ma response. Le capitaine de vostre chasteau de Domfront m'est venu trouver et m'aremonstré que le dict chasteau n'étoit point fermé et n'y avoit nulle seureté,par quoy j e craignois que le conte de Mon tgommery , le sachan t , y allast ou envoyast pour prendre l'artillerie qui y estoit, je passeray par là et la prendray pour nous en servir.

Depuis ma lettre écrite et à ce soir, M. de Matignon et le grand Prieur sont arrivés en ce lieu ; estant tous ensemble nous aurons meilleur moyeu en faire quelque chose pour vostre service (1).

A cette triste époque de notre histoire, la politique de l'Angleterre était servie par un homme tout à la fois tenace et audacieux; c'était l'ambassadeur sir Nicolas Throckmorton. La France eut en lui un mortel ennemi, et son nom est dans tous nos troubles. Confident et conseiller habituel des chefs prolestants, il entrevit dans nos discordes civiles, qu'il alimentait, le moyen de rentrer en possession de Calais, et il suivit inflexiblement son but. Une des clauses du traité de Cateau-Cambrôsis promettait bien la restitution de Calais à l'Angleterre , mais dans un délai trop éloigné au gré de ses désirs. Les yeux ouverts sur cette proie, attentif à profiter de la moindre ouverture, Throckmorton écrivait à Cecil(2), le 18 mai 1562:

Maligny (3) est au Havre ; si cette ville tombe en notre

(1) Bibl. imp. de Saint-Pétersbourg, vol. LXXXVIII. (Original.)

(2) Grand-trésorier d'Angleterre, premier ministre d'Elisabeth.

(3) Jean de Ferrières, flls de François de Ferrières et de Louise de

pouvoir , les François rendront Calais pour avoir le Havre (.).

El prévoyant que le prince deCondé serait forcé de demander des secours en liomnies et en argent, il a bien soin de dire :

Au lieu de bons de garantie, c'est le Havre qu'il faut avoir (2).

, Ceci bien établi et que nous pouvons au besoin justifier par de nombreuses citations (3), voyons maintenant comment les choses se passèrent et comment le Havre fut vendu aux Anglais.

Le vidame de Cliartres, accompagne de Robert de La Haye, ce dévoué serviteur du prince de Condé. d'un nommé Laroque et de plusieurs habitants de

Vendôme, devenu vidame de Chartres par le décès de son oncle, François de Vendôme, mort à la Bastille en 1560.

(1) Kalendar of State Papers, 1362.

(2) Ibid.

(3) François II, parlant d'une prétendue conjuration contre Elisabeth, écrivait, le 18 septembre 1360, à l'évêque de Limoges, son ambassadeur en Espagne :

C'est une nouvelle artificieusement faite pour couvrir quelque intelligence qu'il nest pas hors de propos que les Anglois ayent avec les séditieux de mon royaume. (V. Négociations sous François II, p. 524.)

M. de Seurre, notre ambassadeur a Londres, pensait aussi que la main des Anglais était dans nos troubles. (V. même volume, p. 543.)

Et dans un document que nous citerons plus loin, et qui relate toutes les dépenses occasionnées par la prise et le siège du Havre, on verra que Throckmorlon pour ses pratiques en France reçut une somme considérable.

Dieppe, passa directement en Angleterre vers le 15 août. Notre ambassadeur à Londres, Paul de Foix, qui surveillait ces menées, écrivait :

Jean de Ferrières et de la Haye sout logés au chasteau de Greenwich ou est la reine et s'y tiennent cachés, de sorte qu'ilz ne se sont jamais laissés voir en public et vont trouver la dite dame par galleries et lieux couverts, afin de n'estre recognus ni veus de personne (1).

Le 29 août, les bases du traité passé entre le vidame et la reine d'Angleterre étaient arrêtées; mais le traité ne fut définitivement signé que le 20 septembre à Hamptoncourt, et voici la copie des articles passés entre la reine et le vidame, telle qu'elle fut adressée à Adrien Poynings, capitaine de Portsmouth :

Monsieur le visdame s'en yra à Portsmen (sic) et de là s'en reviendra icy ou ira à quelque maison de quelque seigneur ou gentilhomme là voisin pour n'en bouger jusqu'à ce que tous les articles qui s'en suivent ne soyent accompliz : Premièrement, le dict sieur visdame donnera ordre que, sitost que le sieur Adrian Poinings arrivera devant la dite ville du Havre, que la principalle tour qui est assise dans la dicte ville, à l'entrée du Havre avecques toute l'artillerie et munitions à icelle appartenant sera délivrée entre les mains et possession de telz capitaines ou souldatz que le dit sieur Adrian assignera, que se fera en telle sorte que les dictz capitaines et souldatz en auront paisible possession et en seront maistres.

Item. Que le jour que le dict sieur Adrian et les soul-

(1) Record OflRce, State Papers, France, vol. XXV.

datz unglois seront descendus en terre, ilz auront entre les mains autant de boulcvers et fortz de la dicte ville que le temps av^nt nuit le souffrira.

Item. Que le jour suivant que les gens de Sa Majesté seront entrez en la dicte ville les souldatz francoys ne se mcslcront aulcunemeiit de la garde d'aulcun boulcvert, murailles, plate forme, forteresse, artillerie, ou d'aulcune autre chose appertcnante à la défense de la dicte ville, ains permettront les Anglois de avoir entièrement la possession et en user à leur volunté.

Item. Que toute l'artillerio et munition appartenans au Uoy, cstantz là pour la défense de la dicte ville, seront délivrées par inventaire au dict sieur Adrian ou à celuy chez lequel il assignera, et ce d'est re faict dans xxinr heures après l'arrivée du sieur Adrian.

Item. Que tous les souldatz francoys qui sont dedans la ville, partiront d'icelle dedans deux jours après l'en- Iréc des soulditz angloys (si elle ne soit assiégée) pour aller secourir I^ouen ou faire quelque autre entreprinse, ou en cas qu'ilz ne pourront partir à cause de telle siège, de le faire aussitost qu'ilz le pourront. S'en ira aussi avecques eux quelque nombre des Anglois, si ainsi sera jugé nécessaire du lieutenant de Sa Majesté ou du dict sieur Adiian à la volunté desquelz le tout sera remis ; et quant aux habitans de la dicte ville Sa Majesté promettra faire le même bon traitement qu'elle fait ordinairement à ses propres subgectz, et eulx feront serment de y rester fidelz (1).

Elisabeth chercha à justifier vis-à-vis de l'Europe cette prise du Havre, faite en pleine paix et sans déclaration préalable de guerre ; nous ne reproduirons ici que la partie de cette proclamation qui se rapporte particulièrement à la Normandie (2) :

(1) Record Office, State Papers, France, vol. XXV.

(2) Cette proclamation n'est pas la même que celle qui a été publiée

Entendant pour vray que le peuple de Normandye, principalement les habitants de Rouen, Dieppe, de Havre de Grâce sont en danger évident d'estre en brief du tout destruictz par force, si à tempz ilz ne sont secouruz de quelque ayde, et que l'occasion de leur persécution n'est pour autre cho^è, sinon qu'ilz cherchent conserver leurs consciences libres au faicl de la religion, selon qu'il a esté ordonné par le roy en "son edict faict et publié au moys de janvier dernier : nous, avecques bonnes et sincères intentions envers le roy uostre bon frère (lequel nous sçavons que, à raison de son jeune aage, ne peult contenir et empescher ses subiectz de se ruyner et destruire les uns les aultres), avons ordonné et commandé d'ayder et deffendre icelles villes, et toutes autres qu'ilz pourront, de confusion et désolation, et conserver toutz les subiectz du dict roy es dictz lieux, de quelque qualité qu'ilz soyent, en leurs vies, libertés, biens et possessions, contre ceulx qui par violence les vouldroîit envahir en leurs demeurances. Et pour ample déclaration de ce que dessus, avons faict mettre en escript ceste nostre intension, laquelle estant scellée de notre scel, avons baillée à nostre lieutenant pour estre par luy ou par ses commiz monstrée et manifestée à tous subgectz du dit seigneur roy qui ont requis ou requerront nostre ayde, faveur et secours, auxquelz nous promettons en parolles de prince chrestien que n'entendons, ne voulons souffrir que aucun de nos subgectz, armé ou sans armes, nuyse ou offense aucune personne dedans icelles villes qui requerront uostre ayde , aius à leur possible les soustiendront et maintiendront en leurs habitations, vies, libertés, biens et possessions. Et quanta nous, cependant, nous neoublirons de leur solliciter et procurer tout bon moyen de repos, paix, liberté et délivrance de la violance de la dicte

dans les Mémoires de Condé (*) et dans VHisloire des Églises réformées de Théodore de Bèze.

(*) V. Mémoires de Condé, t. III, p. 693,

maiscii de Guyse ou d'aucuus adherans d'icelle. Donné il nostrc maison de liamplou court, le xxvir jour de septembre 15G2, et de nostre reigue le quatriesme (1).

Le vidame n'était pas le seul à trahir la France ; le Record Office nous a conservé une preuve accablante de la trahison de trois habitants de Rouen, du Rose d'Eniandreville, deuxième président de la Cour des aides, Gruchet de Soquence, échevin, et Noël Cotton de Rerthouville, échevin; c'est une lettre écrite à Cecil et signée par eux trois (2) :

Monsieur, ne pouvant demander, nous aultres, secom-s ni aide sinon de ceulx à qui nous cognoissons dépendre tous nos biens et nos vies, aussi raffeclion qu'ilz nous portent se monstrant sans l'avoir méritée , nous fait prendre ceste hardiesse de vous supplier très humblement de continuer le bon voulloir que vous nous portez, de nous aider et à présent que les affaires s'offrent vous emploier pour nostre cause qui est le service de Dieu contre ses adversaires et partant vos ennemis et les nostres, qui ne tendent à aultre but sinon à ruiner nostre pays qui est et se veult rendre rostre pour le sauver de leur cruauté, vous suppliant ne lui refuser aide, se mettant à vostre protection et à la sauve garde de Sa Majesté la royne d'Angleterre que nous advouons nostre maistresse par vostre moyen, laquelle nous préservera s'il lui plaist nous estans ses subjeclz naturels comme nous avons esté autrefois insqa'à, l'extrémité de nos biens et de nos vies. Monsiem", après nos très humbles recommandations présentées à vostre

(1) Record Office, State Papers, France, vol. XXV.

(2) Ibid. Dans les jours qui suivirent la prise de Rouen, tous trois furent mis à mort. V. Floquet, Hisl. du Parlement de Normandie, t. II, p. 433.

bonne grâce, prions le Seigneur vous donner en parfaite santé la bien bonne et longue vie.

De Rouen, ce viii du mois de septembre (1).

Voici une étrange note que nous avons également relevée dans le même recueil (2).

Délibération des manans et habitans de la ville de Rouen.

Le peuple désire fort avecques grande affection et bon vouloir de recepvoir les Anglois et chascun avec secours prétend et délibère vaincre et défaire les adversaires de Diea et du royaume, lequelsecours sera receu fort agréablement et favorisé comme frères et amis lesquels seront logés es forts de la ville.

Question : Le passage entre Renty et Dieppe est-il libre ?

Entre les deux villes il n'y a aulcun chasteau, ville ni fort pour empescher la liberté des chemins moyennant quelque cavalerie.

Pour les vivres de la ville de Rouen ?

La* ville est assez suffisamment munie de vivres, de vin, de pain et bière et sont les victuailles ordinairement apportées par la rivière.

Quelle artillerie il y a et quelles munitions en la dicte ville ?

Il y a grand nombre de mousquetz et harquebuzes et crocqs avecques quelques pièces d'artillerie, mais il y a besoin de pouldres et de plus grand nombre d'artillerie.

Voici une nouvelle note adressée à la reine Elisabeth par les protestants de Rouen :

(i) Reœrd Office, State Papers, France, vol. XXIU. (Original.) (2) Jbid., vol. XXIV.

On lui fait valoir que l'arclievêché vaut 50,000 1., l'abbaye de Sl-Ouca 10,000 1., celle de FécaraiJ 40,000 1.; les prébeudes et autres béuéfices valent la moitié de la somme de l'archevêché, les gabelles salines 50,000 escus, ]esquelz droits redoubleront lorsque les Anglois y auront introduit leur négoce; le profit s'élèvera beaucoup plus (jue ue cousteront les garnisons (l).

A côlé de ces liistes preuves de trahison, on est heureux d'avoir à louer la belle conduite de Morvilliers, qui commandait à Rouen, et qui, en apprenant l'accord conclu avec l'Angleterre, résigna son commandement. Le négociateur du traité, le vidarac de Chartres, s'apercevant, mais trop tard, qu'il a joué le jeu de l'Angletene, est pris lui-même d'une sorte de remords, et c'est la rougeur au front qu'il annonce à Cecil l'arrivée de la flotte anglaise au Havre; cette lettre révèle le côté honteux du marché et l'habileté avec laquelle les Anglais avaient exploité la situation :

Monsieui', je pense que ceste nuit passée les navires sont arrivés au Havre neuf, car le vent propre a continué plus de vingt quatre heures, dont j'envoie ce gentilhomme devers vous pour vous rameuta voir quelques choses qui sont nécessaires tant poui" Dieppe que pour les nostres qui sont au Havre. Je vous prie y donner ordre. Je cognois par la lettre qui m'estoit escrite de Dieppe, que vous ne donneriez pas secours à Rouen ; je vous prie pour le moins secourir Dieppe promptement et de façon que le peuple qui y est soit conservé et-la royne ait l'hon-

(I) Record Office, State Papers, vol. XXVUÏ.

ueui' de n'avoir pas contemné Dieppe qui s'est attendue estre préservée sous sa main. Monsieur, je ne vous puis escrire l'affliction d'esprit que ressens, voyant que la préservation de la Normandie, qui estait le principal but de l'espérance que nous avions en la royne, ne s'en suit point. Je vous prie remonstrer continuellement à Sa Majesté qu'elle ne se doit contenter d'avoir eu ce qu'elle eust sceu le plus désirer en France pour sa satisfaction et de son peuple, mais qu'elle doit user et employer les forces que Dieu lui a données pour l'establissement de l'Evangile en France, car c'est la certaine voie de la ruine du siège de l'Antéchrist ; si elle ne le fait, Dieu s'offensera de sa trepidité et lui soustraira des grâces qu'il lui a faictes et d'aultres qu'il lui a préparées. Monsieur, je vous escris de rechef que Dieu m'a donné sçavoir chose qui peult grandement augmenter les forces et la volonté d'un prince pour entreprendre la protection de son Evangile; si vous disposez la volonté de la royne à faire ce qui est de sa vocation royale, tellement que je n'aye occasion d'estre tenté de désespoir de \oir jaclui-am honoris et bonorum esse sine fructu, je espère avec l'aide de Dieu faire chose si grande pour son service qu'elle ne se peult estimer. Aussi si vous ne me donnez quelque bonne consolation, ego deficio sub onere, et suis assailly de diverses tentations. Monsieur, je vous prie avoir pitié de moy et prier Dieu pour moy ; je me recommande humblement à vostre bonne grâce et prières.

Yostre très-humble et afûigé et triste, usque ad moriem (1).

Que pouvait faire Catherine de Médicis pour s'opposer à cette invasion des Anglais en Normandie ? User de tous les moyens de persuasion vis-à-vis de

(1) Record Office, State Papers, France, vol. XXV. (Original.)

la reine Elisabeth, par l'entreniise de son ambassadeur à Londres et par celle de M. de Vieilleville, envoyé en ambassade extraordinaire, et si elle ne pouvait rien obtenir, prolester énergiquement et se déclarer déliée du traité de Cateau-Cambrésis, et de la restitution de Calais ; c'est ce qu'elle fit, et ce que nous allons successivement examiner.

Charles IX, à la date du 1 1 octobre In<)2, écrit de Gaillon à la reine d'Angleterre pour lui rappeler que, par le traité de Cateau-Cambrésis, elle s'est engagée à ne recevoir, ni garder, ni laisser garder par aucun de ses sujets, aucun rebelle et traître chargé du crime de lèse-majesté et de le remettre vingt jours après noiilicationde lettres expresses; il lui dénonce le vidame de Chartres, La Haye, maître des requêtes de son hôtel, le sieur de Saint-Aubin, le sieur de Laroque, le sieur de Vertigny, Jourdemare, garde de son artillerie au Havre-dc-Gràce, Jehan Ferey, élu de la ville, un nommé Bouchart, receveur à Rouen, le bailli de Dieppe, et, au nom du traité de paix, il en demande l'extradition (1). Catherine de Médicis ne s'en tint pas là ; noire ambassadeur, Paul de Foix, fut chargé de présenter des remontrances énergiques. Il avait demandé audience pour le 9 du mois d'octobre ; la reine étant indisposée, elle lui envoya deux de ses conseillers qui, en son nom, justifièrent la prise et les arme- Ci) Record Office, State Papers, France, vol. XXV. (Original signé.)

ments du Havre en s'appuyant sur ces deux raisons : la défense du roi de France et la défense de la reine.

Paul de Foix remercia la reine d'avoir voulu prendre la défense du roi, mais il la pria de n'en rien faire et de s'épargner, ainsi qu'à ses sujets, celte peine et cette dépense ; elle n'en avait été requise ni par lareine mère, ni par le roi de Navarre. Le roi d'Espagne et le duc de Savoie, plus proches parents du roi (frère et oncle), n'ont pas cru devoir envoyer des gens de guerre sans l'agrément de la reine mère, du roi de Navarre et des princes et seigneurs du conseil. La délivrance du roi et de sa mère n'est qu"un prétexte habile de la révolte, le roi dans sa minorité ne pouvant être plus libre qu'entre les mains de sa mère. Ceux que la reine d'Angleterre entend défendre ont été déclarés rebelles par arrêt de la première cour souveraine de France.

Quant à sa défense personnelle qu'elle met en avant, ni le roi ni aucun de ses sujets n'ont porté les armes chez elle contre son gré ; si elle a eu à se plaindre sur les côtes de Bretagne, c'est contre le commandement du roi ; il a d'ailleurs donné des ordres au duc d'Étampes pour la répression et la réparation des griefs. Quant à la religion que l'on veut invoquer, il est du devoir du roi de veiller à ce que ceux dont il a la garde vivent dans la crainte de Dieu et sous son service, et aucun prince voisin ne doit s'introduire dans la bergerie et le troupeau ; le roi seul a le droit du glaive, il est ordonné de

Dieu pour la défense do la société, l'union de ses sujels. la défense de l'innocent et le châtiment des perturbateurs.

Il plaira à la dame de considérer que les rois et princes qui, sous de pareils prétextes, intentent une guerre injuste et troublent le repos des hommes contre la fin principale pour laquelle Dieu les a établis, ont toujours, par le jugement et providence de Dieu, souffert et enduré des peines dues à leurs fautes ; les histoires sont pleines de leçons de ce genre.

Occuper des villes et des ports pour ne pas déchoir du droit sur Calais, profiter du bas âge du roi, des troubles de la France, ce ne peut être qu'à la diminution de la bonne renommée de la reine ; c'est rompre le traité de paix, chercher d'autre assurance que celle des otages plus que suffisante pour la sûreté des conventions arrêtées.

Le roi la met donc en demeure de laisser les places occupées par elle; si elle y consent, il ne prendra pas en mauvaise part ce qui a été fait et usera à son égard d'une amicale réciprocité.

L'ambassadeur demandait une réponse immédiate (l).

Elisabeth, étant encore très-malade(2).ne put recevoir l'ambassadeur, mais donna charge d'y répondre.

Quant aux plaintes faites au sujet de l'envoi des

(1) Record Office, State Papers, France, vol. XXV. (i) Elle avait en ce moment la petite vérole.

Anglais en Normandie, elle les met sur le compte de la mauvaise humeur de l'ambassadeur. Les troupes n'ont pu prendre terre que le 4 ou le 5 octobre; le roi ne pouvait donc pas se plaindre, le 2 octobre, de la descente des troupes qui n'avait pas encore eu lieu.

Quant à la réfutation d'un livret imprimé par ordre de la reine, l'ambassadeur n'a pu recevoir aucun ordre de France pour s'en plaindre, car le livret a été publié le mardi 13 octobre, et l'ambassadeur, ayant demandé audience le 11, a été reçu le i9 par les membres du conseil privé.

Afin que l'ambassadeur ne pense point qu'il a perdu sa peine, Sa Majesté le fait assurer que le nouvel ambassadeur, Thomas Smith, qui est parti le 20 de ce mois, répondra, à sa première audience, à toutes les explications demandées. ~

Elle proteste de son bon vouloir, que le roi doit connaître à cette heure, car elle veut uniquement mettre en repos les sujets du royaume de France et vivre en paix avec le roi.

Quant aux Français qui sont en Angleterre et dont on demande l'extradition , ceux qui s'y sont retirés ont fui la persécution, ils n'ont aucun mauvais vouloir et n'ont donné aucune preuve apparente de déloyauté ; mais s'il s'en trouvait de coupables des faits qu'on leur impute, la reine ordonnera à ses officiers d'y avoir égard (1).

(1) Record Office, State Papers, vol. XXV.

N'ayant rien à attendre, rien à espérer des remontrances faites à Eiisabetli, trop avancée pour vouloir reculer, Callierine de Médicis essaya par tous les moyens de gagner Beauvoir (1), qui commandait au Havre. A deux reprises elle lui fit offrir, par Castelnau et par Vassy, une compagnie de cinquante hommes d'armes, le collier de l'Ordre et le gouvernement de Rouen ; mais rien ne put ramener Beauvoir; il garda Castelnau au Havre jusqu'à l'arrivée des Anglais, pour qu'il pût rapporter à la reinemère qu1l les avait vus dans la place, et voici l'ofTensanle réponse qu'il adressa à Catherine de Médicis :

Madame, je u'ay pu pUis tôt vous dépêcher le S' de Maulvissicre. Je supplie Dieu que la certaine nouvelle qu'il vous portera de la descente des quatre mille Anglois tant à Dieppe que en ce lieu, oultre quatre mille qui arrivent demain ou après conduitz par le comte de Varvick qui vient accompagné de douze cens chevaux vous faire cognoistre combien il est soigneux de tirer ceulx qui mettent toute leur confiance enluyhors de l'affliction et misère, après les y avoir tenus un temps.

Madame, Vostre Majesté ne se doit nullement étonner de leur descente et m'asseure que quant vous serez bien informée de la capitulation qu'ilz ont faite que vous serez merveilleusement contente, car tout leur but ne tend que deux points .- le premier à la gloire de Dieu, le second à la délivrance et seureté de la minorivé du roy, les protestations de la royne d'Angleterre vous en rendront telle ioy que vous en demeurerez satisfaite. Il est certain,

(1) Jean de Latin, plus connu sous le nom de Beauvoir La Nocle, beau-frère de Maligny (Jean de Ferrières) par son mariage avec Beraude de Ferrières. V. France prolestante, t. VI, p. 201.

Madame, que si au lieu d'adoucir le courroux que vous pourriez de prime face concevoir contre nous, vous vous y aigrissiez davantage à la persuasion de ceulx qui après avoir ruyné en partie, vostre royaulme ne cesseront, si il estoit en leur puissance, de détruire celui de Jésus-Christ, c'est le plus beau chemin que vous pourriez choisir pour les asseurer en leur désir, qui est de hasarder la domination de Vos Majestez plus tôt qu'ils ne détruisent l'Eglise de Dieu.

Madame, je supplie humblement Vostre Majesté recevoir ce mot comme d'un très-fidèle sujet et serviteur. Je suis certain que les ennemis de Dieu et les plus grands que vous ayez, encores qn'ilz soient près de vostre personne essaieront de convertir cet avertissement que je preuds la hardiesse de vous faire en une menace (là n'advienne que je m'oubUe tant), mais, Madame, avec l'avertissement, et en deussent-ils mourir de dépit, je vous supplie trouver bon que j'ose vous dire que vous n'avez moyen de paix et de repos asseuré de vostre royaume que en les chasliant et de leiu-s larcins du passé et de leur rage présente exécutée en plusieurs partz de ce pauvre royaume avec cruelle effusion de sang de vos plus fidèles sujets et sommes délibérez de ne mespriser les moyens que Dieu nous donne pour nous en aider de façon que, s'il y a de la ruyue, que ce soit pour nos ennemis, ou pour le moins qu'elle leur soit commune avec nous. Madame, Vostre Majesté doit croire et estrc très-certaine que si vous prenez opinion de vous servir de M"" le prince de Gondé et de ceulx quy sont avec lui (desquelz et luy, aussi vous scavez par assez de preuves qu'ilz vous sont très-fidèles, préférant toutes choses et mesme leur propre vie au repos public et seureté de Voz Majestez) que vous tireriez telle obéissance de tout vostre peuple qu'en peu d'heures vous apprendriez combien les ambitieux conseillers font / de mal auprès d'un grand prince et ne fault douter que la royne d'.\ngleterre estant vertueuse et chrestienne et craignant Dieu, quand elle verra le repos aux églises

reformées de la France, la persécution cessée, et Vos Majestez en liberté, qu'aussi librement elle sorte de voz places comme volontairement et charitablement elle a entrepris la guerre contre la maison de Guise contre lesquclz elle a juré employer toutes voies et en délivrer Vos Majestez et la France (1).

Pendant que s'échangeaient les inutiles remontrances de notre ambassadeur et les illusoires réponses d'Elisabeth, le siège de Rouen, en dépit des efforts de Monlgommery qui sy était enfermé, marchait rapidement. Le 26 septembre la ville avait été investie, et, le 6 octobre, le fort Sainte-Catherine était pris d'assaut.

Dans une longue lettre à M. de Saint-Sulpice, ambassadeur en Espagne, Charles IX fait le récit des opérations du siège.

M. de Saint-Sulpice pourceque depuis le partement de rostre courrier que je vous depescliay de Gicn.j'euai entendu nulles nouvelles de vous, cela est cause que je vous ayvoullu envoyer Combault, mon varlet de chambre, pour vous l'aire entendre ce qui est succédé depuis ce temps, alïin que vous puissiez tenir le Roy, mon bon frère et la Royne, ma sœur, advertiz. Je vous diray donc qu'après avoir résolu de m'acheminer avec mes forces du costé de Normandye pour la nouvelle que j'avois que les rebelles y voulloient appeler les Anglois, ainsi qu'alors je TOUS mandois, je feis si bonne dilligence que le XXIX" du moy passé mon armée arriva devant ceste ville de Rouen, ayant auparavant pom'veu a tout ce qu'il falloit pour l'assaillir, où estant arrivé mon oncle le Roy

(1) Record Office, State Papers, France, vol. XXV. (Copie du temps.)

de Navarre, avec tous ces seigneurs estans en ceste arivée, et le même jour recongneut tant la ville que le fort Saiucte Catherine qu'ils avoieut faict à la teste sui* une montagne qui domine la dicte ville ; ils furent tous d'opinions d'assaillir le dict fort encore que l'abordée en fut la plus difficile et la plus malaisée qu'il est possible. En quoy on usa de telle diligence qu'après avoir tiré quelques jours aux deffences l'on conduisit des tranchées qui alloient gaigner le fossé à l'endroict d'un bastion par où l'on le vouUut assaillir, et comme sur le midy l'on eust faict l'ouverture pour entrer dans le dict fossé nos soldatz donnèrent du cul et de teste à ce dict bastion qui estoit un peu esgratigné et furent aux mains avec ceulx de dedans sur le haut du rempart avant qu ils s'en aperceussent. Si est-ce qu'ils ne laissèrent de se deffeudre et combattre opiuiastrement, mais croissant le nombre de ceulx qui les assailloient et commençans eulx à s'estonner, ils furent emportez de ceste furye et suivys jusques dans les portes de la ville où il en entra plus d'une vingtaine pesle mesle (1). Ce fort gaingné après avoir essayé d'avoir ceuli

(1) Voici encore une lettre du roi de Navarre annonçant la prise du fort Sainte-Catherine à Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne :

« M. de Chantonnay, continuant nostre seigneur à nous départir ses grâces, il est advenu ainsi que j'avois ordonné de faire gaigner les fossés du fort Sainte-Catherine, nos soldatz se sont mis à asaillir si vivement le fort qu'avec le secours que j'ay fait mettre de renfort; ilz se sont opiniâtres de la façon qu'enfin l'on est entré d'assault, mais ce a esté si furieusement que Ton a jamais veu combattre mieux dont pour la grande conséquence que cela porte à ceste entreprinse, je n'ay voulu faillir à vous advertir, saichant que ce vous seroit très grand plaisir d'entendre l'heureux succès de ce siège dont nous aurons bientost la fin gaignant comme nous ferons bientost la ville autour qui ne peult guères durer davantage.

« M. de Chantonnay je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde (*). »

(*) Archive» de Vieune.

de la dicte ville par doulceur et leur faire cognoistre leur obstination, jamais il n'y eust ordre, mais au contraire, ayant advis que les Anglois estoient descendus au Havre et Diejtpe envoièrent devers eulx par le moyen de la rivière qu'ils avoient lors à leur commandement pour leur envoyer du secours, ce qu'ilz firent d'une gallère et d'une galliotte où il y pouvoit avoir de quatre à cinq cens Anglois, et comme ils y eu voulloient envoyer plus grand nombre, mon cousin le duc de Montmorency que j'avois envoyé à Caudebec pour empescher le dict passage leur print deux barques où il y avoit environ Irois cents hommes, cinq pièces d'artiUerye. six milliers de pouldre et troys ou quatre cens boullets et donna ordre à leur serrer le dict passaige de façon que depuis ce temps ils u'y ont plus rien envoyé. Cependant je feiz faire les tranchées et commencer à battre les deffeuces où, ce fait, le Roy de Navarre et ses seigneurs feireut conduire une trenchée jusques dans le dret fossé qui ne fut saus une gresle d'arquebuzades tant que l'on y besoigna, mais finallement le xv°" de ce moys quand nos gens eureut faict une batterye fort furieuse et la brèche commenceait à se faire, ils gaingnèrent le fossé en plain midy où il y eut fort combats, et se logèrent sur uug portail à cavalier de la bresche et ceulx de dedans ne les purent jamais desloger. Et ayant gaingné le dict fossé le lendemain comme ilz se logèrent au pied du rempart pour sapper le pied de la muraille, le malheur fust si grand pour moy que estant mon oncle le Roy de Navarre dans le dict fossé où il faisoit besoinguer pour acconunoder les dicts gens de guerre, il eust une arquebuzade dans l'épaule dont il est assez blessé. Toutesfois j'espère avec l'aide de Dieu qu'il n'eu aui'a que le mal. Ce qu'ayant veu les dicts soldats, ils entrèrent en telle furye qu'ils vindreut à la muraille qui u'estoit eucores du tout rompue pour y monter où après avoir combatu une heure de trois mille harquebuzades et donné coup de pic'jues, mon cousin le Duc de Guyse les feit à toute peine retirer, d'aultant qu'il

n'y aTOit nul ordre ny apparence d'y estre allez et les feit loger sur le rempart où il les accommoda le mieulx qu'il fut possible pour ce jour là. Ce combat ne fut poinct si petit que ceuLx de la ville no confessent y avoir perdu et le jour précédent plus de huict cens hommes des meilleurs qu'ils eussent et en eussent encores perdu davantaige s'il y eust eu ung seul trou pour entrer ; mais Dieu ne voullut que ceste belle ville fust ruynée ni saccaigée comme elle eust esté et tant de peuple qu'il y a dedans qui ne peult mais de tout ce qui s'y faict mis au fil de l'espée, de façon que voyant leur péril éminent et ruyne manifeste, ûs sont venus à me demander pardon et miséricorde, ce que je leur ay mieulx aymé accorder en me remectant ma dicte ville entre les mains que de leur donner la punition qu'ils méritent en recevant une si grande perte et dommage comme m'aporteroit le sac de la dicte ville, laquelle réduicte en mon obéyssance je me délibère poursuivre les dicts Anglois et ne cesser que je ne les aye avec l'ayde de Dieu chassez hors de mon royaume, espérant que y estans entrez contre tout droict de raison et ayant la Royne leur maistresse avec si peu d'occasion violé et enfrainct le traicté de paix, Notre Seigneur me assistera de sa force et vertu pour me donner moyen de repoulser leur injure et me conserver ce que injustement ilz me veullent occuper. En quoy le Roy mon frère à qui ceste cause touche comme à moy pour estre prince catholique considérera comme c'est qu'il peult trouver bon le secours que la dicte dame faict à nos subjects qui se sont rebellés contre moy et s'il faisoit du costé des Pays bas par ses ministres une bonne démonstration à l'eudroict de la dicte dame et de ses subjects , cela peult estre luy seroit ung mords à la bouche qui l'arresteroit tout court; et de l'autre costé les Allemans entrent dans ce royaume et sont bien avant en Lorraine ou j'ay envoyé mou cousin le mareschal de St-André avec de bonnes et grandes forces de gens de pied et de cheval pour essayer de leur empes-

cher le passaige pendanl que j'acheveray de réduire ce

pays (1).

Le président de Monfort, ambassadeur du duc de Savoie, qui fut lénioin du rude assaut donné à la ville de Rouen, le raconte en ces termes au duc son mallre :

Jeudi dernier xv de ce mois, la royne m'envoya de Lien bon matin à Pou t-de-l' Arche M. de Fizes pour me conduire vers Sa Majesté, où eu arrivant je ue puisluy parler, parce que sur le point même se commencoit à donner l'assault, pour la vcue duquel cbascuu courut aux feuétres du fort Saiiu'te Catherine, et les autres au chemin là davant d'où l'on pouvoit avec fort peu de danger voir le tout bieu aisément, fort piteux spectacle pour la mort de plusieurs bous soldats et plus encore s'en retournant blessés, parmi lesquels le roy de Navarre, lequel reçut une arquebusade au-dessus de l'épaule gauche, joignant le bord du corselet, plongeant le coup en dedans et la balle est restée dedans. Aussi M. de Guise eut un coup de pierre sur le bras et le duc d'Atrie sur un bras et une cuisse. La batterie de xx ou xxvin pièces faisoit une horrible boucherie de ceulx qui estoient sur le rempart tant obstinés qu'ils n'en changèrent oncques place.

Il ajoute que la reine-mère le fit appeler et lui donna audience pendant le plus fort du combat (2).

La ville de Rouen, battue en brèche du baut des hauteurs qui la dominaient, si elle n'était

(1) Bibl. irap. de Saint-Pétersbourg.

(2) Archives de Turin. (Original.)

secourue, ne pouvait longtemps prolonger sa résistance. Briquemault, l'un des chefs les plus renommés du parti prolestant (1), s'adressa à Cecilpour obtenir le secours promis et dont dépendait le salut de la ville assiégée :

Monseigneur,

Après que j'ay entendu le zèle et l'affection que portez à notre cause, je u'ay voulu faillir de vous faire ce mot exprès pour vous supplier très-humblement d'estre cause que la royne face diligence et secours à ceulx de Rouen et aussy à ceulx qu'il a déjà pieu à sa majesté d'envoyer de deçà, pour ce que nos ennemis qui ont assiégé Rouen s'efforcent tant qu'ilz peuvent de l'emporter avant que les secours soient venuz, tant de vostre part, que de celle de M. le prince; et d'aultant que les secours d'Angleterre doivent estre les plus prochains, suivant l'ordonnance que l'on nous a dict y avoii' faict la royne, je vous supplieray, de rechef, vouloir estre cause qu'il ne se perde point de temps, non-seulement pour faire venir ce qu'il est ordonné, mais, s'il est possible, de faire renforcer, et nous vous en aurons perpétuelle obhgation. Je suis icy envoyé de la part de M. le prince de Coudé pour recevoir, servir et adresser, en tout ce qui me sera possible, M. le comte de Warvick et aultres, qu'il plaira à la royne envoyer de deçà. 11 y a moyen bien à propos et facile de secourir ceux de Rouen, si nous avons les forces comme je l'ay donné à entendre à M. D'Ormezan qui l'a trouvé bon, comme je crois qu'il vous aura fait entendre, qui sera l'endroit où me recommandant humblement à vostre

(i) François de Beauvais, sieur de Briquemault, né en 1502, condamné après la Saint-Barthélémy et exécuté en Grève au mois d'octobre IS72. V. Brantôme pour son supplice. (V. France protestante, vol. II, p. 130.)

bonne grâce, je prieray Dieu, Monsieur, qu'il vous donne très-bonne vie et longue.

De Dieppe, le viir octobre 1562 (1).

Rouen devait encore tenir jusqu'au 12G octobre, rénergie de la résistance égalant l'ardeur de J'attaque. Le secrétaire d'État Bourdin écrivait, le 22 octobre, à M. de Gonnor :

Monsieur, envoyant k Monsieur voslre frère la lectre que la Royne luy escript, j'ay bien voulu par raesme moyen vous advertir que je ne voy aucune espérance en la composition de ceste ville, d'autant que d'hier au soir r^DU a tiré d'une part et d'auti-c bien aprement et se contiime encore? de reste heure, si cela pouvoit faire raviser ceulx de dedans pour venir à une bonne composil,ion et bien tost, ce nous seroyt ung grant bien, d'aultant que ceste ville là ne se peut perdre, ny sacaiger que les marchans de Paris n'y ayent une bien lourde perte et que le moyen de secourir le Roy ne se diminue d'aultant. Le Roy de Navarre a eu cesle nuict qui estoyt la vu"""" de l'inquiétude ; mais si n'est ce pas que les médecins et chirurgiens voyent riens de mauvais qui les face doubter de sa guérison et est malaisé que en telles blessures, il ne sm-vienne souvent beaucoup de choses qui donnent plus de travail et d'inquiétude une foys que l'aultre (2).

Au plus fort du siège, Charles IX adressait au capitaine Villarmois la lettre suivante qui est un

(1) Record Office, State Papers.

(2) Bibl. nat., ancien fonds français, n- 8727, f* 18 r». (Autographe.)

ti'iste téoioignage des souffrances de la Basse-Normandie et des pilleries des hommes de guerre :

Capitaine Villarraois (1), j'ay entendu les estranges désordres, pilleries et meurtres et insupportables excès que faict votre bande au pauvre peuple , es quartiers d'Aleuçon et autres lieux circunvoisins, et que communément poui' donner coulleur à leur désordre et insolence, ilz ont dit qu'ilz ont ung mot du guet et commandement verbal et qu'ilz sont bien advouez de ce qu'ilz fout. Si ainsi est, je ne pense pas que ce peult estre d'aultre que de vous, et que si estiez tant oublié, ce que je ne puis croire, je serois contraint de vous faire cognoistre que ce seroit bien témérairement faict a vous ; en quelque sorte que ce soit, ne faillez incontinent, la présente receue, de licencier tous vos soldatz et de leur commander que chascun se retire chez soy sans plus faire de foulle ni oppression à mon pauvre peuple, autrement asseurez vous que j'y feray pourveoir comme ily appartient. Priant Dieu, cappitaine Villarmois, qu'il vous ayt en sa garde. Escript du camp devant Rouen, le xvii" jour d'octobre 15G2 (2).

La ville de Rouen fut enfin emportée d'assaut le 26 octobre. C'est à une lettre de Charles IX au duc de Savoie que nous en emprunterons le récit (3) :

Mon oncle, ayant pieu à Dieu me faire la grâce de recevoir ceste ville qui estoit tenue par Montgommery, accompaigné de quelques uns de mes subjetz rebelles et

(1) V. dans les Archives curieuses de l'histoire de France, i" série, t V, p. H, la lettre de Louis de Rabodanges, bailli d'Alençon, qui dénonce au roi les déprédations commises par la compagnie de Villarmois.

(2) British Muséum, collect. Egerton. (Original.)

(3) Cette lettre est inédite et provient des archives de Turin.

séditieux et de deux enseignes d'Angloys, encores que la victoire n'ait été compensée par la perte que j'en ay soufTert au sac d'une telle ville, je u'ay voulu faillir de vous eu donner advis connue à l'ung de mes meilleurs amis, et afiftn que vous sachiez la façon, je vous ad vise que, après la prinse du fort Saincle Catherine qui est à cavalier de la ville, et que ceulx du dedans avoient faict du commencement contenance de me voulloir bailler la ville, voyant qu'ilz ne faisoienl que pour gagner temps eu attendant les secours, je la fis asaillir de la façon que vous avez enteudu, ou le malheur de la blessure de mon oncle le roy de Navarre estant survenu, voyant mes gens si près d'euLx qu'ilz ne pouvoient attendre qu'une prompte ruyne, ilz firent semblant de se vouloir rendre et remettre la ville eu mon obéissance, et temporisant de ceste façon deux ou trois jours, attendant du secours qui leur venoit de Dieppe (!}, lequel finalement entendant (|u'il avoitesté empesché et les gens taillés en pièces, ilz furent plus obstinés que jamais et négligèrent toute la grâce que je

(1) Kalendar of State Papers, lo6"2.— On y trouve quelques détails siu" l'envoi de ce secours; voici en outre une lettre sans signature écrite à la connétable de Montmorency et datée de Rouen, qui nous parle de cette tentative des Dieppois pour secourir Rouen :

« Monsieur le maréchal, votre fllz a empesché que ceulx de ceste malheureuse ville n'ayent eu tout secours qu'on leur avoit envoie. M. d'Am ville, après dîner, alla à la rencontre de quatre cens de Dieppe, lesquels il les a tous défaits, et la plupart tués ou prins prisonniers, qui est venu fort à propos pour faire revenir au point ces messieurs qui nous tiennent en parlementement il y a trois jours. J'espère que demain l'on saura le court ou le long pour y faire une fin, soit par accord, ou par force. Je crois que avez su que le roy de Navarre fut blessé jeudi dernier, que l'assault se donna, d'ung coup d'arquebuze ; on craint fort qu'il ne lui vienne inconvénient (*).

« Rouen, le xix octobre. »

(*) BiM, nat, ancien fonds français, no 3158. (Autographe.)

leur voulois faire, me contraiguant malgré moy de les avoir eu force. Il est vray que cepeudant qa'ilz me vouloient jimuscr, touchant ccste espérance de me remettre leui" ville entre les mains, il ne fut rien obmis de ce qu'il falloit faire et fut conduite une tranchée tant sur le bord du fossé où se logea ung bon nombre d'harquebuziers, les mines se firent et se haussa une plate forme sur ung portail ou l'on logea des harquebuziers à cavallier de la breschè qui donnoient ung grand secours à nos gens allant à l'assault, et finalement le xxvi, après que mes cousins le duc de Guise et connestable em-ent donné ordre à toutes choses pom", incontinent que le feu am'oit esté mis aux mines, faire donner l'assault, mon dict cousin le connestable monta à cheval pom* faire advancer les gens de guerre et raù'aischii' et secourir ceulx qui iroient à la muraille empescher qu'il ne se sauvas t rien de la ville. Cependant mon cousin le duc de Guise qui es toit dans le fossé avec les soldatz , voyant que la mine avoit emporté ung coin de la muraille et faict chemm assez aisé, envoya une troupe d'harquebuziers pour gagner ung flanc où il fut fort bien combattu d'une part et d'aultre avec tant d'obstination que lui mesme voyant cela se mist à la teste des corselets avec mes cousins, le duc d'Aumale, son frère, M*" de Longueville et prince de Maatoue (1) et aultres princes., seigneurs et chevaliers de l'ordre et gentilz hommes et monta le premier à la muraille avec toute ceste noblesse, où ilz firent si bien et si vaillamment qu'ilz firent abandonner à ceulx du dedans le hault du rempart et finalement les emportèrent de ceste furie, ayant exécuté ce qu'ilz trouvèrent en ccste première rencontre, et cela faict arresta la tuerie et marcha en bataille jusques à la place où il y a eu quelques uns d'entre eulx qui se voulurent rallier qui furent sur le champ exécutés et le reste se saulva le mieulx qu'il

(I) Ludovic de Gonzague, qui deviat duc de Nevers.

put , très marry de quoy il a fallu que l'obstination d'une demi-douzaine de bélistres ayt esté cause du sac de caste belle ville qui a esté saccaigéc à mou très grand regret. J'ay fait sortir tous les gcus de guerre et acheminer mon armée vers Dieppe, pour essayer de la retirer des mains des Angloys, ainsi que j'ay faict ccste-cy, où s'ilz y dcmcurcnl, j'es])ère qu'ilz y am'ont aussi maulvaise curée (ju'ilz ont eue icy que de quatre cens qu'ilz estoient il n'en est pas réchappé le tiers et de bonne fortune la galère de la roync d'Angleterre qu'elle avoit envoyée aj)[)orter les dilz Angloys, quiestoient entrez en ces te ville, m'est demourée avec les roberges que je garderay pour tesmoignage de la maulvaise volonté de la dicte dame ; ne voulant faillir vous dire que ceulx de Dieppe me sont venus trouver ce soir qui m'ont apporté les clefs de leur ville et ont mis les Angloys dehors et s'estant saisis de la citadelle où ilz attendent les forces que je leur vouldray envoyer, me supj)liant avoir pitié d'eulx, de farou qu'il ne reste que le Havre de Grâce qui a tant d'incommodités que j'espère avec l'aide de Dieu, ayant quelque loisir, d'en avoir de bonnes nouvelles, comme je n'ay voulu tout d'ung coup faillir de vous advertir, priant Dieu, mon oncle, vous avoir eu sa saine te et digne garde.

De Rouen, le dernier jour d'octobre 1562.

Votre bon ncpveu, Charles.

Si l'on veut plus de détails encore sur la prise de Rouen, voici une lettre de Sainl-Sulpicc, noire ambassadeur en Espagne, que nous avons rapportée de Russie.

Sire, j'ai faict entendre auroy catholicque vostre frère le

succez qu'avoit prins votre expédition de Rouen, et comme l'obstination d'aulcuns qui estoient dedans qui se lioient d'avoir encores nouveau secours des Angloisavoient contre le désir des aultres fait tenir quelques jours davantaige ceste ville et attendre toute l'extrémité, si bien que vous avez été contrainct de l'avoir par force, et que en la présence de Vostre Majesté et de celle de la royne, l'assault y avoit esté donné soubs la conduicte de Monsieur deGuyse et de Monsieur le connestable le xxvi^ du passé, estant mondict sieur le connestable monté à cheval pour ordonner les gens de guerre et rafreschir ceulx qui yroient à la muraille et pourvoir aux aultres choses à ce nécessaires, et Monsieur de Guyse demeuré dedans le fossé avec les soldats, lequel s'estant mis à la teste des corselets avec Monsieur d'Aumale son frère, avec Monsieur de Longueville, le prince de Mantoue et aultres princes, seigneurs, chevaliers de l'ordre et gentilzhommes, luy mesmes estoit monté le premier avec ceste uoblesse à la muraille et avoit emporté de ceste furie ceulx de dedans, m'estendant à luy raconter par le menu toutes les particularitez de ceste victoire et mesme la diligence que la royne avoit faicte d'y entrer quasi avec les gens de guerre pour sauver tant qu'elle avoit peu le saccaigement de ladicte ville, n'obmettant rien des aultres choses qui s'y estoient passées, ainsi que par les lettres de Vostre Majesté du dernier du passé et par le récit de mon homme qui y estoit présent je l'avois amplement entendu. A quoy faisant Sa Majesté catholique démonstration de prendre ung singulier plaisir, il mit peyne par ung grave et modeste parler d'attribuer de ce commancement une grande attente de bonheur et de singulière vertu à Votre Majesté et beaucoup de louange à la grandeur de cueur joincte avec la charitable commisération dont la royne y avoit usé et reconnu aussi particulièrement la valeur des chefs et de la noblesse et des soldatz.

Puis, je lui fiz entendre la réduction de Dieppe à la façon comme elle avoit esté faicte et les Angiois chassez

arec grande espérance que cela seroit cause de vous faire recouvrer bieiitost le Havre, et que, au partir de Rouen, entendant que les Allemans estoient desjà bien avant dans voslre royaume, sans qu'il eusl esté possible de les empescher de passer et qu'ilz s'avanroient toujours pour se joindre à ceulx d'Orléans, vous dellibériez d'aller laire une bonne et grosse teste de toutes vos forces en quelque lieu à propoz pour couvrir vostre ville de Paris, avec espérance que Dieu vous feroit la grâce d'erapescher leurs entreprinses. Tiraut puis après ce propos à parler de la Roy ne d'Angleterre et comme vous aviez trouvé bien estrange la responce que le duc d'Albe m'avoit faicte du peu de moyens qu'il vous falloit espérer de la dicte Majesté catholique pour empescher que la dicte dame ne vous fît la guerre et que du moings ne pouvoit-il vous avoir favorisé en cecy que d'avoii' faict une bonne démonstration en l'endroict de ceste princesse, ce que, vous avez oppinion, eust beaucoup profité et le priois qu'encor à présent il fust contant de le faire, luy recordant par le menu toutes les raisons et démonstrations que cy devant j'avois franchement et ouvertement débattues avec le dict Duc, tant sur le dict faict de la Royne d'Angleterre que sur les aultres présens affaires de vostre royaume, aflin de cogryDislre plus à cler si les responces qu'il m'y avoit faictes procédoient de l'intention du dict Roy catholicque. En quoy certe est intervenu ung ample discours de beaucoup de choses et encorcs ung aultre depuis avec sa dicte Majesté sur l'accidanl du Roy de Navarre, que j'ay commis au sieur De La Mothe, mon cousin, présent porteur pour vous aller bien faire entendre le tout par le menu, ainsi que je m'asseure qu'il s'en acquittera fidèlement, vous suppliant très-humblement, Sire, prandre une bonne et certaine résollution dans vos alTaires et choisir bientost le party que vostre prudent conseil estimera le plus commode pour la seureté de vostre estât et bonne tranquillité de vos subjects.

Sire, je supplie le Gréateiu' qu'en perfecte santé vous

doinct tousjours bonne prospérité et très longue Tj-e. De Madrid, le m décembre 1562.

Vostre très humble et très obéissant subject et serviteur (1).

La lettre de Saint-Sulpice ayant mentionné la reddition de Dieppe, nous nous bornerons à donner ici la requête présentée par les habitants de cette ville au roi et à la reine-mère.

Ils demandent que ceux dé Neufchastel et des environs et gu'aulcuns bourgeois de la ville d'Eu, qui se sont trouvés à Dieppe pour la défense d'icelle, obtiennent les mêmes conditions que celles accordées à Dieppe. (Accordé.)

Amnistie pour toutes pilleries faites les ungs sur les autres, brisement de temples, d'images, enlèvement de cloches et ornements. (Accordé.)

Que les frais pour réparations des fortifications soient passés en la cour des comptes et alloués sur les deniers de la ville. (Accordé.)

Que les lettres patentes soient faites et omologiiées par la court de Parlement pom' toutes ces concessions. (Accordé.)

Main levée pour les gages du sieur La Caille, lieutenant du prévost des maréchaulx qui réfugié en la ville a fait justice des volleurs et fut retenu pour cet effet par les habitans de Dieppe. (Accordé.)

1" novembre 1562(2).

(1) Bibl- imp. tle Saint-Pétersbourg. Documents français, vol. III, p. 18, 1» 44.

(2) Record OfGce, State Papors, France, vol. XXVI. (Original.)

Catherine de Mcdicis, une fois niaitresse de Rouen et de Dieppe, essaya de nouveau de gagner Beauvoir qui, depuis la venue des Anglais, était resté au Havre, sous le titre, désormais bien peu justifiable, de gouverneur pour le roi de France; mais elle ne réussit pas mieux dans celte seconde tentative que dans la première ; la réponse de Beauvoir sent la menace :

Madame, j'ayrcceu la lettre qu'il a plu à Yostrc Majesté m'écrirc, et m'estimeray très heureux quand je cognoistray que vous avez change l'opinion qu'il semble que vous aviez conccue de moy ; je suis très certain (ju'il est impossible (jue l'ayez jamais telle de voz très humbles et plus fidèles sujets que leur loyauté mérite, tant que Voz Majestez dernièrement accompaignez des calomniateurs qui à quelque prix que ce soit, voir n'y épargnant la propre personne du roy ou la vostre, veulent maintenir leurs larcins et tyrannie.

Madame, je vous supplie très humblement me pardonner si je prens la hardiesse vous dire, et ne m'en puis garder, m'y sentant contraint par la nécessité du temps, et pour le service que je dois au roy mon souverain, qu'il me semble être temps que vous recognoissiez quelle misère vous est préparée par l'extrême ambition de la maison de Guise, si en bref vous n'ad^isez de les esloigner tellement de Voz Majestez qu'il ne reste plus auleune apparence de crainte à voz pauvres et destruictz sujets, qu'ils en puissent jamais approcher, et suis certain, Madame, que tant que vous vous servirez de leur advis et conseil qu'il est impossible que vous demeuriez bien obéie, car tout le monde ensemble ne nous pourroit faire croire que vous soyez en liberté, ayant esté notamment advertis que contre volonté ilz ont cruellement fait paroistre leurs rages ennemies contre Dieu et son Eglise en la personne

de feu Monsieur de Marlorat, le premier des ministres de la parole de Dieu qui fast en la France. Vostre Majesté se peult asseurer que sa mort a tellement atteint chascunque personne ne doute plus que ce ne soit à la parole de Dieu tju'ilz en veulent, d'autant qu'ils scavent qu'elle contrarie entièrement à leui' avarice, désordre, cruauté enragée et extrême ambition.

Madame, en peu de jours Yostre Majesté s'appercevra quel bien apportera le sac de Rouen au Roy et à là France, et pour que ne vous laisse en la doubte en laquelle j'entends que vous vous entretenez, je vous supplie trouver bon que je m'acquitte de mon debvoir en vous disant ce que je scay.

Hz vous font entendre, comme l'on dit que la Royne d'Angleterre a fait passer ses hommes armés en grande quantité de deçà, pour s'approprier et usurper les places du Roy, je suis certain que si vous aviez entendu au vray sa volonté et celle de M. le G'^ de Warvic, son lieutenant général, que vous perdriez bientost ceste opinion, car j'ay ouy protester aux principaux d'eulx qui entendent et parlent nostre langue que le commandement qu'ilz ont n'est que d'employer leur vie à la conservation des subjectz du Roy et à sa liberté et à la vostre, et quelque puissance qu'ilz ayent en ceste place, je suis asseuré que quand il paroistra suffisamment à la royne d'Angleterre de la liberté de vos Majestéz et de la seureté des fidèles de la France, attendant la, qu'elle sera très aise avec une bonne paix et asseurée se retirer ; ses proclamations et protestations en rendent tel et si bon tesmoignage que personne, s'il n'est calomniateur, n'en peult ignorer. Davantage, Madame, l'exemple des Ecossois pour esquelz asseurer la vie elle n'a rien épargné, vous doit faire croire quelle est sa volonté envers voz Majestéz.

Madame, vous voiez clairement la ruyne de vostre royaume si vous n'y remédiez, ce que vous pouvez aisément en usant de l'autorité qui vous a esté accordée par les estatz, laquelle vous ne pouvez perdre. Quant à la ruyne

-sodé M. le Prince de Gondé et de ses associez, que nos ennemis puissent si aisément venir à bout de nous , comme ils s'essayent vous faire croire, vous en voyez l'expérience ; car je suis certain que toutes leurs forces ne sont pour combattre les troupes de M. Dandelot seules, (^ue vostre Majesté, assez édifiée de leurs fiuesses, use de la puissance légitime qu'elle a en les éloignant de vous ou pour mieux faire, les cbastiant si bien, que les autres y prennent par cy après exemple, et vous peulx assurer, Madame, que quelque chose qu'on nous présente pour les seuretés de nos vies et de nos biens, nous sommes tous résolus de u'en rien accepter tant qu'ils seront près de vous, car aux dépens de la vie de plusieurs braves gentilz- Iiommes et gens de bien, nous avons expérimenté com- J)ien ilz ont en recommandation de nous tenii- uullement la foy.

Madame, je vous supplie encores que je cmploieray toujours ma vie pour le service que je dois au roy et estant certain que je ne puis jamais luy en faire uug plus grand que de mourir ennemy de ceulx qui sont la seule cause de la ruine de sa couronne, je suis résolu me désister jamais de ceste querelle qu'avec perte de ma vie (|ue j'eslimeray ensemble avec la perte de mes biens à peu de chose, quand je sauray que Vostre Majesté ne sera plus en doute de la fidélité de ceulx qui ont prius les armes que pour vostre conservation.

Madame, je prie Dieu qu'il vous dbnne voir le repos en la France sous vostre gouvernement avec très heureuse et longue vie.

Du Havre de Grâce, le vi novembre 1562 (1).

DE Beauvoir.

(1) Record Office, State Papers, France, vol. XXVI. (Copie du temps.)

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