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L'EXPLOITATION DIRECTE DES PROPRIETAIRES EN NORMANDIE LE FERMAGE

La propriété implique des devoirs comme elle a des droits. L'opinion publique ne s'y est jamais méprise. Elle ne saurait comprendre que le propriétaire se désintéressât en quelque sorte de la terre. Elle jugeait avec une sévérité légitime les propriétaires nobles qui désertaient leurs domaines, et l'histoire ne s'est pas montrée moins sévère que l'opinion. Un mot a même été créé pour désigner cette absence habituelle de propriétaire, c'est le mot A'ahsenléume. Est-ce à dire que cette question ait aujourd'hui la même importance qu'autrefois? Non évidemment, en raison même de l'immense étendue couverte par la petite propriété. Il n'y a pas à craindre que celle-ci abandonne le sol sur lequel elle s'acharne et qui la lait vivre. Quant aux grands posses-

seurs de terres eux-mêmes, comment ne pas reconnaître qu'enlre le grand propriétaire noble qui vivait loin de ses domaines et le propriétaire d'aujourd'hui, il n'y a point de parité à établir? Le noble propriétaire se rendait à la cour, où il dépensait souvent en profusion et en luxe le revenu de ses domaines. 11 laissait le soin d'exploiter à des intermédiaires souvent durs, avides, portés à pressurer les populations, car ils étaient chargés de réclamer des redevances, d'exercer certains droits, qui, pour être devenus moins odieux que par le passé, n'en étaient pas moins pénibles à supporter et impopulaires. Ce propriétaire noble prenait à la terre, prenait aux populations dont il était le prolecleur-né, souvent au deLà de ce qu'il leur rendait. La non-résidence ne crée aujourd'hui ni des torts égaux, ni les mêmes préjudices. Nos propriétaires ont moins d'influence pour le mal comme pour le bien. Leurs origines et leur vie ont cessé de se confondre avec la terre. Ils peuvent s'en détacher jusqu'à un certain point sans lui retirer sa substance, sans qu'il en résulte un de ces déchirements d'un lien naturel qui équivaut pour la société à un trouble profond, à une souffrance aigut. De même qu'il n'y a plus d'oppression féodale, il n'y a plus de patronage aristocratique et seigneurial. Le dommage est donc moindre, mais il peut se produire et se produit en effet lorsque la désertion est trop complète. Nous ne saurions faire un reproche sérieux à la plupart des grands propriétaires normands de ne pas exploiter leurs terres par eux-mêmes. Ils remplissent à la ville presque toujours une fonction utile. Tous n'ont pas les aptitudes qui font les excellents agriculteurs. Ils obéissent

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au principe moderne qui gouverne toutes les sphères de l'industrie, de i'aclivilé humaine, le principe de la spécialité, la division de travail, en confiant l'exploitation à des mains hahiles, expérimentées, n'ayant nul intérêt à pressurer les populations, ayant tout intérêt à faire rendre au sol tout ce qu'il peut rendre. Mais ils doivent, ce qu'au reste font la plupart d'entre eux, venir habiter leurs terres une partie de l'année, ils doivent y paraître non comme des hôtes passagers, indifférents et inconnus aux gens du pays, mais avoir soin et souci des populations.

Non, la propriété foncière, même dans les conditions modernes, n'abdique pas tout patronage, toute obligation de contact suffisamment fréquent et prolongé avec la terre, avec les habitants du pays. N'y a-t-il pas ici plus d'une lacune regrettable à signaler? Les séjours sont-ils assez longs, toujours assez marqués par une influence suffisamment salutaire, efficace? Nous avons déjà répondu à cette question en traitant de l'état moral. Nous pourrions y rentrer en parlant du développement économique, de l'avancement de l'agriculture, du bienêtre des habitants de la campagne, qui réclament des exemples et un concours, qu'il est possible de leur prêter sous plus d'une forme. Nous ne voulons pas dire encore une fois que ce genre d'obligalions n'est pas rempli par la majorité, mais il n'est pas suffisamment pratiqué par une minorité encore assez nombreuse pour qu'elle ne doive pas être rappelée au sentiment de ses obligations.

On peut poser en fait qu'en Normandie, le nombre des propriétaires exploitants est en raison inverse de

l'étendue des domaines. Ce qui revient à dire que les plus nombreux exploitants sont sans comparaison les petits propriétaires ; cela se comprend du reste, puisqu'ils ont trop peu de capital et de terre pour s'en remettre à un autre du soin de les faire valoir ; ils ne pourraient sans grand dommage pour eux se dessaisir d'une partie du revenu au profit d'un intermédiaire. Dans l'Eure, une des dernières statistiques indiquait le chiffre de 51084 propriétaires ne cultivant pas euxmêmes. Ce sont, non seulement de grands, mais de moyens propriétaires. En effet les moyens propriétaires sont loin d'exploiter toujours eux-mêmes. Dans telle région la moitié seulement font valoir, plus souvent peut-être ce n'est que le tiers. Cela tient à ce que ce sont aussi des hommes occupés autrement et ailleurs, des fonctionnaires, des officiers publics, des employés dans les compagnies, etc. La ville les enlève i\ la campagne. Cela doit arriver particulièrement, dans les départements où l'on trouve de grandes villes à proximité comme Paris.

Une division importante est à établir aussi parmi les petits propriétaires qui font valoir. Les uns cultivent pour eux seuls. On en trouve dans l'Eure 18 945. Les autres cultivent à la fois pour eux-mêmes et pour d'autres. Ceux-ci forment la majorité. L'Eure n'en compte pas moins de 21210. On peut évaluer dans la Seine-Inférieure à 15 pour 100 seulement les domaines de quelque importance exploités directement par les propriétaires. Les autres départements donneraient avec quelques différences des résultats analogues pour le rap-

port à établir entre l'exploitation personnelle et la dimension de la propriété. Dans l'Orne 27 000 propriétaires ruraux ne cultivent que pour eux-mêmes; 16000 cultivent ou cultivaient récemment pour eux-mêmes et pour le compte d'autrui; ce chiffre s'est encore accru. Si l'on peut citer dans l'Orne de grands propriétaires qui figurent au nombre des plus grands agriculteurs de notre pays, il n'est pas vrai que la;grande propriété y est surtout représentée par les 15500 fermiers à prix d'argent. Dans le Calvados, il y a quelques années, les régisseurs et les fermiers au nombre de près de 54 000 représentaient aussi la majeure partie de la grande propriété et plus de la moitié de la moyenne. La Manche ne donne pas des résultats différents.

Voilà les faits constatés; sont-ils suffisamment expliqués? Nous avons dit que la grande propriété, en renonçant le plus souvent à l'exploitation directe, fait entendre des raisons qui sont loin d'être toujours sans valeur, comme par exemple un emploi utile à remplir, plus conforme à leurs aptitudes, motif que ne sauraient invoquer d'ailleurs ceux qui reculent simplement devant une vie sérieuse et devant un travail trop absorbant. Mais, si l'exploitation directe est rare dans la grande propriété, cette abstention ne s'explique-t-elle pas aussi par des motifs moins généraux, qui tiennent à des difficultés en quelque sorte contemporaines? Nous avons pu recueillir là-dessus des aveux précieux, instructifs, qui éclairent la situation de la propriété dans ses rapports avec les populations et en montrent les difficultés en plus d'un cas. Je reproduis ici le langage d'hommes d'un

esprit très éclairé, très élevé, qui se déclarent près de renoncer à l'exploitation, ou qui déjà y avaient renoncé après plusieurs années d'essai. « Oui, on a raison de recommander aux propriétaires fonciers, lorsqu'ils le peuvent, lorsqu'ils savent s'y prendre, l'exploitation de leurs domaines. Il existe en effel un certain nombre d'hommes qui ont le droit de s'y croire aptes, et qui n'ont aucune tâche sociale plus utile à remplir. Nous pensions être de ce nombre. Nous voyions dans l'exploitation un profit pour nous et une sorte de service public rendu à l'agriculture et aux populations par les bons exemples, par les perfectionnements, par le bien accompli sous toutes les formes. De telles considérations peuvent entrer dans les déterminations d'un honnête homme, d'un bon citoyen, sans qu'il soit pour cela autorisé à s'en vanter comme d'un acte de grand dévouement, puisqu'il espère y trouver une récompense matérielle et morale. Mais, lorsqu'on forme de telles résolutions, après y avoir mûrement réfléchi, lorsqu'on a fait le sacrifice des relations de la ville et des distractions mondaines, lorsqu'on a supputé sous le rapport soit moral soit économique les avantages et les inconvénients, on s'aperçoit qu'il y a une considération avec laquelle on n'a pas suffisamment compté. La situation du propriétaire foncier, s'il est ce qu'on appelle un riche, s'il habite un château, rencontre des difficultés de tout genre dans ses relations avec les populations agricoles. A ces difficultés un fermier est bien mieux en état de faire face avec avantage. On n'admet pas de la part de ce propriétaire qui vit largement, qui paye tribut au luxe, ces discussions sur le salaire, sur la nourriture.

ces sévérités de la discipline, ces exigences sur les heures de travail, ces exclusions des paresseux et des ivrognes, qu'on pardonne à peine au fermier, mais que l'on comprend de sa part; on trouve naturel qu'il veuille gagner ; on dit qu'il fait son métier ; rude paysan qu'il est lui-même le plus souvent par ses origines, ce métier il peut s'en acquitter en effet sans faiblesse comme sans vergogne. Le fermier prêche d'exemple par le travail manuel, la simplicité des habitudes; le paysan a beaucoup de peine au contraire à comprendre qu'un propriétaire qui passe pour être un homme de loisir, ou pour ne travailler que parce que cela lui convient, qu'un riche dont la table est toujours bien garnie, et qui se permet une foule de dépenses réputées inutiles, dispute au pauvre ouvrier rural quelques centimes de plus sur la paye quotidienne, qu'il lui chicane quelques litres de cidre, et les vivres en suffisante abondance. Les exigences de l'ouvrier agricole, du journalier, du valet de ferme, étant aujourd'hui bien plus grandes, elles tendent à s'accroître au delà de toutes limites raisonnables, lorsque les conditions du travail sont discutées avec le propriétaire ou avec tel intermédiaire qu'il se substitue et qu'on sait absolument dans sa dépendance. Or, que représentent ces sacrifices qu'on nous demande comme une sorte de dette, ces appels incessants à une générosité inépuisable, à une indulgence débonnaire? Ce que cela représente, c'est pour la propriété elle-même, la gêne, la ruine peut-être. Quel revenu y suffirait? Quelle bonne administration y résisterait? S'ai-mer de courage, résister, refuser, comment

le faire sans luttes perpétuelles, au bout desquelles se trouve la haine des populations? Quant à ces perfectionnements dont se flatte tout propriétaire qui commence à exploiter, et qui rencontrent souvent bien des obstacles dans la nature des choses, eh bien ! quand on en a réalisé quelques-uns, qu'il a fallu plus d'une fois solder par des sacrifices, pense-t-on qu'ils nous assurent la reconnaissance de nos voisins? Combien de fois au contraire on nous les a reprochés en alléguant que c'est l'exploitation riche qui écrase la propriété pauvre par la concurrence d'un capital supérieur! Nos primes d'honneur elles-mêmes, elles nous causent fréquemment plus d'ennui que de satisfaction. Que ne dit-on pas? Nous l'avons emporté par la faveur; de plus méritants ont dû céder à de plus hauts placés. Le bien même devient un grief, est tourné contre nous. Le fermage nous décharge de ces responsabilités accablantes, de ces difficultés sons lesquelles nous succombons. Comprenez donc que la plupart y aient recours tout d'abord et pardonnez à ceux qui y reviennent. »

Bon nombre de propriétaires en Normandie ont pris et prennent tous les jours un parti moins absolu. Ils transforment la nature de leur propriété pour avoir des points de contact moins nombreux et moins pénibles avec la main-d'œuvre, et pour s'épargner une foule de soins et de soucis inhérents à la culture arable. Ces raisons ne sont nullement étrangères à la détermination que prennent assez souvent les propi-iétaircs de terres de labour de les convertir en pâturages et en prairies. Curieuse, profonde métamorphose! Le retour aux grands

pâturages, comme à Rome, mais dans des conditions de travail libre toutes différentes. Ce mouvement commence, il ira loin. Nous le voyons se déclarer en Normandie, ailleurs aussi. Ce mode de propriété, le pacage, la prairie aussi, a aux yeux des propriétaires découragés auxquels j'ai fait allusion un mérite qui les décide quelquefois à ne pas abandonner l'exploitation. Il réduit le personnel employé. Il supprime des^ froissements pénibles, des points de contact trop fréquents avec le travail et ses exigences. 11 est plus simple, plus commode, et, circonstance plus décisive encore qui entraîne les propriétaires faisant valoir ou affermant, il est souvent plus lucratif dans ces terres humides de la Normandie. Mettre en prairies, et, comme disent les Normands, « coucher en herbe » des terres cultivées en céréales, est une opération trop fréquemment conforme aux indications du climat pour ne pas s'imposer à d'intelligents calculs. On nous signale nombre de terres qui ont, grâce à cette transformation, augmenté de valeur du tiers et même du double. Le mouvement, nous devons le dire, irait plus vite sans la routine de certains fermiers et propriétaires qui cèdent au préjugé, et même au plus singulier amour-propre, ne pouvant se faire à l'idée de ne plus porter de blé au marché. Vendre du blé est leur point d'honneur. Ne plus en vendre pour porter autre chose au marché c'est déroger. Quelques-uns paraissent même regarder comme imprudent d'attendre leur nourriture de leurs achats, au lieu de la produire eux-mêmes. Raisonnement plausible, il y a cent ans, cinquante peutêtre, lorsque les voies de communication faisaient défaut.

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lorsque les entraves mises au commerce intérieur du blé se présentaient sous toutes les formes , mais que vaut-il aujourd'hui ? Les moyens de circulation et d'échange manquent-ils? Et voit-on que les régions, situées dans de telles conditions de proximité des plaines à céréales et des ports de mer, desservies par des chemins de fer presque partout, manquent de pain, lorsqu'elles ne le produisent pas directement ?

Nous venons, de signaler l'étal, les tendances de la propriété en Normandie, la condition générale des propriétaires. Passons maintenant à la situation économique que présente la .classe des fermiers.

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