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LES PROPRIÉTAIRES

La Normandie a largement participé à l'augmentatation des revenus de la propriété foncière en France. Cette augmentation est un fait général qui doit être mis hors de toute contestation, et mesuré à sa vraie importance, si l'on veut juger exactement la situation agricole de notre pays et ne pas risquer de se perdre en généralités déclamatoires. Commençons donc avant tout par rappeler des chiffres d'une portée décisive. Le re venu net des propriétaires ruraux, d'environ 1200 millions au commencement du siècle, de 1900 millions en 1851, est porté aujourd'hui par les statistiques à 3 milliards ou 5 milliards et demi. La Normandie a été une des parties de la France les plus favorisées dans

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celle augmentation. J'ai dit quelles misères pesaient sur ses populalions agricoles avant 1789. La propriété devait là particulièrement bénéficier de la loi d'affranchissement votée le 28 septembre 1781, qui déclare « le territoire de la France dans toute son étendue libre comme les personnes qui l'habitent; les propriétaires libres de varier la culture et l'exploitation de leurs terres, de conserver leurs récoltes et de disposer de toutes les productions de leurs" propriétés ». Elle ne pouvait que gagner, et avec elle les populalions rurales, à l'abolition des droits féodaux, des banalités, des rentes foncières perpétuelles, des privilèges de personnes, de terres, de lieux. Nulle mesure ne fut plus salutaire et plus féconde pour elle que la suppression des douanes intérieures et des gênes à la circulation des grains, qui ouvrait ou élargissait les débouchés, multipliait les achats et les ventes, dégrevait les produits d'une masse de frais onéreux. Ce progrès s'est poursuivi avec continuité. Les années de liberté, de sagesse, d'ordre public lui ont profité grandement. Joignez-y les applications incessantes et merveilleusement fécondes de la science à l'agriculture. Les nouveaux moyens de transport enfin ont accru dans des proportions encore plus étonnantes par l'échange même les produits qu'augmentait de son côté une culture plus perfectionnée.

Pour l'accroissement des voies de communications en effet la Normandie se place au premier rang des provinces (|ui toutes ont eu leur part de ce grand développement. L'état fâcheux de ces voies est attesté par des rapports administratifs aussi nombreux que concluants à la date

de 1800 et des années suivantes jusqu'après 1815. De 1815 à 1850 il se produit déjà une augmentation sensible du nombre des routes. Mais c'est au gouvernement de 1830 qu'en est due la meilleure part pour l'intérieur des terres. Les chemins Aicinaux sont avec raison regardés comme un de ses plus inappréciables bienfaits avec la loi d'instruction primaire. Rien n'a plus contribué que les routes vicinales à l'enrichissement de la propriété normande, en devançant les chemins de fer qui ont, à partir de la fin du gouvernement de 1850, et dans toute la durée du second empire, accru dans la mesure la plus considérable l'échange des denrées et la circulation des matières fécondantes, utiles à l'agriculture. Combien en même temps de transports maritimes développés de toutes façons ! Que de ports de mer améliorés ! Quel vaste débouché étranger s'ouvrant de plus en plus, à mesure que le marché national donnait aux produits animaux et végétaux un écoulement plus grand et plus sûr ! Tous ces puissants auxiliaires de la production ont tantôt doublé, tantôt triplé la valeur de la propriété. Dans quelle mesure la même amélioration a influé heureusement sur la masse rurale ! Un tel progrès, sans ôter aux plaintes de la propriété ce qu'elles peuvent avoir de légitime, répond à ce qu'elles ont parfois d'exagéré et à l'insoutenable thèse d'une prétendue décadence. Nous n'avons pas à discuter ces griefs. Il en est du moins dont nous devons dire quelques mots, sans suivre un ordre absolument rigoureux dans cet énoncé. Les plaintes et les vœux qui portent sur les lois de succession et leur application méritent d'être signalés. Beau-

coup de propriétaires se contenleraient de changements qui n'affectent pas la loi elle-même; d'autres sont plus ambitieux. Un des vœux les plus fréquents dans l'enquête de 1867 portait sur la révision des lois régissant les mutations par décès. Ils demandaient que le passif régulièrement constaté soit déduit de l'actif des successions à déclarer, et ne soit plus soumis à ces droits de mutation. Un tel vœu n'est pas le seul qui se trouve consigné dans l'enquête de 1807. On réclamait la diminution des mêmes droits sur les successions collatérales jusqu'au quatrième degré. On aurait voulu réduire les droits relatifs aux ti"ansmissions d'immeubles, et simplifier les formes relatives à la perception des droits sur les boissons. On réclamait de même l'abaissement des droits à l'octroi de Paris sur les cidres. On allègue que souvent les droits d'entrée et d'octroi cumulés égalent ou dépassent la valeur vénale du cidre introduit. On invoque aussi la suppression de tout droit à l'importation des engrais étrangers, etc. La propriété rurale, malgré ses progrès incontestés, a donc encore son « cahier des vœux. » On aurait tort de réduire à une infime minorité ceux qui criticjuent plus ou moins certains effets de la loi de succession. Les uns, c'est le plus petit nombre, vont jusqu'à réclamer l'entière liberté testamentaiie. Ils attaquent vivement les articles du Code civil qui règlent les partages sur la base de l'égalité obligatoire. Les plus nombreux se bornent à demander une révision partielle de la législation successorale. Tantôt il s'agit de modifications à introduire dans les lois et la jurisprudence qui régissent les partages, ventes et licitations intéressant les mineurs, dans

le sens d'une extension de la juridiction des juges de paix. Tantôt on réclame le rétablissement du droit fixe de 1 fr. pour les échanges de propriétés contiguës établi par la loi du 16 juin 1871. Ces vœux se sont manifestés dans l'enquête à lacjuelle j'ai fait allusion, sous cette formule : « Modifier laloi et la jurisprudence relatives aux partages de biens ruraux, en ce sens que, sans porter atteinte au principe de l'égalité, le père de famille et, au besoin, les tribunaux, dans les partages judiciaires, puissent faire l'attribution la plus avantageuse, suivant l'intérêt et l'aptitude de chacun, en donnant à l'un des immeubles exclusivement, et, à l'autre, des meubles, de manière à prévenir le morcellement des exploitations, et à encourager la création et la conservation des exploitations agricoles. »

On s'est beaucoup préoccupé du morcellement. Il n'est pas difficile sans doute d'en constater un certain nombre de cas fâcheux en Normandie. Nous n'hésitons pas à croire qu'ils ne sont ni assez fréquents, ni assez graves pour motiver une réforme du moins radicale de la loi de succession, quelles que soient les raisons générales que font valoir les partisans de la liberté testamentaire, et qui ne sont point ici en cause. Il n'y a pas moins lieu d'accorder une sérieuse attention au désir si fréquemment exprimé, et que nous avons recueilli nous-mêmeplus d'une foisdela bouche des propriétaires, de trouver des moyens de faciliter les partages, d'accroître la latitude du propriétaire dans la distribution des biens meubles et immeubles entre les cohéritiers. Souhaitons d'abord que les héritiers usent plus souvent

des facultés que leur laisse la loi. Mais voyous ce qui en est du morcellement.

ÉTAT DE LA GRANDE, DE LA MOYENNE ET DE LA PETITE rUOrRIÉTÉ EN NORMANDIE

Nous rencontrons en Normandie les trois formes de la propriété, grande, moyenne et petite. Lorsqu'on s'attache à en observer la situation, même avec ce qu'elle présente de défectueux, un fait domine tous les autres. Toutes les sortes, toutes les dimensions de propriété ont gagné, toutes les classes de propriétaires" ont profité et beaucoup, mais, dans cette répartition des |)erfectionnements et des bienfaits, la classe des petits propriétaires est celle qui a obtenu la meilleure part. La puissance de fécondité du sol comme la valeur vénéile des propriétés établissent ce résultat de la manière la plus indéniable. Assurément l'on y rencontre trop de petits propriétaires sans capitaux suffisants, et troj) souvent même obérés. Mais il faut remarquer que la situation à cet égard loin de s'être aggravée, s'est plutôt améliorée depuis une trentaine d'années et dans des proportions très appréciables. Ce n'est pas surtout de la petite propriété que viennent les plaintes sur le régime hypothécaire, sur les lacunes des moyens de crédit ouverts aux propriétaires. Ces modestes détenteurs du sol, qui ne comptent guère que sur leurs bras pour le cultiver, fox'ment en somme en Normandie une armée plus nom-

bi'euse, plus aisée peut-être qu'en nulle autre contrée. Elle a d'ailleurs sa hiérarchie pour ainsi dire, soit pour l'importance de domaine, soit pour le développement de l'éducation.

Parlons d'abord de la très pelite propriété. C'est à peine si la majorité des petits possesseurs de terre se distingue des ouvriers ruraux. Souvent même elle se confond avec eux. Cette très petite propriété touche au morcellement; elle en est souvent la réalisation presque extrême. On est frappé du nombre des clos, souvent très exigus, plantés de pommiers. La première impression qu'on en reçoit n'en est pas moins le plus souvent favorable, et elle est rarement démentie par la réalité. Ces petits domaines, ces parcelles parfois, le moraliste ne doit pas l'oublier, c'est la famille, ayant un toit, quelques aliments, un revenu qui varie dans d'assez modiques proportions, mais suffisant pour permettre au travailleur (jui loue ses bras de discuter son salaire. Le résultat n'est pas à dédaigner non plus pour l'économiste. Le plus grand revenu net n'est pas tout. Ce qui assure les existences individuelles et les met à l'abri au moins en partie des incertitudes de la main-d'œuvre est un bien incontestable. Sous ces toits qui paraissent pauvres on souffre rarement de la faim, du froid, du dénuement complet. Le mot de paupérisme ne trouve que peu à s'appliquer dans ces campagnes. Souvent c'est une véritable aisance qui résulte du mélange de salaire agricole combiné avec ces jouissances assurées par la propriété resserrée dans ces étroites limites et avec le revenu, si médiocre qu'il paraisse, qu'elle procure.

Grands, moyens, petits propriétaires, ces expressions varient beaucoup, au reste, en Normandie, d'un département à un autre. On est classé dans l'Eure parmi les petits propriétaires avec 50 hectares, qui ailleurs figurent dans la moyenne propriété. Dans le même département la moyenne propriété atteint la limite extrême de 100 hectares. C'est ce qu'il ne faut pas oublier lorsqu'on lit dans les statistiques que la petite propriété domine dans ces départements. Le fait est d'ailleurs incontestable. Il est même, on l'a vu plus haut, dans cette région, antérieur à la Révolution dans des proportions remarquables.

Est-ce à dire que les grands propriétaires y font défaut, et même, n'occupent pas une portion considérable de territoire? Outre de nombreuses propriétés d'environ 100 hectares et plus, on en Irouve dans l'Eure un certain nombre de 200, de 500 hectares. Elles sont fréquentes dans le Vexin, notamment dans l'arrondissement des Andelys, et non tout à fait rares dans les cantons d'Evreux, de Saint-André, de Nonancourt, etc.

Les moyens propriétaires, enfin, sont très nombreux dans l'Eure. Or, on vient de voir à quelle dimension assez étendue répond ce dernier terme.

Disons-le tout de suite avant d'entrer dans de nouveaux détails et de produire de nouvelles preuves. Lorsqu'on examine les divers départements de la Normandie, on reste en général convaincu que l'invasion conquérante de la petite propriété rencontre de très sérieuses limites qu'elle ne paraît nullement devoir franchir. Le mélange des petits, des moyens et des grands domaines, l'existence simultanée des trois classes de propriétaires qui y

correspondent, sont des faits persistants et résistants, quoi qu'on en ait pu dire. Cela est sensible par exemple à un remarquable degré dans la Seine-Inférieure. Sans doute le nom de grande propriété s'y applique déjà à la possession de 50 hectares, mais cette limite est loin d'être le maximum qu'on y rencontre le plus fréquemment. Dans certains arrondissements, par exemple dans ceux de Rouen et d'Yvetot, la grande propriété occupe des espaces très étendus, et dont nous pouvons mesurer la proportion relativement à la petite propriété. Sur ce territoire d'Yvetot, la petite propriété n'est représentée que par un cinquième, tandis que la grande et la moyenne occupent chacune à partie égale le reste des cultures. Nous rencontrons l'égalité dansl'arrondissement de Rouen entre la portion du territoire occupé par les grands et les petits domaines. On est loin là de cette pulvérisation du sol, qui devait réduire la classe même des petits propriétaires à la pénurie sur un sol insuffisant à les nourrir. En Normandie, la petite propriété s'est approprié d'une manière fort intelligente les moyens généraux de production agricole. Lorsque son étendue ne le lui a pas permis, elle n'a pas manqué du moins, on va le voir, de donner ses compensations habituelles dans des proportions très marquées.

Ainsi tenons ce fait pour constant, les dimensions de la propriété se maintiennent. En vain dans la région principalement herbagèrc de Neufchâtel nous signalc-t on sept dixièmes de petits propriétaires et deux de moyens. Remarquons d'abord que leur situation est bonne en général. Non loin de là c'est un mouvement de concen-

tralion. Ainsi dans rarrondissement du Havre, la petite propriété n'occupe plus que les trois dixièmes.

On aurait tort de croire que ces dimensions sont établies au hasard, de trop supposer l'absence de calcul ou l'erreur des appréciations, soit de la part du capital qui se porte vers la terre, soit du travail qui parvient à s'en emparer. Pour qui se rend compte de la manière dont les choses se passent, cette répartition des forces respectives des trois modes de propriété est réglée dans une très forte mesure par les nécessités agricoles, par l'intérêt des acheteurs et des exploitants, et il n'est pas plus douteux qu'un certain ordre économique préside en fin de compte à cette branche de la production, qu'à toutes les autres. L'esprit normand est en général trop bon calculaleur pour démentir celte loi économique malgré quelques engouements excessifs pour l'achat des petites terres.

L'Orne paraît pourtant aux yeux des juges les moins prévenus avoir donné, en certains cas, un développement excessif au morcellement. Non qu'il y ait à regretter la révolution, très générale ici et très profonde, qui s'est opérée en faveur de la petite propriété. Tandis que, dans d'autres régions normandes, j'ai constaté la préexistence à la Révolution française de la petite propriété déjà considérable avant 1789, dans l'Orne au contraire elle existait dans une faible proportion. L'étendue de territoire qui répond aujourd'hui à ce département était occupée par de vastes domaines : on y comptait peu de propriétaires, beaucoup de fermiers; c'est le fait contraire qui frappe aujourd'hui dans la distribution de la population qui possède et cultive le sol.

Ajoutons que la grandepropriété dans l'Orne n'a pas toujours elle-même pour corollaire la grande culture. Les grands domaines sont souvent partagés eux-mêmes en exploitations moyennes, et la grande culture paraît être au plus de 5 pour 100, la moyenne d'environ 25 pour 100, la petite de 72.

Cette progression de la petite propriété dans l'Orne a continué à se manifester depuis quelques années et porte le nombre des propriétaires, évalué à 150 656 en 1850, au nombre récent de 162 544, dont la très grande majorité se compose de propriétaires de petits domaines. L'étendue moyenne de la propriété dans ce déparlement est tombée, dit-on, de 4 hectares à 5 hectares 68 ares. La subdivision portée jusqu'à la parcelle est le cas le plus rare. Il faut pourtant ici faire une part à l'excès. Plus encore qu'ailleurs, l'héritage provoque le partage du domaine, l'amour du paysan pour la propriété lui faisant préférer le partage que lui assigne sa part en nature à tout autre arrangement : ce n'est qu'en cas d'impossibilité qu'on recourt à la vente amiable ou judiciaire des immeubles indivis.

Mais la cause habituelle qui a développé la petite propriété est heureuse en elle-même. L'Orne a vu se multiplier beaucoup les épargnes qui ont eu hâte de se porter vers le sol. Ce fait, qui nous a été rendu visible par plus d'un exemple, est, dans l'Enquête de 1867, présenté sous son vrai jour. La division de la propriété y est montrée comme ayant augmenté le nombre des propriétaires au point de diminuer dans la même proportion une classe autrefois nombreuse, celle des journaliers

qui, ne possédant rien personnellement, passaient leur vie au service d'autrui. Aujourd'hui, plus des sept dixièmes des ouvriers agricoles sont eux-mêmes propriétaires et travaillent, d'abord pour leur propre compte, en second lieu, pour le compte de plus grands propriétaires. Ce travail salarié n'est accepté par eux qu'à titre de nécessité, et ils l'abandonnent aussitôt qu'ils en ont la possibilité. Dans l'arjondissement de Domfront toute une classe d'ouvriers de fabriques s'attache au sol, l'acquiert et le cultive et, à l'exception du temps des moissons, ils ne se louent point pour des travaux agricoles. Grâce au labeur appliqué à la propriété ainsi divisée, la production totale a augmenté d'une manière sensible.

Il se fait un commerce de terres qui seconde ce mouvement vers la petite propriété. On nous signale une agence pour la vente des terres. De nombreux marchamh de. biens sont très occupés surtout de la vente des petits domaines ou des parcelles isolées, appelées terres volantes. Assurément, ils sont fort loin xl'avoir la même importance comme nombre et comme organisation que les fameuses bandes noires. 11 ne s'agit plus là, sauf quelques exceptions, de vastes domaines à dépecer, de châteaux à détruire, d'ustensiles précieux à vendre comme ferrailles, de monuments, de souvenirs, d'objets d'arts à effacer du sol ou à disperser à tous les bouts de l'horizon.

Il y a longtemps que le gros de celte besogne, en partie utile, mais regrettable souvent pour les arts et les souvenirs historiques, a été accompli. L'influence de ces agents n'est pas toujours bonne, dit-on ; je le crois aisément; il est de leur intérêt visible de multiplier les

transactions, et le paysan peut céder plus d'une fois à la tentation d'acheter sans capitaux suffisants. Mais ces compagnies ne font le plus fréquemment que seconder un besoin qui existe, en facilitant les achats et les ventes à titre d'utiles intermédiaires.

On se demande si ce mouvement de subdivision continuera et s'aggravera dans ce qu'il peut avoir d'excessif. Cela paraît au moins douteux. Les épargnes commencent aussi dans l'Orne à rechercher les placements mobiliers. Tout donne lieu de croire que la passion d'acheter la terre trouvera là, comme elle l'a trouvé presque partout, un frein modérateur dans les limites d'une offre qui cesse d'être avantageuse et dans la concurrence de placements mieux entendus.

Il serait facile de présenter des observations analogues pour les deux autres départements, le Calvados et la Manche. Sans prétendre que tout y soit au mieux dans la répartition des domaines considérés sous le rapport de la dimension, on ne doit pas oublier que, quand la petite propriété domine fortement dans une région, il y a presque toujours des raisons sérieuses qui rendent en effet ce mode préférable. Nous l'avons vu, pour prendre cet exemple entre une foule d'autres, pour la partie montagneuse de l'arrondissement de Caen. Il faut les miracles de travail et d'économie de la propriété exiguë pour tirer un produit et un revenu de cette pierre aride. Le capital y perdrait ses efforts. Que les petits propriétaires dominent dans les arrondissements de Vire, de Falaise, ils y sont à leur place, les grands domaines s'étendent à l'aise dans les riches plaines, dans les plantureux pâturages de

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Bayeux, de Lisieux, de Pont-l'Evêque, et y occupent environ la moitié des terres exploitées.

Nous n'ajouterons plus que quelques observations sous le même rapport au sujet de la Manche. Le terme de grande propriété y perd un peu de son importance pour une partie des domaines, lorsqu'on le voit s'appliquer à la possession de quarante hectares. Suuvent les petits propriétaires sont des maraîchers, qui tirent des parcelles un excellent parti. Cela est sensible sur le littoral, par exemple aux environs de Cherbourg, dans les nieller ou anciennes grèves, et sur toute la ligne des côtes aux environs des villes. C'est dans le Val de Saire que le morcellement est ensuite poussé le plus loin, dans le domaine de la culture arable. Le déparlement de la Manche n'en est pas moins, malgré cette circonstance, ou en partie à cause de cette circonstance môme, celui des départements de la Normandie qui a réalisé les plus grands progrès relatifs depuis environ cinquante ans.

ÉTAT DES BAUX ET PRIX DES TERRES — LE FERMAGE ET LE FAIRE- VALOIR — TRANSFORMATION DU LABOURAGE EN PATURAGE

La situation économique des propriétaires ruraux se mesure à un double signe, la valeur des terres et le prix des baux. (On verra pourquoi nous attribuons une plus grande importance encore au second de ces signes qu'au premier.) Longtemps la valeur des terres a suivi en Nor-

mandie une progression constante. Elle manifeste aujourd'hui une tendance contraire. Les prix de vente des terres ont, en général, fléchi. Cette baisse s'explique par diverses circonstances économiques. On ne doit pas oublier parmi celles-ci le prix même très élevé, trop élevé parfois, et difficile à soutenir, que la terre devait à la recherche passionnée dont elle était l'objet de la part des riches acheteurs comme des paysans; on ne doit pas oublier non plus la concurrence de plus en plus vive des valeurs mobilières. Cette tendance à la baisse que nous avons pu constater en Normandie par des exemples assez frappants affecte surtout la grande propriété. La petite en est bien plus à l'abri, en raison de la modicité de la somme à débourser, et de la facilité qu'on trouve à exploiter une étendue restreinte, circonstances qui multiplient les acheteurs dont la concurrence surélève ou maintient en général les anciens prix de vente. Plus an contraire s'accroît la dimension du domaine, plus le nombre des acheteuis diminue. Entre autres exemples, nous avons pu le constater dans le Vexin, une des parties où l'on trouve le plus de grandes propriétés. Sans doute les chiffres de ventes actuels sont très élevés. Des terres, appartenant à la grande ou à la moyenne propriété, se vendent 3000 francs l'hectare, quand elles sont de première classe, et ne descendent guère au-dessous de 1800 francs pour la troisième; c'est là assurément une très grande valeur. Ces prix ne se sont pas moins abaissés de près d'un quart sur ce qu'ils étaient il y a une trentaine d'années. Or, c'est d'un quart aussi qu'ils doivent être augmentés pour la petite propriété dans la même région.

Il y a plus : les ventes de terres se font plus souvent en détail qu'en bloc, et alors le prix de vente de la petite propriété est de 10 pour 100 plus élevé environ. 11 arrive en outre que, quand le lot vendu est peu important et a lieu dans un pays déjà morcelé, le prix de vente de chaque nouvelle parcelle est souvent plus élevé que le prix de la vente en bloc.

De telles comparaisons donnent au fait leur vrai degré d'importance et leur véritable mesure. Ilsn'ôtentpasaux plaintes tout fondement, mais ils les réduisent à leurs proportions légitimes. Il sera juste d'ajouter aussi que cette diminution de prix de vente pour les domaines étendus souffre des exceptions. Le prix de bon nombre de terres étendues dans l'arrondissement de Neufchâtel, dans le Calvados et dans la Manche s'est maintenu, et la même observation s'étend à d'autres parties de la Normandie. On signale une diminution en valeur vénale d'environ un huitième dans les arrondissements de Cherbourg, d'Avranches, de Valognes, d'un sixième et d'un septième dans les environs de Goulances. Dans ceux de Saint-Lô et de Mortain, il y a au contraire eu une légère augmentation des prix de vente.

Nous arrivons à ce qui concerne les baux. Avant de constater certains symptômes récents de baisse, il est avéré qu'en Normandie le prix de location des terres a subi depuis un demi-siècle, depuis vingt-cinq ans même, une augmentation notable. Or, c'est là, en définitive, le signe le plus décisif, encore plus même que le prix des ventes, d'une situation satisfaisante jusqu'ici des propriétaires et des fermiers. La raison en est simple. La dimi-

iiution du prix des ventes n'est un mal que pour le vendeur, elle est en somme favorable aux propriélaires nouveaux. Quant aux anciens possesseurs, ne peul-on dire que l'accroissement des baux les indemnise au moins en partie de la perte qu'ils doivent supporter un jour, s'ils se défont de leur domaine? Nulle indication n'a en somme l'importance de l'accroissement des baux comme symptôme de la condition économique pour le bailleur et pour le preneur. Il n'en est pas du fermier qui loue à bail comme du propriétaire qui achète. Celui-ci peut payer la terre à un taux trop élevé. Il paye alors le prix de sa vanité, de son influence, les douces jouissances attachées particulièrement à la possession du sol. Ces considérations n'agissent pas sur le fermier qui n'obéit qu'à des intérêts. S'il met aux baux un haut prix, c'est qu'en réalité pour lui l'affaire se présente bien, c'est que la terre louée, exploitée, offre au capital et à l'esprit d'entreprise un placement qui le satisfait. Le fermier est un spéculateur, il faut ajouter le plus habituellement un spéculateur prudent. On dit qu'il n'en est pas toujours ainsi, que trop de cultivateurs normands prennent des exploilations au-*dessus de leurs forces. Ce n'est là que la petite minorité. Or, jusqu'à ces derniers temps, et pendant trente ou quarante années, l'augmentation des baux a été générale et sensible. Dans telle localité c'est d'un sixième, dans telle autre d'un cinquième en plus.

Dans le Bray, on a pu évaluer l'accroissement du prix de location des terres, depuis vingt ou trente années, à plus de 20 pour 100. Telle ferme qui rapportait quelques années auparavant 2 1/2 pour 100 rapportait 3 1/2 pour

100. Nos renseignements nous mettent en mesure de désigner assez exactement dans plus d'une circonscription la moyenne des baux et le taux de l'augmentation Ainsi, pour le Calvados, on voit que les grandes exploitations sont louées 100 francs l'hectare, les moyennes 110, les petites 150. Cette élévation plus grande des terres louées en détail s'explique par la facilité plus grande de l'exploitation qui les fait également rechercher davantage. Mais ce n'est là qu'une moyenne. Elle est extraordinairement dépassée par les terres de première qualité pour le labour, et plus encore pour les prairies et les herbages. Les terres de labour de cette catégorie se louent dans le Calvados jusqu'à 180 francs l'heclare, les prairies et les herbages jusqu'à 240 francs. Ce sont là assurément des prix élevés, et la seconde classe en présente qui, dans des contrées moins favorisées, seraient classées parmi les meilleures terres, puisqu'elles sont louées jusqu'à 140, 150 francs l'hectare, et les prairies et herbages de même catégorie jusqu'à 180 et 200 francs. 11 nous serait facile de multiplier ces exemples, de citer des chiffres un peu moins élevés sans doute, sauf exception, mais élevés encore pour l'Eure, la Seine-Inférieure, etc. Dans l'Eure, la moyenne moins haute, excepté dans les régions privilégiées en quelque sorte auxquelles nous avons fait allusion, se soutient du moins. Les prix de location représentent, en moyenne, 5 1/2 pour 100 du prix de la propriété. L'hectare est loué environ 100 francs pour les bonnes terres, et ensuite 90, j)uis 75, puis 60, puis 50, selon qu'on descend l'échelle des classes. Ces prix de location sont d'un huitième plus

élevés pour la petite propriété et la petite culture. Les autres départements ne varient pas très sensiblement.

On signale toutefois un assez grand nombre de baux qui ont fléchi dans les derniers temps. Une telle tendance, si toutefois il faut voir là autre chose qu'un accident passager, suflîsait pour ajouter aux craintes de la propriété. Nous faisons la part aux plaintes, mais nous n'hésitons pas à les dire exagérées. Peu de propriétaires — et les fermiers sont dans le môme cas — consentent à établir leur bilan sur une période assez longue de bonnes et de mauvaises années pour faire la compensation et se contenter d'un profit moyen. Il est si naturel de prendre ])our le taux normal le taux le plus élevé, pour peu qu'on en ait contracté l'habilude pendant un temps! Des bénéfices qui baissent sont trop facilement pi-ésenlés comme un désastre. On se flatterait en vain de faire admettre par les intérêts les observations de la froide raison; elles ne réussissent presque toujours qu'à rendre suspects ceux qui les font entendre.

Nous avons pu recueillir ces griefs qui ont eu tant de retentissement dans les écrits, les discours, sur le préjudice que fait, disent-ils, à leur blé, à leur bétail, à leur laine, etc., la concurrence étrangère. — Pendant plus de quinze années ces plaintes et ces alarmes au sujet de la liberté commerciale, ou pour mieux dire à propos d'un régime protecteur amoindri parles traités de commerce, ne faisaient plus entendre qu'un écho rare et affaibli. La grande majorité paraissait accepter un régime plus libéral, qui rachetait les inconvénients de la concurrence étrangère par l'achat de matières

premières et d'instrumeiUs à meilleur marché et plus abondants, et qui permettait à l'agriculture normande de pouvoir compter sans représailles sur le débouché. Il a sufii de quelques mauvaises récoltes et d'une crise commune au monde entier pour tout remettre eu question. Les propriétaires et les fermiers normands se sont unis aux manufacturiers pour réclamer des augmentations de tarif. Marché onéreux où ils ne voient pas qu'ils donneraient tout et ne recevraient rien, où l'agriculture a toujours joué le rôle de dupe, et où la Normandie agricole, devenue plus que jamais un pays d'exportation avec ses routes et ses voies maritimes, aurait en particulier tout à perdre aujourd'hui!

Le progrès dans la condition de toutes les classes de propriétaires depuis plus d'un demi-siècle reste en tout cas une vérité hors d'atteinte. La classe des moyens propriétaires paraît être la plus éprouvée par les crises qui affectent la situation agricole. La raison en est simple. Ce mode moyen de propriété |îarticipe sous certains rapports sans doute des avantages des deux autres, il a aussi les inconvénients des situations intermédiaires. Pour faire face aux épreuves, la grande propriété a ordinairement un capital assez fort pour la mettre en mesure d'attendre les compensations apportées par les bonnes années. Telle n'est pas la condition des moyens propriétaires. Ils ne sont pas en général très bien pourvus de capitaux, et ils sont tenus à une certaine représentation, sujets parfois à des goûts dispendieux. La petite propriété se défend par la vigueur de son travail, par une économie sévère. Le moyen pro-

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priélaire ne porte pas au même degré les ressources do la main-d'œuvre, l'emploi de labeur personnel; il fail beaucoup moins par lui-même, s'entend moins à tirer du sol tout ce qui lui peut être arraché, à profiter de tout ce (pii est utilisable. Cetle demi-richesse, ces besoins et ces habitudes qui tendent parfois à excéder les moyens, ne sont pas les conditions les meilleures pour résister à des épreuves qui exigent pour ainsi dire la tension de toutes les ressources de fortune, d'intelligence et d'énergie personnelle.

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