‹ La normandie sous la monarchie absolueChapitre 14 sur 29 · TREIZIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

TREIZIEME CAUSERIE

Guerre de l'indépendance des Etats-Unis. — Déclaration de guerre à l'Angleterre. — Concentration de troupes à Parainé et à Vaussieux.

— Commandement du Maréchal de Broglie. — Dumouriez à Cherbourg. — Projet de débarquement aux Iles Normandes. — Le prince de Nassau tente vainement une descente à Jersey. — Autre projet de débarquement en Cornouailles. — Le Ministère renonce à l'expédition. — Accroissement de défense territoriale en Normandie.

— Rôle des Corsaires. — Les « Volontaires » de Rullecourt. — Débarquement inopiné à Jersey. — Résistance des habitants. — Mort de Rullecourt. — Abandon de nos revendications. — Préliminaires de paix. — Fêtes à Rouen pour la naissance de la duchesse d'Angoulême. — Enthousiasme à la naissance du Dauphin (1781).

— Collot d'Herbois fait jouer la « Fêle Dauphine ». — Protestations réitérées du Parlement.

Sur ces entrefaites, la guerre avait derechef éclaté entre la France et la Grande-Bretagne, lutte toute de générosité, et non de conquêtes. Une guerre de revanche contre les Anglais semblait cependant la plus légitime du monde, surtout dans notre province. Il y importait plus qu'ailleurs de leur infliger une leçon salutaire, à présent que leurs exactions avaient fini par les mettre aux prises avec leurs propres colonies. Le moment paraissait bien choisi pour les dégoûter de venir bombarder ou détruire les villes normandes du littoral, dans un intérêt commercial s'ajoutant à un instinct malfaisant. Le meilleur moyen de les tenir à distance de nos côtes, c'était d'aller les combattre et les vaincre en Amérique, sinon même en

Angleterre. Cette latte était par conséquent juste et utile. Elle avait, d'autre part, un caractère désintéressé et national, sans précédent dans le monde. La France de 1778, poussée en avant par les nobles idées de ses grands écrivains, allait se battre bien moins pour tirer vengeance d'une ennemie acharnée et prévenir les retours possibles de cet acharnement, que pour briser les fers d'un autre peuple, dont elle n'espérait rien, dont elle n'avait rien à attendre. Déjà Louis XIV avait imaginé la diplomatie prévoyante qui anticipe sur les événements afin de les résoudre à l'avance suivant les principes de la raison. Sous Louis XVI, le gouvernement royal entreprit une guerre destinée, non seulement à humilier et à affaiblir un ennemi héréditaire, mais surtout à délivrer une nation, encore inconnue, d'un joug intolérable ou réputé tel. Il est certain que cette politique, pratiquée depuis au profit d'Etats d'une civilisation inférieure, (tels que la Grèce et laPrusse), ne nous a valu que d'amers déboires. L'amitié de l'Amérique elle-même ne nous a rapporté en ce siècle qu'une imitation souvent peu heureuse de ses mœurs, et sa reconnaissance n'a valu d'autre remerciement à l'Espagne que le rapt de ses colonies. Il reste du moins à la France l'honneur d'avoir donné, il y a un siècle, un admirable exemple de solidarité humaine et d'enthousiasme international, dont aucun peuple ne pourrait découvrir le pendant d'un bout à l'autre de ses annales.

Depuis longtemps déjà, le cabinet de Versailles avait ostensiblement pris parti pour les Américains. Du temps même de Louis XV, le commandant de l'artillerie au Havre leur avait, par ordre, cédé douze mille fusils tirés de l'arsenal de la citadelle. Le 6 février 1778, Louis XVI reconnut la République transatlantique née de l'insurrection des colonies britanniques et, de plus, signa avec elle un traité d'alliance. La flotte anglaise s'étant emparée à l'improviste de deux de ses frégates, la France considéra cet attentat

au droit des gens comme une déclaration de guerre. Dès le commencement de l'été, nos troupes se concentrèrent en Normandie et en Bretagne, sous le commandement supérieur du maréchal de Broglie. Deux camps se formèrent pour les recevoir, l'un à Paramé, l'autre à Vaussieux, moins en vue d'assurer un point d'appui solide à la défense nationale qu'afin de préparer un centre de concentration à une expédition maritime et offensive. Le château de Vaussieux était situé dans la commune d'Esquay, sur la rive droite de la Seulles. Il servait de quartier général à ce grand rassemblement militaire, et le propriétaire, M. d'Héricy, l'avait mis à la disposition entière du maréchal. Le total de l'agglomération temporaire s'éleva jusqu'à trente-cinq mille hommes environ, soit quatre divisions d'infanterie, plus un corps considérable de dragons et de cavalerie. Les plus grands noms de l'aristocratie française s'y trouvaient confondus. MM. d'Egmont, de Rochambeau, le duc du Châtelet, le comte de Narbonne, le marquis de Saint-Simon, le comte de la Luzerne, le prince de Beauvau, le marquis de Seignelay, le marquis de Gréquy, le duc de Coigny y figuraient pêle-mêle parmi les officiers généraux. M. de Gribeauval y commandait l'artillerie. Comme Vaussieux ne se trouve qu'à très peu de distance de Baveux, le va et vient fut des plus animés entre le camp et la ville. Les dames arrivaient en foule pour entendre la musique des régiments et mêler quelques distractions mondaines aux rudes travaux de la guerre. L'évêque de Bayeux, M. de Cheylus, grand seigneur lui-même, agrémenta de plusieurs dîners épiscopaux les préparatifs de la campagne. Au fond, le problème du jour consistait à s'embarquer impromptu et à débarquer de même en Angleterre. Néanmoins, le maréchal de Broglie, provisoirement, se contenta d'expérimenter, au moyen d'une épreuve contradictoire, une de ses théories les plus chères : la valeur pratique et relative « de l'ordre profond contre l'ordre

mince ». Le baron de Luckner commandait la cavalerie et tenait pour l'ordre mince. Il reçut la plus petite moitié des troupes du camp et battit en toutes rencontres le maréchal qui pourtant disposait de forces supérieures. Tout l'art du vainqueur s'était réduit à ne pas exécuter la partie convenue du programme. Appelé au commandement de Cherbourg depuis le commencement de l'année, Dumouriez se montra indigné de ces jeux de salon pour lesquels on avait déplacé une véritable armée. « Il eût bien mieux fait », s'écriait-il en parlant de M. de Broglie, « de prendre Jersey et Guernesey ». Néanmoins l'aimable et judicieuse comtesse de Coislin écrivait encore au milieu de l'année suivante : « Je meurs de peur qu'on ne projette le siège de Guernesey ; on dit qu'il serait périlleux et cette conquête ne vaudrait pas ce qu'elle pourrait coûter ».

Heureusement, à côté de la noblesse qui ne savait que s'amuser sous le costume militaire, il en existait une autre, celle qui avait conclu une alliance étroite d'esprit et de cœur avec l'élite intellectuelle de la nation et où se recrutait alors la succession des ministres. Ces ministres, sous la suggestion patriotique de Dumouriez, ne tardèrent pas à se prononcer en effet pour une descente, non pas en Angleterre, ce qui eût été peut-être plus politique, quoique assez inutilement hardi, mais bien dans les îles normandes, ce qui était évidemment beaucoup plus aisé et plus profitable à la France. Si les Américains, à la fin de la guerre, étaient destinés à recouvrer leur indépendance, quoi de plus juste que la Normandie, pour sa part, recouvrât son intégrité? Le plus curieux en cette affaire, c'est que Dumouriez, qui en avait été jusqu'à un certain point le promoteur, n'en devint pas le confident. On estima sans doute que la tentative, entamée sans lui, n'en aurait que plus de chances de succès. Les marins de Saint-Malo, notamment, désiraient que tout l'honneur leur en fût réservé. Justement la Cour se trouvait alors avoir sous la main l'aven-

turier qu'il lui fallait pour risquer l'affaire, sans trop se compromettre elle-même. Il s'appelait, en vertu d'un arrêt du Parlement de Paris, le prince de Nassau, quoiqu'il fût simplement fils de Charlotte de Mailly, épouse divorcée, et ayant rôdé auprès de l'ancien sérail royal. Il se battait en ce moment pour la France en attendant qu'il dirigeât les Espagnols à Gibraltar ou qu'il se fût lancé avec les Moscovites contre les Turcs. Du reste, homme d'action et d'intelligence, et, assure Beaumarchais, qui s'y connaissait, « le plus panier percé de tous les héros ».

Au mois d'avril 1778, le prince de Nassau arriva d'abord à Cherbourg, d'où on le renvoya, puis, de là, à Saint-Malo, où il prit le commandement de sa bande dite « Volontaires de Nassau ». Le ministère de la marine fit mettre à sa disposition deux petites frégates, quatre corvettes, deux chaloupes canonnières, une gabare, plus quarante-deux bateaux de port pour les troupes et les munitions. On lui donna, en outre, pour le conduire, un capitaine de vaisseau, M. de Chambertrand. Retardé par les vents contraires, le départ eut lieu enfin le 30 avril. Malheureusement, vers minuit, à la hauteur des Minquiers, la brise tomba tout à coup. Il devenait impossible, dans cesconditions, d'aborder à Jerseypendant la nuit. Il était déjà jour, il était même sept heures du matin, quand l'escadre se rallia à l'entrée de la baie de Saint-Aubin, au sud de l'île. Le château put donner le signal d'alarme et avertir les troupes qu'on y avait jetées par précaution. Le prince de Nassau gagna alors la côte ouest, de manière à déposer ses combattants sur un point quelconque de la baie de Saint-Ouen. Mais les Anglais, tenus au courant de ses mouvements par de nombreuses vigies, avaient eu le temps de poster tout leur monde aux batteries préparées sur la plage. Un descendant d'émigrés, pasteur évangélique, Jean du Parc, organisa la résistance sur le point menacé. Jusqu'à une heure de l'aprèsmidi, on se canonna de part et d'autre, sans grand résultat,

avec des pièces de faible calibre. A ce moment, Nassau ordonna « de mettre à terre » coûte que coûte. Malgré la précision de ses ordres, les patrons des barques, redoutant les effets prochains de la mer basse, prétextèrent le vent qui fraîchissait, refusèrent finalement d'obéir au commandant en chef et regagnèrent à qui mieux mieux Saint- Malo. On raconta aussi que le refus d'obéissance vint surtout des troupiers de hasard, la plupart déserteurs de profession, qu'avait embauchés le prince. Ces guerriers, presque tous Allemands ou Luxembourgeois, se trouvaient déjà trop « mouillés » par l'eau de mer. A neuf heures du soir, le 1er mai, toute l'expédition était rentrée au port, sauf la frégate la Diane et la corvette le Pilote des Indes, confiées à MM. de Ghambertrand et le Tourneur.

Le prince de Nassau n'était pas homme à se décourager pour si peu, et le cabinet de Versailles eut tout au moins le mérite de reconnaître l'à-propos de son œuvre. Sans doute, il aurait fallu l'accomplir pendant l'automne dernier. Mais que seraient devenues les manœuvres savantes, à la fois théoriques et comparatives, du duc de Broglie et du baron de Luckner? Le ministre de la marine M. de Sartine autorisa Nassau à renouveler son attaque, en lui recommandant de mettre à profit les heures de nuit. Nassau, en outre, prit soin de faire ponter tant bien que mal ses bateaux de transport, afin que ses volontaires se trouvassent un peu plus à couvert. Mais, à l'instant même où, quoique « malade de chagrin » à cause de son insuccès, il se préparait à hisser de nouveau ses voiles, quatorze bâtiments de guerre anglais furent signalés, le 7 mai, du côté de Carteret, et le lendedemain, neuf autres, au chenal de la Déroute. M. de Sartine dut retirer bien vite son agrément et fit avertir le chef de l'expédition par un exprès qui le joignit dans la nuit du 10 au 11 mai. Une bataille navale semblait imminente dans ces parages. On avait à craindre pour plusieurs de nos frégates parties des côtes de Bretagne dans la direction de

Cherbourg. Elles furent rappelées à grand renfort de coups de canon tirés de Granville et aussi à l'aide d'un petit corsaire expédié de Carteret. Poursuivies par la Hotte de l'amiral Arbuthnoth, elles trouvèrent pourtant moyen de se réfugier dans la baie de Cancale. Les craintes qu'on avait d'abord eues d'un débarquement auprès de Granville ou de Saint-Pair ne se réalisèrent heureusement pas. Au mois d'août, Nassau, absolument découragé, se rembarqua derechef, mais, cette fois, pour une destination d'abord inconnue. Après avoir échoué dans l'attaque de Jersey, il essaya aussi vainement de rendre Gibraltar à la monarchie espagnole.

En même temps que Dumouriez avait indiqué la reprise des îles normandes comme le prélude le plus opportun et le plus facile de la guerre, il avait aussi indiqué l'occupation même momentanée de l'île de Wight, comme devant donner à réfléchir tant à la nation anglaise qu'à son roi. L'expédition manquée du prince de Nassau ramena à Versailles toutes les idées sur cette vague conception. On hésitait seulement entre l'île elle-même et diverses places de la côte comprises entre Plymouth et Portsmouth. Quelquesuns penchaient aussi pour l'Irlande. Aucune décision toutefois ne fut prise. En attendant l'heure de réaliser les projets à venir, on prépara une armée d'invasion. Le commandement suprême en fut cette fois réservé au marquis de Vaux, qui, tout récemment, avait trouvé moyen de conquérir la Corse en quelques semaines. Cette armée, dans laquelle furent réparties les troupes disloquées du camp de Vaussieux, s'organisa en partie en Bretagne, à Saint- Brieuc ou à Saint-Malo, où M. de Vaux s'installa, en partie au Havre. Le fils du gouverneur-général, lui-même plus tard gouverneur-général, le jeune d'Harcourt, fut chargé de présider à toutes les opérations du départ futur. Au Havre et à Honlleur se trouvaient la plupart des bâtiments de transport, avec l'artillerie et les provisions de toute

espèce. Au total, ces bâtiments s'élevaient au nombre de deux cent trente, destinés à emmener vingt-deux bataillons. Les chantiers havrais venaient de fournir à la marine royale deux frégates et deux « flûtes ». Le prince de Nassau, avec les débris de sa troupe et les quatre canons qui composaient toute son artillerie, avait été admis à se joindre à la descente projetée. M. de Montbarey, ministre de la guerre, vint exprès au Havre pour se rendre compte par lui-même de tous ces préparatifs, qui inspiraient à la fois les plus vives espérances et les plus légitimes incertitudes. Des instructions définitives contresignées par le même ministre, le 6 août 1779, enjoignaient au comte de Vaux de débarquer dans le pays de Gornouailles, autant que possible à Falmouth, puis de marcher sur Londres, et au besoin, d'hiverner au bord de la Tamise. Tôt ou tard, d'Harcourt viendrait l'y rejoindre.

Malheureusement, tout le succès de l'expédition dépendait de la supériorité bien constatée de notre flotte sur la Hotte anglaise demeurée dans la Manche. Or, quoique le combat d'Ouessant, l'année précédente, se fût terminé presque à notre avantage ; quoique d'Orvilliers, cette même année, eût réussi à rallier une partie des navires de l'Espagne, il ne parvint pas à déblayer le détroit des forces navales de l'amiral Hardy. Tout en se tenant sans cesse de plus en plus près du littoral de l'Angleterre, Hardy fut assez heureux, ou assez fort, pour ne pas livrer la Manche avant l'arrivée des mauvais temps de l'équinoxe. A la fin de juillet, l'amiral anglais vint menacer le Havre. Mais il se contenta de louvoyer indéfiniment à la hauteur de Fécamp. De cette façon, il bloquait à la fois l'entrée de la Seine et coupait à notre marine la route des côtes britanniques. Les tergiversations de la Cour ne provenaient, à tout bien considérer, que d'une prudence nécessaire. Il eût été plus simple, plus utile surtout pour la France, et tout aussi efficace pour les Américains, de porter et de

concentrer l'effort de notre diversion sur les îles normandes, à la possession desquelles les Anglais, en définitive, n'avaient aucune raison sérieuse de s'obstiner, et dont le recouvrement, au contraire, n'intéressait pas notre seule vanité.

Au moment de l'équinoxe, l'amiral Hardy se tenait bien abrité à Portsmouth, ce qui ne l'empêchait pas de faire surveiller à distance nos moindres mouvements. D'Orvilliers n'osait s'avancer à sa rencontre pour couvrir le passage et protéger le débarquement éventuel des troupes cantonnées aux bouches de la Seine. Il craignait que l'arrivée subite de l'amiral Byron ne le plaçât entre deux ennemis à la fois. D'autre part, sur notre littoral, on commençait à redouter quelque retour imprévu de la flotte de Portsmouth sur le Havre, Cherbourg ou Granville, dont les défenses étaient en mauvais état. On prit même toutes les précautions possibles pour empêcher l'incendie des navires de transport qui s'entassaient dans la rade du Havre. Les matières combustibles furent déposées à terre. Le mieux était de renoncer, pour cette campagne, à toute offensive contre l'Angleterre. Mais le cabinet de Versailles s'était formellement engagé envers celui de Madrid à lancer une expédition sur un point quelconque des côtes de la Grande-Bretagne. L'ambassadeur espagnol à Paris, le comte d'Aranda, ne cessait de rappeler cette promesse. L'amiral Cordova, à Brest, se tenait, dans ce but, à la disposition de la France. On confia à M. du Chaffaut la flotte de d'Orvilliers, accusé de mollesse. Des ordres de départ arrivèrent ou furent du moins annoncés, le 18 octobre 1779. Le maréchal de Broglie, qui ne jouait cette année aucun rôle de premier plan et passait ses loisirs dans son château de Chamboy, « riait un peu de tout cela ». En effet, l'armée navale ne bougea pas de Brest. Finalement, la saison devenant de moins en moins propice, le ministère recula devant les dangers d'une descente, fût-ce dans l'île de Wight, et se

résigna à donner l'ordre de désarmer au commencement de novembre.

Le projet de porter la guerre outre Manche ne fut pas repris en 1780 ni en 1781. Pendant ces deux années, le gros de l'orage passa sur les côtes d'Espagne, sur les Antilles, sur l'Amérique du nord et sur le Canada. Pour la Normandie l'action se borna à des accroissements de défense territoriale. L'institution des gardes-côtes canonniers venait d'être définitivement réglementée. Une grande partie des troupes régulières, au lieu d'être concentrée, fut distribuée entre les plus petites anses ou ports, de l'est à l'ouest, Tatihou, Barfleur, Carteret, Portbail, Agon, à l'embouchure de la Soulle, et Saint-Pair, auprès de Granville. Indépendamment de ces petits corps isolés et répartis çà et là, dans des vues strictement défensives, on rassembla en un noyau plus compact les anciennes troupes de M. de Vaux, non pas aux environs de Yalognes, comme on en avait eu tout d'abord la pensée, mais bien à la lande de Rauville, auprès de Saint-Sauveur-le-Yicomte. Le jeune duc d'Harcourt, le marquis de Lambert et Dumouriez furent mis à la tête de ce camp. Mais il n'en sortit aucun combattant à destination de la Grande-Bretagne.

Nos innombrables corsaires, qui n'étaient pas tous guidés par le plus pur désintéressement, rendirent infiniment plus de services à notre pays, grâce aussi au concours de leurs camarades de Dunkerque et de Bretagne, non moins zélés qu'eux-mêmes pour enlever à la marine anglaise le monopole des mers. On eut, il est vrai, longtemps à subir les invraisemblables exploits d'une sorte de barque jersiaise, ne tirant que très peu d'eau, montée par vingL hommes seulement, armée de six pierriers et marchant à la rame aussi bien qu'à la voile, qui, en se dissimulant dans la moindre anfractuosité de nos falaises, était devenue la terreur de nos pêcheurs ou de nos caboteurs à l'ouest de Cherbourg. Mais ces actes de piraterie toute

locale se trouvèrent singulièrement compenses par de vrais faits d'armes. Le brave capitaine Ducasson fit merveille avec son petit navire de vingt canons « le Duguay-Trouin », à coté des capitaines normands Malleville, Buste, Favre, Ilarel, Courtin, et du célèbre forban américain, Paul Jones, attiré dans nos mers par l'appât d'une riche proie. Certaines maisons d'armateurs du Havre durent le commencement de leur fortune à ces singulières opérations de commerce, dont les Anglais et les Hollandais avaient perpétué la déplorable tradition. Il y eut des entreprises de ce genre organisées par actions, ou « parts ». Il existait des coupures, à partir de cent vingt livres, dans celle qu'on appela « l'armement de Tonnerre », et qui avait à sa tête MM. de Viard et de Larminat; elle fit construire à Dieppe une frégate, « le maréchal de Tonnerre », plus une autre à Cherbourg, « la Parisienne ». Le corps de troupes, destiné à l'embarquement, devait aller jusqu'à treize cents hommes, y compris les matelots de profession. À Granville, en 1781, le chevalier d'Eon, grâce aux capitaux de la veuve Teurterie des Cerisiers et Ci(i , négociants de la ville, mit sur les chantiers un vaisseau de soixante dix canons, dont il fut le propre parrain et auquel il ajouta une frégate de trente, « le zélé militaire ».

Au milieu de toutes ces tentatives, d'ordre et d'intérêt privé, il s'en était produit une qui se distinguait par un caractère plus politique que mercantile. Elle n'était, pour ainsi dire, que semi-officielle, puisqu'elle avait été organisée, conçue même probablement dès l'origine par le colonel baron de Rullecourt. Cet aventurier, jadis commandant de troupes au service de la Pologne, s'entendit avec le chevalier de Luxembourg, propriétaire d'une légion qui portait son nom, et qui, en raison du passé et des pratiques ordinaires de ses recrues, le compromettait trop souvent. Ces bandes, tant bien que mal enrégimentées, et prêtées par le chevalier au baron, traversèrent le Havre,

sans y inspirer l'admiration ni la terreur ; puis, au mois de décembre 1780, la Seine, puis Dives, Caen,Villers-Bocage, Vire, d'où on les achemina finalement vers Granville. Rullecourt, depuis la veille de leur arrivée, le 26 décembre, y attendait «son ramassis de volontaires », pour emprunter une expression de Dumouriez. Par ordre du commandant en chef, un détachement de deux cents hommes, avec le major du régiment et les quatre canons qui composaient son artillerie, alla occuper les îles Chausey, qu'il se proposait de prendre pour base de ses opérations. Un brave marin de Granville, le capitaine Régnier, venait de lui en céder la propriété. Toutefois, les vents contraires empêchèrent Rullecourt de mettre à la voile avant le 5 janvier 1781.

Il put alors s'élancer en dehors de son labyrinthe d'îlots et tomber à l'improviste sur la vieille île normande. Grâce à la lumière complaisante de la lune et à l'expérience d'un pilote de Jersey, il atterrit et débarqua son monde sans coup férir sur une plage de sable voisine de la pointe sud-est, dite la Roque. Les Jersiais, qui avaient veillé depuis Noël, et même auparavant, se reposaient cette nuit-là, fatigués qu'ils étaient. A peine le jour naissait-il que l'étrange troupe de mercenaires exotiques, de matelots empruntés à la marine royale et de gardes-côtes bas normands entra dans Saint-Hélier, toujours sous la conduite d'indigènes. Les notables de la ville furent convoqués à la « cohue », le forum des Normands. Là, Rullecourt, se décernant à lui-même le titre de général, lut à l'assemblée un acte prétendu de Louis XVI, qui l'investissait du gouvernement de l'île. Le gouverneur anglais, Corbett, et le commandant du château Sainte-Elisabeth, Hogges, signèrent une capitulation. Rullecourt convia tous les assistants à un dîner de gala pour le soir même et annonça que, dans quelques heures, il serait rejoint par quatorze mille hommes. Cependant, le premier moment de surprise passé,

les Anglais, ainsi que la plupart des Jersiais, reprirent leur sang-froid. L'oiïicier, qui, en second, mais en fait, commandait à Sainte-Elisabeth, reçut à coups de canon les porteurs de la capitulation. Un patriote du pays alla luimême prévenir àGorey le commandant du fortMontorgueil. Un autre officier britannique, le capitaine Campbell, à la Roque, se mit à couper notre ligne de retraite. Puis, à la tête des détachements anglais et des miliciens accourus des points les plus rapprochés, le major Pierson prit la direction d'une vigoureuse attaque. En peu de temps, Rullecourt et Corbett se virent cernés au centre de Saint- Hélier. Une mêlée furieuse s'engagea dans les rues, et le gouverneur anglais aussi bien que l'aventurier français y perdirent la vie. Le règne de Louis XVI ne dura pas une demi-journée à Jersey.

Le fait le plus saillant peut-être de cette échauffourée à la fois sanglante et carnavalesque, c'était la résistance énergique de la population elle-même, insouciante de son origine. Non seulement elle s'était présentée, avec une spontanéité voisine de l'enthousiasme, afin de jeter à la mer Rullecourt et sa soldatesque bigarrée, si bigarrée qu'il y figurait un Turc, mais elle avait prévenu et entraîné les Anglais épars dans le pays. La leçon avait été trop rude pour qu'il pût être question dorénavant de la réintégration de Jersey et des autres îles dans le royaume. D'où venait cet instinct de répulsion? Il se peut que le protestantisme y ait eu une bonne part, et ait singulièrement contribué à rompre toutes les attaches, nouées, sinon par un patriotisme relativement moderne, tout au moins par l'affinité ethnographique. Toutefois nous inclinons à croire que les habitants de Jersey, ci-devant Normands, le point n'est pas contestable, mais à la fois Normands et Anglais, c'està-dire deux fois pratiques, avaient surtout tenu compte de leurs intérêts personnels. Pour eux la comparaison entre les deux régimes, anglais et français, ne devait guère leur

laisser de doute, puisque la destinée avait mis d'ellemême à leur portée, grâce à une autonomie exceptionnelle, la liberté politique et religieuse. Ils ne devaient pas être insensibles non plus à une espèce de tolérance internationale qui, à titre d'ex-Français, en situation alors de le redevenir un jour ou l'autre, les laissait libres de frauder sur terre et sur mer, soit comme pêcheurs, soit comme contrebandiers, tout le long des côtes occidentales de la Normandie.

L'épreuve était peu encourageante pour la France. Aussi, ne prit-on pas en considération le projet que le comte de Maillebois, en 1782, soumit au gouvernement. Ce projet de descente ne visait du reste que le comté de Kent, et non plus Jersey ou toute autre des îles normandes. Quatre colonnes navales, qui auraient embarqué leurs troupes au Tréport, à Dieppe, à Saint-Aubin et à Saint- Valery, se seraient peu à peu rejointes, chemin faisant, en suivant une ligne légèrement oblique. La pire conséquence de ce désastre presque ridicule, mais à peine officiel, fut l'abandon spontané de toutes nos prétentions légitimes sur ces îles, qui formaient une partie intégrante de notre sol. Dans les négociations qui s'ouvrirent au mois de mars 1782 en vue du rétablissement de la paix, aucune réclamation ne fut élevée malheureusement au sujet de ces annexes naturelles, qui n'étaient devenues maritimes et n'avaient cessé d'être françaises que par suite de quelques caprices des tempêtes équinoxiales. Un « Mémoire », dû sans doute à l'abbé Colbert et présenté par lui à M. de Yergennes en mai 1782, concluait nettement à cette revendication, dûton offrir en échange quelqu'une de nos Antilles. Plus tard, en juillet, dans un autre « Mémoire », un autre patriote proclamait le même principe : « La France doit demander pour son dédommagement les îles de Guernesey et de Jersey pour se mettre à couvert des pirateries anglaises, au moyen de ces deux îles, qui sont dépendantes de notre

royaume. » Du vivant de Louis XIV, peut être ne se fùton pas trop soucié de voir rattacher à la Normandie deux sortes de brûlots protestants égarés en pleine mer. A l'époque de Louis XV, cette raison n'en était plus une, et l'antipathie bien constatée des habitants n'eût pas été décisive. Malheureusement, le 12 avril précédent, l'amiral de Grasse s'était laissé battre aux Antilles par les amiraux Hood et Rodney. Il était grand temps de nous retirer de cette guerre. Il ne fut donc pas question des îles normandes dans les préliminaires soumis au gouvernement anglais le 21 juin de la même année, préliminaires qui servirent de base à la paix de Versailles et qui étaient eux-mêmes copiés sur le traité de Paris. Il n'en fut pas parlé davantage dans l'Instruction dressée le 15 novembre suivant pour M. Gérard de Rayneval. Tout l'effort de notre diplomatie se restreignit à redemander Gibraltar pour les Espagnols, qui récupérèrent du moins Port-Mahon. Nous nous contentâmes de régler certaines affaires litigieuses relatives à Terre-Neuve, au Sénégal, à Pondichéry, etc. En vérité, c'était nous imposer en faveur des Espagnols un bien grand désintéressement, et une occasion aussi belle ne s'est plus offerte pour rattacher Jersey avec ses dépendances naturelles à sa véritable mère-patrie.

Pendant que la guerre se poursuivait, et antérieurement à cette cruelle déconvenue, les populations de la Normandie avaient eu plus d'une occasion de manifester leur respectueux attachement au mieux intentionné, sinon au plus intelligent des monarques qu'ait jamais eus la France. Elles ne pouvaient lui savoir aucun mauvais gré du tort qu'il avait eu de sacrifier le plus visible de leurs intérêts au besoin de mettre fin à une guerre entreprise en faveur d'étrangers. La délivrance de la reine Marie-Antoinette, en 1779, donna lieu à des fêtes hautement significatives. Le marquis de Beuvron, après les cérémonies religieuses de la cathédrale, alla allumer un feu de joie gigantesque, pré-

paré d'avance et béni par l'archevêque. Le bûcher lumineux qui servait d'interprète à l'allégresse publique était entouré de toute la haute noblesse régionale et de toute l'aristocratie militaire de la ville, sans parler du peuple, accouru en masse et intarissable en fait d'acclamations. Le lendemain, le directeur du nouveau théâtre donna une représentation gratuite et populaire d'une tragédie de du Belloy, Gaston et Bayard, et d'un opéra en un acte. Il s'y entassa, dit-on, huit mille spectateurs. Cette fois, pourtant, il ne s'agissait encore que de la venue au monde de la duchesse d'Angoulême. Ce n'était pas une héritière pour le trône de France. Lorsque la naissance d'un Dauphin fut annoncée vers la lin de 1781, l'enthousiasme public et officiel ne connut plus de bornes.

Dès le 25 octobre, le président Bigot, demeuré seul à Rouen pour diriger les travaux de la Chambre des vacations, fit chanter un Te Deum dans la salle du palais dite des procureurs et transformée en chapelle. Néanmoins la grande cérémonie religieuse n'eut lieu que le 9 novembre, naturellement à la cathédrale. L'archevêque, M. de la Rochefoucauld, venu exprès, présidait l'imposante assemblée. On y remarquait tous les membres du Parlement et de la Cour des comptes, le « Corps de ville », c'est-à-dire la municipalité rouennaise, la noblesse du pays de Caux et les officiers du régiment de Boulonnais, alors en garnison à Rouen. Un nouveau feu de joie fut embrasé sur la place du parvis par le président Bigot, le maire, M. de Sommesnil, et le premier échevin, M. Méry. Le soir, une multitude radieuse se pressa dans les rues. « Des fontaines de vin coulèrent aux hôtels de l'archevêché, du premier-président, de l'intendant », ainsi qu'à l'hôtel de ville. Des distributions de pain et de viande avaient précédé la mise en train de ces fontaines de Jouvence. Les magistrats de la cité avaient du reste mis à la disposition des indigents, et spécialement des familles de matelots tués depuis le

début de la guerre, « telles sommes que MM. du bureau des pauvres croiraient proportionnées et relatives aux facultés de la ville ». Le président Bigot se distingua par la magnificence avec laquelle il avait décoré sa demeure, non moins que par la fête somptueuse qu'il y donna. Le peuple dansait au milieu de la cour illuminée, en criant : Vive le Roil Vive la Reine I « Dans un des appartements, on voyait une grotte d'où sortait une déesse, portant dans ses bras Mgr le Dauphin, qu'elle présentait au peuple ». Le futur conventionnel et régicide Gollot d'Herbois, à ce moment simple cabotin de province, composa une pièce de circonstance, la Fête Dauphine, qui fut jouée plusieurs fois. A Caen, le Chapitre et le présidial firent célébrer également une messe d'actions de grâces, en présence du duc d'Harcourt, de l'intendant et des officiers du régiment du Roi. L'engouement dynastique était si général à cette époque que, quand la comtesse d'Albon eut à son tour donné, en janvier 1783, un petit souverain aux habitants de la principauté d'Yvetot, ses vassaux affluèrent au Te Deum d'usage, qui fut chanté dans la nouvelle église, ainsi qu'autour du banquet de cent cinquante couverts qui réunit le soir les notables de ce « royaume » imaginaire.

Le premier Dauphin mourut en juin 1789. Mais la soumission du Parlement ne dura même pas aussi longtemps que son existence éphémère. Pourtant, les marques d'attachement qui avaient salué la naissance de l'héritier du trône paraissent bien avoir été sincères. La facilité avec laquelle les démissions collectives avaient été acceptées en septembre 1778 avait servi de leçon aux intéressés et les avait fait réfléchir. Au fond, c'était, avant tout, la présence de Miromesnil à la Chancellerie qui les maintenait dans la bonne voie en flattant leur amour-propre. Il suffisait qu'un des leurs fût devenu garde des sceaux et résidât, pour ainsi dire, à la source des faveurs>oyales, pour que leur intransigeance se trouvât subitement assoupie. Toutefois, on

aurait tort d'en conclure que cette somnolence eût tourné à la résipiscence définitive. En 1777 et 1778, ils n'avaient pas manqué de protester contre « la prorogation du second vingtième, des droits réservés et du sol pour livre », puis, contre l'augmentation ou l'établissement de différents droits, que le Parlement de Paris, cependant, avait bien voulu enregistrer, comme à vue. A Rouen au contraire, l'édit ne passa qu'à la condition qu'un tarif officiel serait affiché chez tous les percepteurs de Normandie. Ceux-ci tinrent d'abord cette injonction comme non avenue. Un second arrêt, lu et placardé en tout lieu, ordonna derechef qu'on affichât le tarif, et surtout que, préalablement, on s'abstînt de toute perception. Les choses s'aggravèrent, lorsqu'en juillet 1782 un troisième vingtième se superposa aux deux autres et frappa d'un nouveau coup la richesse mobilière, arbitrairement présumée. Les magistrats de Rouen, néanmoins, n'avaient pas plus osé résister que n'avaient osé ceux de Paris. Seulement, ils avaient agrémenté leur arrêt d'enregistrement de- remontrances, 'assez judicieuses, du reste, et surtout fort respectueuses, qu'ils eurent soin de faire imprimer à un grand nombre d'exemplaires, destinés à orner les murailles de la province. Que n'avaient-ils gardé la même demi-réserve pendant la guerre de Sept Ans? Elle eût été probablement moins stérile, surtout au point de vue normand, s'ils eussent bien voulu renoncer à jeter sans cesse leur simarre dans les jambes des ministres de Louis XV.

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