QUATORZIEME CAUSERIE
Naissance du duc de Normandie. — Voyage du roi à Cherbourg. — Fêtes et ovations sur tout le parcours. — Retour par Gaen, Lisieux, Honfleur, le Havre. — A Rouen, accueil enthousiaste. — Etat général de la France à cette époque. — Prospérité intérieure. — Développement du commerce et de la navigation. — Améliorations administratives. Mais les embarras financiers s'accroissent et sont aggravés par les résistances des Parlements. — Louis XVI cherche à y remédier en convoquant l'assemblée des Notables (décembre 1786). — Fin de la Monarchie absolue.
Un dernier rayon de soleil brilla encore sur la Normandie, avant que la Révolution, j'entends la Révolution inutile et violente, n'eût commencé à tout surexciter et à tout assombrir en France. Au second fils qui lui était né en avril 1785, et qui devait être l'infortuné Louis XVII, Louis XVI avait conféré le titre de duc de Normandie, titre qu'aucun enfant de France n'avait porté depuis le quatrième fils de Charles VII. En juin 1786, le roi donna à la province un autre témoignage de son intérêt en se rendant à Cherbourg. Il s'agissait, pour le pieux et honnête souverain, non pas, comme pour Louis XV, d'entrevoir un moment la mer, mais de témoigner officiellement, de personnifier en quelque sorte l'intérêt de la nation entière pour l'œuvre gigantesque dont le capitaine de vaisseau la Bretonnière avait eu la première idée en 1777. Dumouriez, assisté de l'ingénieur de Cessart, était en train d'y présider,
sur d'autres plans, il est vrai. Dès le mois de mai, le comte d'Artois, après avoir traversé Harcourt et Gaen, était venu rendre visite aux travaux qui étaient en cours d'exécution. De Versailles, Louis XVI, le 21 juin, s'achemina vers Houdan, puis à Verneuil, où à dix heures du matin il passa devant la bourgeoisie sous les armes, au vacarme des cloches de six paroisses sonnant à toute volée. Lors de cette entrée en Normandie, dans une auberge dont nous ne pouvons pas déterminer l'exacte situation, un épisode naïf et touchant égaya le début du voyage. Une femme du pays, enhardie par l'air de bonté du roi, se permit de l'embrasser « comme un frère » dans un excès de transport, et sollicita son assistance pour une de ses voisines, mère de douze enfants. A Falaise, cinquante jeunes filles, en rose et en blanc, lui offrirent des fleurs, en jonchèrent même la route devant lui et surtout en couvrirent sa voiture. Le soir, autour du château des d'Harcourt, la population s'était agglomérée en masse, venue de dix lieues à la ronde. Sa Majesté coucha au château, et, pendant le souper, prit grand plaisir à raconter l'anecdote qui avait constitué l'événement le plus imprévu de la journée.
Le lendemain, 22, Louis XVI était attendu à Gaen, et dès neuf heures, la foule avait les yeux fixés sur le pont de Vaucelles. Le retard ne fut que d'une heure. Annoncé par un coup de canon, le carrosse s'arrêta sur la place devant les nouvelles casernes. Le souverain était accompagné de d'Harcourt, du prince de Poix, capitaine des gardes, des deux ducs de Villequier, premier gentilhomme de la Chambre, et de Goigny, premier écuyer du Roi et grandbailli de Gaen. — Le Maire, M. de Vendeuvre, à la tête des échevins, lui présenta sur un plateau de vermeil les clefs de la cité, l'une d'argent, l'autre d'or, réunies par une chaînette. Outre une fleur de lys et les armes municipales, elles portaient cette inscription : Cordibus apertis.
Pendant le relais, le Souverain agréa la demande du Maire et des échevins qui désiraient lui élever une statue, et reçut les placets de différentes personnes « avec un visage riant et de l'air le plus affable ». Les rues étaient sablées, et « ornées de guirlandes de fleurs et de verdure ». L'excellent monarque avait interdit d'avance des préparatifs plus somptueux. Le cortège avança au petit pas, entouré d'une foule immense, au milieu d'acclamations générales, qu'accompagnaient le son des cloches et le canon du château. « Laissez-les approcher », dit-il à un des rares soldats apostés pour contenir l'empressement du peuple, « ce sont mes enfants ». Une femme n'en faillit pas moins être écrasée, ce qui donna lieu à une nouvelle manifestation de la sollicitude royale. Le cortège, en somme, ne fit que traverser la ville, où il devait revenir. A Sainte-Croix, à quatre lieues plus loin, le chef de la monarchie française arriva à temps pour marier et doter une fille séduite, au bonheur de laquelle sa propre mère s'opposait, en raison du manque réciproque de ressources. A Bayeux, un vieil officier, presque aveugle, M. de Saint- Vaast, était venu des environs pour avoir l'honneur de saluer le roi, qui, ayant causé avec lui de ses campagnes sous Louis XV, le fit reconduire par un détachement de son escorte. Afin d'éviter le passage difficile des Weys, on se résigna à un détour considérable et on prit le chemin de Saint-Lô, où un bon pont permettait de franchir le principal des trois fleuves. A Valognes, où le roi fit approcher de son équipage la foule contenue jusque là, le curé, Breton, usurpa avec son clergé la place réservée aux officiers royaux de toute espèce, et se fit menacer par eux d'un procès. Le même soir, à onze heures, malgré ce long circuit, Louis XVI entrait dans Cherbourg.
Il y passa les journées du 23, du 24 et du 25. Après s'être levée à trois heures du matin et avoir entendu à l'Abbaye une messe dite par l'êvêque de Coutances, Sa
Majesté, revêtue d'un habit rouge de lieutenant-général, s'embarqua dans un magnifique canot qui portait une tente somptueuse. Vingt rameurs, habillés de blanc, avec une écharpe pourpre, faisaient avancer cette sorte de pavillon flottant. Le héros du jour, M. de la Bretonnière, y jouait le rôle de patron. Le duc d'Harcourt et les principaux personnages suivaient dans un second canot, dont les matelots avaient des vestes écarlates. On conduisit le roi sur le sommet du huitième cône, immergé depuis dix jours et sur lequel on avait improvisé un kiosque. De là, le souverain assista à l'immersion du neuvième cône. Par malheur, un cabestan cassa. Il y eut un homme tué et quatre blessés. La veuve reçut immédiatement une pension de six cents livres, une fortune pour l'époque. Louis XVI dîna dans le kiosque, tandis que les artilleurs l'assourdissaient de leur mieux. De cet îlot minuscule et artificiel, il se rendit à l'Ile Pelée, dont il baptisa la citadelle : Fort-Royal. Il en examina tous les coins et recoins avec la plus vive curiosité et termina sa visite en tirant lui-même un coup de canon. Rentré à l'Abbaye à cinq heures, au milieu des acclamations populaires, il s'y reposa avant de consacrer sa soirée au souper de gala.
Le lendemain, 24, au sortir de la messe et au milieu du fracas épouvantable de l'artillerie mêlé à de bruyantes fanfares, il monta sur le vaisseau «le Patriote », et passa en revue la flotte postée dans la rade sous les ordres du lieutenant-général de Rioms. Il dîna ensuite à bord, puis, le dîner fini, on appareilla. Après avoir fait voile jusqu'à trois lieues en pleine mer, on simula l'abordage et la capture d'un navire de guerre. Des milliers de grandes et de petites barques fourmillaient sur l'immense étendue des flots. Le retour eut lieu par le large d'Urville, où le roi se fit expliquer en détail les opérations militaires des Anglais en 1758. Afin de compléter cette fête navale, on avait préparé l'embrasement, au moyen de boulets rougis au feu, d'un vieux
vaisseau qui était retenu à l'ancre. Le roi préféra s'en rapporter à l'expérience consommée de ses marins de tout grade, et supprima cette partie du programme, en faisant judicieusement remarquer qu'il valait mieux vendre ou démolir la future victime des projectiles incendiaires, afin d'en distribuer le produit aux pauvres. Un brillant feu d'artifice égaya le repas du soir, repas auquel, selon l'usage, le public fut admis.
Le surlendemain 25, aussitôt après avoir entendu la messe du curé de Cherbourg, Louis XVI se rendit en voiture à la seconde citadelle, dite alors le fort d'Artois, et établie à la pointe du Hommet. Il l'examina aussi consciencieusement que celle de l'île Pelée, puis se remit en mer dans son canot pour gagner Querqueville, et décider s'il y avait lieu d'y établir aussi un ouvrage défensif important. Sur les conseils de Dumouriez, Sa Majesté se prononça pour l'affirmative. Après avoir visité tous les navires de l'escadre et « même de petits bricks marchands », elle alla dîner avec son cortège sur le « Patriote », mouillé dans l'anse Sainte-Anne. Elle regagna ensuite le rivage, parcourut à pied les chantiers de Chantereyne où se confectionnaient les cages des cônes, exprima son étonnement à la vue de ces « énormes colosses » qui gisaient à terre, puis, l'inspection terminée, remontant dans sa barque de cérémonie, entra dans le port destiné au commerce, vit manœuvrer le pont tournant et termina sa journée par une apparition au Becquet, à la hauteur de l'île Pelée, où l'on exploitait une carrière de grosses pierres. Un grand dîner de trente-cinq couverts occupa la soirée à l'Abbaye. Dès le lever du soleil, à cinq heures du matin, le monarque quitta la « ville de César » qui assurément lui était plus redevable qu'au vainqueur de Vercingétorix.
Le curé de Valognes renouvela, sur le passage du roi, sa précédente incartade et s'attira pour de bon le procès dont il avait été menacé. Louis XVI arriva à Caen vers six
heures du soir. La journée avait été des plus belles. Le régiment d'Artois avait envoyé en avant ses chasseurs pour escorter le carrosse. Le maire et les échevins attendaient à l'entrée de la cité. Derrière eux, on remarquait cinquante jeunes gens placés sur deux lignes et habillés de blanc, avec parements, revers et écharpe de taffetas bleu, chapeau orné d'un panache, chacun une branche de laurier à la main. L'un d'eux offrit au roi, au lieu d'une simple branche, une couronne « dans laquelle serpentait l'immortelle ». Au présent s'ajoutaient quelques vers. Sa Majesté, dans son équipage, traversa ensuite au pas la ville, décorée de guirlandes, et descendit d'abord aux casernes. Elle y fit lever les punitions, « examina les plans de la nouvelle construction, posa une pierre et récompensa les ouvriers ». De là, elle « passa au cours la reine, où elle observa les différents sites des lieux qui l'entouraient et les projets d'embellissement ». Mais les préoccupations des ponts et chaussées étaient alors tournées d'un autre coté. Aussi, le roi fut-il bientôt conduit par « le pont de Vaucelles, puis, parcourut la prairie et partie des bords du nouveau canal. Il rentra à pied par la rue des Carmes » à l'hôtel d'Harcourt. Il y trouva réunis tous les corps de judicature, sans parler de l'Université, qui, en ce moment, attendait beaucoup de lui. Il avait exprimé par avance le désir qu'on ne lui fît point « d'éloges». Le duc de Coigny, en sa qualité de bailli et de gouverneur de la ville, lui présenta les officiers du bailliage, et le duc d'Harcourt, le Bureau des finances. Pendant le souper royal, l'hôtel fut illuminé. Le roi « avait voulu que ses sujets jouissent de sa présence pendant son souper, mais il ne fut pas possible de les satisfaire tous, à cause de la multitude ». Les soldats du régiment d'Artois furent les seuls à n'éprouver aucune déconvenue.
A quatre heures du matin, le 27, Louis XVI était levé. Il entendit, dans la chapelle de l'Intendance, une messe
dite par le curé de Saint-Jean. Cinquante jeunes gens l'entourèrent encore respectueusement dans les jardins de l'hôtel d'IIarcourt. A cinq heures, le signal du départ fut donné. « 0 mon roi ! » s'écria le gazetier de Caen dans son compte-rendu, « tu nous as fait trop envier la destinée des habitants de Versailles î » La destinée du monarque lui-même était moins enviable. Ses forces étaient à bout, ce qui se comprend. A Lisieux, entre autres magnificences, on avait édifié un arc de triomphe monumental. Quatre jeunes filles, juchées dans des niches entre des pilastres, personnifiaient la Bienfaisance, la Navigation, la Justice et la Paix, tandis que quatorze autres, perchées surdeux rangs de gradins, avaient pour mission de couvrir le prince de fleurs ou de brûler des parfums à son passage. Mais Louis XVI était décidément fourbu de fatigue, et le cortège royal, qui d'ailleurs apparut à une heure encore matinale, se contenta de relayer simplement, après avoir traversé au pas l'enfilade des arcs de triomphe. Faute de mieux, la municipalité dut se résigner à manger seule, avec adjonction de la noblesse du voisinage, le somptueux dîner qu'elle avait fait préparer. Vers midi, on atteignit Honfleur, dont le port était encombré de navires français et étrangers. Le carrosse royal, pour recevoir l'hommage des autorités municipales, s'arrêta sous un portique en verdure qu'on avait dressé en face de l'hôtel d'Orléans. Un pilote honfleurais, Jean Lecoq, s'était fait fort à l'avance d'amener une véritable frégate dans l'intérieur du grand bassin, et l'expérience lui avait réussi. Néanmoins, en raison de l'état de la mer, il avait été résolu que Louis XVI, pour passer au Havre, monterait sur la corvette de commerce « l'Anonyme », surveillée par la frégate de guerre « le Prosélyte », que surveillait elle-même, de loin, l'escadre de M. de Rioms. La traversée fut difficile, car elle dura trois heureset demie. Il fallut courirdes bordées, si bien que Sa Majesté, arrivant à marée basse, ne put être déposée que
sur la rive droite du fleuve. Elle descendit gaiement dans un canot, et grimpa l'escalier de pierre, d'usage commun quand on avait manqué la marée. Décidément, elle avait le pied marin.
Les Havrais avaient fait préparer, devant l'hôtel de ville, un ponton orné d'un double escalier, mais qui ne put servir. Pendant que tous les canons en bon état tonnaient en son honneur, le roi reçut de son lieutenant-général dans la ville, le comte de Virieu, les clés en vermeil que la municipalité avait fait fabriquer pour ce jour solennel. Chacune d'elles pouvait passer à juste titre pour un chef-d'œuvre de serrurerie ou d'orfèvrerie artistique. Les « dames de la Halle », en riches atours du pays de Caux, s'approchèrent ensuite du bienveillant monarque, mais s'abstinrent de l'embrasser. Il entra par la porte dite du Perray, suivi des seigneurs qui l'accompagnaient depuis Cherbourg et de quelques autres. On remarqua, parmi les grands personnages de la province, le duc d'Harcourt, son frère le marquis de Beuvron, le maréchal de Castries, ministre de la marine, le maréchal de Ségur, ministre de la guerre, le prince de Poix, le duc de Villequier, le duc de Coigny, le duc de Liancourt, le duc de Polignac, le marquis de la Fayette, les derniers presque tous titulaires des plus hautes charges de la Cour. Le royal visiteur fut conduit directement à l'hôtel de ville, qu'on avait remis en état de justifier son ancienne dénomination de « logis du roi » et en même temps de témoigner aussi de la prospérité des habitants. Deux pyramides de soixante-quinze pieds de hauteur semblaient porter aux nues, grâce à des inscriptions, les mérites principaux du règne et du roi : la « servitude abolie », la (( marine relevée », le « commerce protégé », et P « indépendance américaine ». C'était une allusion toute naturelle du temps, et qui devait plaire d'autant plus au Havre que l'Angleterre allait cesser de tenir fermés les ports de
l'Amérique septentrionale. Dans un temple élevé sur la jetée du sud, un tableau allégorique représentait Louis XVI relevant la ville du Havre, sous la forme d'une jolie femme que menaçait la faux du Temps. Des ifs artificiels, de quinze pieds de haut, portant des écussons, et reliés par des guirlandes semblaient une double haie de géants, se donnant la main depuis la place Saint-Michel, c'est-àdire depuis le « logis du roi », jusqu'à la porte d'Ingouville, en d'autres termes, jusqu'au bout du Havre. Le roi eut encore le temps, avant de souper, de visiter le « bassin », les ateliers, la citadelle, les remparts et les bastions. Il se faisait rendre compte de tout par les ingénieurs, et discutait avec eux. Tl termina par la prison, où la femme du geôlier sollicita et obtint la grâce de quatre déserteurs. Pourtant, il fallut encore lui montrer la corderie, où les ouvriers confectionnèrent sous ses yeux un cable de vingtet-un pouces. Le souper fut public, et chacun put défiler devant le souverain.
Le Havre se trouvait alors en pleine transformation. Les premiers plans avaient été préparés du vivant de Louis XV. Les négociants et les armateurs avaient adressé en 1773 à M. de Boynes, secrétaire d'Etat pour la marine, une pétition des plus pressantes, où ils lui dépeignaient sous de très sombres couleurs le présent et l'avenir de leur cité, surtout de leur port. Un commissaire ordonnateur de la marine, M. Mistral, qui avait longtemps résidé au Havre, appuya fortement les vœux exprimés par l'élite de la population, qui demandait surtout à respirer à l'aise dans une enceinte agrandie. Au premier moment, il avait été question de supprimer entièrement la citadelle. Mais les officiers du génie représentèrent qu'il n'en existait pas d'autre sur les côtes de la Normandie, et on se borna à abattre la partie des remparts qui regardaient l'ouest et le nord, c'est-à-dire l'intérieur de la cité elle-même. Il s'agissait, cette année, de tracer le contour définitif, et la
question s'agitait tout particulièrement entre M. d'Harcourt, M. de Crosne et M. de la Millière, ingénieur en chef des ponts et chaussées, qu'assistaient plusieurs de ses collègues. La ligne à fixer d'une manière précise devait embrasser, à partir du bastion de Sainte-Adresse, un espace considérable qui forme aujourd'hui le cœur de la ville moderne, et venir se rattacher à l'angle oriental de la citadelle. D'après ce projet, la porte monumentale d'Ingouville, élevée par Richelieu, était condamnée à la démolition. Sur l'étendue des fossés comblés et des vastes terrains annexés et livrés à l'industrie des constructeurs, on travaillait en ce moment avec une activité fébrile à élever des édifices qui semblaient sortir de terre. On embellissait quelques-uns des plus anciens. Les soldats disponibles de la garnison prêtaient main-forte aux ouvriers. Le Havre avait pris naissance sous François Ier; il arrivait sous Louis XVI à un plein développement. A l'avenir était réservé le soin d'abattre un jour les murailles de l'enceinte qu'on bâtissait alors.
Ces travaux, qui avaient autant contribué que ceux de Cherbourg à la visite du souverain, l'occupèrent toute la journée du lendemain, 28 juin. Le prince se rendit d'abord à l'église Notre-Dame, pour y entendre la messe. On avait retiré tous les bancs afin de placer un tapis et d'augmenter le nombre des assistants. Le curé, M. Mahieu, offrit lui-même l'eau bénite et conduisit en grande cérémonie Sa Majesté jusqu'au carreau qui lui avait été préparé sous un dais au milieu du chœur. La femme du lieutenant de roi, Mme de Villeneuve, présenta au roi « la bourse des pauvres ». La messe terminée, il manifesta l'intention de voir, du haut de la côte d'Ingouville, l'ensemble du Havre, et de prendre ainsi une idée de la ville agrandie. Il y resta trois quarts d'heure, « marchant, contemplant, admirant ». On lui avait ouvert le jardin d'une dame Bégouen, dont les quatre enfants, pendant ce temps, jouaient en liberté
sur la pelouse. La multitude, entassée derrière la claire voie, ne tarissait pas en vivat. Les acclamations ne firent que redoubler quand Sa Majesté se mit à redescendre au milieu d'un concours inouï de peuple, pendant que retentissaient les salves de mousqueterie et d'artillerie, les fanfares militaires et les sonneries ecclésiastiques. Elle se rendit sur la plage, où un sieur Poulet, constructeur de navires, désirait lancer devant elle l'une des dernières œuvres de ses chantiers, à laquelle le nom du roi devait être donné. Un kiosque improvisé y reçut Louis XVI, qui eut à subir la récitation d'une ode de l'avocat Laignel, poète de circonstance. A un certain instant, le cri traditionnel de ((Vive le roi! » fut poussé sept fois de suite par vingt-cinq ou trente mille spectateurs. Déjà ému par la beauté et la grandeur du paysage qu'il avait sous les yeux, le souverain fut tellement touché par la spontanéité de l'enthousiasme universel que des larmes d'attendrissement vinrent humecter ses paupières. Se tournant vers ses sujets, il répondit à plusieurs reprises aux cris de « Vive le roi », par celui de : (( Vive mon peuple, vive mon bon peuple ! »
A Rouen, le 28, dès deux heures et demie, on attendait avec impatience le carrosse royal. Il n'arriva qu'à cinq heures et demie, après avoir traversé Yvetot et Bolbec, où le compliment du maire fut reçu sans que le roi descendit de voiture. M. Gueroult, l'architecte à la mode, et M. Le Carpentier, le peintre de la ville, avaient construit au Mont- Riboudet un monument des plus décoratifs. Diverses statues y personnifiaient la Force, la Prudence, la Bienfaisance, la Justice, la Normandie, le dieu Neptune, et résumaient ainsi en bas reliefs ou en inscriptions apologétiques le voyage du souverain. Par suite du retard, l'itinéraire dut être modifié à l'entrée. Louis XVI remonta d'abord le nouveau boulevard jusqu'à la porte Beauvoisine. Comme à Caen, cinquante jeunes gens des premières familles de la cité, en uniforme rouge et blanc, lui constituaient une sorte
de garde d'honneur. De même, pendant la traversée de Honfleur au Havre, des officiers de la marine marchande avaient tenu à jouer le rôle de simples matelots. La vulgaire Cinquantaine avait pareillement été dépossédée ici de son emploi habituel. A l'approche du cortège, les canons du Vieux-Palais tonnèrent à l'envi. Les cloches de la cathédrale sonnèrent avec un tel élan que celle qui portait le nom de Georges d'Amboise en demeura fêlée. Vers six heures, le roi entra dans l'antique édifice, y fit sa prière et pénétra dans le palais archiépiscopal par la porte de communication intérieure. Il prit ensuite place à une table de vingt couverts, à laquelle le marquis de Belbeuf remplit son office héréditaire de grand panetier, dans une salle encombrée par « une multitude de bourgeois ». Aussitôt après le repas, Sa Majesté se rendit à pied par la rue Grand-Pont à la tente qu'on avait dressée à son intention sur le port. Elle y reçut la Chambre de Commerce de Normandie, vit manœuvrer le pont de bateaux, et, à huit heures et demie, remonta en carrosse pour aller coucher à Gaillon, d'où elle regagna Versailles.
Ce voyage triomphal, qui n'avait été qu'une longue suite d'ovations populaires, laissa bien des traces dans le cœur du souverain et dans celui de son peuple. Un flatteur d'occasion écrivit et édita une brochure sous ce titre : (( La semaine de Titus, ou le voyage de Louis XVI dans sa province de Normandie ». Le prince surtout tint à manifester sa reconnaissance sous forme de libéralités. A Caen, il remit à l'intendant vingt mille livres destinées à indemniser les agriculteurs que venait d'éprouver, le 14 juin, un fort orage accompagné de grêle. De cette façon indirecte, il se trouva stimuler le zèle des officiers de la ville, du bailliage et du bureau des finances, qui tâchèrent de lui faire leur cour en l'imitant de leur mieux. Au Havre, les pauvres de l'hôpital reçurent neuf mille livres, en plus de six mille, laissées en faveur des victimes d'un
incendie qui avait eu lieu au commencement de l'année. Un peu plus tard, il envoya son portrait au bailliage de Caen. L'impression qu'il avait produite, surtout en basse Normandie, était d'autant plus profonde qu'avant son départ il s'était fait mettre au courant, sur la carte, des lieux qu'il allait parcourir, et, grâce à des renseignements détaillés, de certaines mœurs locales. Aussi n'avait-il cessé d'enchanter les habitants et d'étonner les courtisans par l'à-propos de sa conversation. Il semblait parfois avoir vécu dans l'intimité des vieilles familles nobles, et ses louis d'or achevaient, sur les paysans, la conquête morale commencée à distance par son air d'affabilité naturelle. Les Havrais, toujours désireux de « faire grand », annoncèrent bientôt l'intention de lui ériger une statue en bronze, qui aurait décoré leur principale place, et aurait coûté trois cent mille livres. Le roi refusa modestement un honneur aussi coûteux pour quelques-uns de ses sujets. Il se contenta de la promesse d'une simple pyramide, lorsque la place destinée à recevoir son nom « aurait été formée ». Toutes les marques d'affection reçues l'enchantaient encore longtemps après son retour. « Viens, mon petit Normand », disait-il parfois à son second fils, le duc de Normandie, en le pressant dans ses bras: « ton nom te portera bonheur ». Le bonheur du père et du fils ne devait plus être de longue durée. A le considérer dans le présent et en dehors des préoccupations légitimes de l'avenir, l'état de la France, vers la fin du règne de Louis XVI, était beaucoup plus satisfaisant et plus enviable qu'il n'avait été à bien des époques plus illustres. Ce n'était pas uniquement à l'extérieur, que la nation venait de montrer sa vitalité, et la monarchie sa puissance. Le royaume tout entier prenait en ce moment conscience que ce règne devenait un grand règne. Partout le territoire se couvrait de monuments d'utilité publique, partout on méditait des projets de canalisation intérieure, partout les entreprises et les œuvres
philanthropiques étaient à l'ordre du jour. Depuis la guerre, le commerce et la navigation achevaient de prendre en tout lieu leur essor définitif. Cette prospérité intérieure avait à peine eu son pendant aux plus beaux jours de notre histoire. Quant à notre organisation administrative dans ce qu'elle a de simple, de pratique et d'efficace, elle date de la fin du XVIIIe siècle et ne doit pas être attribuée à Napoléon.
Malheureusement, les embarras financiers s'aggravaient d'année en année, et les ministres chargés de les conjurer se succédaient en vain les uns aux autres. Toujours ils trouvaient devant eux, sorte de muraille infranchissable, l'hostilité des Parlements, systématiquement opposés à toutes les mesures capables de ramener l'équilibre du budget. Grâce à leur mauvaise volonté, le vide du trésor était tel que le spectre de la banqueroute apparaissait déjà à l'horizon. Jadis, il est vrai, Colbert n'avait pas craint de faire appel à son concours, et bientôt la Convention allait lui confier le soin de liquider la dette publique d'un trait de plume. Mais Louis XVI était plus honnête que le ministre de son grand aïeul et que ses futurs assassins. Quand M. de Calonne eut fini par lui rendre compte de la détresse urgente où il se trouvait, et qu'il lui eut proposé une « Assemblée de Notables » comme le meilleur des remèdes possibles, Louis XVI n'hésita pas. En décembre 1786, les notables étaient convoqués. Il était dit en propres termes dans l'édit de convocation : « La succession des temps et la révolution des événements semblent avoir amené le moment où la monarchie, longtemps agitée, est enfin parvenue au point de tranquillité et de maturité qui permet de perfectionner sa constitution ». Le lendemain du jour où il avait signé cet édit, le confiant monarque écrivit à son ministre : « Je n'ai pas dormi la nuit, mais c'était de plaisir ».
L'acte que venait d'accomplir Louis XVI équivalait à une
répudiation du régime de Louis XIV et mettait fin à la monarchie absolue. Cette monarchie était née en quelque sorte au jour le jour, non pas d'un système préconçu, mais du hasard des circonstances et de la force même des choses. Le fanatisme des huguenots, l'ambition de l'aristocratie, la témérité peu patriotique de quelques personnages de haut rang, depuis le duc de Guise jusqu'au cardinal de Retz, avaient jeté le ministre Richelieu d'abord, puis le roi Louis XIV dans la voie du despotisme, au point de laisser le roi perdre peu à peu tout contact avec le peuple. La nuit du 5 au 6 janvier 1649, Louis XIV l'avait passée avec sa mère Anne d'Autriche et son frère, au château de Saint-Germain, dans trois petits lits de camp, expédiés par la prévoyance de Mazarin, au milieu d'une pièce nue, tandis que « tout le reste de la Cour couchait sur la paille », sans meubles et sans linge, dit Mme de Motteville. Cette nuit d'angoisse avait laissé dans l'esprit du jeune souverain une impression ineffaçable, et implanté l'idée qu'entre le pouvoir royal et ses ennemis de toute espèce il s'agissait d'un duel à mort. Cela avait tué ceci. La ville de Paris s'était mise en vain aux pieds du roi, qui se contenta de lui tourner le dos, tant qu'il régna. Notre province était moins coupable. Mais elle avait le malheur d'être trop rapprochée de Paris pour ne pas inspirer des inquiétudes. Toute autonomie normande disparut. Ce demiasservissement fut du moins utile à l'unité et à l'agrandissement de la France. Si la main ferme d'un grand homme n'eût dirigé avec un esprit de suite imperturbable toutes nos forces énergiquement concentrées, nous n'aurions jamais réussi à pousser nos frontières au delà des Vosges, au sommet de l'Aisne et de l'Oise, au milieu des vallées de la Moselle, de la Meuse, de l'Escaut et de la Lys. Du reste, la nation n'était pas morte pour avoir traversé une longue période d'abdication et de silence. Elle n'avait plus, il est vrai, de mandataires attitrés. Les protestants,
les Jansénistes, les Jésuites, pas plus que les parlementaires, ne pouvaient être considérés comme des représentants de l'opinion publique. Ils ne songeaient qu'à faire triompher leurs passions religieuses ou leurs intérêts privés, mal déguisés du beau mot d'intérêt public. Les grands écrivains du siècle avaient entrevu un autre idéal, et la contagieuse impulsion de leurs principes avait amené au pouvoir ceux d'entre eux, ou ceux de leurs disciples, d'une plus haute origine, qui partageaient leurs aspirations vers un avenir meilleur. Leurs premières tentatives, j'entends celles de Turgot, de Maurepas, de Necker, n'avaient pas réussi. Ces hommes d'Etat auraient dû commencer par où le dernier avait fini, en conseillant à Louis XVI de rendre au pays lui-même, dans une mesure proportionnée à sa propre capacité, la direction de ses destinées nationales. Par malheur, il était déjà bien tard, et trop tard d'un demi-siècle. La monarchie absolue n'aurait dû désarmer que dans la plénitude de sa force, et, sa bourse pleine à la main, ne relâcher les rênes que petit à petit. La pente sur laquelle on se trouvait lancé n'était cependant encore ni bien abrupte ni bien glissante. Mais les dangereuses chimères et les passions mauvaises, mêlées aux pensées généreuses de 1789, allaient bien vite amener le royaume au bord de l'abîme où devaient être englouties tant d'institutions de l'ancienne France. Notre province de Normandie disparut avec les autres dans cet ouragan.