CONDITION DES FERMIERS. — DURÉE DES BAUX
contre à un faible degré dans les arrondissements de Cou lances et d'Avranches, on peut en prévoir aussi la fin. On trouve quelquefois dans l'arrondissement de Cherbourg l'exploitation par cheptel. Il consiste dans l'achat, par des domestiques de fermes ou des journaliers, de bêtes à cornes et surtout de brebis, qu'ils donnent à de petits propriétaires pour les nourrir et partager par moitié la laine, le croît et les agneaux, pour le petit bétail : le lait, la moitié du veau et du croît pour le bétail à cornes. Sans s'arrêter à ces particularités, on peut maintenir cette conclusion que le bail à ferme a succédé aux diverses combinaisons dont nous avons eu l'occasion de donner une idée pour le passé de la Normandie.
La durée de ces baux varie selon la richesse des régions et l'état plus ou moins avancé des cultures. Les plus longs sont aussi en général les plus ûivorables aux fermiers dont ils confondent les intérêts avec ceux de la terre. Mais il faut qu'eux-mêmes soient en mesure de prendre de longs engagements. En Normandie les baux dépassent rarement douze ou quinze ans. De tels baux sont plus nombreux qu'autrefois, mais de l'aveu général, ils sont loin encore d'être aussi fréquents qu'on pourrait le désirer. A plus forte raison ceux de 18 ans, de 21 ans, de 24 ans, sont-ils fort rares. On nous en a signalé pourtant de tels, dans la Seine-Inférieure, et dans quelques parties bien cultivées des autres départements. La durée de neuf années est en définitive celle qui prévaut; quoique insuffisante fréquemment, elle constitue un réel progrès. Les baux de six ans, de trois ans même, sont
communs pourtant dans la petite ou moyenne culture, et, quoique justifiés par les circonstances dans plus d'un cas, on s'accorde à trouver cette durée généralement insuffisante pour les progrès de l'agriculture même dans ces conditions moyennes.
Les esprits éclairés appellent de ce côté la réforme des usages. On s*étonne de voir que les baux n'aient pas une durée plus, longue, beaucoifp plus longue que six, même neuf années, dans des pays dé culture avancée où les perfectionnements (iemandent à la fois'des avances aux fermiers et du (cmps. On nous en faisait la remarque dans le Dessin, oiV les .entreprises de longue haleine pour la transformation du sol par le drainage et pour l'engraissement du^ bétail exigent une durée comme des avances qui dépassent de beaucoup ce que demandent d'autres travaux agricoles. Dans de telles conditions, le fermier est particulièrement autorisé à dire qu'il a le temps à peine, avec des baux trop courts, de retirer le fruit de ses dépenses et de ses peines. Il en résulte que le fermier sortant, c'est-à-dire ce fermier qui en est aux dernières années de sa jouissance, ne se croit tenu à rien pour son successeur' éventuel. Celle mobilité, ce travail à échéance trop courte, qui est un mal commun à plus d'une de nos régions agricoles, on comprend qu'il paraisse surtout préjudiciable av(!C la nature du sol et, des cultures que présente la Normandie, contrée si fertile, souvent, mais qui exige presque toujours des efforts prolongés et un capital toujours en mouvement.
Assurément on l'a fait observer avec raison : un pro-
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])riétaire ne peuL pas aliéner pour un laps de lemps indéfini, pour la vie d'un homme, le domaine qu'il possède. Le propriétaire perdrait, avec un tel engagement, les justes accroissements du fermage qu'il est en droit d'attendre de l'augmentation contimie de la richesse publique et du développement de fécondité qu'une bonne culture doit imprimer à sa terre. Toutefois, entre le bail de ti'ofs, six ou neuf ans, et le bail emphylhéoti(pie, il y a line la r|.e- marge ouverte. Tout fermier qui ne dispose pas d'une quinzaine d'années au moins ne peut rien entreprendre de sérieux. La durée du bail [)eut même s'élever à, vingt ou vingt-cinq ans dans plusieurs circonstances po^ir, le mutuel avantage des deux parties ; toutefois le propriétaire qui se dépossède pour une aussi longue période. a droit à quelques compensalions. N'est-il pas équitable en effet que ses intérêts suivent, avec ceux du fermierdont il facilite la prospérité, une marche, progressive * ? De tels arrangements sont contractés en effet entfe les propriétaires et les fermiers normands : on jie leur adresse qu'un reproche, celui de ne pas être fréquents, dé ne pas se prêter dans une mesure suffisante au développement du perfectionnement agricole. ♦ ^^^
L'étendue des cùltiu'es apj)êlle,aussi de notre pai'l quel- (}ues remarques. On rencontre en iSormandie la grande, l;i moyenne et la petite culture à des degrés divers, «pii, bien entendu, modifient aussi la condition des popula-
' V. Hi-dessus une cxcellcnk' ctude de M. Louis Villenné sur la iirojuiélé rurale {Revue des Deux Mondes, io mars 1861).
lions. Ces modes de ciillure ne sont pas toujours, ou le sait, en rapport avee les dimensions de propriété qui correspondent à ces expressions. On a vu en Europe telle vaste contrée, comme l'Irlande, livrée à la grande propriété et à la culture morcelée. Ces contrastes ne sont pas très fréquents en Normandie, mais j'ai déjà constaté qu'on les y rencontre parfois. Ces expressions de grands, nioyens, petits cultivateurs, s'appliquent d'ailleurs ijidifféremment aux propriétaires faisant valoir et aux fermiers. Nous avons signalé l'existence en grande majol'ilé des moyens et petils fermiers dans l'Eure. Mais dans tel arrondissement, celui des Andelys, par exemple, les gi-ands fermiers exploitent environ la moitié du sol. L'étendue moyenne des fermes du pays de Caux est de 00 hectares; il y en a peu de 100 hectares et au-dessus, tandis qu'il existe beaucoup de petites exploitations de 10 à 25 hectares. Dans l'Orne, où j'ai fait déjà des réserves en faveur de la grande culture, on remarque aussi le morcellement des fermes, et l'on compte en grand nombre les petits fermiers, même sur les grands domaines. On y voit d'ailleurs des exploitations par milliers qui n'atteignent pas 5 hectares; celles do 10 hectares sont fort nombreuses; on les désigne sous le nom de bordages ou closeries. Le Calvados et la Manche donneni, pour les dimensions des cullui-es, à peu près les mêmes proportions que pour la propriété. Dans les riches plaines, on rencontre les exploitations de 100, de '200 ou de 500 hectares même. Là aussi les grands fermiers occupent une place considérable.
11 est de toute évidence que les grands fermiers tien*
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Mciil, avec les grands propriétaires qui font valoir, la lèle de l'agriculture en Normandie. Grâce à leurs exploitations plus étendues et à l'aiguillon des récompenses agricoles, comme à leurs calculs plus larges, les uns et les autres se sont montrés depuis trente ans les principaux auteurs des perfectionnements qui par suite ont profité à l'ensemble des classes rurales. C'est aux grands agriculteurs qu'on est surtout redevable des applications de la mécanique les plus fécondes et de l'introduction des principaux engrais.
Non qu'il faille nier ici la part des moyens et peti(> J'ermiers. bes engrais à bon marché, les engrais maritimes ont trouvé en eux des partisans, des promoteurs déclarés. Ils ont employé le fumier dans des proportions considérables. Mais lesr-fermiers qui exploitent de vastes domaines avaient seuls en général assez de capitaux ])our se procurer les engrais chers, le guano et des préparations artificielles très coûteuses. C'est aux grands cultivateurs que la Normandie a dû l'introduction des j)rincipaux engins mécaniques, appliqués à ragriculturc et au battage des grains. Là seulement figure, et dans une proportion bien faible encore, le labourage à vapeur. Si on a vu s'introduire peu à peu dans des fermes qui ne sont pas de première importance la machine à battre qui, avec un cheval et deux personnes, peut battre 180 bottes dans la matinée; si par ce procédé, outre l'économie si considérable de la main-d'œuvre, on a obtenu l'avantage de faciliter la surveillance, presque impossible avec le battage au fléau; si le blé aussi est non seulement battu plus vile mais beaucoup mieux, c'est à
ZM LES l'OPULATIONS ÀGlitCoLliS.
rexcmple des grands fermiers que ces bienfaits sont dus. Nous })ourrions prendre pour exemple les autres mécanismes agricoles, moissonneuse, faneuse, etc. L'initiative est venue de la grande ferme et ne pouvait le plus souvent venir que de là en raison de la cherté des mécanismes, de la hardiesse parfois des essais, et des quantités plus grandes sur lesquelles on pouvait opérer.
Est-il donc vrai que ces fermiers, nos fermiers normands, soient si au-dessous qu'on veut bien le dire parfois des fermiers anglais? Ne faudrait-il pas faire ici des distinctions qu'on néglige? Supériorité sur quelques points, non pas sur tous, notamment sur certains, qui ont aussi une très grande importance? « On est assez disposé depuis quelque temps à comparer l'état des po- [Rilations rurales en France et en Angleterre, et à faire tourner le parallèle au profit de 1" Angleterre. Il est certain que les rangs supérieurs de la société agricole sont remplis en Angleterre par tout ce qu'il y a déplus grand par la naissance ou par la fortune, et que la vie rurale est aussi développée chez nos voisins qu'elle semble dédaignée chez nous. En outre, les fermiers anglais sont en quelque façon supérieurs aux fermiers français. Le fermier français est un homme de pratique; il travaille lui-même, laboure, charrie et moissonne; le fermier anfrlais fait travailler et surveille. Celui-ci vaut par son intelligence et son courage, celui-là par son instruction et ses capitaux. Pour peu qu'on fasse revivre en sa mémoire les riants aspects des campagnes anglaises, la noble hospitalité du grand seigneur et des riches fermiers, on se laisse aller à dire (|uc la condition des journaliers et des