‹ La Normandie inconnueChapitre 32 sur 111 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

la Loire Tamté de langage. Dernier baptême de sang d'où sortira la langue française.

En effet, une fois maître de tout le territoire, le patois normand va se modifier sous Teffort d'une nation entière; il va s*épurer de siècle en siècle sur les lèvres du génie. Au xui* siècle, C^ffroy de Villehardouin le parlera ; au xiv% Jean Froissard le parlera; au xv% Philippe de Comines le parlera; au xn% François Rabelais, Pierre Ronsard, Michel Montaigne, Mathurin Régnier le parleront. Au xvii% il sera la langue française dans la bouche de Pierre Corneille.

Un Normand a commencé la langue française, un Normand l'achèvera.

Et quant à la langue d'Oc, cette grande vaincue du midi, elle se réfugiera au d^là des Pyrénées et au delà des Alpes. Au delà des Alpes, elle se transfigurera dans la divine Comédie et deviendra la langue italienne ; au delà des Pyrénées, elle se transformera dans le Aomanccro et deviendra la langue espagnole. En Italie, le Dante la consolera de n'avoir pas été parlée par Corneille; en Espagne, Cervantes la consolera de n'avoir pas été parlée par Molière.

Séparées de la France dès le commencement du xiii' siècle, et restées ainsi en dehors de la civilisation de la mère patrie, les lies de la Manche ont conservé dans les campagnes la vieille langue d'Oil. Aujourd'hui, les paysans de Jersey, de Guernesey, de Serk et d'Aurigny, parlent encore, sauf dés modifications locales,

lé patois do Robert Vace. Dernièrement, je me pro^ menais clans la paroisse de Saint-Ouen, la plus sauvage et la plus normande parmi les douze paroisses de Jersey, celle oh le palois s'est conservé le plus pur et où les revenants daignent encore parler aux vivants. Sur la route, assise sur un petit banc de pierre, à Feutrée d'une chaumière qui avait de la paille à son toit et de la dentelle h sa fenêtre, une vieille femme chantait. Je m'approchai. Ce n'était ni de l'anglais, ni du français qu'elle chantait; c'était une langue bizarre qui m'étonnait et qui pourtant n'était pas absolument nouvelle pour moi. Il y avait des mots que je comprenais, d'autres que je ne comprenais pas. Par instants, la phrase venait & moi; par instants, elle m'échappait. Ce que j'entendais était pour moi tantôt clair comme le jour, tantôt obscur comme h nuit. Celte obscurité, c'était Tombre du moyen âge qui la faisait en passant.

La vieille femme chantait une chanson jersiaise, dont voici les couplets :

Vos via, Taisîne, à tos prom'ner, Ch*est miracl* que d'vos rencontrer !

Noa n*vos trouv* jamais par les rues, Comme est qui* s' fait qu*nou t*os vait pus?

— Ah ! ch*est qu'dépis que laa Nancy Est si pouôr*ment, j*nai peu sorti :

Quand ou m^aidait, chUoit ben ocquo ; ^ Mais h ch*ieu, tout me cheait sus Tco l

Mon Dou* ! mon Doue ! ah ! la ! la ! la I Et qu*est donc qu'où me conlez là !

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