‹ La normandie sous la monarchie absolueChapitre 2 sur 29 · PREMIERE CAUSERIE · texte numérisé non relu

PREMIERE CAUSERIE

Le règne des quatre Louis. — Mort de Henri IV. — Avènement de Louis XIII. — Convoitises pour le gouvernement de la Normandie.

— Il passe du comte de Soissons à Marie de Médicis. — Elle y prend pour lieutenant-général Fervaques, puis Montbazon, puis Concini.

— Projets de Concini. — Luynes le remplace. — Assemblée des Notables en 1617. — Louis XIII à Rouen et à Dieppe. — Fâcheux état de la province. — Ornano succède à Luynes. — Marie de Médicis cède son gouvernement au duc de Longueville. — Révolte de 1620. — Louis XIII vient en juillet à Rouen et y interdit le duc.

— De Rouen, il se rend à Caen. — La Normandie ramenée à l'obéissance en un mois. — Soulèvement des huguenots au printemps de 1622. — Montchrétien de Vatteville.

Le règne des quatre Louis, qui se succédèrent sur le trône de France, depuis le début du XVIIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe, constitue une période tout à fait distincte dans notre histoire nationale. Cette période a pour caractère et pour substance, en quelque sorte, le développement continu et à outrance du principe monarchique. Jusqu'à Henri IV, notre pays n'avait eu que de simples rois, obligés de compter, sinon précisément avec l'opinion publique, du moins avec l'humeur indépendante de l'aristocratie. A dater d'Henri IV, le roi se transforma peu à peu, en raison surtout des résistances ambiantes et irréconciliables, en un véritable autocrate, prétendant ne plus rendre

compte qu'à Dieu seul des décisions prises par lui dans toute la sincérité de sa conscience et pour le bien de l'Etat. Richelieu, sous Louis XIII, assura le triomphe du régime nouveau. Louis XIY en tira un merveilleux parti et le porta à son apogée. Avec Louis XV, il périclita et ce fut le commencement de la décadence. L'infortuné Louis XVI le laissa périr et périt avec lui.

La Normandie, pendant ces deux siècles et ces quatre règnes, reflète exactement la vie imposée à la nation entière. Elle est agitée et misérable de 1610 à 1643, calme et glorieuse entre 1643 et 1715, amollie et florissante jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, moment où les transformations administratives dues à la Révolution française lui enlevèrent pour toujours son caractère de province distincte.

C'est l'histoire de cette dernière et curieuse période de la vie personnelle de notre province que nous nous proposons de retracer dans quelques rapides causeries.

Lorsque la nouvelle de l'assassinat de Henri IV parvint en Normandie, elle y provoqua une poignante et douloureuse surprise, assez voisine de la consternation. Les principaux dépositaires de l'autorité royale se trouvaient alors à Paris, où les avaient attirés le sacre de la reine et le départ imminent du roi. Villars, aussitôt le crime commis, partit à franc étrier pour le Havre, dont il était gouverneur, en compagnie de Sigognes, qui occupait le poste analogue à Dieppe. Il traversa Rouen pendant la nuit du 14 au 15 mai, et, dans un billet laconique, il fit prévenir au passage le chef par intérim du Parlement, le président Maignart. A peine au Havre, dès la pointe du jour, il convoqua l'élite de la ville en même temps que les officiers royaux, et, pour plus de sûreté, ordonna de fermer les portes. De même à Rouen, Maignart, feignant de croire et affectant de dire qu'Henri avait été simplement blessé, alla, sans perdre un

moment, s'assurer des dispositions de celui qui commandait dans le Vieux-Palais. C'était un ligueur endurci, dont la fidélité pouvait être suspectée. Maignart, en outre, intimida, par un avertissement sévère, le ministre huguenot de Quevilly, et mit bonne garde tant auprès des deniers publics qu'aux portes de la cité. Le premier président Faucon de Ris, arrivant ensuite de la capitale avec le maréchal de Fervaques, fut en mesure d'affirmer que tout y était resté calme, et que Marie de Médicis, dans la soirée même, avait été proclamée régente.

Les précautions prises suffisaient à la fois pour contenir et rassurer la population. Le petit Louis XIII, âgé de neuf ans, n'était pas du reste un inconnu pour bien des Normands. Un excellent Rouennais, en juillet 1604, était venu s'agenouiller devant lui à Saint-Germain, « la larme à l'œil et chantant le cantique de saint Siméon ». Le jeune Dauphin, en outre, au mois de décembre de la même année, avait été présenté par son père à des députés des Etats. Plus tard, l'archevêque de Rxmen, Charles de Bourbon, le président de Ris, le baron de Courtomer avaient pu également juger de sa grâce enfantine.

Une sorte d'ovation s'improvisa spontanément, en l'honneur de Fervaques, à sa sortie du Parlement. Au surplus, ce grand Corps fit publier à son de trompe un arrêt menaçant par avance de mort tous les fauteurs de troubles. Fervaques s'était hâté de prévenir les échevins de Caen par un billet daté du 15. Un « chevaucher ordinaire des Ecuries du Roi », Jean le Franc, leur apporta bientôt une lettre de la Chancellerie qu'avait signée le petit Louis XIII. M. de Montbazon, qui avait accompagné Fervaques, se chargea d'avertir et de surveiller la basse Normandie.

En dépit de cette émotion favorable de la première heure, le règne de Louis XIII, si brillant et si utile pour la France, devait être l'un des plus néfastes pour notre

province. Le Gouvernement, qui en appartenait nominalement au Roi comme Dauphin, devint tout de suite l'une des faveurs les plus convoitées par les ambitieux. De là une déplorable instabilité et une succession de brigues plus funestes encore. Le premier prince du sang, le comte de Soissons, espérait marier sa fille aînée à M. de Longueville, l'un des plus puissants seigneurs de la région et, sur ses instances, cette proie si enviée lui fut adjugée par la reine-régente. Son frère, le prince de Gonti, représentant de la province à la cérémonie du sacre, s'y était pris trop tard. (( M. le comte » abandonna donc le Dauphiné et fut reçu à Rouen, où il se rendit sans différer, « avec un concours de monde incroyable, nulle personne de qualité de la province n'ayant manqué d'aller au-devant de lui ». Afin de paraître avec plus d'éclat, quelques-uns avaient tiré des pays voisins les « gens » qui les accompagnaient. Mais, comme le remarque justement Fontenay-Mareuil, l'ambition n'a point de bornes, et M. de Soissons n'entendait pas en rester là. « Toute cette bonne réception ne servit qu'à lui donner plus d'audace, croyant qu'on n'oserait après cela lui rien refuser, de peur qu'il ne fit la guerre, et qu'il n'eût dans ce cas toute la Normandie à sa dévotion. » Ces pressentiments n'étaient que trop fondés. «M. le comte » avait le dessein de s'assurer dans son nouveau gouvernement beaucoup mieux qu'une simple place ou une forteresse pour sa sûreté personnelle, comme du Plessis-Mornay en détenait une à Saumur, le duc de Vendôme, à Rlavet, en Rretagne, le duc d'Epernon, à Metz : il prétendait s'y tailler un véritable apanage.

II ne tarda guère à afficher ses desseins. Yernon, qu'il avait obtenu à titre particulier dès 1611, ne lui semblait qu'un modeste acompte. Il convoitait avant tout Alençon et ses riches dépendances. Afin de les arracher par voie indirecte à la reine et à ses ministres, il avait commencé par les « retirer du duc de Wurtemberg », à qui ils

avaient jadis été engagés. Malgré toutes les espérances qu'il s'était forgées à lui-même, la reine-régente lui refusa ce magnifique domaine « avec beaucoup de sécheresse ». Ce n'était qu'à « son opiniâtreté » et à « la peur » qu'elle éprouvait de son mécontentement qu'elle avait accordé le gouvernement d'une province où M. de Longueville était déjà si puissant, « mais avec la ferme résolution de ne lui donner jamais Quillebeuf, ni quelque autre chose que ce fut, quoique il pût faire ni dire ». Elle alla jusqu'à lui déclarer « qu'il n'avait pas de petits desseins, puisqu'il voulait s'approprier ce qui était réservé pour apanage aux fils de France ». Désireuse d'ailleurs d'éviter toute controverse superflue et de débouter bien nettement « M. le comte » de ses prétentions, elle fit l'acquisition d'Alençon pour elle-même.

Force fut en conséquence à « M. le comte » de se rabattre sur quelque moindre morceau. Il jeta son dévolu, faute de mieux, justement sur Quillebeuf ou Henricarville, qu'on était bien décidé à ne lui céder à aucun prix. La possession de ce petit port à l'extrémité de la Seine permettait en effet d'affamer à volonté au moins Rouen, sinon Paris. Tous les vaisseaux étaient obligés d'y prendre un pilote, afin de s'y reconnaître et de circuler au milieu des barres de sables mouvants qui encombraient l'estuaire, « de sorte que celui qui y commandait était comme le maître de tout le commerce qui se faisait par la rivière ». Il tenait, en quelque sorte, sous son canon toutes les communications par mer des deux capitales de la Normandie et de la France. Mais Quillebeuf appartenait déjà à Fervaques, qui en appréciait toute l'importance. Il déclara « que, le feu roi lui ayant fait l'honneur de lui confier cette place, il ne la rendrait jamais à personne qu'au Roi, et quand il serait majeur. » Afin de mieux justifier ses prétentions, « il vint à Paris, accompagné de plus de cent de ses amis qui le suivaient partout, et même dans le Louvre ». Bref,

il fit si bonne contenance que « M. le comte » n'osa jamais rien lui dire, ni se mettre en devoir de lui faire quitter le pavé et de le renfermer dans son logis, comme il s'en était souvent vanté. » Un jour même, Fervaques poussa la hardiesse jusqu'à rencontrer volontairement, à la tête d'une escorte de trois cents gentilshommes, le carrosse de (( M. le comte ». Peu s'en fallut que, ce jour-là, les épées ne sortissent toutes seules du fourreau.

Malgré l'ancienne résolution prise « in petto » par Marie de Médicis, la Cour demeurait partagée entre deux sentiments contraires, car le maréchal de Fervaques était huguenot, ce qui pouvait le rendre par trop dangereux à Quillebeuf. Mais, d'autre part, « M. le comte » n'y resterait peut-être pas toujours fidèle. Tout bien pesé, au commencement de 1612, la reine, négligeant l'appui prêté par Goncini au comte de Soissons, rejeta sa demande, ce qui lui fit prendre aussitôt le chemin de la Normandie. De là, grand émoi de Fervaques, qui, à l'insu des ministres, se hâta de renforcer sa garnison d'une manière alarmante. Sans perdre de temps, Marie de Médicis, dès qu'elle eut été avertie, ordonna à Fervaques d'admettre dans Quillebeuf des Suisses expédiés par elle-même. Sur cette nouvelle, le comte de Soissons se fâcha à son tour de ce qu'un changement de garnison pût s'opérer dans son gouvernement hors de sa présence et sans sonautorisation.il fallut les bons offices et la patience du baron de Luz et du marquis de Cœuvres pour amener une transaction. Elle se fit à condition que le gouverneur en titre installerait la nouvelle garnison de Quillebeuf, mais qu'il sortiraitde la place au bout de deux heures, en la laissant sous les ordres du maréchal. Cette manière d'arranger les choses ne se trouva pas du goût de a M. le comte », qui n'y vit qu'une satisfaction illusoire, et qui ne dissimula pas son courroux. Heureusement, le 1er novembre de cette même année 1612, il mourut du « pourpre » à son château de Blandy, au mo-

ment où il venait de présider pour la troisième fois les Etats de la province.

Comprenant l'absolue nécessité d'y fortifier son autorité, la Régente, sans tenir compte des désirs réitérés du prince de Conti, et même de ceux du nouveau comte de Soissons, s'adjugea le gouvernement de la Normandie. Le maréchal de Fervaques se vit réintégrer dans ses fonctions de lieutenant-général, qu'il avait exercées sous le Dauphin et qui lui avaient été enlevées au profit de (( M. le comte ». Ces fonctions, peu de temps après sa mort en 1613, échurent au duc de Montbazon. Mais Concini les désirait vivement pour lui-même, et, lorsque la faveur royale l'eut transfiguré en duc et maréchal d'Ancre, il arriva rapidement à son but. Montbazon, en 1616, alla occuper la lieutenance-générale en Picardie, tandis que le nouveau maréchal, qui lui abandonnait ce poste, devenait lieutenant du roi en Normandie. Par surcroît, Concini reçut le château de Caen, dont on délogea Bellefont, puis, celui de Pont-de-l'Arche, et peu après jusqu'à Quillebeuf. Désormais, il était maître d'affamer Paris à son gré. Le favori avait même trouvé moyen de faire remplacer à Dieppe M. de Sigognes par une de ses créatures, François de Villers-Houdan.

Se méfiant avec raison des revanches de l'avenir, Concini aurait volontiers fait de Caen, où il se rendait sans cesse, et où sa sœur était abbesse, sa place d'armes personnelle et son asile inviolable. Il s'empressa de la remplir de soldats à sa dévotion. Dès le 16 juillet 1616, le sire de Fiers et de Condé, entre autres, reçut l'injonction de lui lever un régiment de dix compagnies à cent hommes chacune. En tout, il mit sur pied dans la province douze compagnies de ce genre. On peut les considérer comme ayant formé le véritable noyau du régiment de Normandie. Redoutant bientôt d'être arrêté, il se hûta d'aller se mettre à l'abri dans Caen, sous prétexte d'en prendre possession

effective. Un peu plus tard, il songea à gagner clandestinement l'Italie, en s'évadant par l'embouchure de l'Orne. Il fut aussi, dit-on, sur le point d'y interner sa femme en affectant de la considérer comme folle, et la sauvant par cet expédient, en se sauvant lui-même. A en croire ses ennemis, il aurait, dans ces vues de salut ou de soulèvement futur, imposé aux capitaines de ses places normandes, auxquelles il avait trouvé moyen d'ajouter Alençon, Yerneuil et Falaise, une formule de serment assez inquiétante pour l'autorité de son royal maître. Il aurait en outre manifesté l'intention d'établir un gouverneur de son choix dans le Vieux-Palais de Rouen, et de relever les fortifications de la côte Sainte-Catherine. Ce dernier projet lui aurait valu l'avis charitable de se préserver « a furore Normannorum ». A quoi il aurait répliqué en murmurant qu'il « ferait manger les doigts » aux fâcheux qui le contrarieraient. Les enfants de la ville, par contre, se seraient moqués de lui à leur façon en parodiant une de ses phrases habituelles : « Aymez-moi, monsieur, je vous ferai favor ». Un détail caractéristique semble exact, c'est que le Parlement, soutenu par le grand-maître des eaux et forêts, Fleury, refusa d'enregistrer certain don « de bois de haute futaie », que rien ne justifiait.

Au surplus, la lieutenance de Concini ne se perpétua pas longtemps. Le 24 avril 1617, le favori du roi, Luynes, faisait lâchement assassiner le favori de la reine-mère, au moment où, précisément, il revenait de Normandie. Luimême se réserva pour salaire, parmi les dépouilles de la victime, le gouvernement en sous-ordre de notre province. Le château de Gaen toutefois fat rendu au grandprieur de Vendôme. La Cour, à cette époque croyait pouvoir compter sur la fidélité normande. Le Parlement, en juillet 1614, avait refusé de décacheter les lettres que le prince de Condé, en s'enfuyant à Mézières, venait de lui lancer en vue de l'attacher à ses intérêts. Aussi fut-ce

Rouen que Louis XIII, proclamé majeur depuis trois ans (28 septembre 4614) choisit pour y tenir Pavant-dernière assemblée de notables que la France devait voir avant 1787. Parti du palais archiépiscopal de Gaillon, qui l'avait abrité huit jours, le jeune souverain put montrer sa bonne grâce d'abord au château de Rouville, où il coucha le 23 novembre, puis à Rouen, où l'abbaye de Saint-Ouen lui offrit un logis convenable. Les préparatifs que nécessitait la réunion de l'assemblée n'étaient pas encore terminés. En attendant le jour fixé pour l'ouverture de ses délibérations, l'aimable fils d'Henri IV se laissa tenter par le désir tout naturel de voir de près la mer.

Le 27 du même mois, il s'achemina en conséquence vers Dieppe, avec arrêt successif à Tôtes et à Racqueville. Les Dieppois lui avaient préparé une réception digne de son glorieux père. Dix compagnies de bourgeois sous les armes se portèrent à sa rencontre jusqu'aux « haies de Janval » et s'y formèrent en bataillon carré sur son passage. Après le discours prononcé par le syndic à la porte de la Barre, Sa Majesté fit son entrée avec son brillant cortège, au bruit de salves multipliées par tous les canons du château, du port et des navires. Elle alla prendre gite dans une des plus belles maisons de la ville, appartenant à un sieur d'Ancourt et qui reçut depuis le surnom de « logis du Roi ». Le lendemain 29, les corps constitués furent introduits devant Sa Majesté par Luynes, fort heureux de prendre possession de sa charge nouvelle en Normandie sous le patronage personnel de son prince. L'après-midi fut consacrée à une promenade à cheval au Pollet, où le royal adolescent admira du haut du fort les manœuvres à la voile et à la rame d'une de ses galères. Il visita ensuite la plus ancienne cité de son royaume, celle de (( Lîmes ». Après cette visite, où l'archéologie sans doute eut moins de part que la simple curiosité, il descendit sur la plage, et, comme la mer était basse, il s'y livra

au plaisir de la pêche sur les rochers et sur le varech. Les grands seigneurs qui l'accompagnaient revinrent en partie dans la ville avec leurs bottes pleines d'eau. Sa Majesté, raconta-t-on, aurait même fait prendre un bain forcé à l'écuyer de sa mère, le sieur de Frasque. La journée se termina par un feu d'artifice et de nouvelles canonnades, que le roi honora de sa présence du sommet de la tour (( aux crabes ». Il eût bien voulu aller donner un coup d'œil à Arques le lendemain, et contempler ce petit champ de bataille qui lui avait valu sa couronne. Les Dieppois, en rivalité avec les habitants d'Arqués, eurent l'habileté de lui faire préférer une seconde partie de pêche au pied des falaises de Puys. Nous n'osons pas affirmer que Louis XIII, bien qu'on l'ait prétendu, ait poussé alors réellement son excursion jusqu'au Havre et même jusqu'à Quillebeuf. Mais il semble assez probable que ce voyage dut donner toute satisfaction à son ancien goût pour les ivoireries ou « petites besoignes » de Dieppe.

Quoi qu'il en soit, l'ouverture de l'assemblée des notables se fit le 4 décembre avec toute la solennité requise, mais non pas sans bien des difficultés d'étiquette. Louis XIII ne quitta Rouen que tout à fait à la fin de l'année, trois jours après la clôture des travaux, et très fier sans doute d'avoir fait pour la seconde fois acte direct d'autorité devant un certain nombre de ses sujets les plus qualifiés. Son Chancelier Villeroy y était mort, par malheur, au cours de la session. Luynes, suivant son double désir, en sortait, sinon complètement absous de l'assassinat politique, du moins triomphalement installé dans la province, et, par surcroît, ayant fait fonctions de favori devant les représentants de la France entière. C'était, assure Richelieu, tout ce qu'il avait attendu et souhaité de la Normandie.

La Normandie, elle, avait un peu mieux attendu, non pas peut-être de Luynes, mais de son jeune roi. L'état où elle se trouvait, au milieu de cet enchevêtrement incessant

de disputes intestines, pouvait justement être appelé misérable. Condamnée à passer d'une main dans une autre, comme une balle au jeu de paume, elle était bien loin de goûter le doux charme de la tranquillité publique. Le baron d'Echaufibur, enfermé dans le château de Cisay, n'avait pu, en 1615, être délogé qu'à coups de canon du repaire féodal où il accumulait le produit de ses pillages. Un certain Mailloc-Saint-Denis, après avoir exercé assez longtemps le môme genre d'industrie à Conches, l'avait transportée en 1616 aux environs du château d'Exmes. Une autre troupe de bandits, accoutumée à exploiter avec succès les forêts d'Evreux, ayant tenu tête aux archers da grand-prévôt, lui avait tué son fils. Les officiers royaux, démoralisés par les exemples qui venaient des courtisans, manquaient à leurs devoirs ou du moins s'en souciaient fort peu. Afin d'échapper aux déprédations de la soldatesque sans cesse en mouvement à travers les campagnes, il ne restait aux citoyens paisibles d'autre ressource que de mettre la main perpétuellement à leur poche. Ils avaient chance ainsi de devancer les rapines brutales des uns ou d'éveiller la protection intéressée des autres. Le gouverneur particulier de Neufchâtel, en 1616, ne consentait à remplir ses fonctions que moyennant le cadeau d'une chaîne d'or. C'était le pot-de-vin du temps. Aussi les Etats provinciaux, en 1618, un an après le séjour de Louis XIII à Rouen, lui rappelèrent-ils son intention de « faire tenir des grands jours en l'une des villes » de la province. « Votre Majesté », disaient-ils, « est suppliée de tenir cette promesse et ordonner du lieu et du temps de la séance d'iceux, et députer les juges et commissaires, afin que votre peuple vous honore comme un hercule d'avoir chassé et châtié les monstres qui outragent vos sujets. »

Cette même année, 1618, Luynes jugea à propos d'abandonner sa lieutenance-générale de Normandie. A l'origine,

il désirait la céder au duc de Guise, qui lui aurait rétrocédé la Provence. Mais la combinaison ne réussit pas. Jl reçut en compensation beaucoup mieux encore : le Gouvernement de l'Ile-de-France, accru des villes de Soissons, Noyon, Ghauny, Coucy et autres. Le duc de Mayenne, qui en était investi, fut dédommagé en Guyenne, d'où l'on retira Ornano, colonel-général des Corses, à qui l'on promit, outre le bâton de maréchal, la succession de Luynes en Normandie. Ornano présida en effet l'ouverture des Etats, le 26 novembre 1618. Toutefois il ne conserva pas longtemps ce poste, parce que Marie de Médicis dut elle-même, sur le conseil de Richelieu, résigner son propre titre. A la fin d'avril 1619, elle se résolut à ce sacrifice, afin d'avoir le gouvernement de l'Anjou, où elle s'était retirée. Ornano se contenta, bon gré mal gré, des seules places de Pont-de-1'Arche et de Honfieur, qu'il ne perdit, en 1626, que par suite de son arrestation. La Normandie passa, et pour un tiers de siècle, entre les mains d'un nouveau gouverneur, le duc de Longue ville, qui la convoitait impatiemment, au moins depuis le traité de Loudun.

Henri II d'Orléans, comte de Dunois, de Chaumont et de Tancarville, duc de Longueville et d'Estouteville, avait épousé en mars 1617 la fille de « M. le comte », la trop célèbre Mme de Longueville, Louise de Bourbon. Déjà l'un des plus riches propriétaires fonciers de la province, il y exerçait la charge de connétable à titre héréditaire. Sa résidence à Trie, près de Gisors, plus rapprochée encore de la capitale que son château de Longueville, passait pour fastueuse. Il se trouvait apparenté ou allié aux premières familles de la région. Son cousin germain Matignon commandait en basse Normandie. Son beau-frère, le comte de Soissons, détenait l'abbaye de Saint-Ouen, en attendant le moment de la lui abandonner. Le comte de Belin venait de recevoir de Marie de Médicis le château

d'Alençon. Celui de Caen restait au pouvoir du grand-prieur de Vendôme, cabaleur émérite. Les créatures de la reine venaient s'ajouter à celles du duc lui-même. À défaut du Parlement, il se croyait assuré dans Rouen du dévouement de personnages importants, entre autres de Bauquemare du Mesnil, commandant du Vieux-Palais, du président le Roux du Bourgtheroulde, dont le nom rappelle celui du premier possesseur du magnifique édifice qui subsiste encore, et surtout du fils de ce dernier, Saint-Aubin, lieutenant-général du bailliage, qui jouissait de pouvoirs presque discrétionnaires à l'intérieur de la ville et au delà.

Le duc de Longueville, qui s'attribuait parfois, contrairement à l'usage, la qualification de prince, avait déjà agité la Normandie avant d'en être gouverneur, en vue d'y soutenir la rébellion du prince de Condé. On pouvait deviner à l'avance quel rôle il y jouerait, dès qu'il y aurait pris possession du gouvernement. La faveur injustifiable de Luynes, comme auparavant celle de Goncini, avait surexcité partout la jalousie des grands, toujours prêts à chercher un point d'appui dans l'esprit d'indépendance des parlementaires et des huguenots. C'était le moment où Marie de Médicis, reléguée à Angers et mal conseillée par Richelieu, allait entreprendre une partie décisive contre son fils. Une vaste explosion se préparait, en sa faveur et sous sa haute direction, depuis Dieppe jusqu'à Bayonne, dans toute cette longue suite de provinces maritimes du nord et de l'ouest, que les Anglais n'avaient pas encore désespéré de recouvrer un jour ou l'autre. Dès l'année 1620, le moment sembla propice au nouveau gouverneur de la Normandie pour associer ses destinées et celles de sa province aux aventures de la reine-mère, et hélas! de Richelieu, dont l'excès provisoire de gratitude menaçait d'égarer sur une fausse route le génie trop impatient.

Afin d'introduire dans Rouen le plus grand nombre possible de complices et de gens d'armes, sans y éveiller

forcément les soupçons, là comme à Paris, le duc de Longueville prit d'abord pour prétexte de ce déploiement de troupes l'entrée solennelle que se proposait d'y faire sa femme, membre légitime de la maison de France. Le Parlement cependant ordonna de compter aux portes les nouveaux venus, en même temps que de surveiller leurs agissements en ville. L'entrée de la duchesse eut lieu le 2 juillet, au milieu d'un cortège paré d'aiguillettes bleu, blanc et vert, couleurs de la maison ducale. Heureusement, Louis XIII et ses conseillers avaient été avertis. Ils mandèrent à Longueville et à ses trois principaux séides de se présenter sans retard à la Cour afin d'y expliquer leur conduite. Au lieu de prendre la route de Paris, les intéressés préférèrent se répandre autour d'eux en doléances et en récriminations. Le duc convoqua même les bourgeois les plus influents de la cité à l'abbaye de Saint- Ouen, où il avait établi son logis. A l'aide d'un tableau, fort noirci, de ses griefs contre les ministres, il s'évertua à entraîner ses auditeurs dans sa cause. Le lendemain, 7 juillet, il se risqua jusqu'à aller également souffler en plein Parlement le feu de la discorde civile. Après y avoir énuméré de nouveau, et sur le ton le plus amer, ses prétendus sujets de mécontentement, il déclara, tout en protestant de sa loyauté, qu'il était venu chercher des avis et des conseils. 11 les reçut séance tenante du premier président Faucon de Ris, qui se montra bien inspiré. « Ce qui est licite envers le souverain », lui dit-il, « c'est l'obéissance ». Et, après une réplique du duc, Faucon de Ris ajouta, à propos des nobles et des mercenaires, qui affluaient dans la ville, que, si ces rassemblements se prolongeaient, ce la Cour serait contrainte d'en faire justice, suivant les ordonnances ». Longueville se retira fort dépité, non sans avoir derechef attesté ses bonnes intentions. Il n'en fit pas moins venir en hâte un renfort de douze cents soldats aux abords de la ville, et il fut convenu qu'un

coup de main décisif serait tenté le 9. Un des plus exaltés de ses partisans, Rouville, parlait même d'arrêter Faucon de Ris et de tirer au besoin le canon du Vieux-Palais sur les maisons.

Il était temps que la monarchie fît preuve d'énergie. Louis XIII avait pris le bon parti, celui d'aller les armes à la main vers le duc de Longueviile. Ses fourriers se présentèrent à Saint-Ouen le 8, avant que rien d'irréparable n'eût été accompli. Longueviile envoya quérir au plus vite l'un de ces « maréchaux », et lui demanda où il avait laissé Sa Majesté. — « À Pontoise », répondit l'homme, « mais il est maintenant bien avancé, car il vient en diligence et couche à Magny. » — « Et où le logerez-vous? » ajouta le duc. — (( Céans, Monseigneur », répliqua le fourrier. — « C'est raison », conclut Longueviile, « que je lui quitte la place. » Et, montant à cheval vers les cinq heures du soir, il s'achemina dans la direction de Dieppe. En très peu de jours, il y entassa une garnison de quatre mille hommes de pied et de six cents chevaux. Simultanément, le Ptoux et Saint-Aubin déguerpissaient clandestinement par d'autres portes. Leurs coupe-jarrets prirent également le large, et au plus vite. Une heure après la fuite de Longueviile, Ornano, arrivant de Pont-de-1' Arche, entrait dans Rouen. Sans perdre un moment, il annonça aux principaux du Parlement et de la ville que le roi qui l'avait dépêché couchait en effet à Magny et avait pris toutes ses mesures pour prévenir les désordres prêts à éclater. Le soir même, il assura Rauquemare que Sa Majesté « le tenait pour son serviteur». Rauquemare, sur le conseil de ses amis, redouta quelque ironie dans ce langage. Il jugea plus sûr d'abandonner au plus tôt, à l'exemple de Longueviile, le Vieux- Palais, où il venait d'accroître la garnison ordinaire de cent cinquante hommes. Le prince de Condé, en ce moment fidèle à la royauté, survint à son tour, et transmit à Ornano l'ordre d'y faire pénétrer ses gens. La seule rumeur de la

venue du roi avait produit à Rouen les mêmes effets que la trompette devant les murs de Jéricho.

Louis XIII se présenta en personne le 10 juillet vers 10 heures du matin. Il amenait avec lui plusieurs compagnies de ses gardes, qui, en raison du calme de la ville, furent dirigées aussitôt vers la basse Normandie, sous le commandement du maréchal de Praslin et de M. de Gréquy, chef des gardes françaises. Le Parlement en corps alla saluer Sa Majesté, avant qu'elle se fût mise à table, et, dans de pompeux discours, la compara à l'ange tutélaire de la Normandie. La journée suivante vit se tenir le lit de justice qui était le but et la première conclusion du voyage.

Dès quatre heures et demie du matin, plusieurs lieutenants des gardes avec leurs soldats et des exempts avec leurs archers étaient venus au palais se mettre en possession des clés et disposer les sentinelles. Les magistrats, au grand complet, se réunirent dès sept heures, en robes rouges, dans la Grand-Chambre, où avaient été ajustées des « fourmes » recouvertes de tapisseries ileurdelysées. Ces « fourmes » étaient à l'usage des hauts officiers venus avec le souverain. Sur les dix heures, une délégation, avec deux présidents en tête, descendit jusqu'au bas des degrés pour y saluer Sa Majesté dès qu'elle paraîtrait. Presque aussitôt s'avança le garde des sceaux, du Yair, en robe de velours noir, suivi des membres du Conseil et des maîtres des requêtes amenés de Paris. Louis XIII ne tarda pas à faire aussi son entrée, en compagnie de son frère Gaston, du prince de Condé, du duc d'Elbeuf, de Luynes, d'Ornano, et de Schomberg. Une fois assis sur son trône, au-dessous du dais, les portes furent closes afin de mieux contenir la foule. Le monarque eut ensuite à essuyer une assez belle harangue du premier président, qui, désireux sans doute de ménager le duc de Longueville et l'avenir, exhorta en termes très chaleureux

Sa Majesté à la clémence. En dépit de ces conseils, peutêtre un peu prématurés, lecture lut donnée par le premier commis du greffier civil d'une double déclaration royale, concernant, l'une, le duc de Longueville, l'autre, le président du Bourgtheroulde et son fils. En raison de son refus de comparaître et de sa fuite précipitée, Sa Majesté ordonnait que son cousin le duc de Longueville « ne fût plus reconnu ni obéi en la charge de gouverneur de cette province... ni qu'il fût reçu en aucune ville, et nommément en celle de Rouen ». Pour les mêmes causes, les sieurs du Bourgtheroulde se voyaient interdire l'entrée de la cité, du Parlement, du présidial et de la maison de ville. Après avoir pris les ordres du roi, le garde des sceaux se leva et recueillit les suffrages de banc en banc, avec le cérémonial habituel, puis prononça les paroles sacramentelles : « Le Roi, séant en son lit de justice, a ordonné et ordonne que ses lettres de déclaration présentement lues, seront enregistrées... pour être exécutées selon leur ordre et teneur. » Le coup d'Etat projeté par les amis du duc gouverneur était écrasé ab ovo.

Le cardinal de Guise avait déjà été désigné pour le remplacer dans le gouvernement. M. d'Elbeuf et le maréchal de la Châtre reçurent tout spécialement la mission de veiller sur les environs de Dieppe, et, d'une manière plus générale, de faire une sorte d'intérim dans la province. De nouveaux « capitaines de la ville » furent nommés et assermentés. Après quoi, dès le 12, Louis XIII, Gaston, Henri de Gondé, du Vair, toute la suite du roi, en un mot, ou peu s'en faut, prenait la route de Caen. Il venait en effet de s'accomplir, dans la capitale de la basse Normandie, un étrange enchaînement de faits aussi alarmants que compliqués. Dans la soirée du 7 juillet, à son passage dans Pontoise, le roi en avait été informé par une députation de la ville, accourue en toute hâte pour le mettre au courant.

Cette députation devait bien assurer Sa Majesté que les habitants de Caen lui voulaient rester fidèles. Seulement, ils désiraient beaucoup que sa présence parmi eux les aidât à se tirer d'embarras. Le 1er juillet, une créature de M. de Vendôme, le sieur Prudent, que Richelieu traite de « pédant » et qui aurait été jadis précepteur de Vendôme, était survenu dans la ville. 11 avait débuté par faire porter force munitions dans le château. Trois jours plus tard, l'ancien gouverneur dudit château, M. de Bellefont, s'était présenté à son tour avec des lettres royales pour le présidial et le corps de ville. Ces lettres déclaraient que le grand-prieur ayant manqué à ses devoirs d'obéissance, la population de Caen cessait de lui être confiée, et que le roi n'hésitait pas à croire qu'elle réussirait à faire prévaloir son autorité. Bellefont lui était dépêché en vue de diriger ses efforts. Le nouvel arrivant s'avança même jusqu'à promettre que, « si on lui voulait bailler 200 hommes », il s'engageait à bloquer et à affamer la garnison du château, en lui coupant la route des champs. Le royalisme des Caennais, quelque sincère qu'il fût, n'était pas sans se préoccuper un peu des boulets que Prudent aurait peut-être fantaisie de lancer sur leurs toits. Ils l'envoyèrent prier de venir conférer avec eux, ce dont Prudent se garda bien, connaissant la venue et la mission de Bellefont. Il promit seulement de ne pas faire, jusqu'à nouvel ordre, usage de ses canons. Afin de reconnaître ce bon procédé, il fut arrêté en l'assemblée de ville « d'entretenir habilement la bonne intelligence qu'on avait avec ceux du château ». Pour mieux faire encore, on avait décidé de nommer et on avait nommé sur l'heure un « Conseil de ville de tous les corps, pour pourvoir à toutes affaires ». A la tête de ce Conseil, on plaça le lieutenant-général la Fresnaye et la plupart des officiers royaux, avec adjonction de deux huguenots. On notifia ensuite à Prudent le résultat de cette élection. Il consentit à remettre alors les clés

de la cité, à la seule condition « qu'on ne les baillerait point au sieur de Bléviile ». Tel était l'état de Caen, lorsque les députés l'avaient quitté le 5.

A ces nouvelles, Louis XIII y avait immédiatement expédié le marquis de Mauny, conseiller d'Etat, « pour assister les habitants et les fortifier par sa présence en attendant qu'il s'y rendît lui-même ». Sa missive, écrite le 7, fut remise le 8 aux destinataires par Mauny, que vint rejoindre 24 heures plus tard un autre avant-coureur royal, le sieur Pierre Arnauld, maistre de camp général des carabins. L'un et l'autre se présentèrent ensemble devant le Conseil de ville, afin de voir s'il ne serait pas disposé à recevoir une garnison royale. La juste horreur que tous les gens paisibles avaient de la soldatesque produisit son effet naturel. Le Conseil déclara sans ambages que « la ville n'était nullement résolue de souffrir l'insolence des gens de guerre » et que ce « mot de garnison porterait le peuple à l'extrémité ». En somme, il aurait voulu ménager sa bonne intelligence avec « ceux du château » jusqu'à « rapprochement de Sa Majesté ». Désireuse toutefois de mettre sa loyauté hors de doute, la municipalité refusa tout net à Prudent le renvoi des commissaires royaux, et prit dans l'intérieur de la ville les mesures militaires que prescrivaient les circonstances. Les corps de garde une fois installés et les chaînes tirées en travers des rues, cette sorte de Directoire envoya par surcroît au souverain le sieur de Victot, bailli de Caen, pour lui bien confirmer leur résolution « de demeurer en son service ». Le bailli, toutefois, se trouva devancé par un gentilhomme que dépêchèrent les royalistes, et qui apporta au roi, à l'instant où il entrait dans Rouen, des assurances plus positives encore.

Le même jour, qui était le 10, entrait aussi dans Caen un officier de Vendôme, avec la nouvelle que son maître avait dîné à Falaise, qu'il faisait hâte pour préserver les

bourgeois de la garnison du roi, et qu'il comptait bien trouver libre l'accès du château. La réponse fut que Sa Majesté a venait assurément » à Caen, et que, en ce qui concernait le passage désiré par Vendôme, il était impossible de l'accorder par les rues de la cité. Cédant à de sages avis, le grand-prieur jugea plus à propos de ne pas aller se jeter dans une « souricière ». Les commissaires de Louis XIII, de leur côté, avaient dû promettre que leurs troupes ne franchiraient pas la limite des faubourgs. Seulement, il était temps qu'elles arrivassent. Le dimanche 12, le Conseil fut enfin prévenu que les compagnies aux ordres du maréchal de Praslin s'apprêtaient à passer l'Orne en bac à Colombelles. Vers trois heures de l'aprèsmidi, Créquy se présenta en effet à la porte Milet, et déclara qu'il n'était envoyé, lui et ses compagnons, que pour délivrer les habitants de « l'oppression du château ». Le lieutenant- général, en leur nom, répondit que tous se mettaient à la disposition des officiers du roi, et, dorénavant, « dormiraient sur leur vigilance ». Praslin, dans la soirée, descendit à l'hôtel de ville, et y renouvela les mêmes déclarations. Avant la nuit, Prudent reçut une « semonce ». Il répliqua que la place lui ayant été commise par M. le grand-prieur, il attendait ses commandements. La forteresse fut immédiatement cernée du côté de la campagne, et la tranchée ouverte le lendemain matin. On comptait sur les canons du Havre promis par Villars. Le grand-prieur ne chercha pas à percer ces lignes.

Le roi cependant, quoique cheminant lentement, approchait. Le 12, il avait couché à la Bouille, et, le 13, à Pont-Audemer. Ildina à Honfleur le 14 et, suivant la plage, vint prendre gîte à Dives. Là il reçut son procureur au présidial de Caen et trois échevins chargés de « connaître l'ordre de la cérémonie que Sa Majesté désirait qu'on observât à son entrée ». La députation s'excusa du peu de pompe dont on l'honorerait, mais « assura que les

habitants de Caen brûlaient impatiemment en l'attente de sa bienheureuse présence, et que l'éclat de ses armes, comme rayons d'un puissant soleil, dissiperait les nuages qui s'étaient formés en la Normandie ». Le remerciement du jeune monarque fut cordial : « Je ne veux, point de cérémonie, dit-il, continuez à me bien servir, je vous serai bon roi ! » Le lendemain, mercredi 15, il dîna à Escoville, à deux lieues de Caen, où il s'arma et « prit son hausse-col pour la première fois ». Avant de pénétrer dans la ville, il tint à donner un coup d'œil préalable aux tranchées, et il essuya du château à cette occasion une décharge de mousqueterie. Après quoi, il revint s'installer dans le quartier Saint- Jean chez un trésorier de France, M. de la Chapelle-Blaye.

Le (( Corps de la justice et de la ville » l'avait attendu à la porte. Une heure plus tard, Prudent était sommé pour la seconde fois d'abaisser son pont-levis et de lever sa herse devant le roi. Il feignit de ne point croire que Sa Majesté fût réellement dans la ville, et persista dans son refus. Les travaux des assiégeants continuèrent donc. Mais, au bout d'environ quarante-huit heures, dans l'après-dînée du 17, les soldats de Prudent, mieux instruits de la vérité et surtout effrayés par la menace « d'être tous pendus », protestèrent « qu'ils ne voulaient point s'opiniâtrer à soutenir le siège contre le roi ». A 7 heures, ils battirent une « chamade », et le lieutenant de Prudent, nommé Parisot, sollicita une entrevue avec Créquy, afin de savoir si Sa Majesté se trouvait effectivement à Caen. Sur la réponse affirmative de Créquy, la reddition eut lieu immédiatement sans conditions. Louis XIII fut si heureux de n'avoir pas eu besoin de recourir à l'artillerie pour récupérer une place de cette importance, qu'il octroya aux coupables une « abolition de leur rébellion », qui fut suivie de « plusieurs monstres ». Trois compagnies royales les remplacèrent dans le château avant qu'il fût nuit, tandis que Parisot

venait se prosterner aux pieds de Sa Majesté. Quant à Prudent, il s'esquiva du donjon à la faveur des ténèbres, pour aller avec ses fidèles s'excuser auprès de M. de Vendôme. Quelques privilèges accordés ou rétablis servirent de récompense aux bourgeois. Mais le château parut trop proche de la mer, et trop indispensable en cas de débarquement, pour que la démolition en pût être ordonnée. Caen était retombé au pouvoir du souverain presque aussi facilement que Rouen. Le reste alla vite, l'impulsion une fois donnée. Le marquis de Beuvron, le comte de Torigny, le chevalier de la Luzerne, le comte deMontgommery se hâtèrent d'accourir auprès du plus fort. Gréquy fut envoyé à Alençon, dont « on était en grand doute », « pour nettoyer tout ce qu'il trouverait être tenu en chemin par les princes et seigneurs mécontents ». Louis XIII lui-même et son escorte militaire prirent à l'ouest, ayant l'intention de passer par Lisieux et de s'assurer du Perche, tout en opérant leur jonction avec les troupes que Bassompierre amenait de Champagne. Le comte de Soissons possédait en effet dans cette région la place forte de Dreux avec plusieurs autres châteaux, et le grand-prieur y détenait également celui de Verneuil. Le 23 juillet, Sa Majesté était à Lisieux. Ensuite, elle passa trois jours à Laigle, jusqu'au 26, et y apprit que Verneuil venait de lui être rendu par le capitaine de M. de Vendôme. Le 27, à Mortagne, la même nouvelle lui parvint à propos de Dreux, et, le 28 à Bellême, à propos de la Ferté-Bernard. Bassompierre, après avoir fait enlever par les deux régiments de Picardie et de Champagne le château de Dreux à son gouverneur, M. de l'Ecluselles, s'en alla avec trois cents chevaux déloger d'Anet la duchesse de Mercœur et les enfants de M. de Vendôme. Même succès, et aussi rapide, à Alençon. A l'approche de Créquy, les habitants forcèrent celui qui y commandait à ouvrir ses portes, et M. de Blin, qui était venu au milieu d'eux faire des levées pour la reine-mère,

en fut pour sa confusion et son impuissance. Moins d'un mois, en somme, avait suffi à Louis XIII pour détacher de la ligue ennemie en train de se former la première des provinces sur lesquelles elle comptait le plus. Dès le 10 août, la paix était rétablie au Pont de Ce entre le roi et Marie de Médicis, enfin bien conseillée par Richelieu. La sagesse de la Normandie avait sauvegardé le repos de la France, et, par lettres patentes du 23 octobre, Longueville se vit réintégré, grâce à la clémence royale, dans ses fonctions de gouverneur.

A peine malheureusement les grands du royaume avaientils désarmé, ou fait mine de désarmer, que les huguenots rentrèrent en scène, essayant de reprendre à leurs risques et périls la grande insurrection manquée par la reinemère avec l'assistance des princes catholiques. Etait-ce que les huguenots, sous le nouveau règne, fussent molestés en Normandie? Bien au contraire. À quatre ou cinq reprises différentes, l'édit de Nantes, depuis la mort d'Henri IV, avait été bénévolement et solennellement confirmé. A coup sûr, il n'eût pas dépendu du clergé catholique que la persécution ne les réduisit au désespoir. Les Capucins, notamment, poursuivaient à leurs dépens, avec un fanatisme moins sombre peut-être, mais égal au leur, ce qu'ils s'imaginaient être le bon combat. L'un d'eux, le P. Yves, s'attira une réprimande du Parlement pour avoir, en véritable provocateur, dirigé jusqu'à Quevilly une procession hostile de ses ouailles. Le peuple lisait avec avidité les placards injurieux où les projets, vrais ou faux, des religionnaires étaient dénoncés. Mais ni la royauté ni le Parlement n'étaient pour quelque chose dans ces procédés haineux. Aussitôt Louis NUI proclamé roi, deux commissaires étaient venus de sa part à Rouen afin de vaincre les dernières résistances des Parlementaires contre la sincère exécution de l'édit de Nantes. Les articles secrets de l'édit reçurent dans tous les bailliages la plus large publicité

qu'on pût imaginer, orale ou écrite. Les proclamations à son de trompe, ainsi que les registres des autorités judiciaires, apprirent à tous que la tolérance avait désormais force de loi. Une partie du cimetière, dénommé le « Champ du Pardon », fut réservée aux disciples de Calvin pour l'inhumation de leurs morts. A un moment où la Seine était gelée et le pont impraticable, ils furent autorisés à célébrer les fêtes de Noël à Boisguillaume, au lieu de Quevilly. A Bolbec, on les dispensa de tendre leurs maisons le jour de la Fête-Dieu. Le Parlement, revenu à un sentiment d'équité plus digne, s'appliqua même, dit-on, à tenir désormais la balance égale entre les deux partis. Du reste, il s'en fallait que les emplois publics demeurassent inaccessibles aux huguenots. Au seul présidial d'Alençon, sur treize officiers du roi, ils en comptaient jusqu'à dix des leurs. Georges de Yillars, au Havre, « avait lui-même favorisé l'élection de plusieurs notables protestants aux plus hautes fonctions de la cité ».

Malgré cette mansuétude systématique, le zèle du plus grand nombre des protestants n'avait pas posé les armes. Au printemps de 1621, l'assemblée de la R.ochelle, usurpant des pouvoirs qu'elle ne possédait à aucun degré, levait des taxes et des soldats, battait monnaie et fortifiait à son gré certaines villes. Elle se disposait à partager la monarchie en huit « synodes », et elle avait même désigné un commandant militaire du plus haut rang pour chacune de ces circonscriptions confessionnelles. La Normandie, l'Ile-de-France, le Berry, la Touraine, le Maine et l'Anjou devaient échoir au maréchal de Bouillon, qui, à vrai dire, ne paraissait que médiocrement disposé à accepter un si grand honneur. Les Béarnais, bien décidés à ne jamais accorder aux catholiques la moindre liberté pour exercer leur culte, donnèrent le signal de la révolte en même temps que les bourgeois de la Rochelle, et Louis XIII, au commencement de mai, fut obligé de s'acheminer vers le

midi. La Normandie, sans que l'agitation s'y manifestât autant que dans les deux régions qui viennent d'être nommées, ou que dans le Yivarais, laissait également percer des symptômes sporadiques de soulèvement prochain. Le gouvernement royal prit à temps les mesures préventives que commandaient les circonstances.

Le duc de Longueville, fidèle cette fois à son devoir, débuta par Dieppe, où il vint, le 2 mai au matin, transmettre au gouverneur, M. de Montigny, les ordres reçus. Afin d'éviter les résistances individuelles et les coups de tête, il s'entendit avec les magistrats pour visiter pendant le prêche les maisons des plus suspects, et pour enlever clandestinement leurs armes, qui seraient déposées au château. Les portes du lieu saint furent donc tout à coup fermées, et la colère des captifs ne laissa pas que de s'y épancher avec violence. Une fois la perquisition terminée, ce M. de Longueville leur fit dire que tout cela se faisait par ordre du roi, mais qu'on n'empêcherait pas leurs exercices de religion, qu'on ne révoquerait pas un seul article de l'édit, qu'en conséquence ils restassent bien paisibles et ne s'étonnassent pas si, pendant toute la nuit, ils entendaient sa compagnie de chevau-légers marcher par la ville, que c'était de peur du désordre, et nullement pour leur faire du mal ». Ce langage ne calma pas ceux à qui il était adressé. A peine les cavaliers dans les rues, ils sortirent, formèrent des groupes menaçants, et, faute d'armes, prirent la résolution « de mettre le feu à celles de leurs maisons qui touchaient à celles des catholiques ». Voulant absolument éviter tout excès de leur part, Longueville fit cesser la ronde, mais, dès que le jour fut levé, conformément à ses instructions et devançant le prochain édit de Niort, il invita les huguenots âgés de plus de quinze ans à venir signer au greffe du bailliage le désaveu écrit, non point de leur foi, qui n'était pas en cause, mais des dispositions prises récemment par les séditieux

de la Rochelle. Les deux pasteurs dieppois jugèrent à propos de quitter temporairement leur troupeau, et se sauvèrent dans des barques, en compagnie de quelques exaltés. Au bout de peu de temps, on les remplaça, de Paris.

Au Havre, M. du Yillars procéda à la même opération, sagement préventive. « Cette mesure », dit M. Borély, « ne souleva pas la moindre opposition, ni dans la ville, ni sur aucun point de son gouvernement. » A Rouen, elle fut appliquée le 24 mai, non sans un grand déploiement de forces. Toutes Jes troupes municipales, cinquanteniers ou arquebusiers, occupaient dès le matin les abords de l'abbaye de Saint-Ouen. Des canons montraient leur gueule à l'hôtel de ville. L'ordre public ainsi assuré, le duc de Longueville, entouré d'une centaine de gentilshommes, y manda les principaux réformés avec le pasteur la Rivière, et les exhorta à la soumission. L'enlèvement des armes se fit de maison en maison par deux simples bourgeois, l'un catholique, l'autre huguenot, et ne donna lieu qu'à un seul cri d'alarme provenant d'un artisan épouvanté à tort. Les échevins n'en restèrent pas moins durant trois jours en permanence jusqu'à minuit. En outre, une garde sévère fut maintenue aux portes pendant un trimestre. A Caen, le marquis de Mauny ne réussit pas moins facilement, le 23 mai. Après avoir communiqué ses instructions au lieutenant-général, aux gens du roi et aux échevins, il manda par devers lui le ministre la Fresnaye, l'un des capitaines de la cité, le sieur de Maizet, et quelques-uns de leurs coreligionnaires. Ceux-ci demandèrent (( à en conférer au Corps de leur Eglise », qu'ils ne se voulaient pas flatter de pouvoir convaincre. Cependant, au bout de deux heures, cet assentiment était obtenu, ce Le lendemain, ceux de la Religion portèrent ou envoyèrent telles armes qu'ils voulurent, chacun chez son capitaine, qui les faisait étiqueter et marquer par le sergent

de sa compagnie. » Le mercredi, 26 dudit mois, ces armes furent toutes portées au château et on les réunit dans un des magasins du donjon, en ayant soin d'en dresser un inventaire.

La crise se passa moins heureusement sur l'extrême lisière de la basse Normandie. A la vérité, le complot, qui avait pour objet de surprendre Verneuil, fut éventé à temps, et les coupables y perdirent leur tête par autorité de justice. Mais les châteaux de Vire et de Falaise furent réellement surpris par les affidés des Rochellois, qui s'y maintinrent quelque temps. Un dommage plus grave aurait pu être porté à la royauté de Louis XIII par le gouverneur de Pontorson, Montgommery. En sa qualité de huguenot, et eu égard à l'importance de son poste, il avait été fort travaillé par les intransigeants qui fomentaient la sédition dans le midi. C'eût été un beau coup de dés que d'occuper une pareille position entre la Normandie et la Bretagne, position qu'Henri IV n'avait jamais consenti à laisser inscrire parmi les places de sûreté. Le roi et ses conseillers, mis au courant de ces tentatives réitérées, enjoignirent à Montgommery de remettre son commandement, sauf compensation ultérieure. Montgommery, après avoir consulté ses amis, résigna en effet son emploi, mais quand il eut reçu une récompense préalable. Il eut pour remplaçant un gentilhomme catholique. Tout cependant n'était pas fini au sud-ouest de la Normandie. Une conjuration audacieuse y éclata avant la fin de l'année.

Cette conjuration avait eu, comme les autres, pour instigateurs les calvinistes de la Rochelle, et pour chef un aventurier originaire de Falaise, poète et publiciste à ses heures, Montchrétien, qui se disait sieur de Vatteville. Dans le cours de l'été, il avait, en qualité de capitaine, déployé le plus grand acharnement à Gergeau et à Sancerre, assiégés par les royalistes. Vers la fin de l'année, alors que les troupes du souverain étaient arrêtées devant

les murs de Montauban, Montchrétien voulut se donner le luxe d'une insurrection particulière. Changeant de région, mais « non de volonté », il se fit nommer dans son pays natal « lieutenant de province » par ses coreligionnaires de la Rochelle. Ce n'était pas, prétend le Mercure, « qu'il fût tant huguenot et zélé en sa religion », mais (( il n'était pas des plus aisés de ce monde », et « s'imaginait de se faire tout d'or, au maniement des deniers royaux, du revenu des biens ecclésiastiques, et des rançons et butins ». On lui délivra donc à la Rochelle, le 9 août 1621 , cent ou cent vingt commissions, avec argent et lettres de change pour enrégimenter des gens de guerre, soit à pied, soit à cheval, tant dans la Normandie que dans le Maine.

Le mois touchait à peine à sa fin qu'il visitait ses amis politiques à Caen, à Falaise, à Argentan, à Domfront, à Vire, à Alençon, et convenait avec eux d'une levée en masse, d'abord pour le 11, puis pour le 13 octobre. Le rendez-vous général était assigné dans la forêt d'Andaine. On comptait sur cinq ou six mille hommes. Toutefois, un premier coup de main tenté, à titre d'essai, contre le château de Carrouges échoua complètement. Longueville et son lieutenant, Matignon, avertis à temps, avaient déjà pris leurs mesures, notamment à Alençon et à Domfront. Montchrétien n'en persista pas moins dans ses hardis projets. Les 4, 5 et 6 octobre, il parcourut encore les principales « maisons de noblesse » dont il se croyait sûr, et, le jeudi 7, arriva la nuit tombée au bourg des Tourailles, à cinq lieues de Falaise. Il descendit à l'hôtellerie avec les six ou sept officiers qui lui servaient d'escorte. Par malechance, l'hôtelier se trouvait être un fidèle sujet du roi. Il fit prévenir en hâte le seigneur du lieu. Le sieur des Touraiiles-Turgot, de son côté, s'empressa d'accourir avec deux de ses voisins et une vingtaine de gens armés qu'il avait sous la main. L'hôtellerie fut cernée. L'huissier

en titre du bourg fit aux étrangers, de par le roi, un commandement d'avoir à décliner leurs noms et à mettre bas leurs armes. Montchrétien essaya d'abord de s'en tirer en jetant à l'huissier un pseudonyme improvisé. Mais, entendant du dehors un redoublement de bruit, il se précipita sur ses armes, sortit impétueusement et se heurta à la petite troupe de des Tourailles. Après lui avoir tué deux gentilshommes et un soldat, il tomba lui-môme pour ne plus se relever, atteint de deux coups de pertuisane et d'une balle de pistolet. Matignon, qui se tenait à Domfront, fut immédiatement prévenu. Avec cet agitateur émérite s'éteignit le mouvement calviniste préparé en Normandie.

Page 1