‹ La NormandieChapitre 25 sur 118 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

(liiillaume II [le lUiur). — Il suicodc ii son prrc. — Sos i^iiiiiTS ;ivcc Uolicrl, son Uxk niiio. — Il rnviiliil

la Normandie pi-ndanl que llobeit est dans la terre sainie. — Il envahit TRcosse et le p:iys de

Galles. — Il est lue dans la Forêt-Senve. — Henri /<■'' [Dean Clerc). — Sun

avènement. — Invasions du duc Bohcrl. — Henri fail U(d)eit

lirisonnier. — Naufrage de la liUrielie Ne/'. — Sa lille

Maihilde. — Geoffroy Planiap'ni't.—

Kiienne de lilois.

^-^t^ C'âhO M&J^ s .^"^ . {îi;iLL.vuME le Roux Rufus), le se-

cond lils (lu Conquérant, n'avail pus allendii la niorl de son père pour aller s'emparer des trésors el de la couronne du royaume d'Anylelerre. Il se montra tout d'abord un digne élève de son père ; il avait vu Guillaume I" à l'œuvre ; il l'avait accompagné dans tous ses voyages; il avait ses secrets, il avait sa pens(.^e. Trois semaines après la mort de (luillaume T', riuillaumc le

ss I A NOUAlANDIi:.

lluux élail proclanu'; roi jtar les évoques el les l)iiroiis de l'Aii^leUTrc. A peine; assis siif ce liùne, (|ui avait été le prix de; la course [loiii' ainsi (lire, le second lils de Ciuillaunic le Conquérant eut à défendre sa couronne contre ce même évêcjue de Bayeux (jue le roi Guillaume 1" vouhiil, dans sa prévoyance, retenir prisonnier à la tour de Uouen. L'évè- (|ne de lîayenx avait en haine Tévèqiie LanlVanc, cl justement, parce que LanIVanc j;ouvernait TAnuleterre au nom de (luillaume le Roux, Odon tie Bayeux s'en va proclamant que le véritable et légitime héritier de la couronne d'Angleterre, ce n'est pas Guillaume, c'est Robert, le lils aîné du Gon(iuéranl. En même temps, l'évêque de Bayeux représentait aux uns et aux autres, aux Normands d'Angleterre, aussi bien qu'aux Normands de Normandie, qu'il y avait intérêt pour eux à n'obéir qu'à un seul maître, que la puissance normande s'aflaiblissait en se divisant! Il célébrait aussi les grâces, l'abandon, la généreuse humeur du prince I^Qljert. — Ces paroles trouvèrent de l'écho des deux côtés du détroit, et bientôt la rébellion lit des progrès rapides : Odon dans le Kent, l'évêque de Durham dans le Northumberland, Geolfroi de Coutances dans le Sommerset, Hugues Bigot dans Norfolk, proclamèrent Boberl roi d'Angleterre. Sans le secours des Saxons, Guillaume le Uouxétaitperdu. Mais

telle était la haine du Saxon pour le Normand, qu'îi la voix même du propre fils de Guillaume le Conquérant, Godwinetses Saxons prennent les armes pour le défendre. Cette armée anglaise lit merveille, à ce point que soudain la révolte est brisée en Angleterre, que l'évêiiue de Bayeux est forcé de fuir en Normandie! — La Normandie était déjà dans l'anarchie; ce duc Boberl, à qui l'on voulait donner un trône, ne savait même pas gouverner son duché. L'insensé! pour trois mille livres, il vendit a son frère Henri le Colentin, le tiers de son duché ! — Aussi bien ne vous étonnez pas que Guillaume le Roux, voyant le duché à l'abandon, se soit emparé, presque sans coup férir, de Saint-Valery, d'Albermale, de loules les forteresses de la rive gauche de la Seine. — Déjà il était lacile de voir que Robert élail perdu. — A la lin cependant, les barons, qui étaient à la lois propriétaires en Normandie el en Angleterre, s'occupent à imposer la paix entre les deux frères, sous la médiation du loi de France. Dans ce traité. Guillaume le Roux conservait toules les forteresses qu'il avait conquises en Normandie, sauf à donner à son frère Robert des terres équivalentes dans son royaume (l'Angleterre. U était dit ensuite, qu'au décès de l'un des deux princes, le prince survivant héritera des étals du morl. — Là-dessns, on se sépara, et malgré les solennelles promesses (\\\e lui avait faites Guillaume le Roux, l'armée

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saxonne lui renvoyée avec mépris, cl ces niallienreux soldais rclonihèrenl dans lenr néant.

Qnedevenailcepcndanl le prince Henri, dans celle Inlleconlre les deux princes? Henri allendail palieninient, comme le lui avail conseillé son pèreaulil de morl. Ses deux frères, le roi d'Anglelerreel le duc de Normandie, redoulaient également l'iiabilelé el le courage de Henri, comme ils le firent bien voir lorsipTils réunirent leurs forces contre le génie el la fortune de ce frère, riche el déshérité. Aussitôt donc, Guillaume el Robert s'en vont attaquer leur frère retranché dans la forteresse du Monl- Sainl-Michel: c'est le rocher formidable qui s'élève menaçant, surle bord delà mer, comme pour séparer par un obstacle invincible la Normandie de la Bretagne. Deux fois, chaque jour, monte la mer autour de cette roche, (ju'elle enveloppe de son onde grondante. Henri se défendit avec grand cœur; mais l'eau manqua, el il fallut se rendre ; trop heureux fut encore ledernier fils du Conquérant de sortir, du Mont-Saint-Michel, la vie sauve. De l'argent que lui avail donné son père rien ne restait; les terres qu'il avait achetées devinrent le partage de Guillaume et de Robert; lui-même, Henri, il fui, deux ans, errant el fugitif dans le Vexin , mais enfin, les habitants de Domfront proposent au prince, l'administration de leur ville. Henri accepic, et bientôt, à force de zèle et de prévoyance, il recommence sa fortune. H connaissait ses deux frères ; il savait l'avarice do Guillaume, l'insouciance de Robert, la mauvaise foi de l'un et de l'autre, et plus que jamais il se préparait à porter la couronne du roi, ou la couronne ducale. Kn effet, quand ils se voient délivrés de leur frère Henri, Guillaume et Robert recommencent les honteuses disputes. Vous vous rappelez que Guillaume avail promis de donner à Roberl, en échange des forteresses el des domaines qu'il retenait en Normandie, certains comtés dans le royaume d'Angleterre. Maintenant Guillaume refuse net de remplir sa promesse. Aussitôt le duc de Normandie envoie au roi d'Angleterre deux héros , proclamant que le duc Robert renonce désormais à l'amitié de Guillaume, chevalier traître el menteur! A celle attaque le roi anglais veut répondre en personne; lui-même il accourt en Normandie, et il plaide sa cause en présence même des vingt-quatre barons qui ont signé le traité de paix entre les deux frères. La cause entendue, les douze barons, témoins pour le roi Guillaume, el les douze barons lémoinspour le duc Robert, jugent el déclarent juste el loyale la réclamation du duc de Normandie! Condamné par les juges que luimême il a choisis, Guillaume II en appelle à son épée. L'armée anglaise accourt à l'aide de son roi ; l'ai'mée anglaise est battue par les Normands,

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aidés des troupes du roi de France. Guillaunie, hallu par l'épùe, veut eonihallre par l'argent, etilobtientcelargentpar un étrange moyen. Des reiilorls lui arrivaient d'Angleterre, au nombre de vingt mille hommes; puis, (juand ces vingt mille hommes sont sur le point de s'embarquer, chaque soldat est forcé de donner au roi dix shillings, et on le renvoie à ses foyers. Avec cet argent, Guillaume se tire d'affaire d'une façon peu glorieuse. — Mais ilétait dit que Robert dérangerait, à chaque instant, ce que lui donnait la fortune. Il était délivré de son frère, il restait maître souverain dans le duché de Normandie; Henri, moins que jamais, donnait signe de vie et d'ambition. Robert alors, Robert placé entre ces deux grands dangers, Guillaume et Henri, l'un tout-puissant, l'aulre si habile, s'imagine d'aller guerroyer en Palestine. Il partit, poussé par ce besoin de mouvement qui poussait son aïeul le duc Richard; le vagabondage armé était la joie de ce singulier prince, habitué de si bonne heure à la vie errante et sans frein... H part, et voyez l'aveuglement!

avant son départ, Robert propose à Guillaume de lui vendre, pour

dix mille marcs d'argent, le gouvernement de ses Etals pendant cinq années! Guillaume accepte avecjoie. Pour payer ces dix mille marcs, il réunit ses barons, qui eux-mêmes ont recours à leurs vassaux , lesquels vassaux s'adressent à leurs sous-vassaux, si bien qut; la somme fut complète et portée dans l'échiquier de Normandie. — A peine son frère est-il parti pour l'Orient, Guillaume se porte dans la Normandie et dans le Maine. Les Normands lui font fête, les Manceaux le repoussent. Guillaume s'empare du Maine, et l'année suivante, quand de nouveau le Maine se soulève, il passe la mer malgré la tempête; et comme on veut le retenir : Les rois ne se noient pas! s'écrie-t-il. H part, il arrive, il reprend le Mans.— Déjà, au même instant, Malcolm, roi d'Ecosse, était frappé à mort dans une plaine du Nortbumberland, qu'il avaitenvahi. Lui-même, le comte de Nortbumberland, Robert Movvbray, le neveu et l'héritier de cet évèque de Coutances, qui lui avait laissé trois cents manoirs, l'allié des plus grandes maisons de la nation anglo-normande, il força le roi Guillaume II à le venir assiéger dans sa forteresse, et comme le roi ne peut prendre le fort du comte, il élève forteresse contre forteresse. Malvoisin, tel était le nom de cet obstacle. — Nortbumberland est chassé de la place de Ramboroug, et en toute bâte il se réfugie dans le monastère de Saint-Oswin ; il paya sa révolte par trente années de captivité dans le château de Windsor. Ses amis furent traités plus cruellement encore ; l'amende, la conliscation, le supplice, le bourreau, enrichirent, outre mesure, cetavide Guillaume H. Sachez donc qu'à

la mort (lu Cottqiu'rutit^lii Irùsor royal de Wiiidieslcr conlciiait, outre l'amasd'or cl de pierres précieuses, soixante mille marcs d'argent! Cette somme avait été presiiue doublée par les exactions de Guillaïuue II, et cependant rien ne pouvait satisfaire à cette prodigalité insensée! Tout se dépensait en riches habits, en festins somptueux, en débauches, en trahisons, qu'il fallait payer à tout prix. Et chaque jour la dépense grandissait, l'argent fuyait par toutes les issues de la violence et de la débauche; la mort du grand et juste évéque Lenl'ranc (1089), ne lit qu'ajouter aux dilapidations furieuses. Délivré désormais de tout contrôle,Guillaume le Roux s'abandonna à desfoliesincroyables. llavait,pour le servir dans ce besoin d'excitation et d'argent, un honnête ministre, surnonuné le Flambiird , ou bien la Torche dêvoriinie. Cet homme avait commencé par faire le métier de délateur, et il avait grandi à force de bassesses. Il se mit donc à faire argent de toutes choses dans ce royaume au pillage. Il remplaça, par l'amende, même la peine capilale, si bien que le riche put se racheter de tous les crimes; il revisa, poiu' doubler l'iujpôt, lout le Domesdaij. le livre de la conquête, qu'avait arrêté le Conquérant; il vendit les bénélices, il vendit les évêchés; si saint Anselme fut nommé à l'archevêché de Canlerbury, c'est que le roi Guillaume II tomba malade, et qu'il sentit au fond de l'ànie quelque salutaire repentir; mais ce danger passé, l'avarice de cet indigne roi le reprit, et il se plongea de nouveau dans cet abîme de concussions et de violences. Celte cour, tenue par la reine Malhilde et le Conquérant, avec tant de respect pour eux-mêmes et pour leurs sujets, devint un mauvais lieu à l'usage des prostituées; car pour rester libre, Guillaume II, à la façon d'un débauché vulgaire, refusait le mariage. — En vain le nouvel archevè(|ue de Cantorbéry veut faire entendre la remontrance évangélique, il est traité avec l'insolence d'un fou par ce même Guillaume, qui l'a supplié d'accepter la succession et la mitre du vénérable Lenfrant! — La haine du roi contre le saint prélat, trop courageux et trop pauvre pour acheter le bon vouloir de maître Fhunbard, ne connut plus de bornes. — Alors l'archevêque prend congé de ce roi furieux, et s'en va à Rome, au milieu pour des insultes et des huées des courtisans de Guillaume II.

La mort, une mort imprévue, vint eniin débarrasser l'Angleterre du joug de cet indigne (ils de Guillaume le Conquérant; mort étrange, inexplicable, inexpliquée, providentielle, impunie, prédite à l'avance ; et ces prédictions, entourées de mystères sanglants, étaient bien laites pour servir d'enseignement salutaire aux tyrans à venir.

CÏ'Iaieut, en el'fel, les croyances de ces peuples misérables qui n'a-

î)2 l,A iNOl;.MAM)li;,

vaieiil plus d'autre croyance (|iie la liaiiie, d'auU'c cs[)éraiice ijuc la vciii^eance : loiil Norinaiid »|ui péiiélraildans la forêt Neuve, les armes à la main, était menacé de mort. Non pas qu'une main ennemie eût besoin de frapper cet homme, mais à l'instant même il était entouré de mille danf-ers mystérieux, invisibles. Us tombaient, sans (|ne l'on pût savoir comment donc ils étaient tombés. Ainsi était mort dans la forêt Neuve, en l'an 1074, le fils aîné du Conquérant, llicbard ; ainsi était tombé en l'an 1100, dans cette même forêt Neuve, le propre neveu de Guillaume le Uoux, le lils du duc Hobert. Les Anglo-Saxons se montraient du doigl cette sombre forêt d'où leur venait la vengeance. Justement le roi tenait sa cour au château de Winchester. Les plus gais compagnons avaieni obéi à son appel : on buvait, on riait; le roi lui-même, grand railleur, encourageait ses convives à se moquer de ses cruautés et de son avarice, lout en les justifiant. N'étaient-ils pas les maîtres de cette terre et les maîtres de tous ces hommes? Qu'avaient-ils de mieux à faire qu'à dormir toute la nuit, et à boire tout le jour? Ainsi faisaient ils. Ce jour-là, après le second repas du malin, Guillaume voulut aller chasser dans la forêt Neuve. Toute la bande joyeuse se met en route; on l'ail halle sur la lisière du bois. Le roi allait pénétrer dans le bois, quand un moine, l'arrêtant d'un geste effrayé, lui raconta que la nuit même, il avait eu une vision : il avait vu le roi Guillaume cité à comparaître devant le trône de Dieu ! — « Bon père, dit le prince, vous me dites là des choses que croirait à peine un porc saxon ; mais cependant j'ai hâte, vous me raconterez le reste à mon retour. » Ce disant, il pique des deux. — Le moine était un Saxon ; il vit passer devant lui tous ces princes, les mains et les yeux levés au ciel, comme s'il eût pris le ciel à témoin ! La voix des chiens, le hennissement des chevaux, les cris joyeux des chasseurs remplissent la forêt... Soudain tout s'arrête! plus de bruit, plus de cris de joie, plus rien ! Le cerf était sauvé, le roi était mort. — Digne mort d'une pareille vie, un roi pris de vin, qui reste étendu par terre, sans qu'un seul de ses compagnons lui porte secours ; des bûcherons (jui passent et qui ramassent ce cadavre sans honneur; des funérailles hcàtées,une fosse ouverte dans un coin obscur de l'église, et pas un prêtre, pas un pauvre, pas un ami qui s'agenouille et qui prie pour Guillaume le fiowx/Comment il fut tué, et parqui ; parcrimeou par accident, on n'en sait rien. Il avait à ses côtés un homme qu'il aimait mieux qu'un frère, à coup sûr, le capitaine Gaultier Tyrrel. Gaultier Tyrrel n'eut rien de plus pressé que de revenir en Normandie, et de là dans un château fort (pi'il possédait au comté de Ponthieu. Les autres chevaliers tirent comme

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