La normandie sous la monarchie absolue
Ce volume, qui porte pour titre La Normandie sous la monarchie absolue, est une faible partie d'un ouvrage considérable dont M. Arsène Legrelle s'occupait depuis plusieurs années et qui ne devait être rien moins qu'une histoire générale de cette vaste province.
Ceux qui n'avaient point eu le bonheur d'être admis dans l'intimité de cet écrivain, aussi modeste qu'érudit, ont pu éprouver quelque surprise en apprenant que non seulement il avait conçu le projet d'entreprendre un si long travail, mais qu'il en avait rassemblé les matériaux, qu'il en avait poussé très loin la rédaction, et qu'il lui eût suffi d'un temps assez court pour la mener à bonne fin. Il faut convenir, en effet, que les diverses publications qui ont placé M. Legrelle si haut dans l'estime publique appartiennent, en général, à un ordre d'idées différent. Il suffit, cependant, de jeter un coup d'œil rapide sur la carrière littéraire qu'il a parcourue pour s'apercevoir que ce n'était pas la première fois qu'il avait changé de route, et que déjà il avait pu le faire avec un plein succès, grâce à la merveilleuse flexibilité de son talent, à l'étendue de
ses connaissances et à la puissance d'application dont il était naturellement doué.
Jusqu'en 1870, on ne connaissait guère de lui que des productions purement littéraires : Eloge de Turnèbe, en 1854; Mémoire sur la vie et les ouvrages de Bernard Palissy, en 1855 ; Notice surHoudon (en collaboration avec M. Delerot), en 1856; Notice biographique et littéraire sur Berquin, en 1857; De l'influence de la littérature contemporaine sur les mœurs en France, considérée au théâtre et dans le 'roman, même année; Holberg considéré comme imitateur de Molière; De celeberrima apudGermanos fabula quœ inscribitur Iphigenia Taurica, deux thèses pour le doctorat ès-lettres, en 1864; A travers la Saxe, Souvenirs et Etudes, en 1866; Marcus Ulpius Trajan, Scènes romaines, en 1868 ; Iphigénie en Tauride, de Goethe, traduite en français et précédée d'une introduction, en 1870.
Toutes ces productions, dont quelques-unes, restées à l'état de manuscrits, sont précieusement conservées dans les archives des sociétés savantes qui les ont couronnées, révélaient en leur auteur un homme d'un goût très fin, qui connaissait à fond, outre les langues anciennes qu'on enseignait dans nos collèges, les langues étrangères qu'on n'y enseignait guère et qu'il lui avait fallu étudier dans les pays où elles sont parlées. En continuant de suivre la voie dans laquelle il s'était engagé, il n'eût pas manqué d'obtenir une place honorable parmi nos critiques les plus judicieux et nos plus agréables conteurs, à la suite d'Hippolyte Rigauit et de Xavier Marinier. Mais survint cette fatale guerre de 1870 qui dissipa tant d'illusions et inspira tant d'alarmes pour l'avenir. Alors un sentiment très vif
de patriotisme détermina M. Legrelle à orienter son esprit vers d'antres études, moins séduisantes, mais plus sérieuses et d'une portée plus haute.
À partir de ce moment la littérature fut pour lui une distraction; l'histoire, dans ce qu'elle présentait d'honorable et de grand pour la politique de la France, devint l'objet principal de ses préoccupations.
Tout d'abord, à la vue de nos discordes civiles, qui étaient venues s'ajouter aux malheurs de l'invasion étrangère, il avait fait œuvre de polémiste en écrivant, sous le pseudonyme de ce Jacques Bonhomme, Electeur rural, » la brochure « Qu'est Paris en France "? absolument tout. Que devrait-il être'? infiniment moins. »
La France et la Prusse devant l'Histoire, Essai sur les causes de la guerre, qui parut vers le même temps, est encore un livre d'actualité écrit sous l'impression poignante de désastres récents.
Mais bientôt, sous la plume de l'auteur, cette œuvre se développe et se perfectionne. Elle reçoit sa forme définitive dans une cinquième édition en deux volumes, datée de 1880 : La France et la Prusse devant l'Histoire, Essai sur les causes, Essai sur les conséquences de la guerre de 1870-1871.
Il n'avait point attendu jusque-là pour faire paraître son Histoire de Louis XIV et Strasbourg, d'après les documents officiels et inédits, œuvre des plus remarquables, mûrement méditée, très solidement documentée, dont la scrupuleuse préparation eut, entre autres avantages, de lui révéler l'excellent parti qu'il pourrait tirer, pour un sujet plus vaste, sinon plus important, d'une source de
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documents encore inexplorés, mis à sa disposition dans les archives des Ministères de la Guerre et des Affaires étrangères.
Ce beau livre, qui fait si bien connaître toutes les circon stances du grand fait de la réunion de Strasbourg à la France, et qui est la justification de la politique de Louis XIV. porte la date de 1878, et a eu une 4me édition en 1884.
Les années qui suivirent furent consacrées à l'élaboration d'un ouvrage plus étendu, « La Diplomatie française et la Succession d'Espagne, depuis le traité des Pyrénées en 1659 jusqu'aux stipulations de la quadruple alliance en 1725, » ouvrage qui parut en quatre volumes de 1888 à 1892, et dont une seconde édition, en six volumes, fut imprimée de 1895 à 1900. On ne peut se rappeler sans de vifs regrets, que, peu de temps avant la mort de l'auteur, les cinq premiers volumes de cette édition, amenée à sa perfection au prix de si laborieuses recherches, furent détruits par un incendie dans l'imprimerie où ils étaient en dépôt. Par bonheur, quelques exemplaires, mis en réserve, ne furent pas compris dans ce sinistre; ils pourront être consultés dans quelques-unes des principales bibliothèques publiques de France et de l'étranger, auxquelles ils ont été libéralement attribués.
Si absorbante qu'eût été pour M. Legrelle la dernière révision de cette œuvre magistrale dont, trop tardivement, l'Institut a proclamé le mérite, cette lourde tache n'avait point suffi à donner pleine satisfaction à l'activité de son esprit, toujours en éveil et que rien ne rebutait. S'il aimait la grande patrie, la France, il aimait aussi la petite patrie, le pays natal. Inspiré par cette seconde affection,
il voulut que le travail de ses dernières années fût pour la province à laquelle le rattachaient, outre son origine, les souvenirs de son enfance, de sa studieuse jeunesse, de ses longs séjours à Pont-de-1'Arche et de constantes amitiés.
Il avait, en quelque sorte, préludé à cette étude par quelques notices telles que le Régiment de Normandie pendant la guerre de la Succession d'Espagne ; les Assemblées de la Noblesse Normande en i658 et -1659; Notice historique sur Pont-de-VArclie; d'Esnambnc et ses descendants aux Antilles; le Chevalier de Grémonville; Notes sur le diplomate Mesnager ; Notice sur le poète Saint-Amand.
Quel que soit l'intérêt qu'ils présentent, ces mémoires sont peu de chose en comparaison de ce que M. Legrelle nous réservait. 11 se proposait, en effet, de décrire la Normandie sous tous ses aspects, d'en suivre l'histoire dans ses diverses phases, depuis l'époque romaine jusqu'en 1790, d'y accorder une large place aux découvertes maritimes des Normands, aux colonies qu'ils ont contribué à fonder, aux sciences, aux lettres et aux arts qu'ils cultivèrent avec succès. Pour remplir un pareil programme, il se mit à étudier le sol de la Normandie en topographe et en géologue ; il consulta tout ce qui avait été écrit sur l'histoire de cette province, en s'aidant, quand cela lui paraissait nécessaire, des documents manuscrits conservés dans les dépôts publics. M. Maurice Croiset, dans l'excellente notice qu'il a consacrée à la mémoire de son ami (1), signale, dans les précieux manuscrits qui lui ont été communiqués, les chapitres de M. Legrelle sur les origines, sur le gouver-
(1) Notice sur la vie et les ouvrages de M. Arsène Legrelle. Braine-le- Comte, 1900.
nement des Ducs, sur les conquêtes normandes, sur les découvertes maritimes et les colonies, sur la guerre de Cent Ans, sur la Renaissance, la Réforme, sur les lettres, les sciences et les arts aux XVIIe et XVIIIe siècles, sur l'organisation administrative et provinciale. Il ajoute : (( Les parties de cet ouvrage qui ont été terminées... font regretter vivement qu'il n'ait pu être complété. M. Legrelle se serait montré là aussi exact, aussi bien informé, aussi judicieux, aussi habile à coordonner un grand ensemble qu'il l'avait été déjà précédemment; mais, en outre, il aurait eu, grâce à la variété naturelle de son sujet, une occasion excellente de mettre à profit la diversité de ses aptitudes et de ses connaissances. »
La simple énumération donnée par M. Groiset fait connaître le plan que M. Legrelle s'était tracé. C'était bien celui qui convenait pour une histoire de la Normandie. Depuis qu'elle avait été réunie à la France, cette province avait perdu son autonomie. Il n'y avait plus guère à lui donner une sorte de personnalité que sa coutume et ses cours souveraines, dont le ressort s'arrêtait devant quelques domaines princiers. Il n'y avait pas à tenir grand compte de ses Etats particuliers, dont les attributions étaient mal définies, et les sessions irrégulières et subordonnées à la volonté du Roi... D'ailleurs, dès le milieu du XVIIe siècle, elles cessèrent pour toujours, en sorte que de cette institution libérale et populaire, il ne resta bientôt qu'un vague souvenir. L'unité politique et administrative manquant, le rôle de l'historien, en ce qui concerne la Normandie, se réduit donc à des études de mœurs, à une suite de monographies, sans lien bien apparent entre elles, à des recherches
sur le point de savoir quelle application avait pu y être faite de mesures administratives ou de dispositions législatives prescrites pour tout Je royaume. De là, nécessité de ne point perdre de vue la conduite des Cours souveraines, Parlement, Cour des Aides, Chambre des Comptes, qui conservaient une sorte d'unité à la province. Ainsi, par la nature même de son sujet, M. Legrelle se voyait contraint de raconter, mais en les jugeant à sa manière, les mêmes faits dont M. Floquet avait fait le récit dans son Histoire dit Parlement de Normandie.
Ce qui donne à l'ouvrage de M. Legrelle un caractère particulier, c'est que, d'un bout à l'autre, on reconnaît une idée principale qui détermine toutes ses appréciations, l'intérêt de la grandeur de la France, à laquelle il s'agissait de rendre ses frontières naturelles. C'est ce sentiment qui explique l'aversion très prononcée de l'auteur pour tous ceux, de quelque autorité qu'ils fussent revêtus, à quelque parti qu'ils appartinssent, qui furent un obstacle à la poursuite de ce double but ; la sévérité avec laquelle il condamne les agitations imprudentes de la Fronde, les intrigues de la noblesse féodale, les soulèvements du parti protestant, les tracasseries mesquines du Parlement dont l'effet était de paralyser l'action du gouvernement et de le priver des ressources indispensables au succès de nos armées. M. Floquet parle toujours du Parlement avec respect, avec indulgence, et voit en lui le défenseur officiel des justiciables et des contribuables. M. Legrelle juge la même magistrature avec moius d'égards ; il lui sait mauvais gré d'avoir, par une opposition inopportune et systématique, compromis la politique du
gouvernement dans ses rapports avec l'étranger. Pour lui, les meilleurs ouvriers de la France ne sont point les hommes de robe, acheteurs de leurs offices, mais ceux qui, soit par les armes, dans les armées et dans les escadres, soit par des négociations habiles, dans les ambassades, secondèrent le pouvoir royal dans l'œuvre de la formation de notre territoire national.
Quoique l'ouvrage de M. Legrelle suppose de longues recherches, il se présente d'abord aux yeux du lecteur sans cet appareil de notes, presque de rigueur aujourd'hui, bien qu'elles fassent parfois l'effet d'échafaudages masquant les édifices qu'ils ont servi à construire. M. Legrelle, au contraire, sous une forme agréable, s'est plu à cacher une érudition très sérieuse. Il a donné à ses chapitres le titre de Causeries qui l'autorisait à prêter à son style une allure plus dégagée et un cachet plus personnel. Il n'a retenu dans ses récits que les circonstances dignes d'attention, celles qui lui paraissaient propres à faire envisager les événements sous leur vrai jour et à mettre en relief les mobiles auxquels obéissaient les personnages qui entraient en scène.
On lira avec un vif intérêt tout ce qui concerne les épidémies de peste qui désolèrent la ville de Rouen, la révolte des Nu-pieds, la Fronde, les tentatives séditieuses qui la suivirent, la révocation de l'Edit de Nantes, la longue lutte des cours souveraines avec l'autorité royale, l'établissement des Conseils Supérieurs dont nous avons adopté le fonctionnement, tout en conservant, par une singulière inconséquence, notre sympathie pour les anciens parlementaires, le rappel de ces derniers au moment où l'on commençait à comprendre que la Justice
pouvait se passer d'eux. Une large place est faite au voyage de Louis XVI à Cherbourg, voyage qui semblait présager pour le pays une ère de prospérité et de concorde, et que suivirent presque aussitôt la reprise des hostilités par le Parlement, oublieux de ce qui avait été fait en sa faveur, et, chose plus grave, l'aveu public d'embarras financiers auxquels le Roi tenta de remédier par la convocation de l'Assemblée des Notables, « qui équivalait à une répudiation du régime de Louis XIV en mettant fin à la monarchie absolue. »
Ces événements, ces variations de système, ces manifestations contradictoires de l'opinion sont exposés et jugés par M. Legrelle avec une remarquable lucidité et une parfaite indépendance d'esprit.
Sur certains points on pourra différer de sentiment avec lui; on pourra trouver quelques-uns de ses jugements trop sévères. On ne pourra s'empêcher de rendre hommage à la patience qu'il lui a fallu pour réunir tous les matériaux de son travail, à l'art avec lequel il les a groupés, au patriotisme qui l'a constamment animé, à son esprit d'humanité et de justice qui lui fait répudier toutes les menées séditieuses et toutes les mesures oppressives, de quelque spécieux prétexte qu'elles se couvrissent.
L'histoire que M. Legrelle se proposait d'écrire manquait à notre littérature. Si malheureusement il n'a point eu le temps de l'achever, on peut juger par les précieux fragments qui nous sont restés qu'il était en état de l'entreprendre et de lui donner toute la perfection désirable.
Ch. de Beaurepaire.
louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI