‹ La Normandie inconnueChapitre 1 sur 111 · La Normandie inconnue · texte numérisé non relu

La Normandie inconnue

C'était le 31 octobre 1855. Il était six heures du matin ; Taube naissait à peine, et le canon du fort Elisabeth, qui annonce aux habitants de Jersey le lever du jour, n*avaitpas encore tonné Malgré une petite pluie fine et pénétrante, mon père voulut suivre è pied le chemin qui mène de Marine Terrace au port Victoria où nous devions nous embarquer. Ce chemin est charmant, en effet ; il évite la ville, ce qui est déjà un avantage ; et puis, il longe le bord de la mer en traversant un hameau de pêcheurs appelé le Havre-des Pas, et va se perdre sous les arbres le long d'une colline escarpée. En outre, ce chemin était pour nous peuplé de souvenirs qui nous appelaient à lui. Mou père le choisit donc k la fois par goût et par reconnaissance ; et moi, je sui-

i LA NORMANDIE INCONNUE.

vis mon père, m'appuyant d'un côté sur un bras complaisant, et portant de l'autre une petite valise qui devait pourvoir aux premières nécessités du voyage. Ma mère, ma sœur, mon frère et Tami infatigable que j'appelle aussi mon frère, devaient nous rejoindre deux jours après. Après trois ans de résidence, nous quittions Jersey, et nous la quittions pour toujours.

Mais pourquoi quittions-nous Jersey? Ceci demande I quelques explications préalables, et si le lecteur veut bien m'accorder un peu de patience, il finira peut-être par me comprendre.

L'honnête homme ici-bas ne s'appartient pas ; il reconnaît une loi supérieure que sa conscience lui dicte, et il y soumet sa liberté. Cette loi que la conscience dicte à l'homme a varié avec les âges depuis que Thumanité existe. Dans l'antiquité, elle s'appelait la vertu ; au moyen âge, elle s'appelait r honneur; aujourd'hui, elle s'appelle le devoir.

La vertu antique développait surtout les qualités per^ so'nnelles de l'homme ; elle lui faisait une règle de se bien connaître, de dominer ses passions, d*être sage, courageux, tempérant, juste, de mépriser les richesses, de respecter les lois de l'État. Mais, en même temps, elle lui interdisait les grandes expansions du cœur, Tenthousiasme, la tendresse, la pitié, T amour : elle trouvait tout simple qu'il y eût des barbares et des esclaves. Selon elle, un philosophe comme Sénèque pouvait donner ua homme vivant à manger a ses murènes et rester ver-

DE JERSEY A GUERMESET. 5

tueux. Le stoïcisme, qui était son expression la plus haute, niait la douleur. Or, s'il est vrai que la douleur n existe pas, de quel droit pouvail-on avoir pitié de oe gladiateur qui expirait dans le Cirque ou de cette chrétienne qui râlait dans la fosse aux lions? Telle était la vertu des anciens. Épicure la prêchait comme Zenon, avec cette différence que, pour Épicure, être vertueux, c était être heureux, et que, pour Zenon, être vertueux, c'était être libre. Les épicuriens écartaient les passions comme des causes de malheur ; les stoïciens, comme des causes de servitude. Mais au fond, chose remarquable I épicuriens et stoïciens pratiquaient la même morale, les uns par sensualisme, les autres par indépendance. Tout étroite et tout égoïste qu'elle était, la vertu antique inspira des sacrifices sublimes et produisit des héros. Elle enfanta Harmodius et Aristogiton, l^nidas. Philopœmen, Aristide, Phocion, Épaminondas, les Gracques, Brutns, Caton d'Utique, Cassius, Thraséas.

Avec le christianisme, la conscience humaine se modifia. 4 la voix du Christ, des sentiments inconnus jusque-là furent révélés à l'homme : c'était la tendresse, l'enthousiasme, la pitié, l'amour. Socrate avait dit: rvôîOt asauT($v, connais-toi toi-même. Jésus dit : Aime ton prochain comme toi-même. L'amour, ce sentiment que l'antiquité regardait comme dangereux à la vertu, le moyen âge l'accueillit comme une révélation divine et le mit sous la sauvegarde de l'honneur. A cette sombre époque de transition, où le monde barbare prit

r> LA NORMANDIE INCONNUE

la place du monde romain» l'amour dut être belliqueux ; il revêtit une cuirasse et un casque, ceignit Tépée, saisit une lance, et se 6t chevalerie. Les chevaliers étaient les grands redresseurs de torts du moyen âge ; ils s'engageaient à attaquer partout les félons, à punir les oppresseurs, à secourir les opprimés, à protéger les malheureux, les faibles, les femmes : ils juraient, à la veillée des armes, de donner leur vie, s'il le fallait, et ils prêtaieiut serment à l'Evangile. Ceux qui se parjuraient étaient déshonorés. Les chevaliers s'en allaient donc par les chemins, prenant d'assaut les bastilles, délivrant les cap tives, offrant sur la route leur bourse aux pauvres, prenant en croupe les aveugles et les paralytiques, et rompant des lances contre toutes les iniquités. Les chevaliers étaient en continuelle insurrection contre la société de leur temps : c'étaient de nobles démagogues bardés de fer qui guerroyaient contre toutes les choses constituées, et qui cherchaient, en dépit des lois et des codes, à réaliser des utopies. Et quand les sages de ce temps-là, les hommes positifs de l'époque, demandaient aux chevaliers pourquoi ils risquaient à chaque instant leur vie, ils donnaient pour raison qu'ils voulaient sauver leur honneur. Et parfois, quand ces sages demandaient leur nom à ces insensés, ceux-ci levaient la visière de leur casque et répondaient : Je m'appelle le Cid I Je m'appelle Coucy ! Je m'appelle Duguesclin ! Je m'appelle Xaintrailles I Je m'appelle Boucicaut ! Je m'appelle Bayard I

DigitizecTby

DB ISRSËT A GUBRNESBY. 7

La misériGorde, te tendresse» r.enthoustas0i6, ramoiir, tOQS ces sentiments profonds que le christianisme avait dégagés, la révolution les développa et les agrandit. Le christianisme les. avait prêches comme des concessions; la révolution les arbora comme des principes. Le christianisme avait dit : Charité I la révolution dit : Fraternité! Le christianisme avait fait de Tassistance un prêt; la révolution en fit une restitution. La révolution déclara dans ses conciles que le pain quotidien nétait pas Taumône du riche, mais le droit du pauvre ; elle déclara què le pauvre, étant frère du riche, avait droit comme lui à I* éducation, à la lumière, à la vie. L'idée du droit, telle fut la révélation immense faite par la révolution. Cette idée une fois révélée, il y eut comme une aurore dans la conscience humaine. Les choses s'éclairèrent d'un jour noaveau. L'homme regarda en lui-même et assista h un spectacle inouï : c'était l'amour qui montait du fond de son cœur au sommet de sa raison et qui illuminait ses idées dé rayons. Et en même temps Thomme entendit une voix intérieure qui remplissait son âme et qui disait : Secours. 1^ malheureux^ soulage les souffrants, relève les femmes, grandis les petits, soutiens les faibles, combats Toppression, revendique pour tous la liberté, la dignité, le droit. La voix qui parlait ainsi était la voix éternelle du devoir.

Pour les hommes des générations nouvelles, la pitié

* pour les souffrants, l'amour des (^primés, la haine des

oppresseurs, ce n'est plus seulement un sentiment, c'^est

g LA NORMANDIE INCCVNNUE.

UQ principe ; ce n*est pi os seulement Thonneur qui nous engage comme nos aieux du moyen âge, c'est le devoir. Nous ae sommes plus une légion de volontaires ; nous sommes une armée en réquisition. Nous ne sommes plus des croisés, nous sommes des conscrits. Pour nous, l'humanité n'est pas une aventure, c'est une consigne.

Un jour, en Hongrie, le devoir dit à l'un de nous : -— Toi, tu as soixante ans; tu as des cheveux blancs ; tu as une tète vénérable devant qui tous s'inclinent ; tu es l'un des premiers de ton pays ; tu as été ministre d'une grande nation ; tu as commandé en chef une des plus fières armées du monde ; tu as eu la fanfinre et Tacclamation, et les drapeaux s'agitaient et les tambours battaient aux champs quand tu passais. Eh bieni tu vas t'en aller dans l'exil. Toi qui as eu sous tes ordres cent mille hommes, tu vas errer par le monde, seul, pauvre, sans feu ni lieu, comme un vagabond. — Et sur cet ordre du devoir, le général Lazare Metzaros quitta sa patrie sans murmurer. Et nous l'avons tous vu è Jersey, dans un petit cottage de Cleorge-Town, calme, serein, souriant, fumant tranquillement un peu de caporal dans une pipe que lui avait donnée le sultan et que lui bourrait avec religion un de ses colonels. Un brave, celui-là aussi, qui n'avait pas voulu quitter son vieux chef sous le feu de l'exil, et qiii , après avoir assisté le général comme aide dé camp, l'assistait plus héroïquement encore comme ' serviteur. Depuis ce temps, ils sont partis, le général

DE JERSEY A GUERNESKT. 5)

et k cblonel, bêlas! chacun de son c6té. Le colonel, qui en Hongrie avait les plus belles fleurs du monde et qui les aimait, s'est fait jardinier je ne sais où et cultive les fleurs des autres. Le général, qui en Hongrie avait les plus beaux chevaux du monde et qui les aimait, s'est fait éeuyer aux Etats-Unis et dresse les chevaux des autres!

Une autre fois, en Italie, le devoir dit à Tun de nous : — Toi aussi, tu es un des premiers de ton. pays ; tu as été élu représentant du peuple partes concitoyens dans deux provinces, à Naples et dans la terre de Labour; tu as eu ta chaise curule dans l'assemblée des législateurs; tu as été deux fois ministre; tu es un jurisconsulte respecté; oratetir, tu as sous tes pieds la plus haute plate-forme qu'il soit donné à un homme de gravir, une plate- forme d'où la voix a pour écho la presse et porte dans le mondé entier, la tribune! Eh bien! tu vas aller au bagne. — Et À cette injonction du devoir, Carlo Poerio obéit sans murmurer ; et lui, le ministre considéré, le jurisconsulte respecté, l'orateur écouté, il fut accouplé à des forçats 1 Mais le bagne fut trouvé bientôt trop doux; Au bagne, il y a trop d'air et de jour, et la voix s'entend encore. On avisa donc dans le diocèse de Bénévent, h vingt-trois milles de Naples, au haut d'une montagne isolée, une vieille prison d'Etat bâtie par Giovanni Carafa au temps de Charles-Quint. C'est la prison de Montesarchio. Dans cette prison, on découvrit une cellule dont les murs ont dix pieds d'épaisseur,^ où le jour n'arrive que par un.

étroit soupirail ; une cellule où les vêtements moisissent en une semaine, où le pain verdit en un jour, où le sel fond en une heure. Cest dans cette prison et dans cette cellule que Carlo Poerio est enfermé aujourd'hui avec la chaîne aux pieds et h la ceinture. Il est vrai que> quand la chaîne qui est à la ceinture lui fait mal, Poerio peut se la passer autour du cou. De temps en temps, un homme de la police entre et dit au prisonnier : « Voulez-vous sortir d'ici? Voici un papier où il est écrit que vous demandez grâce; vous n'avez qu'à le signer. » Et l'homme présente une plume au prisonnier. Alors Poerio, agonisant, affamé, exténué, couvert de meurtrissures et de rhumatismes, la tête en feu, les membres glacés, Poerio qui n'aurait que six lettres à écrire pour avoir la liberté, le grand air, le grand jour, la santé, la vie enûn, la vie heureuse et joyeuse avec la famille et les amis, Poerio entend le devoir qui lui crie : i» Refuse! » et il répond à Thomme qui le tente : « Gardez votre plume I »

Le devoir, voilà la fatalité moderne. Fatalité implacable, irrésistible, inéluctable, d* autant plus terrible, qu'elle n'est pas placée, comme la fatalité antique, eh dehors de V homme, mais dans l'homme. La fatalité antique, en effet, était extérieure à l'homme : elle s'exprimait à lui par des révélations venues du dehors, par les entrailles des victimes, par la fumée des autels, par le vol des corbeaux, des aigles et des colombes, par la direction des vents, par la voix de la sibylle ou de

DE JERSEY X GUERNESET. 11

Toracle, du liaut du trépied ou dn fond du buisson ardent. Mais la /alalité uioderne D*est plus là ; au lieu des^exprimer à l'hoinme par la voix du hasard ou de la nature, elle lui jette le cri même de sa conscience. C'est du fond de la conscience qu'elle rend ses oracles. La conscience, voilà son trépied, voilà sa grotte, voilà sa montagne ; voilà^son temple de Delphes, voilà son Sinaî.

L'homme que le devoir dirige ne s'appartient plus. Fais ce que dois, advienne que pourra. Il sait où il est aujourd'hui ; il ne sait pas où il sera demain. Il n'est pas plus libre de ses destinées qu'Oreste agité par les Furies ou que Macbeth possédé par les Sorcières. Que la voix du devoir parle, et tous ceux qui croient à l'âme immortelle, depuis les plus humbles jusqu'aux plus Oers, obéiront. Et ce paysan quittera sa chaumière et sa vigne! Et cet ouvrier laissera son échoppe et son gagne pain! Et ce médecin, hélas! abandonnera ses malades I Et cet avocat désertera ses clients ! Et ce professeur congédiera ses élèves I Et ce journaliste se séparera de ses lecteurs! Et cet orateur s'arrachera à son auditoire! Et tous diront adieu, un éternel adieu peutêtre, à des êtres chers, à leurs camarades, à leurs amis, à leur famille, à leur fiancée, à leur maîtresse, à leur femme, à leur sœur, à leur mère, à leur patrie, à leurs amours, et tous en partant arracheront quelque part un lambeau de leur cœur. — Et où iront-ils? Vous le savez, cieux de tous les climats, lies battues des tem-

pétes, fleuves perdus dans les brumes, glaciers aux neiges éternelles ! Tu le sais, Spielberg I . Tu le sais, Procida! Tu le sais Arad! Tu le sais, froid soleil de la Sibérie! Tu le sais, soleil ardent des Tropiques I

Ceux que ce que je viens de dire n'a pas étonnés comprendront sans doute pourquoi un certain nombre d'honnêtes gens quittèrent la pelite île de Jersey au mois d'octobre 1855. Les faits qui déterminèrent ce départ sont trop intimement liés aux événements de France et d'Angleterre pour être placés dans le cadre étroit de ce récit. En présence de ces faits, trente cinq consciences s'émurent et protestèrent. Avaientelles tort? avaient-elles raison? qu'il nous sufûse de dire ici que c'étaient des consciences.

I/acte eut ses conséquences logiques. Avant de nous être signifiée, notre expulsion était décidée par nous. Nous quittâmes donc Jersey, sur Tordre de qui? d'un M. L...? non; d'un M. G...? non ; sur Tordre du devoir.

C'est donc dans la matinée du 31 octobre 1855 que, mon père et moi, nous. nous dirigions par le hameau du Havre-des-Pas vers le port Victoria où nous devions nous embarquer. Nous gravîmes la montagne escarpée au sommet dé laquelle les Anglais ont construit le fort Régent, et, après quelques minutes, nous descendions sur le quai. Le steamer chauffait, et nous apercevions au-dessus de lui dans le ciel la colonne de fumée qui allait nous guider vers une autre terre promise. Des amis que la pluie n'avait pas effrayés nous attendaient

DE JEBSET A GUEIIKESEY. 13

sur la jetée. Les uns étaient des camarades d'exil, des frères d'armes et d'idée dont le sac de voyage eât toujours fait ; ils nous dirent : A bientôt I Les autres étaient des habitants du pays que nous quittions ; c'étaient des cœurs simples qui nous avaient connus pendant nos trois annéesde résidence et qui nous avaient aimés. Ils s'étaient attachés k nous, comme si l'on devait s'attacher à ce qui passe. Ils s'étaient Qguré que nous resterions toujours avec eux, et qu'à défaut de la grande France, la petite Jersey serait notre patrie. Quand ils nous avaient vus, ils nous avaient pris non pour des hôtes qui arrivent, mais pour des amis qui reviennent ; non pour des exilés, mais pour des compatriotes. Et, en nous ouvrant leur porte, ils nous avaient crus de la maison. Nobles cœurs ! Ils étaient si hospitaliers qu'ils ne croyaient pas l'être. — Aussi, quand F événement leur rappela que nous étions des étrangers, et que les lois qui les protégeaient ne nous protégeaient pas, ils ne voulurent pas le croire. Nous, chassés par un simple décret militaire, sans aucune fonne de procès ! c'était impossible. On n'avait pas ce droit-là I II y a des juges à Saint-Hélier I Dans leur ardent dévouement, ils ne doutaient de rien, pas même de la justice. — Pourtant, en dépit de leur touchante illusion, rbeure de notre départ venait de sonner, et le matin du 31 octobre, quand nous arrivâmes sur le quai, nous les trouvâmes tous là ; ils pleuraient. Les larmes étaient leur dernière protestation.

Il était sept heures. La cloche du bateau sonna son

dernier coup. Nous descendîmes, mon père et moi, sur le pont où nous retrouvâmes nos deux amis G. et K. qui avaient tenu à partir avec nous. Le Dispateh (c'était le nom de notre bateau), lâcha le câble qui le retenait et tourna sur lui-même pour franchir le goulot qui sépare la jetée Yicloria de la jetée Albert. Nous voulûmes alors jeter un dernier r^ard vers ceux qui restaient, et nous vîmes au-dessus de nous toutes ces chères mains ten« dues, toutes ces chères têtes découvertes. Les uns levaient en Tair leurs chapeaux, les autres agitaient leurs mouchoirs que Téraotion bien plus que le vent faisait retomber sur leurs yeux. Tous saluèrent notre départ du cri de la délivrance.

Nous étions déjà en mer. La vapeur nous emportait avec la vitesse de ses cent chevaux. En quelques minutes, nous étions devant le château Elisabeth, dont nous distinguions vaguement les hautes cheminées Louis XIII éclairées par le jour naissant. Nous dîmes adieu en passant à ce vieux fort que T Océan bastionne de ses eaux à chaque marée montante, et qui avait abrité derrière ses canons le proscrit Charles Stuart. Nous n'apercevions déjà plus Saint-Hélier que par quelques maisons que le Môntaux-Pendus nous cacha bien vite. Le paysage fuyait devant nous avec une rapidité de douze milles à rhetire, et chaque tour de roue du bateau faisait envoler de notre pensée un essaim de souvenirs. Voici la route qui longe la baie de Saint-Aubin et que nous avions parcourue naguère, dans un beau jour d'automne, avec

DE JERSEY A GUERNESEY. là

l'auteur de Lady Tartufe et des LeUre$ Parisiennes. Voici, aa fond, sur notre ganche, le petit port de Saint-Aubin où nous avions abordé à cheval ; t'en souviens-tu, San* dor? Voici la pointe de Noirmont, sombre rocher qui tient les navires à distance, et d'où Paul Meurice avait admiré avec nous le soleil couchant. Voici, à la suite de ce rocher, la petite baie de Portelet ; et au fond de cette baie, derrière ce tombeau que la haute mer isole, un petit bosquet couvert de chèvrefeuilles et de plantes grimpantes où je crois entendre encore la voix rieuse de Margaret A...., charmante jeune fille que la scarlatine a emportée à dix-neuf ans, fraîche apparition de Texil dont la mort, hélas! a déjà fait une ombre. A peine avonsnous eu le temps d'essuyer une larme que le bateau, par un contraste rapide, nous transporte devant de gais souvenirs. Voici la baie de Sainl-Brelade, rendez-vous inévitable des pic-nics et des joyeusetés anglaises, et voilà, sur la gauche, en avant de la baie, un rocher qui domine d'un côté la vieille église romane, de l'autre le fort de Saint-Brelade et qui nous a servi plus d'une fois de salle à manger. Enfin, voici la pointe de la Corbière, série de rochers déchiquetés, à l'assaut desquels nous avons suivi plus d'une fois le vaillant général L. }^ la Corbière, terreur des marins, récif effrayant, colossal, cerbère de granit qui garde le coin de l'île et auquel la tempête jette de temps à autre une carcasse de navire. Après avoir doublé la Corbière, le Dispatch, qui avait jusque-là longé la côte méridionale de l'île, tourna vers

le nord, en laissant sur sa gauche la côte occidentale. Une vague formidable^ qui prit le navire en flanc, nous avertit de ce changement de direction. Eh effet, nous nous trouvions tout à coup en face d'un vent de nordouest que la côte méridionale de Jersey nous avait masqué et qui, ne trouvant plus d'obstacle, débusquait sur nous violemment. La mer, qui jusque-là nous avait paru douce comme un lac, changea brusquement d'aspect. Partout, à tous les points de Thorizon, nous lui vîmes récume au bout des lames. Nous ne fîmes pas d'abord grande attention à cet accès de colère, absorbés que nous étions dans la contemplation des choses passées. Justement mon père me montrait du doigt, en ce moment, la baie de Saint-Pierre avec ses sinistres montagnes de sable et sa longue plage couverte de dunes, où nous avions fait quelques semaines auparavant un amusant steeple-chase. Mais TOcéan, au lieu de se calmer, se fâchait sérieusement. Le veut,, que nous avions contre nous, sifflait avec impertinence dans les cordages et nous crachait à la ûgure de grosses gouttes de pluie. La traversée devenait rude. Chacun prit ses précautions. Les passagers de l'arrière descendirent pour la plupart dans le salon d'en bas; ceux de l'avant allèrent s'abriter derrière le tambour de droite du bateau. Le capitaine, un robuste marin tout bardé de caoutchouc, s'établit sur le petit pont qui réunit les deux côtés do bâtiment, et d'où il dominait la situation. Deux pilotes s'installèrent au gouvernail. Mon père et moi, qui ne voulions rien perdre

DE JERSËir A 6UERNESET. «7

du spectacle, nous avions pris place à l'arrière, en nous accrochant à la rampe de fer, sous un bonnet d'évèque que nous faisait une chaloupe. Le navire, secoué h la fois par le roulis et par le tangage, montant ou descendant à chaque seconde des lames hautes de trente pieds, embarquait de tous les cotés et semblait nager entre deux eaux. Nous étions inondés. L'averse tombait sur nous d'en bas aussi dru que d'en haut ; les lames succédant aux lames, les nuées succédant aux nuées, crevaient sans relâche sur le bateau. C'était une magnifique tempête, où la mer et le ciel semblaient se toucher et se confondre dans l'écume de la vague et du nuage. A un moment, un flot plus haut que les autres arriva sur nous, et sa secousse me jeta contre mon père, qui m'embrassa. Je ne sais s'il y avait dans ce baiser autre chose que de la tendresse.

Le steamer avançait toujours. Nous regardâmes derrière nous dans la direction où nous supposions qu'était Jersey. Nous vîmes en effet, à travers le pan d'un nuage, bien loin, une ligne blanchâtre qui flottait sur l'eau. C'était la dote de l'ile. Cette ligne s effaça lentement à rhorizon, et linit par disparaître sous les vagues. Il nous sembla que Jersey avait sombré dans la tempête.

Hélas ! nous ne nous trompions pas. Ce qui avait sombré dans cette tempête c'était bien aussi Jersey, la Jersey indépendante, la Jersey libre, la fière Jersey d'autrefois I Ce qui avait sombré, c'était Fhonneur, c'était la dignité, c'était l'antique nationalité de l'Ile, si vaillamment défendue par les aïeux, et si tristement abandonnée par les

fils ! Ce qui avait sombré, c'était la Jersey hospitalière où tous les proscrits avaient trouvé refuge ; où le protestant Jean Cavalier, où le républicain Lambert, où le bpnapartiste Groucby, où le royaliste Chateaubriand avaient eu asile; ce qui avait sombré, c'était ce petit radeau héroïque qui avait recueilli les naufragés de toutes les tourmentes.

Alors nous nous retournâmes, et nous vîmes devant nous une autre ligne blanche qui perçait la nuée. Cette ligne, qui grandissait peu à peu, nous laissa voir bientôt ses contours. C'était la côte d'une autre île, c'était Guernesey. Guerneseyl île normande comme Jersey par son origine, par sa langue, par ses lois, par son climat; Guernesey, plus jeune que Jersey dans l'âge de la liberté, mais plus grave, plus sérieuse, plus réfléchie dans ses progrès I Guernesey, la petite sœur, à laquelle Jersey, la grande sœur, a abandonné son droit d'aînesse 1

Cependant, en dépit du vent qui faisait rage, le steamer avançait toujours. La vapeur avait visiblement raison de récume. Au bout d'une heure, en effet,* le Dispatch s'arrêta devant une ville charmante, pittoresquement étagée sur le flanc d'une montagne. C'était Saint-Pierre, la capitale de Guernesey. Vacquerie a justement et spirituellement décrit Saint-Pierre quand il a dit, dans Profik et Grimaces : « Figurez-vous Caudebec sur les épaules de Honfleur. » Quelle bonne fortune donc pour des exilés de trouver ainsi tout à coup réunies sur le même rocher deux villes françaises, Honfleur et Caudebec I Avec ses

DE JERSEY A GUEBNESBT. 19

vieilles maisons normandes, avec le coq gaulois qui surmonte son clocher, Saint-Pierre avait un air de compatriote qui devait le rendre irrésistible. Il n'était pas jusqu'à son nom qui ne fût de bon augure; car saint Pierre, comme on sait, est toujours è l'entrée du paradis.

Mon père résolut donc d'opérer là son débarquement, et nul ne s'étonnera de cette résolution. Hais ici une difficulté sérieuse se présentait. Le vieux havre de Saint- Pierre (on en construit un nouveau) est trop petit pour que les bateaux à vapeur qui font le trajet de Jersey en Angleterre puissent commodément débarquer à quai leurs passagers. Les steamers s'arrêtent, donc en rade à environ trois ou quatre cents brasses de la jetée, et ce sont les barques des pêcheurs du port qui viennent chercher à bord les voyageurs. Or, mon père voulait emporter avec lui une lourde malle, contenant ses manuscrits qui ne le quittent jamais. C'était, par conséquent, chose grave, par le temps qu'il faisait, de con6er à une coquille de noix toute cette bibliothèque inédite qu'une lame malencontreuse pouvait emporter et donner à dévorer au public peu littéraire de TOcéan. Mon père seul pouvait risquer une pareille aventure. Jouer vingt ans de travail sur un coup de mer, c'était certes bien hardi. Mon père les joua. — Nous descendîmes donc dans un canot qui se présentait à l'échelle du Dispatch et auquel la vague imprimait à chaque moment des secousses de dix pieds de profondeur. Deux vigoureux matelots prirent la malle et la juchèrent à la pointe extrême de la

barque sans plus de souci que si c'eût été un ballot de coton ou un panier de morue. La situation était critique. Pendant quelques minutes, la malle oscilla sur la vague ; tous ces manuscrits que l'imprimerie réclame furent offerts en prime au premier flot venu ; toutes ces œuvres inconnues, tous ces romans, tous ces drames, tous ces poèmes promis au grand jour, restèrent à la merci de l'abîme. J'ai vu le moment où les Contemplations allaient chavirer.

Heureusement, il est un Dieu aussi pour les poètes. La barque fit force de rames et atteignit enfin la jetée. En dépit de la tempête plus furieuse que jamais, les manuscrits étaient sauvés. Nous étions au port.

Et voilà comment, ô lecteur, la Providence, qui déplace les empires, déplace aussi les encriers. Et voilà pourquoi ce petit livre, commencé à Jersey, est daté de Guernesey.

Février 1857, Hauteville-House.

LA

Tout le monde connaît cett« province qui fut réunie détinitivement à la France par Charles VII et qui forme aujourd'hui cinq départements : la Seine-Inférieure, l'Eure, l'Orne, le Calvados et la Manche. Le pays 'où Jeanne d'Arc est morte et où Corneille est né, n'a plus rien de mystérieux pour personne : il a été visité, scruté, fouillé par tous les touristes de Fart, de la science et 4o la fortune. Ses moindres monuments sont classiques ; ses ruines sont des rendez- vous; ses plages les plus retirées sont des baignoires h la mode« Grâce aux chemins de fer, la Normandie est dans la banlieue. Aussi n est-ce pas de cette Normandie là que je veux vous parler.

Je veux vous parler d'une autre Normandie que l'exil, ce Christophe Colomb involontaire, a découverte. Celle-là

n'a pas tous les avantages sociaux de Tautre. Elle n'a pas de voies ferrées, pas de Frascati ni de Trou ville, pas de préfets, p^s de douaniers, pas de gendarmes, pas de curés, pas de cour d'appel ni même de cour de cassation, pas de droits réunis, pas de gros budget, pas d'armée. Tout cela est bon pour une civilisation avancée. La Normandie dont il s'agit est fort en arrière. Elle a un tribunal qui s'appelle la Cohue, et un premier magistrat qui s'appelle messire ïe bailli ; pour curés, elle a des ministres ; pour maires, elle a des connétables : pour corps législatif, elle a des états. Car cette Normandie là est un pays d'états, comme l'étaient jadis le Languedoc, la Bretagne et le Dauphiné. J'oubliais de dire qu elle a pour huissier un vicomte. Vous voyez que les clercs y sont en bonne compagnie. Cette Normandie-là a des habitants qui sont seigneurs et d'autres qui sont vassaux. La terre y est partagée en ûefs, et l'on y passerait pour un utopiste si Ton y parlait de l'abolition des droits féodaux, de la dîme ou de la corvée.

Voilà qui est étrange, n'est-ce pas? Eh bien! ce n'est pas ce qui l'est le plus.

Cette Normandie-là ne demande de passeport à personne. Y entre qui veut. Elle n'a pas de code pénal ni de loi écrite. La liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté d'association, la liberté de circulation ; que sais-je? toutes les libertés y sont de droit coutumier. Elle a pour charte l'habitude ; et contre l'habitude on ne fait pas d'ordonnances de juillet.

Dans ce pays, — oontrasle curieux I — la liberté vit en pleine féodalité. Elle n'apparait pas, comme ailleurs» ayant le bonnet de l'affranchi sur la tète, et sous ses pieds des chaînes brisées : là elle porte perruque et n'a de rouge que les talons.

— Mais où est donc cette Normandie inconnue? me direz-vons. On ne la voit sur aucune mappemonde, et les géographies n'en parlent pas. Erreur. Les géographies en parlent, mais sous un autre nom; car, sur Fatlas, cette Normandie-là s'appelle Jersey.

C'est donc l'histoire de Jersey que je vais raconter, et mon récit, k défaut d'autre mérite, aura certainement celui de la nouveauté. Vivant au milieu de ce peuple ignoré, j'ai voulu savoir l'origine de ses institutions, si nouvelles à force d'être anciennes. Je n'y suis parvenu qu'après bien des recherches. On se rendra compte de la difQculté de cette tâche quand on saura que les archives authentiques de Vile ne remontent que jusqu'au xvi* siècle. Il parait qu'en 1521 la peste se déclara k Jersey avec une rigueur inaccoutumée. Les habitants effrayés se demandèrent d'où elle pouvait venir; et le bailli Bélier de Carteret, sur l'avis des docteurs du temps, pensa que le fléau sortait des registres publics conservés depuis des siècles au greffe de la cour royale. Cette explication parut très-plausible, et le bailli en conséquence fît mettre le feu aux registres. Dans cet auto-da-fé, ce qui disparut, ce ne fut pas la peste, ce fut la tradition de Jersey

Pour retrouver les traces de cette tradition éteinte.

il a donc fallu remuer bien des cendres. Mais une chose me soutenait dans celle aride besogne, c'est que par beaucoup de côtés l'histoire de cette petite lie se rattache au passé de notre vieille France, et qu*en étudiant la civilisation de Jersey, je ne perdais pas de vue la patrie.

Page 1