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DE LA MANCHE

Le département de la Manche faisait aussi partie de l'ancienne Normandie. Cette région comprenait le Cotentin, qui occupait toute la presqu'île septentrionale

1 V. sur le Calvados l'article de M. Louis d'Osscville {Encyclopédie de Vagriculltire pratiqué).

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avec Coulances pour ville principale; VAvranchin qui se composait du tiers environ de la partie méridionale, et dont la ville la plus importante était Avranches. Dans le Colentin, on distinguait encore la Harjue, le Bautois et le Val de Sère.

Ces différentes populations présentent aussi certains traits qu'il n'est pas impossible de discerner, quel que soit le fond commun qu'elles offrent avec le reste de la Normandie. Je supprimerai donc bien des observations qui viennent d'être faites en partie et qui trouveraient à s'appliquer avec quelques différences à chaque région, si elle était l'objet unique de nos recherches.

Ici encore, nous ne séparerons pas le théâtre et l'homme. Nous parlerons ensuite des habitants. Le théâtre vaut la peine d'être caractérisé avec quelque précision.

« Du cap de la Hague au Mont-Saint-Michel, écrivait il y a vingt ans notre confrère M. Baude dans un travail sur les côtes de la Manche, la côte court presque en ligne droite sur une longueur de 126 kilomètres, du Nord- Nord-Ouest au Sud-Sud-Est; elle est bordée par un chenal semé de dangers, dont l'île d'Aurigny, lesEcraheves, Jersey, l'archipel rocheux deChausey, marquent la limite occidentale. Dans ce chenal, les marées montent parallèlement à la côte du Sud au Nord par le flot, du Nord au Sud par le jusant : les courants y sont à certaines heures d'une étonnante rapidité et quand les vents, très capricieux dans ces parages, soufflent en sens inverse, la mer devient affreuse, et les lames hautes et courtes impriment aux navires des saccades d'une violence inouïe.

Les vents d'Est à leur tour tombant par rafales du haut des terres élevées, entretiennent le long de la côte une agitation redoutable et poussent les navires sur des écueils dont le chenal est bordé. Au Sud, on est affalé sur les longues grèves de la baie du Monl-Saint-Michel. Tous les périls dont la mer, la terre et les vents peuvent environner le navigateur sont ici réunis. Le Nord ne possède pas de territoire plus riche et plus riant que celui qui baigne cette mer dangereuse. Constamment incité par la tiède humidité des vents d'Ouest, il est doué d'une force de production qui se manifeste aussi bien par la puissance des races qui s'y nourrissent, que par le luxe de la végétation. »

Je ne m'attache plus ici à des types particuliers : saut quelques nuances, l'herbager, le cultivateur, le fabricant de beurre, etc., qu'on a vus se dessiner dans le Calvados, subsistent dans la Manche. Je signalerai seulement quelques caractères saillants en prenant telle ou telle région, sans m'astreindre à un ordre absolument méthodique, mais en marquant le rapport qui existe entre les circonstances physiques et la situation économique, sous la réserve des modifications opérées par le travail et le capital.

L'Avranchin se ressent des conditions des pays de bocage dont il offre l'aspect, mais on n'y retrouve pas toujours l'énergie propre aux mœurs de quelques-unes de ces régions. Ce qu'il y a de doux dans le pays semble avoir communiqué une certaine indolence aux caractères et aux habitudes. Ce n'est pas certes qu'on y soit incapable de courage et de vigueur dans les moments de

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crise et dans raclion guerrière; les Avranchais l'ont montré à différentes époques; mais il y a chez ces populations agricoles un peu de relâchement des ressorts de la volonté dans le cours habituel de la vie quotidienne. Leur existence paisible s'écoule en face du plus magnifique paysage qu'offre la Normandie, en vue des charmantes vallées de la Sée et de la Sélune, et de ces immenses grèves qui absorbent le regard, tantôt inondées, tantôt délaissées par le double mouvement de l'océan à l'extrémité desquelles se dresse le Mont-Saint-Michel. Vous apercevez du haut des remparts d'Avranches même, comme une mer de verdure où les châteaux et les clochers des environs, et une très grande partie de l'arrondissement, tantôt se délachent avec relief, tantôt se laissent entrevoir. Nul paysage n'a plus de sérénité et plus de fraîcheur.

La nature aurait besoin d'être secondée et plus d'une fois combattue dans ces terrains d'inégale valeur. Le caractère arriéré de l'agriculture frappé sur certains points. Avranches a cessé d'être comme le centre d'un mouvement un peu actif. Faisons pourtant les exceptions qu'il convient de faire dans une ville où s'est établie une Société d'agriculture qui est loin de demeurer sans action, et qui compte des hommes influents, éclairés. Elle-même n'hésite pas dans ses rapports à constater certaines imperfections du sol et des populations, et ce n'est pas toujours sans succès qu'elle lutte contre une force d'inertie trop pei'sistante. Je trouve dans le savant recueil de l'Association normande la preuve intéressante près de la baie du Monl-Saint-Michel, de vives et savantes

discussions snr l'emploi des richesses naturelles du pays. Les engrais maritimes ont empêché ragricullurc de rester trop arriérée, la condition des hommes trop misérable. Aussi certains agronomes se montrent partisans presque exclusifs de ces engrais chers aux populations, qui en tirent un bon profit sans se donner une trop grande peine.

L'alimentation évidemment insuffisante de ces populations donne à ces questions, en ce moment, le plus vif intérêt. Le problème de leur alimentation en dépend en grande partie. L'élément calcaire que la tangue renferme serait, pour les baies du Mont-Saint-Michel et de Granville, de 75 à 90 pour 100, d'après les imporlanles observations constatées par M. Delesse dans un ouvrage ayant pour titre : La Lithologie du fond des mers.

Quel accroissement des moyens alimentaires a réalisés cet élément calcaire des tangues et des sables, dû à une infinité de mollusques, de petites^ coquilles et de débris de même espèce ! Aussi cet engrais, disons-le en passant, a-t-il des partisans qui soutiennent que la chaux, employée plusieurs années de suite, épuiserait le sol; que quant aux autres engrais, tels que les engrais artificiels et le fumier, ils feraient pousser de la paille, mais (pie le froment verserait avant d'entrer en fleur; qu'enfin la langue rend à la terre tout ce que les plantes les plus épuisantes lui prennent, et qu'elle a l'avanlage, selon la remarque du savant professeur à la faculté des sciences de Caen, M. Isidore Pierre, de rendre très raide la tige du froment et des autres céréales qui ne versent pas quand elles ont été engraissées de cette facjon, etc.

11 ne nous appartient pas d'entrer plus avant dans ces questions. Nous les signalons comme une preuve du mouvement des esprits en Normandie dans les choses qui touchent également à l'amélioration des terres et à celle du sort des populations agricoles. Ce secours naturel, l'engrais maritime, il est, depuis qu'on l'emploie, la source de l'aisance pour. la petite propriété notamment qui trouve à l'acheter à bon marché. A vrai dire, la tangue n'a pas, à proprement parler, d'adversaires. Mais de nombreux agronomes voudraient voir d'autres engrais en concurrence. Les plus résolus défenseurs de l'engrais maritime, seul populaire dans le pays, admettent de leur côté que les tangues ne sauraient remplacer le guano, le phosphate fossile, etc. Les populations ont raison de tenir à un moyen de fécondation, auquel l'expérience suffit à les attacher, puisqu'elles lui doivent dans cette région ce qu'elles ont de bien-être. 11 ne faudrait pas pourtant qu'elles persistassent à se refuser trop à tout autre moyen d'amender leur sol.

Ces populations de l'Avranchin, dont je signale en passant le régime de vie, usent du sarrasin dans les plus grandes proportions. On les en a blâmées. Je me garderai de prendre à l'excès la défense de celte culture d'ailleurs si utile. Notre confrère, M. Blanqui, dans des mémoires lus devant cette Académie, l'a traitée, de culture arriérée, et il s'est attaché cà montrer dans le blé noir un alimentindigeste. Les cultivateurs de l'Avranchin s'efforcent de prouver que, s'ils persistent dans cette culture, c'est à bon escient, se défendant de céder au préjugé, à la routine. Ils n'hésitent ])as à soutenir

que le sarrasin n'a rien de contraire aux prescriptions de l'agronomie moderne et qu'il est conforme aux nécessités locales, lis allèguent que cette plante ne reste que trois mois en terre, et que son feuillage dru étouffe les mauvaises herbes; qu'elle n'ôte rien à la terre, qu'elle n'est pas exigeante en effet; qu'on voit fréquemment dans toutes les parties de la Bretagne, du sarrasin semé et récolté sans engrais. Son rendement est double de celui du froment, et son prix inférieur de moitié. Oiiant à l'alimentation, non seulement le sarrasin en bouillie est un aliment sain, mais il est essentiellement hygiénique : la bouillie bien cuite et convenablement apprêtée est vivement recherchée par les marins épuisés par la lièvre et par la dyssentcrie après des voyages au long cours, et elle est pour eux à la fois un aliment agréable et un remède bienfaisant. Je répète les raisons données par ces cultivateurs, qui croient que le sarrasin n'est ni une mauvaise affaire pour le producteur, ni une nourriture si méprisable et si dommageable qu'on le dit pour la masse agricole, laquelle se la procure à des conditions de prix accessibles à ses moyens. Ces explications apologétiques n'ont pas sans doute une portée absolue ; elles ne démontrent pas nécessairement que le sarrasin ne soit, relativement au froment, une culture arriérée ; mais elles ont une valeur relative. C'est d'ailleurs un bon signe de voir les populations discuter, raisonner ce qu'elles font. C'en est un aussi qu'elles se montrent sensibles au reproche de routine. La lumière achèvera de se faire en tenant compte dans une juste mesure de l'esprit de progrès dans les genres de culture.

L'Avranchiii trouvera d'ailleurs un élément de prospérité dans un réseau plus complet de chemins vicinaux et dans le nouveau développement des lignes ferrées. Que n'y aurait-il pas à dire aussi sur les arrondissements voisins d'Avranches, intéressants sous tant de rapports? Que ne doit pas Coutances aux circonstances spéciales de son terrain 1 II suffirait presque de rappeler, d'après une statistique qui remonte à quelques années, que cet arrondissement exporte plus de 500 hectolitres de blé, pour plus de 2 millions de beurre; que l'exportation des œufs dépasse 2 millions de douzaines, etc. En fouillant le sol, on trouve d'autres richesses. Je ne veux pas dire seulement ces précieuses antiquités gallo-romaines, qui alimentent un mouvement archéologique remarquable; mais sur quelques points, d'excellentes pierres calcaires et de beaux marbres, produisant une notable quantité de travail, de salaires, de précieux matériaux pour la construction. Les populations de Mont-Chatan et de Mont-Martin tirent profit de l'exploitation des carrières de pierre de taille et de celle de fours à chaux. De bons juges estiment qu'elles pourraient en tirer un parti plus grand encore. Ces progrès doivent être attendus des moyens de transport et de la navigation. C'est ainsi, par exemple, que, à Regnéville, l'ostréiculture a trouvé, au grand profit des populations, à se développer dans ce petit port, dont le mouvement de navigation tend à s'accroître. Pourtant l'arrondissement de Coutances entretient une population moins nombreuse que dans l'ancien régime, bien qu'elle ait réalisé certains progrès économiques. Cette partie du Cotentin a même

perdu depuis 1826. Celle décadence d'une de nos plus fertiles contrées s'est manifestée pendant une période où la France entière gagnait en nombre d'habitants, et où, dans le voisinage, les populations de Cherbourg et de Granville sont passées de 17066 cà 26 949 et de 7212 à 12191 âmes. Les causes de ce déclin ne sont pas à rechercher ici, et elles sont peut être multiples. C'est en partie aux dépens des populations de celle région que les pays voisins se sont enrichis de nouveaux habitants. La décadence, sous ce rapport, se faisait déjà sentir à la lin du dix-septième siècle ; l'intendant Foucault le remaix|ue à propos des manufactures de drap et de serge, qui donnaient de l'ouvrage non seulement aux ouvriers de la ville, mais à ceux de toutes les paroisses voisines. Mais, si la population a diminué, si quelques industries urbaines ont disparu, les campagnes n'offrent pas moins un aspect prospère; leur étal a gagné. Moins douce est la condition des habitants de la campagne de Morlain avec ses côtes et ses rochers. « A Morlain, ])lns de pierre que de pain, » nous disait quelqu'un en citant un vieux proverbe du pays. — Oui, mais ce pain, ils ont su le conquérir sur la pierre. L'homme a là une énergie qu'il n'a pas toujours dans les pays avoisinanls.

Nous signalerons ailleurs en parlant de l'état des propriétaires, des fermiers, telles circonstances plus s|)éciales pour d'autres parties de ce grand et intéressant département de la Manche qui parle à tout cœur français, comme tous les départements de frontières maritimes. Je reste ici dans des observations plus générales. Les régions diverses de la Manche offrent, à côté

des ressemblances, des différences marquées par la configuralion et le sol, et parfois aussi par la race. Que de différences par exemple, entre Saint-Lô et Granville ! Ici, VOUS trouvez une population mêlée de sang- méridional, composée de cultivateurs et de pécheurs. La femme a souvent la haute main sur la direction de la maison et de la famille. C'est un trait qu'offrent certaines populations bretonnes, et ce n'est pas le seul que la Manche nous offrira . Assurément, on y trouve la plus complète expression du sol et du climat de la Normandie et des mœurs normandes. Mais telle région y rappelle la Bretagne. On est frappé de celte ressemblance dans l'intérieur de l'Avranchin, qui avoisine en effet la Bretagne de si près. De telles analogies mont frappé dans la Hague, formant aujourd'hui le canton de Beaumont, près Cherbourg. L'intérieur de ces côtes abruptes, qui dominent la mer, ces petits vallons rocailleux, ces bruyères et ces champs de sarrasin, celte végétation un peu pénible, ce bétail chétif et nerveux, ce sont là des traits du pays breton. Ils ne sont démentis ni par l'aspect des fermes, ni par le régime de vie des petits cultivateurs et des ouvriers agricoles. On y est plus tempérant pour la nourriture que dans le reste de la Normandie, mais les paysans, j'ai regret à le dire, même les femmes, surtout les femmes, nous assure-t-on, ne boivent guère moins que les paysans bretons. Ce vice n'est pas général, il est du moins fréquent. Une meilleure analogie avec la Bretagne, ce sont (les mœurs généralement bonnes, quelque chose qui subsiste parfois de patriarcal. 11 est vrai pourtant que le maquignon normand dont la réputation est fort compro-

mise, et dont on a bien des fois tracé le portrait, est souvent un homme de la Manche. Ses artifices sont connus, mais ils réussissent toujours. Ne jugeons pas sur un tel type ces populations. Pour la plupart, elles cherchent honnêtement leur profit dans le travail et l'épargne. Elles ont tout au moins cette probité des paysans qu'il ne faut pas exposer trop souvent ni trop fort aux tentations de l'intérêt.

Nulle région en Normandie ne justifie mieux que la Manche ce que nous avons dit de ce mélange d'obstacles et de facilités venant de la nature, qui les uns commandent la lutte, et qui les autres permettent de la poursuivre avec avantage. Les parties granitiques devaient être améliorées par la culture. Le travail n'y a pas manqué. On est frappé de la diversité des sols, des occupations, des cultures. La statistique constatait récemment environ 580000 hectares de terres labourables; les prés et herbages en occupaient environ 94000, les bois 24 000, les vergers et jardins potagers 20000, etc.

On peut se demander d'ailleurs si la Manche a jusqu'ici tenu un compte suffisant des indications climatériques en faisant au labourage une part qui reste si grande. L'humidité brumeuse qui favorise la végétation fourragère y contrarie la culture des céréales. L'herbe avec trop de facilité et de persistance envahit le sol ensemencé. Pour que la moisson ne trompe pas les efforts du travail et les avances du capital engagé, il est nécessaire que la terre soit de longue main nettoyée par des sarclages répétés avec soin, et encore cela ne suffit-il pas toujours. On signale la tendance à convertir en pâ-

tarages les terres de labour, qui ne se présentent pas dans des conditions satisfaisantes. Cette contrée a encore du chemin à faire avant qu'elle ait accompli tout ce qui paraît désirable dans cette transformation salutaire.

Aujourd'hui la Manche se présente comme un grand pays d'éleveurs. L'étendue des prairies naturelles a donné à l'élevage une proportion dans cette répartition des tâches agricoles, appréciée pour Saint-Lô à un quinzième de la superficie de l'arrondissement ; pour Avranches à un cinquième; pour Cherbourg, aux trois vingtièmes ; pour Coutances, à un sixième ; pour Valognes à un tiers'. Les prairies artificielles contribuent à assurer le développement de la condition pastorale. Les chiffres de 1852 donnaient pour Saint-Lô un sixième ; pour Avranches un quart ; pour Cherbourg un dixième ; pour Coutances un sixième ; pour Valognes un douzième. Les améliorations ont été très sensibles d'un aveu unanime depuis la statistique officielle de'1852. Les populations rurales ont encore accru notablement la culture des plantes fourragères et l'élevage du bœuf et du mouton. Comment ici particulièrement ne pas le remarquer.' C'est aux circonstances naturelles ainsi qu'à l'intelligent parti qu'on sait en tirer qu'il faut faire lionueur de ces progrès. Rien n'a plus favorisé la culture fourragère que le voisinage de la mor, qui main tient une certaine égalité de température, attribué à

' Le chiffre n'a pas été donné pour Mortain dans le questionnaire agricole de l'Enquête 1867-1868, qui en constate l'absence.

l'influence du gulf-stream. Les brumes saturées de sel profitent aux prés et aux pâturages qui donnent à la chair des moulons un goût si apprécié. C'est encore à la mer que ces populations doivent une autre source de progrès. Ne l'avons-nous pas vu par ce qui précède? C'est elle qui leur fournit le plus puissant moyen dont elles disposent pour amender leur sol. Ce n'est pas seulement sur le territoire d'Avranclies, que nous signalions tout à l'heure, que le warech, la tangue, le sel marin, ont transformé, créé des parties considérables de territoire et changé la gêne en aisance.

Malgré les lacunes subsistantes, le spectacle d'une amélioration incontestable dans la condition de ces populations de la Manche ne peut manquer de frapper, lorsqu'on les observe en s'aidant de la comparaison des faits actuels et des faits passés. Si l'on veut savoir ce qu'était ce département il y a environ un demi-siècle seulement, on peut en juger par un document extrait des Archives du département, qui en donne la description à cette époque. On y lit que l'impôt absorbe presque tout le revenu, et que l'agriculture n'y a ni communications ni débouchés. Où serait aujourd'hui la vérité d'un tel jugement? La loi qui a on peut dire créé en France les chemins vicinaux, a profité à cette contrée dans les proportions les plus étendues. La Manche a développé sous loutesles formes son système de viabilité. Elle a mis à profit pour atteindre ce but tout ce que les circonstances naturelles lui offraient par les cours d'eau et surtout par la mer ; elle a vaillamment attaqué l'obstacle où cela était nécessaire. Aux voies maritimes et

fluviales elle a joint un réseau complet, el serré d'autres voies de communication, telles que routes, canaux et enfin chemins de fer. C'est à ce qui lui manquait il n'y a guère plus de cinquante ans, le débouché, qu'elle doit aujourd'hui sa fortune. C'est le débouché qui lui permet d'écouler avec une grande abondance ses grains, ses légumes, son bétail, son beurre, ses œufs, tantôt vers le centre de la France, tantôt vers les îles anglaises de Jersey, de Guernesey, d'Aurigny, enfin vers Londres et l'Angleterre tout entière. L'Angleterre! Elle enrichit aujourd'hui de son capital destiné à payer les produits qu'elle leur emprunte ces mêmes champs qu'autrefois elle a si souvent dévastés par la guerre. 11 suffirait, pour montrer le rapport de ces deux faits — production considérable, voies et moyens de communication — de signaler l'importance prise par un petit port, celui de Carentan, depuis 1855, pour l'exportation des beurres qui sont devenus pour ce département une- richesse immense. 11 en sortait seulement en cette même année, 68625 kilogrammes, qui représentaient une valeur de 171559 francs. Cinq ans après, ce port expédiait 985 668 kilogrammes, représentant une valeur de deux millions 484 170 francs. En 1865, on en embarquait 5282 261 kilogrammes, représentant une valeur de 7895 602 francs. La progression a continué, et elle s'est également manifestée pour les œufs. A cette augmentalion de production et de commerce l'accroissement de l'aisance a répondu dans le pays même.

Tel est le résultat général qu'il nous a été dès à présent possible de dégager d'un coup d'œil d'ensemble sur

la Normandie. Les circonstances naturelles ont passé devant nos yeux plus ou moins modifiées par le travail. Mais c'est à d'autres causes qu'il faut encore demander le secret des perfectionnements. L'état social peut seul en expliquer l'importance, la durée et l'accroissement, Un tel résultat, pour ainsi dire continu, est l'œuvre de la liberté civile, aidée par les lumières générales et la civilisation. Nous allons voir ce qu'est devenue sous l'influence déjà presque séculaire de ces causes celte propriété rurale divisée et fécondée depuis 1789. Nous rechercherons ce qu'est aujourd'hui la classe des propriétaires qui font valoireux-mêmes un domaine plus ou moins étendu, et celle des fermiers, qui cherchent dans l'exploitation agricole l'emploi fécond de leurs facultés et de leurs capitaux. Ces catégories de producteurs si importantes par le nombre, par le travail, par l'aisance, par le concours qu'elles apportent à la société et à l'État sous toutes les formes ont-elles gagné toutes en bien-être, et sous quels aspects ce perfectionnement seprésente-t-il? Quelle est la proportion des grands, des moyens et petits propriétaires en Normandie? Quelles sont les modifications, quelles sont les tendances qu'on signale dans l'état de la propriété? Toutes ces questions ont leur intérêt isolément, elles offrent entre elles des relations qu'on doit s'efforcer de déterminer. Les recherches qui ont pour objet la classe ouvrière agricole n'ont pas moins d'intérêt. Elle se compose de ces nombreux ouvriers ruraux, qui vivent dans la ferme ou qui louent leurs bras pour un temps. Les uns n'ont d'autre ressource que leur salaire; les autres y joignent quelques épargnes ou la possession

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