La Norvège
Apr^s une nuit bercee sui- les flots orageux du Skager- Rack, je me rdveillai un matin dans le fjord paisible de Christiania.
J'^tais en Norv6ge.
Le fjord (c'est le nom que les Norv6giens donnent a leurs golfes) est un pay sage maritime d'une douceur exquise. La cote s'echancre en baies profondes , toutes semees d'iles. A. chaque instant le bateau les effleure. II ne faut pas s'attendre a trouver ici la purete des lignes ou la correction des formes , s6veres dans leurs graces , qui rendent si admirables les Sporades r^pandues sur les mers duLevantetbaigneesdanslalumi^re^clatante. Chaque pays a sa beauts, quine ressemble point a la beaute des autres: la nature salt trouver une harmonie dans les contrastes. Ces iles sont petites ; tantot elles s'isolent sur les flots lointains, et tantot se rapprochent en groupes serr6s , offrant a Toail une variety presque infinie de rochers et de villas , de cottages et de moissons , de bouquets d'arbres et de prairies. Apres cinq ou six heures de bordees, courues d'une tie a I'autre , au milieu d'un horizon k souhait , dont le bateau , centre mouvant , deplace a chaque instant la circonference , on arrive au fond du golfe oil
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la ville est assise , la tete dans les for^ts at les pieds dans la mer.
Chaque voyage est pour nous comme une fen^tre de plus qui s'ouvre sur le monde , et la soif de connaltre et de voir se reveille plus ardente d'annte en ann6e , k mesure qu'on a.fait davantage pour la satisfaire. La Norv6ge etait depuis longtemps dans mes souvenirs d'etude ; elle 6tait dans mes esp^rances et dans mes projets. J'avais r6v6 le pole presque sous I'equateur ; j'^tais parti de la mer Morte pour I'oc^an Glacial. Ce n'etait pas seulement Tamour vain du contraste, un d^sir irr^fl^chi . de changement , ou I'envie de contempler , apr^s I'azur ardent de I'Arabie , le del d61icat qui reflate sa coupole de saphirs p^les dans le miroir des grands lacs J'6tais attire par le Nord, d'ou les miens sont venus- ie voulais m'approcher de cette source abondante ettouiours ouverte qui versa tant de fois des flots d'hommes sur 1 Europe; je voulais voir le berceau de cette poesie scandinave, si oubliee qu'elle est presque inconnue de nos jours, et qui pourtant, aprfe avoir rajeuni et renouvele la yeme i demi tarie du vieux monde, inspira la muse populaire des races germaniques, et devint le souffle et I'^me de la Muse moderne.
Christiania estposee dans un site des plus heureux Le fjord, qui sarrondit par un mouvement calme , tourne lentement autour de la ville , dont I'amphitheAtre s'etage sur ses deux bords ; puis tout a coup il k p<5nfetre comme par une nrruption soudaine , et va se terminer en bassins naturels an milieu des entrepots, des marches et des Ws. Au-dessusde la ville, detousc&tes, de grandes pentes vertes mollement inclinees , avec des escarpements boises ^ leurs sommets. Cette ligne onduleuse de for^ts m^gales flotte a rhorizon comme nke ceinture k demi denou^e. La ville se trouve ainsi placee sur la margelle du golfe, entre lamer et les montagnes. Vers I'ouest
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ces montagnes se rapprochent, leiirs cretes se dressent, leurs abimes se creuseut : c'est un obstacle infranchissable entre Christiania et le monde. Vers le nord , au contraire , vers le nord dont elle est la capitale , les montagnes s'abaissent et s'ecartent, et Taissent penetrer I'ceil dans la valine douce et profonde ou I'Aggers-Elv descend, de rocliers en rochers , sur une pente de trois lieues.
L' entree du port est cUfilee par le chateau d'Aggershuus, situe au sud de la ville , sur une petite eminence. C'est un chMeau du xiv= sifecle , d'assez belle apparence. II a subi plusieurs sieges, dont le dernier et le plus memorable fut celui de 1716, conduit par Charles XII. Sur la grande tour, deux canons d'airain passent leurs fines tetes de couleuvres k travers les embrasures. Ces canons sont d'un modele elegant et decores de bas-reliefs representant des groupes de barbares qui combattent. C'est un souvenir de la guerre de Trente ans, pris aux Allemands par les Suedois , et aux Suedois par les Norv^giens. Les murs du chateau ont &te convertis en terrasses , et ses fosses en promenades, quechaque printemps fleurit; mais la vieille tour est toujours debout, solitaire, hautaine et triste. Elle change le caractere de Christiania, et donne tout d'un coup un air de grandeur heroique et je ne sais quel prestige de nobles souvenirs a ce qui , sans elle , ne serait qu'un port de commerce et une ville de marchands. Aujourd'hui, les deux canons de la guerre de Trente ans ne tonnent plus que dans les r^jouissances publiques ou pour annoncer I'incendie.
En mettant le pied sur une terre nouvelle , on se defend mal d'une certaine emotion; mais cette Amotion meme est un des charmes du voyage , et les habiles la font durer. Je ne me hatai pas de descendre. 11 ne me plait point d'entrer brusquement dans une ville : j'aime a la deviner avant de la voir, et a bien saisir d'abord , et d'un pen loin, tons ses aspects exterieurs.
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k LA NORVEGE.
Le ciel du Nord est sujet a des variatrons frequentes : I'azur matinal disparut tout a coup ; le bleu fut envaM par le gris ; d'epaisses vapeurs entourferent le bateau, et j'entrai a Christiania dans un nuage , a la mani^re des dieux de roiympe ; je gagnai k la nage I'hotel de Scandinavie. Un jeune professeur de I'Universit^, que j'avais rencontr6 k Copenhague, avait bien voulu m'y faire preparer un veritable nid d' artiste et de poete : une, petite chambre avec une grande fenetre ouvrant sur des valines lointaines ; aucune peinture n' avait alter6 les lambris de sapin, mais les noeuds, soigneusement vernis , reluisaient comme des topazes blondes dans la blancheur du bois. On avait sem6 sur le sol une jonchee de branches de pin et de gen^vrier , niel6es de feuilles de menthe , tapis odorant qu'on renouvelle chaque jour; au pied du lit une natte d'osier, a larges mailles, toute blanche, et le bord rehausse d'une l&ghre bande violette d'une nuance trestendre. Get osier neuf , encore humide de la sdve de ses branches, exhale une senteur k la fois p6n6trante et douce, qui vous prend d'abord sur les nerfs , et vous fait tout k la fois un pen de mal et beaucoup de plaisir.
La pluie cessa comme je terminals I'inventaire de mes nouvelles richesses, richesses d'un jour, que je n'emporterai pomt avec moi. Je me mis a courir la ville : elle secouait ses phimes comme un oiseau mouill6. Un gai ravon frappaitauxvitres, toutes les fenetres s'ouvraient k lui Les actives m6nageres profitaient de I'eau qui coulait encore, si elle ne tombait plus, pour laver le seuil de leurs portes et la chaussee de leurs maisons ^ La ville change plusieurs fois d'aspect d'une extr6mit6 a 1 autre , et la population , assez h6t6roclite d'ailleurs se cantonne mvariablement ici ou la , suivant sa fortune ou ses habitudes. Les gros n6gociants ont adopte les quartiers neufs , les places sym^triques et tir6es au cordeau , les grandes maisons en pierres de taille aux angles
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de granit vei't. Le petit commerce et la bourgeoisie modeste, modeste parce qu'elle est pauvre ! occupent la partie la plus pittoresque de la ville , les leges de bois , qui grimpent familierement les unes sur les autres , dans des ruelles tortueuses , et enchevetr^es avec des complications de labyrinthe , dont aucune Ariane ne vous offre le ill. Parfois une rue nouvelle , large et droite , et toute bordee d'honnfetes maisons en pierres bien polies, debouche sur un inextricable fouillis d' architectures fantastiques , de tous les styles , de toutes les epoques et de toutes les couleurs : fagades blanches , pignons rouges , portes jaunes et couvertures bleues! Le soir et le matin, le demi-jour gris et un peu terne du ciel 6teint I'eclat trop vif de ces couleurs ; mais sous le rayon de midi , tous ces tons criards prennent une valeur relative dont s'inquifete bientot la susceptibility du nerf optique. Cette bataille que se livrent des nuances ennemies et des teintes contrariees sur une palette violente ferait le desespoir des coloristes de la Hollande. Ici Ton n'y prend pas garde et personne ne se sent blesse.
Les faubourgs qui avoisinent le port sont abandonn^s h, une foule composite d'une morality douteuse, r^pandue en differents quartiers, qui s'appellent Alger, Tunis et Maroc. Ces noms significatifs se passent fort bien de commentaires. Les habitations 6troites , basses et press^es, s'entassent miserablement dans cette Afrique mal fam6e.
Le faubourg Saint-Germain, le West-End de Christiania, s'unit k la campagne par une transition insensible de cottages perdus dans les grands arbres , de monuments publics abrites par des bouquets de verdure, et de pares dessines simplement, mais avec un sentiment vrai de la natiu'e. C'est la retraite preferee de ] 'aristocratic inteUigente; la seule aristocratie que Ton connaisse k Christiania. C'est \k que les consuls diplomates attendent toujours le cong6 qui les rappellera sur le continent ; c'est la que les pro-
fesseurs de FUniversit^ m^ditent leurs beaux livres et leurs savantes legons.
On a compare Edimbourg a Christiania. J'ai vu les deux villes, et je trouve qu'il y a bien un air de famille ; mais c'est une ressemblance plutot morale que physique : comme deux soeurs dent la physionomie serait la m6me avec des traits differents. Placees toutes deux auxlimites de la solitude du Nord , ces deux villes semblent raviver en elles le plus vif eclat de la civilisation meridionale; au centre de Thorizon de montagnes qui toutes deux les entoure, au bord de deux golfes, qui s'avancent hardiment dans leurs terres <§chancrees, I'une et I'autre sont les sentmelles perdues de la pensfe humaine. Mais Ik doit s'arr^ter toute comparaison. La ville de Marie Stuart a, comme sa belle reine, une elegance et une grace qu'il ne faut pas demanded a la ville de Christian. Les Ecossais appellent Edimbourg la Colombe. Edimbourg, en effet, comme cet oiseau charmant, a des lignes moUement ondulees qui dessment ses contours : le chateau lui fait comme une tete au bee doucement courbe; la vieille ville, qui se sou- Ifeve sur la colline, c'est le dos et les ailes k demi deployees; le royal chateau d'Holy-Rood, c'est la queue 6tendue en eventail. Christiania, au contraire, violemment agglomeree a son entree, et capricieusement prolong6e en cmq ou six directions -par des faubourgs longs et mal attaches, rappelle involontairement I'idee d'un ventre d araign6e obese, port6 sur des pattes maigres
Christiania est une ville toute moderne ,' batie sur les rumes dune ville ancienne, Opslo, qui datait du di 'f\^' ^tyf°°^^ifait pour fondateur Harald Haardraade (Harald aux cheveux rouges). C'etait la troisi^me V le du royaume EUe ne le cedait qu'i Trondhjem, la capitale de la vieiUe Norvege, et k Bergen, que la Ligue Hamcatujue fit si puissante, en la faisant si riche
Quand la Norvege fut reunie au Danemark, Opslo devint
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capitale a son tour, capitals sans gouvernement, et qui n'avait d' autre privilege que de recevoir la premiere et d'enregistrer les ordres de la metropole. Opslo eut ses jours d.'6clat. Christophe III et Christian II furent couronnes dans ses murs, et la belle catliedrale de Saint-Halvard vit consacrer le mariage, si fatal a la Norvege, de Jacques d'Ecosse et de la princesse Anne, soeur de Christian IV, qui mit les plus belles iles de la monarchie dans sa corbeille de mariee.
Opslo disparut presque tout entier dans I'incendie du 26 mai 1624. Christian fit imm6diatement rebMir une villa nouvelle, a laquelle il donna ce doux nom de Christiania, dont I'euphonie italienne ne s'est pas encore alt6ree dans le rude gosier du Nord.
Christiania, nee d'un incendie, n'a jamais oubliS ses origines. Aujourd'hui encore, elle doit au feu la plupart de ses embellissements. Quand un vieux quartier commence a brtiler, on ne se hate pas trop de faire la part du feu : on le laisse aller d'abord, puis on eteint quand il a fait place nette. L'on rebitit alors ces grandes rues droites, chores a I'^dilit6 de tons les pays, en belles pierres extrSmement blanches, ou en belles briques extremement rouges. La largeur des nouvelles rues les fait paraitre un pen desertes. Elle n'est en proportion ni avec I'etendue de la ville, ni avec sa population. Imaginez trois passants par heure sur le boulevard des Italiens ; c'est une goutte d'eau dans le lit d'un torrent : ces vastes arteres ne sent utiles que dans des villes comme Paris ou Londres, qui roulent incessamment des flots d'hommes. Le principal ornement des places et des rues de Christiania, ce sont les fontaines publiques. II ne faudrait pas que ce mot reveilMt de trop vives idees de grandeur ou de magnificence. II ne s'agit point ici de ces d^licieuses merveilles de 1' architecture arabe, persane ou sarrasine, qui egayent de leurs ^tincelants caprices la cour des mosqu6es de Con.stantinople ou des palais de Damas ;
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il ne s'agit pas de ces fontaines monumentales de Rome, v^ritables chateaux d'eau, autour desquelles se presse un peuple de statues frissonnantes, ou meme de ces fontaines de Paris, dent la gerbe liquide s'egrene au soleil en perles et en diamants. Les fontaines de Christiania sont tout simplement de grandes auges en bois, carrees, peintes en rouge brun, avec un rebord large et grossier k hauteur d'appui. Mais, si humbles qu'elles soient, ces fontaines arr^tent toujours I'etranger : les beaux enfants roses et blonds s'ebattent sur leurs dalles humides ; les femmes et les jeunes lilies, posees en groupes superbes, la cruche sur la t^te ou les deux seaux sur les epaules, y jasent de leurs affaires et de celles duprochain. Les fontaines ont toujours joue un grand role dans la vie des peuples simples. Du temps des patriarches, les esprits bienheureux descendaient du ciel, et venaient prfes d'elles s'entretenir avec les hommes. Les fiances se rencontraient sur leurs bords ombrages de palmiers, et I'on melait la frame des deux vies en buyant I'eau fraiche k la m6me coupe. Je ne pretends pas qu'on fasse autant de choses autour des fontaines de Christiania , mais on y peut dessiner les costumes des paysannes du Gulbrandsdal et de I'Aggershuus, et perfectionner sa prononciation, en demandant aux servantes neuses, qui vous font r6p6ter deux fois chaque question, 1 adresse de quelque bourgeois notable.
Christiania poss^de peu de monuments ; elle merite plut6t un coup d'ceil sur I'ensemble qu'une 6tude des details Les gens du pays qui n'ont pas vu autre chose, parlent avec bonheur du chMeau royal, Oscarslot, dont I'aspect g6n(5ral et la position, par rapport a la ville, rappellent trop fidfelement le BasiUion du roi Othon. C'est un grand edifice carre roid, monotone et lourd. Seulement ici I'ionien a remplac6 le dorique, imperieusement commande aux architectes de Sa Majest6 Hell6nique par le voisinage du Parthenon Le roi est condamni par la constitution k venir chaque
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ann6e passer deux mois dans cette prison blanche. Quand le conseil est fini et que las affaires sont expediees, il n'a d'autre distraction que de regarder par ses fenetres. Les environs du palais sont les plus aimables du monde. Ce n'est pas encore la grande Norvege, la Norvege terrible et qui fronce le sourcil ; c'est une Norv6ge douce et souriant aux flotsquiviennent baiser le pied de ses collines. L'oeil, qui cherche partout, ne rencontre que des perspectives enchanteresses. Au midi, le golfe, dentele de promontoires et courant d'une ile a I'autre jusqu'a la mer ; au nord, une longue valine s'etendant jusqu'aux premiers anneaux de cette chaine de lacs qui traverse toute la Norvege ; a I'ouest et k Test, des montagnes, ou plutot des collines, exquisesdans leurs formes, infiniment variees dans leurs details , de grandeurs in^gales, tantot reunies par petits groupes, et tantot separees, de maniere a laisser penetrer dans leurs intervalles le regard charmd, qui passe d'un plan a I'autre pour aller se reposer dans un lointain vague, sur la cime bleuatre des grandes for(^ts de sapins. Si je voulais trouver autour de nous un point de comparaison assez juste, c'est Geneve que je citerais. C'est presque le meme site, en effet ; c'est la m^me douceur et le mSme calme ; mais Geneve avec un lac de trente lieues, des vaisseaux ^ trois mats, des steamers de six cents chevaux , et des Hots orageux parfois comme I'Ocean . Quatre mots peuvent resumer toute la ville.
Les eglises sont nulles ; la prison est belle ; I'embarcadfere du railway presque grandiose, et le bazar pittoresque. Ce bazar est une sorte de rotonde, flanquee de petits clochetons fort elegants. Un peristyle, qui foi^me une serie de petits porches, circule tout a I'entour, posant ses arches ogivales sur des colonnettes de bois peint en gris : I'ornementation en est tres-soignee, et I'acanthe de Corinthe s'epanouit sur des chapiteaux de sapin. Le sapin est le Pentelique de la Norvege.
Je n'ai gu^re trouve dans ce bazar les traces de I'indus-
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trie locale. Cast plutot un eiitrep6t des productions allemandes, frangaises et surtout anglaises. La Norv6ge fabrique peu, et elle ne fabrique point pour le commerce. Ici, Ton n'est industrieux que dans la mesure de ses plus stricts besoins, et, dfes que la necessit6 est satisfaite, I'activite s'arrete. Ceci est vrai surtout pour les campagnes.
11 se produit toujours dans les villes un mouvement plus ou moins factice, qui surexcite la paresse humaine en creant de nouveaux desirs. J'ai eu la bonne fortune de me trouver a Christiania au moment d'une exposition nationale. J'ai pu constater la recherche et I'effort. C'est le premier pas du progr^s. Le chemin est long pour atteindre la perfection. Les etoffes sent rudes, les meubles lourds, les cristaux mal taill6s. Mais si le goiit est encore absent, en revanche lesmatiferes premieres sent admirables. Ici, c'est le chene qui 6tale sa fibre robuste et saine ; c'est le marbre aux mille.veines ; c'est I'albMre gris ; c'est le granit entremele demica, dont le grain serre jaillit sous le marteau en etmcelles roses ; puis viennent les fourrures precieuses les ecureuils gris, les U^vres blancs, les renards bleus' pms la peau des phoques tachetds, et les flocons moelleux de ouate, dont le canard-eider tapisse chaque printemps le doux nid de ses petits.
Un 6conomiste aurait k dire des choses bien savantes surles prodmts des mines. Moi, j'ai seulement admire les vifs reflets du nickel, le merveilleux arrangement du mineral de fer, enchass6 dans les cristaux dtincelants, et de gros hngots d'argent brut. Les m6taux, ces veines briUantes de la terre, prennent dans ses profondeurs toutes sortes de formes , 6tranges. On les expose ici par larges couches, qui permettent d en etudier les dispositions naturelles. Tantot ils s'<5-
lancentcommelesjetsd'uneplante,tant6tilss'epanouissent comme des gerbes de fleurs ; parfois ce sent des filaments lagers, qui vont s'attachant et grimpant d'une pierre k I'autre comme la vegetation capricieuse d'une flore souterraine
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Les ^coles publiques doivent toujours attirer I'attention du voyageur. La jeunesse d'une nation est son espoir, comme le printemps est Tespoir de I'annee. II est bon de voir la generation qui debute dans la vie s'essayer d'avance a soulever le poids de I'avenir : on peut beaucoup attendre d'un pays ou la jeunesse a I'amour du travail et le respect d'elle-meme.
Christiania possfede aujourd'hui una florissante Universite, dont la creation est toute moderne. Elle n'a pas encore ses titres de noblesse.
La Norvege du moyen Age avait quelques 6coles latines, assez mal dirig^es et plus mal entretenues. Ceux qui avaient le desir de savoir et le moyen d'apprendre quittaient leur pays et allaient chercher des maltres en France ou en Allemagne.
Vers la fin du xv» siScle, I'Universit^ de Copenhague devint un point de ralliement presque national, a cause de I'union politique des deux pays. Mais c'est toujours un voyage quand il faut se detacher du sol natal et passer I'eau. D'ailleurs, il est maintenant permis de le dire, la 16gferet6 danoise etait mortelle a la gravite un pen rustique du Norvi^gien. Copenhague s'engouait alors (fes mceurs franeaises et mettait sa gloire a les imiter : autant du moins que les Fran?ais peuvent 6tre imit(5s par les Danois. Aussi, un poete des montagnes s'ecrie-t-il : « Heureux heureux le pfere de famille dont le fils, apr^s avoir passe . un ou deux mois k Copenhague , rapporte dans son pays une chemise... et un reste de religion chr^tienne ! n
Malgre le zMe infatigable des patriotes, qui sollicitaient la fondation d'une Universite en Norvege , les choses rest^rent en cet 6tat jusqu'en 1811. Enfin, le roi de Danemark, Frederic VI, ne resista plus k I'elan qui emportait tout un pays : il signa, le 2 novembre, I'acte d'^mancipation intellectuelle du royaume. 11 fit plus, il donna au nouvel 6tablissementune bibliotMque, un capital detrois centmille
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francs et plusieurs immeubles de ses propres, situ^s en Norvege. Les dons particuliers et les souscriptions patriotiques ont fait le reste ; aujourd'hui I'Universite prospfere, et Ton y accourt des extremites de la Norvege. Elle a un palais, de vastes amphitheatres, des collections precieuses, une bibhotheque parfaitement tenue, qui s'accrolt tons les jours, et ou Ton trouve jusqu'a des journaux de modes : le Bon Ton, qui a passe le Scager-Rack, et le Follet, dont les ailes sont gelees pendant six mois.
Cette bibliotheque, assidument frequentee, s'ouvre chaque jour et k toute sorte de gens, pour la lecture et pourle pr'et, avec toutes les facilites d'une circulating library; le plus petit bourgeois de la ville emprunte un in-folio sur simple signature. L'etranger, sur presentation, obtient aisement le meme droit. Les employes sont obligeants et polls, et ne-cherchent jamais un pretexte pour vous refuser le hvre que vous demandez, ainsi qu'il arrive parfois , dit-on.... en Chine ou en Turquie.
La vie des etudiants est d'une simplicite austere; ils habitent des garnis d'un bon march6 fabuleux, et dont les frais de premier etablissement sont r^duits a leur plus simple expression : quelques livres, unlit, une chaise, une table., et deux pipes... voil^ le mobilier de I'etudiant. 11 lume beaucoup, mais il travaille encore davantage Si le convert est modeste, le vivre est frugal. Le diner lui coMe k peine une dizaine d'^cus par mois. La temperance est une des conditions du travail. La moralite n'est pas meme douteuse. Ces jeunes gens vivent sous I'oeil de leurs maltres, dans I'atmosph^re transparente d'une petite ville • c est assez dire pour ceux qui savent de quelle surveillance rigide la petite ville est capable. Toute faute amene un eclat , bientot suivi d'un chMiment.
L'etudiant est mis simplement toujours, et quelquefois pauvrement. Il n'y a pas pour lui de tenue sp^clle e duniforme obligatoire. On le reconnait k sa ' asquette
CHMSTIANIA.
basse et k visifere courte, renversee en arrifere, noire en hiver, blanche en ete. Aii-dessus de la visi^re, il porte une petite cocarde aux couleurs nationales, qui acheve de le distinguer. Du reste, aucune affectation dans les manieres, aucune excentricite dans les habitudes. Les 6tudiants norvegiens ne font pas bande a part et ne s'organisent point en milice hostile an repos du bourgeois. Eloignes de la famille, ils cherchent a y rentrer le plus tot possible; ils se melent aux habitants, servent de repetiteurs aux enfants, et pr61udent, par une incessante activite, a la lutte qu'ils vont bientot soutenir contre les exigences de la vie reelle. lis forment cepeudant une sorte de vaste club qu'ils entretiennent au moyen d'une souscription leg^re. Tons les elhves des 6coles font partie de ce club, et ils augmentent chaque annee leur biblioth^que particuliere de tons les livres qui peuvent aider k leurs etudes. Quand on nefait pas de pohtique dans un club, il faut y boire un peu. C'est ce que I'etudiant a compris, et, k toutes les grandes epoques de la vie universitaire , un punch classique rassemble la jeunesse autour du boivl enflamni6. Ici, le boiol est un tonneau.
L'Universite de Christiania estun ardent foyer d' etudes. Peut-etre pourrait-on lui reprocher de suivre une direction trop servilement utilitaire , et de vouloir arriver trop vite aux conclusions pratiques de la science. C'est un reproche qu'on ne fera jamais aux Universites de Gottingue, d'Heidelberg, de Bonn ou d'lena, toujours pretes a quitter la terre et a se perdre dans les nuages de I'ideologie. II faut blamer les deux excfes.
Ce but pratique , si evidemment poursuivi , detourne un peu I'Universite norvegienne de la voie plus noble que suivent les ecoles de France et d'Angleterre. En Norv%e, les preoccupations d'une instruction qui veut s'improviser d^tournent involontairement de I'^ducation, qui s'acquiert seulement avec les annees patientes. On n6glige
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trop ces humanites anciennes , d'ou sort Fhomme poll. Pendant mon s6jour k Christiania, j'ai fr6quent6 beaucoup d'^tudiants. J'ai vu des intelligences froides , compr6hensives et nettes ; fort peu de poetes et trop de mathematiciens. Le grec, peu cultiv6; le latin, mal compris dans sa force et peu senti dans sa grace; le fran^ais, jug6 seulement d'aprfes les auteurs du xviii« si^cle ; Tallemand , fort en honneur, et presque aussi bien parl6 que dans les Universites suedoises; I'anglais, tr^s h la mode et choisi de pr6f6rence pour les relations avec I'^tranger. Je sais qu'on a propose de substituer dans les 6coles son enseignement, comme enseignement officiel, k celui du frangais adopte jusqu'k ce jour. L'anglais, avec sa forme positive et sa syntaxe philosophique, convient plus k ce gdnie rectihgne et un peu maigre , qui semble caract^riser auiourd'hui la Norv6ge.
Cette preoccupation des inter6ts positifs de I'^tude cette recherche du cote pratique de toute chose, n'est que trop en harmonie avec les tendances de cette jeunesse qui ne sacrifie point aux Graces, comme le voulait Socrate Cette envie legitime, mais peut-etre un peu trop vive, d'arriver et d'assurer promptement sa vie, s'ennoblit du moins par un sentunent patriotique pousse jusqu'au culte le matin et jusqu au fanatisme le soir, principalement les iours de grand punch Ces jours-1^, on met le feu k un tonneau d eau-de-vie ; la coupe enflammee passe de main en main • on porte des toasts brulants a la vieiUe Norvege, GamU Norge! et I'on boit au triomphe assur6 et assez'procS^ des races scandmavessur la race latine. Peu importe si 1 h6te avec qui 1 on boit appartient lui-meme k cette pauvre race latine, qui n en pent mais ; si le punch est a point, il faut chanter la victoire aujourd'hui meme. Demain on con- Sewton ' ^ll^^^^^ds, ou I'on etudiera le binome
Des relations de mutuelle bienveilknce unissent les pro-
CHRISTIANIA
fesseurs et leurs elfeves ; le respect d'un cote, de I'autre un interet paternel et presquetendre. Les maitres aiment leurs disciples, les disciples sont fiers de leurs maitres. C'est un double lien tres-fort. Parfois les etudiants ont su trouver, pour temoigner leur reconnaissance, les procedes les plus delicats. Un professeur assezvivementgoute (et c'est vraiment un homme de merite que le succes suivrait partout et qui aurait de la gloire sur un plus grand theatre) avait de grands besoins d' argent, et de 1' argent presque jamais. Le metal fluide glissait entre ses doigts. Bientot il lui devint difficile de cacher sa gene ; quelques embarras se traduisirent d'une fagon brutale. On craignait un scandalel Les creanciers ne respectent pas assez le seuil de I'Universite. Je ne parle que de la Norv6ge. Que font cependant nos jeunes tetes? Aprfesmure deliberation, il leur apparait que I'enseignement r^glementaire n'est pas suffisant et qu'il leur faut un cours de plus par semaine. On le demande au professeur malheureux, qui s'empresse de I'accorder. II 6tait sur que ses cr6anciers, gens pen lettr^s, ne viendraient pas le relancer jusque-lk. On ouvrit une souscription pour subvenir aux frais du cours, et I'aimable savant echappa encore une fois de plus a la grifife aigue des gens du roi.
C'est particulierement dans les sciences que I'Universite de Christiania s'est distinguee : Esmark et Keyser sont connus de toute I'Europe ; Paris a rendu enfin une tardive justice au malheureux Abel; Sweegaard, qui refuse des ministferes, est aujourd'hui la plus forte tete de la Norv6ge, et Munk, une des plus lumineuses intelligences que j'aie rencontrees, eclaire d'un jour nouveau les antiquites nationales.
Le champ litteraire, proprement dit, est cultive avec moins de bonheur. La Norvege oublie qu'elle a 6te la patrie de Holberg, le Moli^re du Nord. La litterature ne lui semble plus que d'un interet secondaire ; elle n'est ni assez jeune comme race pour produire la poesie spontan^e des
dpoques primitives, ni assez vieille comme nation pour se reprendre, avec un amour r6fl6chi et une passion calme, k ces grandes et nobles speculations de I'esprit, dont le r^sultat ne se traduit pas toujours immediatement en dcus bien sonnants. Elle construit un chemin de fer : voil4 ou en est sa litterature ! Cependant, comme il faut bien lire un peu, elle s'adresse aux gros negociants, qui s'occupent de I'importation. Pour le peuple, on fait venir du Danemark. Le norv(5gien d'aujourd'hui n'est qu'un danois mal prononc6; mais la langue ecrite est presque la m6me. Les personnes d'une instruction moyenne lisent volontiers I'allemand ou I'anglais, et les nouveaut(5s de la librairie franeaise se retrouvent sur la table k ouvrage de toutes les femmes un peu a la mode.
II en est jusqu'^ trois que je pourrais nommerl
Si nous n'avons plus le succ^s bruyant, nous avons toujours le succ^s delicat.
Je ne puis pas dire qu'il y ait une galerie de tableaux k
Lhnstiama ; cependant on montre au voyageur, sous le
nom de Koml-Forening , quelque chose qui voudrait bien
en tenir lieu. C'est un etablissement ou I'on expose la pein-
turedes artistes modernes. Les artistes sont peu nombreux
en Norvege, et lis y vivent difficilement. C'est k Copenha-
gue, kBerlm, ^ Vienne, et surtout k Diisseldorf, qu'il faut
les voir Les peintres norvegiens etudient de preference le
gen.^ dont mtelligence est accessible a tous sans grand
effort et surtout le paysage, dont les grandes scenes qui
les entourent doivent reveiUer le goM dans leur kme. Les
quaites qm les distinguent sont principalement I'exacti-
ude de 1 observation et la sincerit<5 consciencieuse de
execut on; ce quon pent leur reprocher, c'est une cer-
ame mmutie dans leur manifere, c'est une complaisance
d'SrT P°^^V%'''?' '^^^ ^'^''^ ^^ euxplut5Ue dTs darriver k une traduction mot a mot qu'i une interpr6-
iS
cm
CHRISTIANU.
tation large de la nature. Je ne sais si la neige leur donne des 6blouissements, mais je ne crois pas que d'ici longtemps ils deviennent coloristes. Us ont des oppositions de ton d'une erudite a faire tressaillir la retine d'un ceil delicat, lis ne connaissent pas le secret des transitions menagees, et n'ont jamais su faire passer les couleurs a travers la gamme chromatique des demi-tons. Peut-Stre les contrastes brusques qu'ils ont sous les yeux doivent-ils leur servir d' excuse ou du moins plaider pour eux les circonstances att6nuantes. C'est la nature qui fait la premik^e education des peintres ; ils s'inspirent du spectacle qu'ils ont contempl6 d'abord, et ils reproduisent sur leurs toiles les accidents de la lumifere qui les eclaire. On comprend mieux la finesse du pinceau hoUandais quand on a vecu dans I'atmosphere d' Amsterdam, ou le ciel, les arbres, les maisons, les canaux, semblent disposes avec toute I'habilete d'un art exquis pour presenter aux yeux un immense et merveilleux. tableau.
Je ne parle pas d'une galerie dite Nationale, qui nous offre comme des originaux des grands maitres de miserables copies a cent ecus la pifece. Au milieu de cet amas, on est heureux de trouver quelques platres de Thorwaldsen, 1' artiste le plus puissant qu'ait jamais produit la race scandinave.
Mais Christiania possfede une collection d'un tout autre inter^t : c'est le mus^e des Antiquit^s du Nord. Bien qu'il n'ait pour lui ni la riche adondance de Copenhague, ni I'ordre savant de Stockholm, ni le luxe de Berlin, il n'en suffit pas moins pour donner un apergu assez curieux d'une vie disparue et d'une civilisation eteinte.
Ce mot de civilisation a'est peut-etre pas heureusement choisi, et je crois qu'on peut lui reprocher de ne pas dire assez. La Scandinavie, en effet, pas plus que I'Allemagne, ne s'arrete aujourd'hui, dans ses investigations, a I'epoque civilis6e : toutes deux veulent pousser plus loin dans la recherche de leur passe; toutes deux fouiUent avec une
co-
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en
6gale ardeur et le sol et la tradition, ce sol de Thistoire, pour retrouver les vestiges et 1' attestation de cette pdiriode primitive, qui n'a laisse ni une trace apparente sur la face de TEurope, ni un monument ecrit dans ses archives.
Les couteaux de pierre, les haches de silex, appartiennent h, ces premieres epoques. Elles indiquent le passage des races errantes et a demi sauvages qui camperent en Europe sans y poser d'etablissement fixe. Avec la periode scandinave, nous avons le cuivre et I'airain. Les m^taux ne remplacent pas la pierre tout d'un coup : on les emploie d'abord conjointement avec elle. La mince lame de cuivre recouvre la pierre, elle emprunte d'elle une solidity plus resistante, elle lui donne un tranchant plus fin. Mais pen a peu le metal se substitue compl6tement k la pierre. Des que le fer est travaille cbez un peuple, on peut dire que ce peuple est dans le plein courant de la civilisation. L'or, au contraire, ne prouve rien : on le retrouve fort ingenieusement fagonne m6me aux epoques barbares.
Ce sont les armes qui dominent dans ce mus6e. A I'exposition actuelle, dont je parlais tout a I'heure, ce sont les instruments de travail. Ici, la guerre et les troph6es de guerre ; la , au contraire , tous les embl^mes de la paix feconde. On ne fait plus d'6p6es , on n'a pas assez de fer pour les machines et les charrues. Je n'ai pas besoin d'aj outer que le passe est plus pittoresque , si le present est plus utile.
J'ai fait une attentive revue des haches de pierre, des marteaux de bronze, des filches en ivoire de morse, des fers de lance en arfites de poissons , et des arcs en fanons de baleine tordus ; tout cela vous a une mine feroce a donner la chair de poule k un touriste qui part pour la Finlande. Aprfes avoir contemple tous ces instruments de destruction , on s'arrete complaisamment devant I'arsenal , non moins dangereux , mais plus s6duisant , de la coquetterie feminine. Le travail du fer est encore dans
CHRISTIANIA
I'enfance, quand deja I'or et 1' argent se fagonuent en bijoux merveilleux. Les hommes n'ont pas encore des charrues : qu'importe , si la femme a des colliers ?... On se passe bien de pain ; mais , je vous prie , pent-on vivre sans pendants d'oreilles 1 J'ai vu un bracelet d'or massif qui ferait envie h, une reine ; les anneaux , d'inegale grandeur , s'entrelacent les uns dans les autres avec un art exquis ; les ciselures ont des caprices dignes du ciseau de Froment Meurice. Ce bijou appartenait a une petite Finlandaise, qui n'avait pour toute garde-robe qu'un pantalon et une veste tallies dans la peau d'un phoque ! II y a aussi des bagues superbes : on les porte au pouce, et elles couvrent le doigt tout entier ; puis des plaques poiu" la poitrine , avec des inscriptions en caract^res runiques , des channes qui faisaient aimer , et qui n'ont plus d'autre m6rite aujourd'hui que d'exercer la sagacite des Champollions norv6giens. A c6t6 de ces petites merveilles de I'orfevrerie , on remarque des couteaux de pierre , des cuillers de bois et des batteries de cuisine compos^es d'une seule pifece : la marmite-gamelle , ou Ton cuit tout , et ou tons viennent manger. Cependant, derriere la vitrine des armoires , d'affreux petits dieux vous font toutes soiies de grimaces : les uns vous montrent les griffes , les autres vous tirent la langue ; ceux-la ont des cornes, ceux-ci ont des ailes. J'en ai remarqu6 un parmi tons : il est en ambre jaune , cet ambre si prise des Remains, quand la Baltique I'avait roule dans ses flots verts : h vrai dire, le dieu n'est qu'une tete et un ventre, le reste est supprime ; mais on devine que ce ventre est insatiable, et cette tete, qui vous regarde avec ses yeux d'aigue-marine , a une puissance rare d' expression ; elle est aussi pres de la vie qu'elle est loin de la beauts.
On. augmente chaque jour les tresors de ce musfe.
Les fouilles de 1854, dans le district d'Aggershuus, ont fait decouvrir un collier d'or massif d'un poids respec-
LA NORV^GE.
li;';
table, et des ornements d' argent qui paraient , dans las anciens temps, la statue colossale d'Odin. Quand saint Olaff " etablit le christianisme en Norvege , il pers6cuta un peu ; les temples des idoles furent depouilles , et les fiddles.... pa'iens cachferent dans les cavernes , dans les bois , dans la terre , tons ces insignes de leur culte que le hasard souvent , les recherches parfois , ramenent maintenant k la lumiere. La Norvege comme la SuMe, comme certaines ties de la Baltique, — Gottland, par exemple, — seraient des mines inepuisables d' explorations ; malheureusement le Danemark , du temps de sa souverainet^ , s'est adjuge le profit des premieres fouilles , qui , comme on salt , sont toujours les plus fccondes. Aujourd'hui, le gouvernement prend des mesures : il entrave 1' exportation et meme la vente , entre nationaux , des antiquites scandinaves. Si I'inventeur ne veut pas garder pour lui, il est oblig6, de par la lot , d'offrir sa decouverte au musee du Nord , qui exerce un droit de preemption avant tout autre. Ajoutons quele musee paye noblement; seulement il achate peu, parce que le paysan, si avide'qu'il soit, ne se soucie gufere devendre. Le paysan norv(§gien , surtout dans le nord, est toujours un peu paien ; il se rattache a I'idolAtrie , comme k la preuve de son origine antique; il jure par 0dm , et croit de temps en temps au dieu Thor. Les reliques paiennes sont pour lui ce que sont pour les Indiens les Fetiches et les Manitous : il en attend le succ^s de ses entrepnses et la gu6rison de ses maladies. Cette dermhve esperance se r6alise parfois, les reliques pr6servant presque toujours du medecin.
Le calendrier scandinave , qui ramenait k des 6poques precises les ffites des Nornes, de Frega , de Balder et dOdm trouve naturellement sa place a cote des colliers de ces dieux et des bracelets de ces dresses. ^ Le calendrier scandinave ressemble k un sabre de bois • c est une sorte de latte en hetre ou en sapin, plus souvent
CHRISTIANU. 21
en chene; il n'offre aucmi specimen d'ecriture litterale , mais des divisions irreguliferes partagent sa longueur, indiquant les revolutions sid6rales, les periodes lunaires, et les conjonctions du soleil avec les constellations du ciel. Cette langue , qui ne se prononce pas, se comprend comme une autre ; elle a I'avantage de parler aux yeux et k I'imagination , au lieu de s'adresser seulement a I'intelligence froide ; ce n'est pas un alphabet , c'est une decoration et un symbole : un loup sortant du bois , un ours flottant sur les glaces , un canard-eider endormi dans son duvet cotonneux , expriment et personnifient clairement I'hiver; des fleurettes sur un champ, des rameaux noirs qui se relevent vers le ciel, avec des feuilles a demi pliees et brisant leur bourgeon rose, c'est le printemps fecond; un soleil a la face ronde , et couronne d'une chevelure de rayons, c'est V6t6 du Nord aux jours ^temels. Le sens de ces hieroglyphes va s'alterant a mesure que les traditions s'effacent; mais au moment oil la pointe du ciseau les burinait dans la fibre resistante du chene, le peuple les comprenait en Norvege , comme il comprenait les quipos au Mexique , et chez nous les symboles moins compliques du Double-Liegeois , et des autres productions plus ou moins drolatiques de la Biblioiheque bleue, ou. Ton designait les jours de vent par un Eole gonflant ses joues , la chaleur par un 6ventail, le temps nebuleux par un pot couvert, et le froid qui pique par une alene !
Non loin du calendrier scandinave, on a soigneusement conserve quelques beaux specimens des ecritures runiques, si c61ebres autrefois dans le Nord. J'avais releve moimeme, sur la cote occidentale de I'Ecosse, et dans les Hebrides, au nord-ouest de Skye, d'assez curieux fragments d'inscriptions; mais je n'en avals pas encore trouve d'aussi complets.
L'invention des nuies est generalement attribute a Odin.
On n'est pas d'accord sur la racine etymologique et sur
■Ito
la signification m6me de 1' expression : les uns la font venir d'un mot gothique qui signifie couper, tailler ; les runes, en effet, sont taUlees dans la pierre ou coupees dans le bois. Rima, un autre mot gothique qui veut dire secret, conviendrait assez a leur caractfere mysterieux , que le peuple n'a jamais pf5n6tre ; enfin, il y a un vieux mot allemand , raunen, qui veut dire murmurer, parler a voix basse. Serait-ce une allusion aux choses cachees que les runes, en leur langue discrete, ne r6v61aient jamais qu'aux inities ? On pent hesiter entre ces diverses interpretations, qui ouwent le champ aux probabilit(§s et aux conjectures.
Dans le principe , I'alphabet runique etait compose de seize caracteres, que I'on regarde comme d'origine ph6nicienne ; chacun de ces caracteres a un nom et une signification propre qui nous ont €U conserves dans un poeme scandinave. Ainsi , le caractere qui rfipond a la lettre F signifie I'argent; U, c'est I'^tincelle ; K, c'est la peste' H, c'est la grMe; N, c'est la pauvrete ; /, c'est la glace • B, c'est le bouleau; L, c'est I'eau; M , c'est rhomme ;' -b, c est le soldi.
Quelquefois ces lettres , qui ne sont pas sans analogie avecles caracteres hebreux, se groupent, au nombre de rois ou quatre, autour du m^me jambage; quelquefois, toutes les lettres d'un mot se tiennent , s'entrelacent , comme dans le toughra de la signature imp^riale d'un sul' tan; tout d'abord cela ressemble a un parafe par trop calligraphique, dans lequel il est assez difficile de distmguer quelque chose. De petits traits , des virgules des especesde points massoretiques , comme les emploient aujourdhmleshebraisants, viennent encore compliquer a difficulte, en modifiant la valeur de chaque caractere et ia signification de chaque mot. Tantot les rmm se lisent de droite a gauche, et tantot de gauche k droite ; parfois elles se contournent, comme des serpents qui melent leurs noeuds mextricables. La plupart des inscriptions runiques
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que Ton retrouve sur les pierres et sur les rochers rappellent les exploits des h6ros primitifs, dont le Nord garde un souveair si fidele.
Mais les runes n'ont point seulement une valeur graphique : comme les surates du Koran ou comme le carmen antique (c'est de carmen que Ton a fait charme), elles ont un pouvoir myst^rieux : tout cfede a I'influence de leiu" vertu magique ; elles dissipent Forage , domptent les flammes , guerissent les maladies, raniment les morts, et, miracle plus grand, inspirent une tendresse nouvelle au coeur qui ne voulait plus aimer :
Duoite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnin!
Voici le sujet d'une rune scandinave : une jeune fille veut attirer dans sa grotte un chevalier, que la chasse emporte k travers la foret voisine ; elle ouvre un livre qui contient les runes sacr^es, et, s'accompagnant de la harpe, cette lyre du Nord, elle chante les paroles magiques :
n La premiere fois qu'elle pinga la harpe d'or, cela resonnait si agreablement ! Tout le gibier qui etait dans les champs et dans les bois oublia ou il voulait courir. Que vous etes puissantes , 6 runes !
•< La seconde fois qu'elle pinga la harpe d'or, cela resonnait si agrdablement 1 Le petit faucon gris 6tait arrete sur la branche j il etendit ses ailes. Que vous etes puissantes , 6 runes !
a La prairie fleurissait ; tout se couvrait de feuilles ; cela venait de celle qui 6tait savante dans les runes. Le chevalier Tynne piqua son cheval de I'^peron, il ne pouvait plus s'arreter. Que vous etes puissantes , 6 runes ! »
Enfin , le chevalier, attir6 par ces chants, arrive aupr js de la jeune fille. C'est ce qu'elle voulait. Les runes ont reussi comme le carmen de la Sicilienne amoureuse.
Le coeur est partout le mfime. Dfes que I'amour s'en va, on cherche le charme qui peut le retenir, et, Ahs qu'il est
parti, le philtre qui pent le ramener. Je citais tout a I'heurc le refrain d'une incantation de Virgile. Le Nord et le Midi se touchent de plus pres qu'on ne le croirait.
« Fais las aspersions et entoure ces autels d'une bandelette tlottante , brule la grasse verveine et la fleur de I'encens male... Bien, il ne nous manque plus que les paroles du charme. charmes, ramenez Daplinis dela villa au logis... Ramenez Daphnis... Les charmes peuvent ravir la lune a la voute des cieux; c'ast par des charmes qua Circe mdtamorphosa les compagnons d'Ulysse. Les charmes, dans les prairies, brisent en trongons les serpents glac6s. charmes ! ramenez de la ville au logis, ramenez Daphnis! « Voici que d'elle-m6me, pendant que je tarde encore, la cendre s'ambrase et enveloppe I'autel de ses flammes tremblantes... Ah! cessez , mes charmes, il revient dela ville.... cessez ! voici Daphnis. »
Les ddtails different autant que le ciel ardent de Naples differe du ciel pMe de la Norv6ge.... autant qu'Odin differe de Jupiter. Mais le fond des choses est le meme ; I'incantation, dans les deux religions , a la meme allure, et la puissance de la rune et la puissance du carmen sont 6galement cel6brees.
Les runes furent recueillies dans les premiers temps par le christianisme, comme bien d'autres legs de la succession paienne ; plus d'une inscription runique, aujourd'hui d^posee dans les collections scandinaves, chante les vertus das nouveaux Chretiens morts dans les blancs habits du bapteme, et la pierre que j'ai maintenant sous les yeux rapporte la consecration d'une eghse par un 6v6que du xii" sifecle.
Ces caractferes antiques, employes k une epoque relativement moderne, me donneront la transition que je cherchais entre le monde scandinave et le monde norvteien proprement dit, qui se trouve 6galement represents au mus6e de Christiania.
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J'ai surtout remarqu6 deux choses : des couteaux et des couronnes.
Ces couronnes, destinees aux femnaes, n'ont jamais pare un front de reine ou d'imperatrice. Ce sont de simples couronnes de fianc(5es, du cuivre argents, tout constell6 de diamants de cristal et de perles en verre souffle ; travail bizarre, eclat de clinquant, magnificence du pauvre! mais la jeune fiUe attache a ces couronnes plus de prix peut-etre que la reine Victoria a son bandeau de Golconde et de Ceylan, surmonte du Koh-I-Nohr, parce que cette couronne est pour elle, comme la fleur d'oranger pour nos sceurs, le symbole de I'innocence et I'embleme de la vertu bien gardee.
Au-dessous de la couronne des fiancees on a plac6 des reliques d'un genre moins pacifique. Ce sont divers echantillons des terribles couteaux norvegiens. Ces couteaux pendent a des ceintures de cuir assez grossi^res. Jusqu'au commencement de ce si^cle, les paysans norvegiens se battaient volontiers au couteau. lis ne connaissaient pas d'autres armes blanches, mais ils avaient une fagon terrible de s'en servir. Le duel a la ccintitre offrait des particularites 6tranges et terribles. Avant d'entamer Faction , chacun des adversaires enfongait son couteau dans une piece de bois ; les temoins, en les retirant, mesuraient esactementlaprofondeur del'incision. L'arme eta it alors entouree de bandes de cuir fortement serrees, et on ne laissait a la pointe d6couverte que la longueur de fer qui avaitpenetre dans le bois. On attachait ensuite les deux ennemis chacun a la ceinture de I'autre, — il n'y avait point a rompre d'une semelle, — puis on leur mettait les armes a la main et le combat commengait. On rapporte des seines horribles ; cette fuite impossible, cette mort menagante, inexorable, mais lente, puisque les blessures ne pouvaient tuer qu'en se multipliant ; ce calme du Norvegien glace, cherchantpour sa pointe la place favorable, attaquant avec
pr6cisioii, ferme a la parade, precis a la riposte.... puis, peu k peu, s'echauffant par Taction m^me, s'embrasant jusqu'i I'ardeur sauvage, visages sanglants, poitrines labourees , bras noueux entrelac^s comme des serpents , mains fr6missantes et crispees ! la pointe partout, le salut nulle part ! Cependant, a trois pas de distance, debout, les bras croises et impassibles, les temoins attendent la fin pour dire que tout s'est pass6 salon les rfegles, que I'un a bien tu6 et que I'autre est bien mort !
Christiania, en sa qualit6 de ville capitale, ne pouvait se passer d'un theatre : elle en a un. Je n'oserai pourtant pas dire que ce soit un theatre national , la Norv6ge n'y est representee que par les spectateurs. Les acteurs sont Danois, et les pieces sont franyaises, traduites, bien entendu. On y joue nos vaudevilles, comme en Egypte ou au Gymnase , on y chante nos op6ras comiques , comme a Constantinople ou au theatre de la rue Favart.
Le theatre n'est pas grand, mais il est assez confortablement arrange. Les decors sont gen6ralement simples. On veut kisser toute son importance a la partie litt^raire, Il faut des trues et des machims pour monter la Chatle blaiv Che, mais on pent jouer Phklre derri^re un paravent. Les acteurs sont assez pauvrement vStus, ainsi qu'il convient a un theatre o^ le premier sujet ne gagne gufere que dixhuit cents francs par an! Quant au ballet, 11 n'y faut pas songer ; il n'y a pas de corps diplomatique k Christiania. Les etoiles de la danse ne briUent que sous les yeux des ambassadeurs, et les congrfes ont toujours eu ufle grande mfluence sur les pirouettes. La salle est peu eclairte, et oute la lumifere, projet6e sur la scene, laisse le balcon et les loges dans un demi-jour favorable k la demi-toilette. Mais comme on va au theatre pour 6couter, le plus attentivement possible, personne ne songe k se plaindre de cette lumiere trop s^verement menag6e : les acteurs y gagnent, et le public ne croit pas y perdre. Tout eela est affaire d^
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gout. Ajoutons, pour tout dire, qu'on leve la toile k six heures et qn'k neuf tout est fini ; le Norv(5gien aime a se coucher tot. C'est une mesure d'hygiene qui conserve le calme et la fraicheur du sang.
II y avait, pendant mon sejour a Christiania, une session extraordinaire du Storthing. Le parlement moderne de la Norvege a religieusement garde le nom national de ces assemblees d'hommes libres oil les Scandinaves, ainsi que les Germains leurs freres, se reunissaient sous la voute du del , dans une vaste plaine , sur une montagne , ou dans I'enceinte grandiose des rochers, comme au Thing-Valla d'Islande. II y a moins de prestige autour du Storthing actuel. La faute en est sans doute au costume moderne. Le Storthing comprend des hommes de toutes les categories sociales : des fonctionnaires civils, des militaires, des negociants, des membres du clergf5 , des professeurs , et surtout des paysans. Parmi ces membres , cinquante ou soixante peuvent k bon droit passer pour les repr^sentants de I'aristocratie intellectuelle du pays ; les autres apportent a I'accomplissement de leur devoir un rare bon sens et un incorruptible amour de la chose publique. II n'est pas sans exemple qu'un paysan-legislateur ait si^g^ dans le costume national de sa province; mais en g6n6ral les deputes sont vetus de noir, ce qui ne laisse pas que de leur paraitre assez etrange, du moins pendant les premiers jours. Le mode de voter est des plus simples : on se Ifeve pour I'adoption; pour le rejet, on reste assis. II n'y a ni c6t6 gauche, ni c6te droit, ni ministeriels, ni membres de I'opposition; chacun vote selon sa conscience et sans obeir au mot d'ordre d'un chef de file. Le parlement norvegien n'est pas tout a fait , exempt de cette defiance qui semble avoir toujours ete un des traits distinctifs du caract^re republicain. Ainsi on ne veut pas que la couronne ait ses orateurs pour la repr^senter dans le Storthing , faire connaitre ses projets, et dtfendre ses plans. Leroi demandait
Md^
un avocat, pour lequel il ne reclamait pas meme le droit de vote, mais seulement le droit de discussion On le lui a refuse. Un pareil systfeme , si I'expos^ des motifs n'est pas d'ailleurs parfait, prevenant toute objection et y r6pondant a I'avance, livre le sort dune loi a tous les hasards d une deliberation mal conduite.
La proposition royale a les honneurs dun ceremonial particulier; elle est annoncee la veille; une deputation de sixmembres va au-devant du messager de la couronne. C est un conseiUer d'Etat qui se presente en habit de cour ^laportede I'assemblee. On ouvre a deux battants. Le president est debout ainsi que tous les membres du Stortlung Le conseiller s'avance vers une table qu'on a placee pour luiau pied du bureau. Il salue le president, puis lassemblee, lit les lettres patentes signtes du roi et revetues du grand sceau, qui I'autorisent a paraitre devant le parlement norvegien, puis il donne connaissance de la proposition, la depose sur la table, salue de nouveau le president et les deputes qui se Invent, et est reconMt jusqu aux portes du palais par les six membres qui rlvaient amen6. La proposition est renvoy^e au comite auquel
L^Jtr .'' '.' '"""'^'^ -prend son ordre du jou La petition du dernier paysan du Finmark ou du Nord^ land, presentee par un depute et adoptee par lu aurait obtenu, avec un moindre ceremonial il est vrai tout lu tantde consideration. ' ^ ^^"
J ai assiste a plusieurs discusqinnc- u + jours paru excellent, simple ed£n ' Ce 7 ? "''' '°"-
joute oratoire : ie ne sais s'il T. ^ . V ''^ ^°"'^ '''''
,ie ne sais s il y aurait beaucoup de tenants
CHRISTIANIA
pour rompre les lances; c'est plutot une conversation d'affaires autre des hommes intelligents at droits, qui veulent s'eclairer reciproquement at non se tromper les uns les autres. On voit qu'ils n'ont pas besoin d' eloquence. Chacun parle de sa place, comme dans les chambres aiiglaises, avec une habitude moins ronipue aux affaires, et moins d' elevation peut-etre dans les vues politiques , mais avec une intention loyale. Ai-je besoin d'ajouter que la Storthing jouit ici d'une immense popularite? Sa porte reste toujom's ouverte : on entre sans empressement, Ton sort sans tumulte ; on ecoute en silence, sans arrifere-pens6e de critique, sans reflexion malicieuse, sans secret desir de voir I'orateur en peril hesiter dans uue phrase interminable. La Storthing est mesur6 dans la forme et g^neralement calme dans I'expression. Mais il porta haut la sentiment de ses droits, comme il arrive toujours a une assemblee qui se sent un peuple derri^re elle. Les parlements ne tombent jamais devant la force qu'apr^s etre tombes dans ropinion.
La constitution d6cr6tee k la di^ta d'Eidsvold la 1 8 mai 1814, at confirmee a Christiania la 4 novambre suivant, accorde au Storthing les pouvoirs les plus illimites. La Norvege est une republique qui a le roi de. Suede pour president.
L'election est a deux degres et la suffrage n'estpas universel. Pour etre admis au vote, il faut avoir vingt-cinq ans accomplis, etre citoyen norvegien, et domicilie dans le pays depuis cinq ans au moins. II faut en outre remplir une des trois conditions suivantes : 6tre ou avoir ete fonctionnaire public, posseder dans la pays ou affarmer depuis cinq ans une terre immatriculee au cadastre , ou bien anfin etre bourgeois (en Norvege, on ne regarde pas le nom de bourgeois comme une injure), ou posseder, soit dans une ville de commerce, soit dans un port privilegie, un immeuble d'une valeur d'au moins neuf cents francs.
Dans les villes, les magistrats, dans les campagnes, le bailli oule cur(5, dressent des registres ou I'on inscrit le nom de tous les electeurs. C'est le registre de l'6tat politique des citoyens. Tout homme, avant d'y etre inscrit , est tenu de faire publiquement devant un tribunal le serment detre fidele a la constitution.
Le droit de voter est suspendu par une accusation de crune, par I'insolvabilit^ ou la faillite, k moins que la rume ne vienne d'un accident inevitable. Quand le creancier est satisfait , I'electeur reprend son droit. II le perd k tout jamais par la condamnation a lamaison de correction k la chatne, ou a des peines infamantes; en prenant, sans autorisation du service k I'etranger, ou en y acqu6rant le droit de bourgeoisie; enfin s'il est convaincu d'avoir a^'ssemblL ^™ ^^iff^-age, ou d'avoir vote dans plus d'une
Les assemblies electorales se reunissent tousles trois ans, delles-m^mes, et sans qu'il soit besoin de convocation, au mois de d^cembre de chaque troisieme annee Ces premiers votants, rassembles dans l'<5glise, ^content la lecture de la constitution et des lois fondam'enta " ffli par les magistrats ou les pretres, puis ils choisissen dan
cent vota^ r '7!' '^"^ ''' ^^^P^^^- ^^ -^1 -r cent votants Ces decteurs serendent au lieu design^ et
i eur our, elisent les membres du parlement. On 61i en meme temps unsubstitut qui, en cas de d^c^s ou dWchement, remplace le premier elu. Le Storthing neTo^ prend jamais moms de soixante-dix membres, Lais Is de cent. Les paysans envoient les deux tiers ; 'autre t^ r as fourni par les viUes. Eneas d'empechement pe onnei 1 electeur peut envoyer son vote par ecrit P'^"°^n^l'
sid°enc'.'f' ¥^^' "^'''^ '"'^^^ ^^^' ^Pr^^ dix ann6esder6-
den e dans le royaume. La representation est obligatoire
et nul ne peut refuser son mandat. ^ '
Le session commence le l" fevrier rA mm^c
levuer (a. moms que ce nc
CHRISTIANIA
spit un dimanche), et dure jusqu'au 30 avril. Les services de I'Etat sont assures pour trois ans. Dans I'intervalle des sessions, le roi pent reunir et dissoudre des dietes extraordinaires, mais qui n'ont le droit de modifier en rien la constitution, et dontles actes int6rimaires sont regularises par le Storthing suivant.
Dfes que le Storthing a verifie ses pouvoirs, il se divise en deux chambres : le Lacjthinrj, espece de chambre haute, qui comprend seulement le quart de la representation, et YOdelsthing, qui comprend les trois autres quarts.
Chaque loi est d'abord proposee a I'Odelsthing par un de ses membres, ou par un conseiller d'Etat agissant au nom du gouvernement. Le projet est-il agr66, on le renvoie au Lagthing. Si celui-ci I'accepte, il sort de la discussion legislative pour etre present6 au roi. Si, au contraire, les deux chambres ne peuvent pas s'entendre, elles se ferment en Storthing general pour decider du sort de la loi.
La resolution des chambres est presentee a la sanction du souverain, qui en fait une loi.
La resolution adoptee par trois difetes successives devient loi, sans la sanction et malgre la volonte du roi.
Dans les matieres de jurisprudence, on voit parfois la difete prendre I'avis du Hoiesteret, ou Cour supreme : louable et rare deference dans un corps qui possede la plenitude du pouvoir souverain, et qui peut d'autant mieux interpreter qu'il peut aussi creer la loi!
Cette extreme deference semble assez dans les habitudes du parlement norvegien : il a le bon gout de ne pas se croire infaillible, et il regoit volontiers la lumi^re, d'ou que ce soit qu'elle lui vienne. Il y a quelque temps, pendant le cours d'une discussion epineuse, le Const itutionncl de Christiania publia la premiere partie d'un article remarquable sur la matiere, et annonga la suite pour un prochain numero. Le Storthing dedara publiquement qu'il ne
Jliilii' :
prendrait aucune determination qu'aprfes avoir lu le Constitutionnel du lendemain. J'avoue, pour mon compte, que je suis touche de ce qu'il y a dans une pareille conduite de simplicite noble, de grandeur vraie et de haute honnetete politique.
Les repr^sentants regoivent diverses indemnites. On leur accorde dix francs par jour pour frais de nourriture, trois francs pour leur logement, deux francs et demi pour leur domestique, plus trois chevaux de poste pour Taller et le retour entre Christiania et leur domicile electoral. Ces diverses indemnites deviennent pour le paysan avide roccasion de toutes sortes de petites epargnes. Avec ses dix francs, il vit dix jours ou pen s'en faut : il se loge dans une chambre modeste, et, pour etre plus silr de ses gens, supprune le domestique, dont il s'offre les gages k luim6me, quand il est content de son propre service. Quant aux trois ^chevaux de poste, void ce qui arrive ordinairement : deux honorables se mettent dans lam^me charrette etprennentun seul cheval. lis partagent entre eux les cmq chevaux supprim6s. Lorsque la session est finie les deputes ont faitbeaucoup de lois et assez d'^conomies'
La constitution norv6gienne offre un singulier melange de sentiments hbe^raux et d'id6es retrogrades, d'aspirations genereuseset de defiances etroites, de nobles principes et de restrictions mesquines. Le premier article declare la Norvege un Etat libre et independant, et le second 6tablit ^ une rehgion d'Etat (le lutherianisme 6vangelique ) ea ajoutant que tons ceux qui professent cette religion ne pourront en enseigner une autre k leurs enfants. La conversion au catholicisme est regard6e comme un crime so- '
juifs. La personne du roi est sacree, mais il sera luthd- ' nen; Bernadotte dut abjurer pour r^^ner. Le rorne pent xneme pas etre bUm6, mais un Norv^n n'a pas le S
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de lui adresser directement la plus humble requSte : entre le roi et le citoyen, la constitution place le gouvernement norvegien. Le roi est le chef du pouvoir ex(5cutif ; mais 11 doit avoir constamment auprfes de lui, meme en Sufede, un niinistre norvegien et deux membres du Conseil d'Etat ; et, comme si Ton craignait pour eux les eblouissements, de la couronne oula seduction des graces royales, ces conseillers doivent etre changes tous les ans. Souvent ils sont rappel6s par le Storthing , mis en jugement et parfois condamnds; ce qui ne les empeche pas de reprendre leur poste aupres du roi a I'expiration de la peine. Le roi a le droit de grdce, c'est le privilege le plus noble de la souverainete ; mais le criminel a le choix ou d'accepter la grice du roi, ou, malgre la clemence qui descend sur lui, de subir la peine prononcee par le juge. Le roi doit venir, chaque annee, passer deux mois a Christiania. Ses familiers ne I'accompagnent pas. Il a une cour norvegienne : on lui improvise des chambellans , on lui pr^sente des grands-maitres du palais , et on ecrit dans la constitution , d'un style peu monarchique : « Le roi choisit et congedie, selon son bon plaisir, sa cour... et ses domestiques .' . . . »
La Norvege a son gouvernement a elle, c'est un Etat parallfele k la Sufede. Les deux nations se reunissent a leur sommet sous la mfime couronne.
Le Conseil d'Etat est le rouage le plus important du gouvernement. A 1' exception des affaires diplomatiques et des operations militaires, qui ressortissent exclusivement au pouvoir executif, toutes les affaires de quelque importance sont traitees devant le Conseil d'Etat et decidees par lui.
Jusqu'ici le roi avait ete represente en Norvege ou par un vice-roi ou par un gouverneur. Le Storthing a decide, au mois de juillet 1854, qu'il n'y aurait plus de viceroi en Norvege, et que le gouverneur actuel n'aurait pas de successeur. Cette dt^cision de la difete a produit quelque
emotion a Christiania, et Ton a ressenti comme un contrecoup jusque dans la Norv6ge lointaine. La couronne n'a pas fait connaitre ses sentiments, mais je crois que des juristes s6vferes pourront voir la una alteration a la loi fondamentale, cette Grond-Lov, dont un Norv^gien ne prononce le nom qu'avec un sentiment de juste orgueil et de fermdt6 male.
Les membres du Lagthing, reunis k V Haiesteret, forment la Cour d'Etat, nous dirions la Haute-Cour, que Ton appelle Rigsret. Le Kigsret juge souverainement toutes les affaires portees devant lui par TOdelsthing, contra les membres du Consail d'Etat, de la Cour supreme ou de la difete. Dans le Rigsret, lapres^ance appartient au president du Lagthing.
Je ne defendrai pas k outrance la constitution norvegienna contra ceux qui la trouveraient incomplete dans son ensemble ou parfois incoh6rente dans ses details. Mais il ne faut pas oublier non plus que cette charte, qui depuis
souTain: d" ''' T- ^•^^^' ^ ''' ^°"^-^ une' mspiratron soudame de son patnotisme, et le coup d'essai de la liberte naissante. Cast dans le trouble des grand" Ruerre c est dans raffervascanca du mouvement aurop' n de 8 ' qua das bourgeois, des marchands, des paysan e des pretras, echappes a trois siecles de servitudp !! \ cpt+P l^aco i^iLi ■ servitude, assirent sur
No vat On S'. ""'" ^T'""''^ Hnd^pendanca de la iNorvaga. On etudia un peu les cortcs aspagnoles de 1812 on tudia davantage les constitutions des Etats-Uni on rmcM beaucoup, on discuta peu, et au bout da sk se" mamas la difeta nationale avait don^e a son pays una con-
constitution qua le pays a su garder intacte, quand tant da chosas ont chang6 autour de lui. Son vice le Z,Z dxcaU mes yeux, Cast de declarer une relgL d'Etat ces dexclure de toute participation aux allires c ux dont le symbole ne sera pas absolument conf rmH lui
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de la foi lutherienne evangelique. II ne faut pas meler la terre au ciel : laissons les religions planer dans leur sphere sereine, au-dessus de nos passions mortelles, audessus des interets perissables, afin qu'aucune preoccupation terrestre ne s'interpose jamais entre notre 4me et Dieu !
Ne portons point cependant de jugements hat^s et trop s^vferes. G'est aprfes des siecles de silence, d'oubli et de la plus triste des oppressions, celle qui les resume toutes, une oppression 6trangere! que la Norvege est remontee tout d'un coup au rang des nations. Je n'en connais pas qui se soient plus promptement initiees a I'esprit de la vie politique, et qui aient mieux compris, plus aime et plus respects Taction des institutions libres. Le Storthing, qui fonctionne sous I'ceil de tous et dans I'inter^t de tons, est environne d'un prestige qui fait sa force. Aussi, dans les moments d'epreuve, le peuple entier se serre autour de lui pour le d6fendre. Ces moments-la sent pass6s, et la haute prudence qui veille aux destinees d'un double royaume conduit maintenant cliacun d'eux dans la voie qui lui est propre. Mais on congoit que dans les premiers temps, la Norv6ge, que Ton retrouvait si peu,.consolait mal de la Finlande tout a fait perdue. La Suede, encore feodale aujourd'hui, 6prouvait peut-etre quelque ennui de voir a c6t6 d'elle cette ancienne rivale affranchie et jouissant de la plenitude de ses libres droits. La Norvege avait 6te pendant quatre cents ans la terre nourrici^re de I'aristocratie danoise. Toutes les fonctions avantageusement r^tribuees 6taient I'apanage de families ^trangeres au sol. La Sufede crut un instant qu'elle allait succ6der au Danemark et que la Norvege n'avait fait que changer de mattre. On parla d'une reunion plus intime des deux royaumes ; on attaquait sourdement la constitution d'Eidsvold. En 1821 on nota tous les symptomes d'une lutte prochaine. Le roi en personne vint k Christiania ; on concentra des troupes
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suedoises dans les environs de la ville. L'irritation des partis (5tait extreme ; la guerre civile allait de nouveau d6chirer la p^ninsule scandinave ; mais le roi 6couta la justice et ceda a une inspiration honnfite; il se souvint de son serment, et la liberte de la Norvege fut affermie par 1 effort memo que Ton avait tent6 pour I'ebranler.
II n'y a peut-etre pas de pays au monde ou la presse soit plus libre qu'en Norvege. Il n'y en a point, k coup sur ou elle soit plus digne de sa liberte. Elle est exempte du timbre et dispensee d'autorisation. Elle ^chappe k la censure, et ne cramt ni I'avertissement ni la suspension. Chacun publie ce qu'll lui plait, quand il lui plait et comma il iui plait; mais chacun est responsable de ce qu'il a pubU6. La trahison centre TEtat, le blaspheme centre la religion, la diffaniation contre les particuliers, amenent leur auteu;
etre la 'J w ^ ™'''''^'- '' ''''' ^^' difference emre la legislation norvegienne et la notre. Ilfaut ici trois laments pour constituer le delit : I'^vidence de term 1 intention mauvaise et la faussete des alWation S preuve est done toujours admissible; ce qufpeut "trt rendleremede pire que le mal. Les journalises son ''
p ace lis ont 1 ceil ouvert sur tous les fonctionnaires nula Ms vip-ii«r.+o + ^^^® surveillance est tout a
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egal, de fennete et de moderation. Rieu, a mon sens, ne fait plus d'honneur a un peuple que cette mesure et ce temperament dans I'usage si difficile de la liberte. Les scandales de la presse americaine ne trouveraient ici ui editeurs ni lecteurs, et ce n'est pas un des traits lesmoins frappants ou les moins louables du caractere norv6gien, de placer tout, meme la liberty, en dehors de la sphfere orageuse des passions personnelles. La Norv6ge compte une trentaine de journaux, dont le respectable doyen, quiporte le nom de 3Iorgen-Blad (feuille du matin), parait chaque jour et coute environ quarante francs par an. C'est une feuille sagement et habilement redigee, editee surtout avec un soiu typographique que nous ne retrouvons ni en France ni en AUemagne. Christiania compte encore cinq ou six journaux plus ou moins politiques ; dans le reste du pays, chaque petit centre a le sien. Pendant la durSe du Storthing, les polemiques sent assez vives entre les organes des divers partis qui commencent k se former, et il se publie alors un nombre considerable de petites feuilles, qui ne viventpas plus longtemps que le parlement, dont elles resument les seances. Ce sent des especes de moniteurs du dimanche , qui penetrent jusque dans les campagnes les plus eloignees, et apprennent au paysah attehtif tout ce qu'U doit et tout ce qu'il veut savoir de ses representants. Le reste du monde semble lui importer assez peu. En temps ordinaire, tons ces journaux sont surtout des publications pratiques, des feuilles de renseignements et d'annonces : ils ont tous trois quatriemes pages. Le Norvegien a le g6nie des annonces ; il n'y a pas de tarif fait h I'avance pour la ligne anglaise ; au besoin on paye en nature. Le petit journal est accommodant. J'ai vu un entrefilet annongant une poule d'Inde engraissde h point, et qu'on pouvait venir voir dans les bureaux de la redaction ; on payait la reclame avec une cuisse ou une aile. Souvent, le journal annoncc que tel objet sera vendu dans le cabinet du direc-
teur ; ii a probablement son droit de commission , et personne n'a garde d'y trouver k redire.
Outre las journaux proprement dits, il y a aussi ce que j'appellerai le canard de circonstance, qui parait dans les grandes occasions. II faut signaler encore im certain nombre de publications p6riodiqnes de litt^rature, d'art, d'archeologie, et meme un bulletin militaire; je ne dois pas oublier un Penny -Magazine, qui semble avoir pris celui de Londres pour module. Le plus remarquable de ces journaux, celui qui les resume tons et qui repr^sente les arts et la litt6rature du pays avec autant de fid61ite que d'intelligence, c'est VIllustreret-Nyhedsblad. Ce journal, dirig6 par M. Dzwonkowski, reproduit d'une fagon complete tout le mouvement des esprits en Norv6ge, et donne un apergu k la fois g^n^ral et suffisant de tout ce qui se passe d'important dans les cinq parties du monde connu. Ajoutons que- VIllustreret-Nyhedsblad est I'organe le plus sympathique aux id6es frangaises et le plus d6vou6 h. la propagande de nos influences. II suffit que Ton soit Frangais pour trouver dans sa redaction un accueil sympathique, une mine in6puisable de renseignements, et cette obligeance k toute epreuve dont on est toujours tent6 d' abuser.... du moins en voyage. M.' Dzwonkowski, qui porte fiferement et noblement le malheur de I'exil , appartient k cette Emigration polonaise dispers^e sur la terre par les quatre vents du ciel, et qui a augments, en se melant k nous, le tr6sor inteUectuel des races occidentales.
N'est-ce point une des conditions les plus terribles de r^tat social, d'etre incessamment oblige de se defendre et de punir ? La repression fait partie de la civilisation m6me. Partout ouily a un palais, on trouve aussi une prison. La hache coiuronne tristement I'ddifice social. La Norvege ne s'est pas encore elev6e a la philosophie du droit p6nal : c'est chez ellc une neccssite moins grande que partout
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ailleurs. Christiania, cependant, a aujourd'hui une prison ; mais I'architecte qui I'a bsltie lui a donne tant de coquetterie et tant de gr^ce, qu'on est toujours tente de croire qu'il ne savait pas ce qu'il faisait. Sa prison a Fair d'une villa. Ce n'est pas une maison de force , c'est une maison de plaisance , du moins au dehors. La prison est rarement pleine, et la direction est parfois une sinecure. Les delits s6rieux sont pen frequents, et les grands crimes presque inconnus. La population flottante de la prison est surtout tributaire des fameux quartiers d' Alger, Tunis et Mar Of. On y trouve pen de paysans ; leur honn^tet^ se conserve dans I'isolement, et il leur manque une des causes les plus prochaines du p6che : I'occasion. Je m'etonnaisunjour, devant un aubergiste, du petit nombre de voleurs qu'on rencontrait dans sa patrie : « Mon Dieu ! ms dit-il , ce n'est pas notre faute ; mais le pays est si pauvre ! »
Les Norv^giens voient dans les prisonnierg des malheUreuK bien plus que des coupables. Je ne sais jusqu'a quel point ces malheureux leur font piti6 ; mais , a coup sur, ces coupables ne leur font point horreur.
Les malfaiteurs condamn^s aux peines les plus dures sont employes aux travaux d' utility publique ; ils tratnent le boulet , portent la chaine , et on les appelle des esclaves ; mais on les mMe aux autres travailleurs. Leur troupe avilie parcourt les rues de Christiania : ils parlent aux enfants et Jasent , autour des foataines, avec les femmes qui leur r^pondent. Le collier de fer qui ^treint leur cou, les entraves qui sonnent h. leurs chevilles, disent seuls que ce sont des infames. Il n'est peut-etre ni moral ni prudent de laisser de tels hommes dans une familiarity constante avec la partie saine de la population : ils y perdent le sentiment de leur honte , qui doit faire partie du chdtiment, et leur contact journalier n'est pas sans p6ril peut-Stre pour la moralite du peuple , qu'on alt^rc
si facilement. II faut cacher les plaies du corps social , comme celles du corps humain.
La prison de Christiania , comme toutes les prisons , raconte aussi sa legende. Le Fra Diavolo du Nord s'appelait Ouli-Eiland. C'l^tait un gargon de cinq pieds six pouces , aux cheveux blonds boucles , a I'oeil mdancolique et doux. II n'avait pas la poesie aventureuse du bandit calabrais et ne pensait qu'a I'utile. S'il elit rencontre dans ses montagnes une belle lady sentimentale , il ne lui eiit demands que ses diamants. II volait par interet, tout simplement, pour bien vivre, et sans jamais se preoccuper de la grande question de I'art pour I'art. Quand il avait devant lui quelques Economies, il ne se laissait pas tenter par le plus beau coup du monde. La faim seule le faisait sortir du bois : il 6tait alors d'une incroyable audace , bravant police et gendarmerie , entrant en plein jour dans les villes oil Ton niettait sa t6te k prix , et allant lire son signalement h. la poi'te des prisons. II 6tait souvent arr^te, juge, condamn6 et enferme. II s'en souciait peu et prenait rarement la peine de se defendre. Quand il entendait prononcer la sentence , il saluait toujours ses juges ; puis , faisant allusion k sa fuite prochaine : « Ce pauvre gouverueur ! disait-il en souriant , comme il sera tkch^ d'apprendre que je Tai encore quitt6!... » On le ramenait en prison, on le jetait dans un cachot; bien tot les verrous tombaient, les grilles s'ouvraient d'elles-m^mes; les murailles s'ecartaient devant le prisonnier : Ouli-Eiland 6tait libre ! Quand il 6tait enferm6 , la preoccupation des oisifs de Christiania (5tait de savoir quel jour il sortirait. S'il sortirait , c'est ce que personne ne mettait en doute. Le pauvre directeur de la prison en etait pour ses frais d'invention. Un jour pourtant il crut avoir fait merveille; il avait invent6 un fauteuil d'une terrible 61asticite ; dfes qu'on s'^tait assis , le dossier flexible suivait la cambrure des reins , les bras souples et forts vous enlagaient dans
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une invincible etreinte ; le fauteuil tout entier s'attachait a vous , tandis que lui-meme se rivait au sol par des pieds de far. C'etait un chef-d'oeuvre. L'inventeur etait content. II fait venir Ouli-Eiland dans son cabinet et lui montre sa merveille , dont il lui explique les merites caches.... Notre homme tourne autour du fauteuil comme un renard qui a perdu sa queue tourne autour d'un piege.... puis , d'un air naif :
tt J'ai beau regarder, dit-il au gouverneur, je ne comprends pas.
— C'est pourtant bien facile : vois ! "
Ce disant, notre homme s'assied : il est saisi et lie.
« Maintenant je comprends, » dit Eiland en lui jetant sa veste sur la t6te. Cinq minutes apr^s il courait la campagne.
Enfin les autorit^s s'6murent. Ouli-Eiland fut mis hors la loi et declare ennemi public ; on leva presque une arm6e pour le prendre : on cerna une lieue de foret ; on fit le blocus de son gite. II tint bon quelques jours , puis il eut faim et alia demander lui-m6me la somme offerte a qui I'arr^terait.
Ce retour d'un voleur prit les proportions d'un 6v6nement politique. Le gouverneur le manda.
K Eiland , lui dit-il , cette fois te voil^ bien pris , et tu ne sortiras plus de mes mains. »
Le prisonnier regarda le gouverneur sans mot dire.
« J'ai trouve un gardien vigilant. ... Il ne te quittera pas d'une seconde , il dormira avec toi , mangera avec toi , se reveillera avec toi; tune feras pas un pas sans lui....et, je t'en avertis , c'est I'homme le plus fin de toute la Norvege.
— C'est done vous , Excellence ?
— Non ; c'est toi ! «
Ouli recula d'un pas ; il avait peur de se garder t^^ipjJi'en- « C'est mon id6e , reprit le gouverneur. Je taf fais ,|)'^i-i '\
sonnier sur parole. Tu vas done me donner ti'^rolei-^j..
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voleur de ne pas t'enfuir et on va te kisser libre. la prison. Du reste, pain et bi^re a discretion. »
II y avait longtemps que le pauvre diable avait faim : il accepta. De ce moment , c'est une nouvelle vie qui commence pour Ouli-Eiland. Les ge61iers , d6barrasses de la crainte de le perdre , le comblent d' attentions et d'6gards. Cependant le prisonnier a des ideas noires. Au careers duro il 6tait gai, et maintenant qu'il est k peu pr^s libre, il se sent triste h mourir.
Sur ces entrefaites , il demanda k parler au gouverneur. On le conduisit chez I'Excellence.
<£ Monseigneur, lui dit-il , je vous previens que je veux m'en aller.
— Et ta parole ?
— Je viens vous la reprendre.
■ — A nous deux , alors ! »
Le gouverneur fit construire une grande cage , avec des troncs de sapins. Chaque barreau, dfes qu'on I'ebranlait, mettait en jeu le ressort d'une sonnette qui carillonnait. La cage fut placee dans une maison de pierre b4tie tout expr^s; on mit un gardien dans la maison, des sentinelleS autour, et Ouli dans la cage.
Sonnettes, gardiens, barreaux, tout fut inutile : au bout de six semaines , il 6tait encore 6vad6.
Le peuple, malgre son honnetet6, se montrait assez sympathique a son voleur. Il se r6jouissait fortde ses Evasions : il savait qu'Ouli n'avait jamais tu6 personne , et que plus d'une fois il avait partag6 entre les pauvres ce qu'il avait pris aux riches.
Enfin, V Out-law finit mal, comme tous ses pareils : c'est une satisfaction qui semble due a la morale publique. II est mort ^trente ans, assez miserablement , apr^s avoir deploye, dans sa croisade incessante contre la soci(5t6, « plus d'energieetd'invention qu'il n'en faudrait pour illustrer dix gen^raux ou enrichir dix financiers. » Ce c(ui lui
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manqua a lui , comme a d'autres , ce fut un theatre pour changer ses crimes en actions glorieuses.- Una femme qui s'y connalt a dit de lui : «; II ne s'est fait brigand queparce qu'il n'a pas pu 6tre un heros. »
Mais en cour d'assises, ou Ton n'est ni defendu ni jug6 par des femmes, on n'obtient pas toujours des circonstances attenuantes avec ces raisons-1^.
La Norvege a maintenant un chemia de fer. C'est le dernier mot de la civilisation et le triomphe supreme de la vapeur. Ce chemin de fer a ete, livre au public dans les premiers jom's du printemps de 1854, et j'ai regarde comme ua hasard heureux, pour un touriste en quete d'impressions, de me trouver k Christiania le jour mSme de son inauguration solennelle. Toute la Norvege etait la. C'etait comme une grande fete nationale, h laquelle on avait convie tous les membres du Storthing et des representants de la magistrature , de I'armee , du haut commerce et de I'universite. Je regus mon invitation comme une faveur precieuse, et , quelques minutes avant dix heures , j'entrais dans la salle d'attente, deja remplie par une foule d'habits noirs, portant les couleurs nationales a la boutonnifere.
Ce railway est pour la Norvege d'une importance capitals ; il sert de lien ail nord et au sud , autrefois s6par6s par tant d' obstacles. Aboutissant d'un c6t6 au bassin du port, et de I'autre au grand lac Mjosen, il reunit le Skager- Rack au Logen qui traverse la longue vallee du Gulbrandsdal, la richesse et I'orgueil de la Norvege, fleuvetorrent, roulant dans ses flots les sapins qu'attendent nos navires. Christiania se trouve ainsi, rapidement et directement, en communication avec le centre du royaume.
Le pays , qui marche maintenant si vite dans les voies nouvelles du commerce, — I'industrie viendra plus tard, — le pays comprend quelle influence pent avoir sur sa prosp^-
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rit6 future la circulation facile que Ton assure aux matieres premieres, et h ces produits bruts, dont le prix se decuple quand on leur offre un deboucli6 prompt et regulier.
Ceci m'explique suffisamment I'enthousiasme de Christiania, le jour de I'inauguration de son chemin de fer.
Bks le matin, toute la population se. pressait aux abords de la gare, pavoisee des drapeaux de Norv6ge, de Sufede et d'Angleterre. On semait dans les rues les branches de sapin, qui r(5pandaient partout leur vive et saine odeur. Les vaisseaux des trois bassins avaient mis dehors flammes et pavilions ; les cloches' de toutes les 6glises envoyaient de joyeuses voMes , et quand, au coup de dix heures, la voix du m^canicien anglais a fait entendre le solennel : All right! au moment ou le convoi d'honneur s'est Glance sur le rail , emmenant son cortege d'invites , vingt mille poitrines ont jet6 aux echos le formidable hourra norv^gien. ^
Une ovation attendait le train h chacune des stations parcourues. Les paysans , en habit de gala, les femmes, dans leurs plus pittoresques atours , accouraient sur le passage de la locomotive fumante. Chapeaux et mouchoirs s'agitaient des deux c6t6s. Enfin , aprfes un voyage heureux et d'une vitesse mod6r6e, nous atteignimes la station i'Eidsvold. C'etait le but de notre voyage. Le chemin de fer s'arr6te 1^, et Ton ne saurait mieux fmir.
Bien peu de sites ont des graces plus exquises et plus tendres ; le paysage , tout alentour, offre des lignes d'une souplesse moelleuse : il meriterait les pinceaux de Corot. Le petit edifice, coquet comme un chalet Suisse , s'avance h cent pas dans le lac ; le chemin quitte la terre , et le rail giisse sur pilotis. La salle d'attente 6tait d6coree avec goiit; on avait dispos6 dans des cartouches r6cusson d'Angleterre, avec son fier motto : « Dieu et mon droit ! » et sa devise galante : « Honny soit qui mal y pense! » En face, r^cusson de Norv6ge : de gueules, au Hon d'or, rampant,
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' arme de la hache et couronM; enfin, Qk et \k r^cusson de la compagnie : d'azur a la roue d'or ailee d'argent.... C est riche! cette roue, c'estla roue de la fortune, et, en cas de besoin, la compagnie battra monnaie avec ses ailes ! Ce chemin de fer franchit une distance de dix-sept lieues; on I'appelle dans le pays : Norsk hoved jerbane, chemm de ier principal de la Norvege. II en viendra d'autres. Sept stations seront desservies sur le trajet, dont onparcourtla totalite pour 6 fr. 50 c. dans les diligences de premifere classe, et 3 fr. dans des wagons d6couverts et pen confortables, comme sur beaucoup d'autres chemins.
Ce railway, ai-je besoin de le dire? a ete construit par une compagnie anglaise. La compagnie et le gouvernement avaient choisi d'un commun accord, comme directeur general des travaux, M. Robert Stevenson, fils de celui qui a etabli le premier rail anglais , et auteur lui-meme du grand viaduc d'Holy-Head , qui jette un chemin sur la mer, une des merveilles de I'aiidace anglaise. Les actions du chemin de fer ont it6 partag^es par moitie entre I'Angleterre et la Norvege, on assure que I'affaire sera bonne; les Norvegiens n'ont cependant pris leur contingent que par devouement et sans enthousiasme ; ils craignaient de voir aller leur argent en fumee : aujourd'hui ils sont ras-
sur6s.
Le chemin de fer norvegien n'est pas aussi pittoresque que pourrait le faire croire la vieille reputation de la Norvege ; de Christiania a Eidsvold, les mouvements de terrain sont assez doux; on a cependant 6ventre deux ou trois montagnes qui laissent voir leurs entrailles de granit, et construit deux ou trois tunnels ; mais le plus souvent la voie suit les mouvements du sol, elle ondule avec lui. II en resulte de notables retards dans la marche ; on serre les freins en descendant , et g^neralement on monte au pas, si j'ose employer cette expression terre a terre, qui devient ici mt^taphorique. Une des singularit^s
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du nouveau chemin , c'est que , si Ton excepte la station principals , il n'entre pas une seule pierre dans sa construction : du sapin et du fer, et rien autre chose. Toutes ces stations , neuves , blanches et vermes , ont I'air de grandes bottes h mettre des employes; leurs ornements sont, du reste, decoupes avec assez d'art et de caprice par des charpentiers artistes ; g^ et 1^ , sur de petits torrents , on trouve de grands ponts alpestres, batis avec des troncs de sapins 6branch6s ; quand la locomotive passe ^ tout cela tremble et r^sonne. L'embarcadfere de Christiania, taill6 dans le grain serr6 de la brique rouge, nelaisse pas que d' avoir un caract^re assez monumental ; les bureaux et les salles d'attente ont regu un am6nagement commode, et la vaste gare s'ouvre, au nord et au sud, par deux gigantesques ogives auxquelles les negociants de Christiania trouvent une incomparable majeste.
La meme foule qui avait assiste au d6part attendait le retour ; elle nous accueillit avec la meme sympathie bienveillante. Le soleil m^lait ses splendeurs h la Me populaire , et ce n'6tait pas le moindre de mes plaisirs de regarder souvent ce doux ciel du Nord , dont le bleu est si Micat et si fin. De temps en temps, sur I'azur, et sans le ternir, passaient de petits nuages blancs aux bords teint6s de rose, et que le vent roulait, pareils k des flocons de laine a demi tremp6s dans la pourpre. Le soir, im banquet fraternel r^unissait tons les invites dans la lege des Francs-Mcifons , d^coree de pins et de bouleaux , dont les branches, pour ce jour -la seulement , portaient toutes sortes de fleurs , des pens6es , des dahlias et des tournesols. Des tribunes avaient ete r6serv6es aux femmes qui voulaient nous voir manger; aussi, quand I'attendrissement a commenc6 de gagner les convives, le g^n^ral comte de Wedel, commandant des forces du royaume (il a la tournure 616gante et le maintien ais6 de notre vieux roi Charles X, le dernier des chevaliers couronn6s), levant
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son verre plein, s'est tourne du cote des tribunes, at a portf5 la sant6 du sexe « qui fait notre joie. .- On a imm6diatement accorde trois hourras aux belles Norvegiennes. Un membre du Storthing a cru devoir adresser un toast a une femme qu'il a nommee ; la motion a semble du dernier galant. On s'est rendu la politesse de mari amari; les celibataires , qui ne nommaient personne , buvaient deux fois plus que les autres.
Cependant le theatre de Christiania ouvrait ses portes h. la foule nombreuse qui voulait applaudir le nouveau drame du poete Munck , Salomon de Cans, ou la dicouverte de la vapeur. Le jour de I'ouverture d'un chemin de fer, ce sujet-la ne manquait pas d'^-propos.
La nuit qui se prolongeait en un crepuscule sans iin s'est passee dans la joie ; ce peuple a gardf5 sa naivete dans le plaisir, et il y a quelque chose de contagieux dans son bonheur mfime.
J'ai longtemps suivi les groupes i^pars k travers la ville; je devais quitter Christiania le lendemain, et ses rues, ses places , ses eglises , tous ces monuments connus et familiers, je voulais encore les revoir, au milieu de I'enthousiasme populaire, 6clair6s des lueurs bor^ales qui tombent du ciel pendant ces nuits sans t^nfebres.
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LE MJOSEN ET LE GULBRANDSDAL.
Les environs de "Christiania sont fort beaux , et Ton a toutes sortes de facilites pour les visiter : de petits batelets vous portent d'une lie al'autre, quand le fjord est paisible; un omnibus, qu'on appelle Aanvak (on pent traduire par Diligente), en souvenir d'une divinity scandinave h qui I'Edda mythologique donne ce nom, vous infene, pour trois ou quatre skillings , k travers le faubourg de Grenlend jusqu'aux ruines d'Opslo, au milieu desquelles s'6lfeve le palais episcopal du m^tropolitain ; de I'ancienne ville il ne reste plus que quelques maisons noires et les murs de la cath6drale , ras6s au niveau du sol , et dont on retrouve les fondations trfes-distinctes.
Un gig 16ger, attel6 de deux poneys blakes (cette nuance repond au cream anglais et h. notre cafe au lait), vous conduit en un jour k travers tons les beaux sites ou les riches n6gociants de Christiania out bati leurs villas et leurs cottages : k Lille-Frogner, renomm6 pour ses perspectives agrestes , avec la ville et le port pour fond de tableau ; k Borgen, oil Ton jouit du recueillement calme des forets; a Bogstad, fier de son lac et de ses allies majestueuses; a Oscar-Hall , palais d'6t6 destine au roi , mais trop petit pour qu'on puisse y loger une cour, si r6publicaine qu'elle puisse 6tre; ce n'estdonc qu'un pied-i-terre, une sorte de pavilion de chasse. L'Oscar-Hall occupe le sommet d'une
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coUine boisee; des avenues, percees dans les bois, ouvrent les echappees de vue les plus soudaines et les plus varices ; tantot souriantes avec les prairies, dont le gazon a la souplesse et I'eclat du velours ; tantot grandioses avec les montagnes , ou pittoresques avec les rochers couleur de fer, empanaches de sapins dont 1' aigrette flotte au vent. On termine ordinairement la promenade par une visite au cimeti^re de Christiania ; il n'est pas momunental, et ne m'en plait que davantage. Si vous aimez la pensee des morts, si deja I'herbe cache une part de ce qui etait vous, s'il vous plait de retrouver les cliers absents, ou du moins devous croire pres d'eux, vous trouverezun charms aces cimetieres du Nord, avec leur ciel melancolique , leurs longues allees de tilleuls et de chenes , leurs bouquets d'ormes et d'erables , leurs aunes tremblants , et leurs grands bouleaux, dont les branches accablees caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de gazon fleuri. Pos6 sur une eminence, le cimetifere de Christiania domine la ville tont entiere , son golfe lointain , et les belles campagnes qui I'eutourent ; on y respire je ne sais quel sentiment, tout plein de reverie, de calme et de paix. Le cimetiere est grand; on n'y dispute pas, pouce k pouce, la derniere couche des morts ; on n'y trouble point leur sommeil sacre ; on y epargne a la douleur toutes ces vexations gratuites et mesquines dont elle s'irrite ailleurs ; on n'est pas mfeme contraint a suivre I'alignement vulgaire des inhumations officielles : on se groupe par families. Parfois une couple d'amis s'isole a I'ombre d'un saule au blanc feuillage, unis dans la mort meme, malgr6 la parole du maltre : Siccine separat amara mors ! La mort ne les a pas separes, et c'est dans le meme sommeil qu'ils attendent le mSme r^veil ensemble !
Rien n'est charmant comme un et6 a Christiania : sous cette latitude, qui est celle de Petersbourg, on a bien, il est vrai, quelques jours de chaleur tropicale ; mais des la
LA NORVEC-E.
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fm de juillet on arrive a la temperature la plus souhaitable que je sache : le thermomfetre oscille entre quinze et vingt degr6s. On peut, du reste, partager sa journee en cinq ou six divisions climateriques tranchees nettement. Le matin on se Ifeve dans un brouillard ; a dix heures, on a ce que les matelots appellant un grain de pluie ; k midi, un coup de soleil africain ; k quatre heures, le vent de la mer, tres-sec et tr^s-froid ; puis le calme revient avec le soir. Les couchers de soleil ont des splendeurs inouies, et les nuits une s(§renit6 profonde et douce. Les quatre saisons se succfedent ainsi d'un midi a 1' autre.
L'etude des diverses couches de terrain autour de Christiania presente des phenomfenes du plus serieux in- Urtt. Toute cette partie de la Norv6ge appartient a I'^poque de transition des formations secondaires; mais, outre les produits geologiques qui se rapportent a cette p^riode, on y trouve encore des porphyres en grandes masses, poses sur des roches coquiUi^res, et reconverts par une syenite dont le principal 'Element est le feldspath dispos6 en grandes lames, sous un lit de granit que rien ne distingue du granit de formation primitive. La montagne de I'OEuf (Egberg), qui domine Christiania, nous montre le gneiss a feuillets minces, des couches de schistes noirs, et des carriferes de schistes alumineux, qui alternent avec de petites couches de pyrites ferrugineuses d'un pouce de hauteur. Souvent ces couches de schistes enveloppent des corps strangers, ronds, ovales, aplatis, que Ton separe trfes-facilement du schiste meme : ce sont des masses globuleuses, d'une density considerable et d'une cassure in6gale , tant6t terreuses et tantot a petit grain ; elles sont generalement traversees par de petites veines de spath calcaire. Les bords de I'Agger-Elv offrent aussi de nombreux specimens de petrifications. Dansle rayon de Christiania, les couches calcaires n'atteignent jamais une grande puissance; les blocs commencent par se separer en feuillets minces, et
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finissent par se decomposer en argile. Presque toutes les couches de schiste sont travers^es par de precieux fllons de porphyre; on les exploite par des galeries decouvertes, qui permettent d'enlever le porphyre et de laisser le schiste. Ces filons s'entre-croisent comme les reseaux d'un filet souterrain ; ils sont completement identiques aux montagnes de porphyre que Ton voit a deux lieues plus loin, et appartiennent probablement a la meme masse. Le grain de ce porphyre est assez gros, tenace et dxxr ; il contient du feldspath en prismes allonges et fins comme des aiguilles, de petites masses d'6pidote vert, et des cubes de pyrite ferrugineuse. Ces masses de porphyres traversant une pierre calcaire coquilhfere sont un trait distinctif des terrains meridionaux de la Norvege, et 11 est extr^mement rare de rencontrer ailleurs cet accident g6ologique. La roche qui contient ces porphyres renferme souvent des ddbris organiques qui ne permettent pas de la ranger dans la classe des roches primitives. Quand on avance un pen vers le nord, on trouve des montagnes dont la base de grfes supporte un entablement de porphyres coup6 k pic. Les couches de grfes, qui peuvent avoir de sept cents a mille pieds, sont formees d'un agglomerat de fragments de la grosseur d'un osuf de pigeon, avec du quartz, mais sans gneiss ni granit. Cette composition se rencontre surtout dans les premieres couches ; celles qui suivent sont d'un grain fin et blanc. A mesure que I'on s'doigne de Christiania, la proportion du grfes augmente, et celle du porphyre diminue. Toutes les petites lies situdes dans le ijord sont composees de roches de transition ; les rives orientales ne presentent que du gneiss, dont on ne retrouve pas m6me la trace sur les rives occidental es.
Un peu au nord de Christiania, en remontant I'Agger, on trouve une roche d'un genre particulier, et que les geologues n'ont os6 comparer a aucune autre. EUe appartient aux syenites des zircons. EUe a pour base un beau felds-
path h gros grain, tantot rouge, tant&t gris de perle, mais toujours d'un vif eclat. L'amphibole enfoncee dans ce feldspath s'y presente sous la forme de cristaux noirs et allonges, k cassures lamelleuses. Les zircons, qui rendent cette roche celfebre, se logent dans de petites cavit6s entre les feldspath et le quartz. N'oublions pas de signaler la presence de petites lames de mica, et des aiguilles vertes de r^pidote. 11 y a la, coBime on volt, une remarquable abondance de richesses geologiques. Peut-etre sera-t-on curieux de savoir dans quel ordre la nature dispose ses tr6sors souterrains. Voici ce que nous presente la section verticale d6coupant une tranche de montagne du sommet
h la base :
La syenite, le granit, le porphyre, le grfes, le schiste siliceux, le schiste argileux compacte, la pierre calcaire, souvent une nouvelle couche de granit et une nouvelle couche de pierre calcaire, enfrn le gneiss fondamental du Nord, qui semble etre 1' element constitutif de la Scandinavie occidentale.
Un voyage en Norv6ge n'est pas chose parfaitement simple, et, avant de I'entreprendre, on y doit peut-6tre regarder k deux fois. II n'y a pas une voiture pubhque dans tout le pays ; aucun canal ne relie entre eux les lacs navigables, et s'il veut aller vers le nord, au delk du Mjosen, au bord duquel vous amfene le chemin de fer, et qu'un bateau a vapeur vous fait traverser, le voyageur doit s'occuper lui-meme de ses voies et moyens. Bient6t les difficult^s commencent. Je crois cependant qu'on les exagfere
un pen.
Quand j'annongai a mes relations de Christiania que j'avais I'intention de traverser la Norv^ge, on me loua beaucoup et on me promit des merveilles. Mais quand on m'eut interrog6 sur la fagon dont j'entendais voyager, je m'apergus que mes r(5ponses faisaient nattre un sourire
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d'incredulite chez les uns; et chez les autres une sorte de compassion peu rassurante. Un jour un homme grave me prit par le bras, et, m'attiraiit dans I'embrasure d'une fenetre : « Je ne voudrais pas, 'me dit-il, humilier tout haut votre vanite de Frangais et vos pretentions de touriste aventureux, mais je vous trouve bien temeraire, et c'est pour nous un devoir de vous avertir : vous vous engagez seul dans un pays dont vous ne connaissez pas les routes ?
— - J'ai de bonnes cartes !
— II n'y a pas de bonnes cartes, reprit sentencieusement mon interlocuteur.
— J'en ai du moins de suffisantes. . . . Et puis il y a des astres, sur le'squels il faut compter; je sais relever le point ; je vais au cap Nord, c'est bien le moins que l*(5toile du pays m'y conduise. »
L'homme grave sourit ; puis il ajouta :
<c Et notre langue, la savez-vous ?
— Non ! mais je la saurai.
— Quand ?
— Dimanche.
— Dimanche! C'est aujourd'hui lundi, vous apprendrez le norvegien en six jours '?
— Il me semble que c'est bien sufiisant! »
Je n'obtins pour toute r^ponse qu'un mouvement d'6paules significatif.
cc Quand je pense, reprit mon liomme, qa'k cent lieues d'ici vous resterez peut-etre au fond d'un village , faute de pouvoir faire comprendre que vous voulez vous en aller!
— On se fait toujours comprendre. Mais, tenez! serieusement, en fait de langues, il n'y a que le premier mot qui co6te. Je cours un peu le monde depuis cinq ou six ans ; je suis all6 dans des pays parfaitement etrangers a notre civilisation et a nos usages : eh bien! j'ai remarqu6 qu'a-
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vec trois ou quatre cents mots on pouvait demander partout le n^cessaire, et m^me le superflu. Sur ces quatre cents mots-la, il y en a une centaine que je reserve a la metaphysique, et dont peut-etre je ne me servirai point ; c'est un en cas. J'en puis apprendre soixante-dix par jour ; sur ces soixante-dix mots, notez qu'en norvegien il y en a qninze anglais et vingt allemands, ce qui r6duit ma tache h trente-cinq ; c'est pen en verit6 ; il me restera une demijournee pour faire mes malles et m'exercer a la prononciation.
— Vous me donnerez de vos nouvelles si jamais vous revenez. »
Un autre embarras, mais plus s^rieux k men gre, c'est celui de I'equipage. Il est vrai qu'on trouve aux stations de poste des vogn et des karrioks, qui peuvent vous mener d'un relais k 1' autre. Mais ces voitures, qui tout d'abord vous semblent seulement incommodes, finissent a la longue par degenerer en instrument de torture insupportable. Aucun ressort de suspension : une brouette dans un tombereau. On espere que le coup et le contre-coup s'adouciront reciproquement ; mais deux affirmations ne valent pas une negation. Un autre ennui, c'est que parfois les voitures k volenti, qui ne sont pas tr^s-nombreuses, ont 6t6 prises par un voyageur plus diligent ; il faut attendre le retour de la karriole pour partir.
Toutes ces raisons me d^terminerent a I'achat d'une voiture. On me conduisit chez un Anglais, M. Benett, k qui Cliristiania doit tons les improvements de vie materielle dont elle jouit depuis quelques ann6es. Cette fifevre inquiete de locomotion, qui tourmente la race anglo-saxonne dans tous les lieux du monde, a pousse M. Benett vers I'amdioration des Equipages. 11 a dot6 la capitale de la Norv6ge de voitures de place, luxe inconnu jusqu'i nos jours. J'allai done visiter les remises de ce gentleman ; M. Benett est un gentleman ! et mon choix se porta tout d'abord sur
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line petite caliche americaine assez legere, aux ressorts elastiques et souples, et parfaitement couverte, ce qui n'est point a dedaigner quand on doit voyager souvent la nuit et parfois sous la pluie. M. Benett me demanda un nombre de guin6es satisfaisant, et nous alliens conclure, quand, se ravisant tout a coup, I'honnMe Anglais me demanda ou je comptais aller, et, des qu'il sut que je ne voulais pas faire une promenade, mais bien un voyage, il me conseilla de renoncer h, Yamericaim et de m'en tenir k la simple karriole. « Si vous prenez une voiture suspendue, ajouta-t-il, et qu'il vous arrive de casser un ressort, ces choses-li se voient tous les jours ici, il n'y a pas dans toute la Norvege , de Christiania au cap Nord , un seul ouvrier capable de r^parer I'accident. Maintenant le paysan ne voudra jamais atteler ses poneys k une voiture incorrecte. Vous serez oblig(5 de la ramener vous-m6me ou de vous laisser en route avec elle... Prenez une karriole (cela s'ecrit avec deux r et un k par respect pour I'orthographe nationale); si vous lui cassez un bras, le charron du voisinage coupe un jeune sapin sur le bord du chemin, et au bout d'une heure vous Stes raccommode et en route. »
Je me rendis a ces conseils prudents, et apres avoir jete sur ma caleche un regard plein d'inutiles regrets (les regrets sont'toujours inutiles), je passai dans la cour des karrioles. II y en avait peut-etre une centaine, enchevetrees les unes dans les autres, ou debout, les bras en Fair, et rangees le long des murs, pour occuper le moins d'espace possible. On me donna le choix sur une demi-douzaine amenees en belle place. J'en pris une que Ton appelait fugl (I'oiseau), en I'honneur d'un oiseau bleu point sur sa caisse rose par un artiste plein de fougue et de naivete. Le marcli6 fut vite conclu- : me voici maitre absolu d'une karriole !
La karriole est une voiture extrfimement simple : un brancard, une caisse et deux roues ; on ne pent pas
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moins ! les roues sont hautes , le brancard est long , la caisse est petite ; cette caisse est d'une forme extremement 61(5gante. Je ne saurais mieux la comparer qu'a la coque d'un oeuf coupee par lamoiti^ suivantl'axe de sa longueur. Elle a dix-huit pouces de large k la place du siege ; elle est longue du double; vos deux pieds, s'ils sont minces, peuvent, en se serrant I'un contre I'autre, tenir sous le tablier, qui serre la jambe comme une culotte de peau; pas I'ombre d'une capote. A partir de la ceinture, vous 6tes expose k tous les caprices de la saison : c'est k vous k choisir votre lune. La longueur du brancard et la souplesse du bras impriment k la machine une oscillation reguliere et lente qui amortit tous les ressauts de la route, quelle que soit d'ailleurs la rapidite de la course. Une fourche qu'on appelle gaffd, dissimulee sous la caisse, sert de point d'appui dans les montees violentes et permet de laisser souffler les chevaux: le cheval norvegien souffle beaucoup. L'^quipage de ce pauvre cheval est tr^s-mal combine ; il n'a pas de collier et il ne tire pas des 6paules oil est sa force, il a le poids de la voiture sur le dos et tire du ventre.
L'inventeur de la karriole n'a pas pr6vu la n6cessit6 du bagage; aussi ne lui a-t-il pas menag61a plus petite place. Quand on voyage dans un pays ou avec 1' argent Ton peut tout avoir, rien n'est plus agr^able que de partir de chez soi pour aller a Vienne ou a Rome, absolument comme pour faire un tour sur le boulevard ou une promenade au bois. Mais quand on va en Laponie ou seulement au Dovrefjeld, quelques menues precautions ne sont pas pr6cis6ment inutiles ; on divise alors son paquet en parcelles infmiment petites, que Ton dispose un pen partout, un sac de nuit sur vos pieds, en guise d'6dredon, et les colis supplementaires sous la caisse ou le long des bras ; c'est Ik que se met le fusil dans sa gaine de cuir, et le rotin des lignes d6mont6es. De petites boltes suspendues par des
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courroies et trainant jusqu'a terre contiennent la bouteille de rhum ou d' eau-de-vie, et le panier de biscuit qu' emportent toujours les delicats. 11 y a des gens qui n'ont jamais pu apprendre a se passer de pain : c'est un desavantage marque dans la vie de hasards k laquelle le voyage vous expose.
Partout ou Ton trouvera des hommes on est sur de trouver a vivre suffisanament, et pour quelques privations vite oubliees on gagnera (n'est-ce pas 1^ un des buts du voyage ?) une communication plus intime, une plus complete identification avec la race que Ton visite. Je ne saurais dire quelle sympathie j'ai vue s'epanouir sur le front du paysan quand je rompais le gateau d'avoine avec lui. II n'aurait jamais eu cette confiance naive et heureuse de se livrer avec un monsieur qui aurait mange son pain blanc dans un coin. II y a des cas oil ilfaut savoir s'embarquer sans biscuit.
Ainsi voulus-je faire an grand deplaisir de Fhonorable M. Benett, qui met, du moins en voyage, le comfort audessus du sentiment.
J'emplis un sac de petites pieces d' argent, de vingtquatre, de douze, de six et de quatre skillings ', an lion deNorvege, aux C des Christians et aux F couronnes des Fr6derics de Danemark; je changeai mes napoleons d'or centre des dollars de papier, et, par une belle matinee un * peu pale, comme est toujours le matin du Nord, je fis bisser ma karriole sur le true du railway. Une voiture, ici, est consideree comme im simple colis; on la charge comme on chargerait une malle chez nous , et le taux du transport est d' une insignifiante modicite. II y a, du reste, a peu pr^s autant de karrioles que de voyageurs. Le rail n'est encore qu'un tronfon de voie , on ne le preud que
1. Ce skilliiig norvegien, beaucoup plus modeate que le skilliiig anglais, ne vaut qu'un sou de notre monnaie.
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pour aller plus loin, et, comme je le disais tout a I'heure, chacun voyage avec sa voiture.
Je connaissais les environs de Christiania; je traversal rapidement les trente premieres lieues vers le nord, qui me separaient du beau lac Mjosen.
Nous arrivEimes vers midi sur ses bords. Une grue enleva nos karrioles l^gferes, qui furent solidement attach^es sur une longue remorque de barques plates, que le bateau tratne apres lui ; on leva les amarres, la vapeur siffla ; nous (§tions d^ja au milieu du lac.
Le Mjosen a dix-huit ou vingt lieues de long, mais il n'est jamais assez large pour que Ton ne puisse apercevoir ses deux rives h la fois. C'est ce qui I'a fait comparer a un grand fleuve d^borde. II s'(5tend du sud au nord, entre la paroisse de Minde, ou aboutit le chemin de fer de Cbristianiaet le village de Lille-Hamer, ou il regoit le Logen, une des plus grandes riviferes de la Norv^ge. Le lac Mjosen a des aspects calmes et pleins de grkce. Sa rive occidentale, gen(§ralement assez basse, est couverte de fermes et de m^tairies ; 1' autre rive ondule par larges plis de terrain montant et descendant avec les coUines, qui d6roulent les anneaux d'une chaine sans fin ; parfois les collines se reculent avec un ressaut brusque ; une valine s'entr'ouvre, fertile, riante, avec son lac en miniature, sa maisonnette en bois, sa prairie ou paissent des moutons noirs, et son ruisseau qui court sous les sanies aux feuilles pMes. Les' lies, sem(5es sans nombre sur le lac, varient k chaque instant ses perspectives par I'attitude de leurs groupes divers. Tantot c'est un rocher nu, tant6t un bouquet d'arbres qui commence au bord de I'eau, et pyramide k cinq cents pieds dans Fair, tellement serr6 que le rocher disparalt; tant6t une petite pelouse de gazon, avec un sapin gigantesque qui couvre le lac de son ombre et de son murmure. La ou le Mjosen a des montagnes pour rives, le memo accident de v6g6tation so reproduit presque toujours.
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Ce sont d'adord de petits bois de bouleaux , qui baigneut leurs pieds dans I'eau claire, puis des aunes et des frenes de montagne , a la feuille etroite ; puis au-dessus , et couronnant les sommets, les pins et les sapins. Cette uniformite n'est jamais de lamonotonie. Les gradations de la lumiere sous les lueurs changeantes du jour iutroduisent un Element de diversite infinie , que multiplie encore la mobility capricieuse de I'atmosphere. C'est 1^ un des plus grands charmes de la nature du Nord, c'est la principale cause de sa sup^riorite sur le paysage du Midi ou de I'Orient, toujours rev^tu du m^e 6elat, ^blouissant et monotone. Le Nord, au contraire, tire un merveilleux parti de ses nuages ; il se sert de la pluie et du brouillard comme d'un accessoire dans le decor de ses grandes scenes. Il est malheureusement difficile de retracer ces eflfets rapides, qui s'effacent et se remplacent par une succession changeante. II faudrait des ailes pour suivre ces vapeurs mobiles; tantot sombres, basses etpesantes, elles semblent ramper lentement au fond des vallees ; peu a peu, elles s'elevent, effleurant la cime boisee des collines ; puis enfin, l^geres, rapides et color6es, elles traversent le ciel, mouchetant I'azur delicat de leur ouate fine et moelleuse, pareilles a des fiocons de plumes 6bouriflf6s sur un tapis bleu.
Le Mjosen partage son grand tronc en diver ses branches qui p6netrent plus ou moins profondement dans les terres. Toutes ces ramifications partent de la rive orientale : on n'en trouve pas une seule sur I'autre rive. Des ruisseaux, des torrents sans nombre lui versent incessamment leur tribut. Le Mjosen est sujet k des emotions subites : il ressent le contre-conp des tremblements de terre. En 1755, lors de la grande secousse qui renversa lamoiti(5 de Lisbonne, le Mj6sen inonda ses bords, et I'on mesura une crue de vingt pieds de long de ses collines.
Les terres qui avoisinent le lac sont fertiles et generale-
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ment bien cultivees. La facilite des debouches ouverts k leurs produits augmente encore leur valeiir. Je visitai una petite ferme, agreablement situ6e a rintersection de deux vallees , arrosee par un ruisseau dont les deux rives lui appartiennent et qui se perd dans le lac : I'lle d'Helgto, situee en face, arrfitait sa perspective sur un point de vue pittoresque ; elle avait quelques arpents de bois, un amenagement modeste, mais suffisant pour une famille, I'herbage de vingt vaches et des patures pour cinq ou six chevaux et trente moutons ; tous les bAtiments rustiques necessaires a son exploitation. Le proprietaire venait de mourir et les heritiers faisaient vendre. Je m'informai du prix ; on laissait le tout pour cinq mille species, un peu plus de vingt-cinq mille francs. Ce site aimable m'attirait beaucoup, et je me sentais au fond de Vkme une certaine envie de terminer \k mes courses, mes erreurs, comme dirait un ancien. Mallieureusement 11 fallait payer comptant, et un litterateur en voyage a rarement vingt-cinq mille francs dans sa ceinture. J'achetai done tout simplement une tasse de kit, pour savoir aujuste ce que valaient les produits de ma ferme, et je regagnai le bateau, qui venait de lever ses ancres aprfes une station d'une heure.
Toute cette premiere journee fut gracieusement occup^e a etudier les bords du lac; j'y trouvai une flore variee, des champs de pommes de terre, des sillons de chanvre et de lin, des pois qui achevaient de miirir, et toutes les c6reales que produit la Norvege. En allant explorer les rochers, je fis lever deux jeunes aigles. Ce sont, je crois, les seuls oiseaux que j'aie vus sur le lac.
Le Mjosen, vers le sud, baigne une petite montagneisolee, k base granitique, dominde par des porphyres que vient a son tour couronner la syenite des zircons. Au-dessous de ces diverses roches, on rencontre le calcaire et le schiste argileux, qui se prolongent en collines aplaties dans les cantons de Toten et de Hedemaiii. La rive occidentale
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du lac est formte d'amphibole noire et de feldspath blanc, tandis qn'k Test on retrouve surtout le gneiss, si commuu dans toutes les montagnes du Nord.
Vers son extremite, le lac se resserre en etroit canal, surplombe par de grands rochers, entre lesquels s'engouffre le Logen, navigable lui-meme sur une longueur de dix lieues. On a parl6 d'une canalisation de ce beau torrent : le Stortlung teonome a recul6 devant les additions formidables du devis. Aujourd'hui, un paysan de genie propose un nouveau plan et de notables rabais; si son projet est accepts, Christiania sera en communication directe avec le centre du pays, et la Norv6ge n'aura rien h envier ni a lEcosse, si fifere de VEscalier de Neptune du canal Caledomen, ni a la Snhde qui, par le Gotha-Canal, creuse dans ies granits de TroU-Hoetta, reunit la mer du Nord et la mer Baltique.
Nous accostdmes, vers le soir, le d^barcadfere de Lille- Hammer.
En quittant le bateau, je ne pus me dissimuler a moimdme certain mouvement d'inquietude vague. J'allais me trouver completement seul, dans un pays inconnu, livre ^ tous les perils d'une prononciation de fantaisie, an service d'une langue tres-imparfaitement sue. A Christiania mon maltre d'hotel parlait allemand; sur le iiateau, le capitame parlait anglais; a Lille-Hamer, je ue trouvais plus que le norvegien pur. L'epreuve etait decisive.
U 6tait prfes de minuit quand I'arrimage fut termine ; la plauche de d6barquement s'abattit du pont et laboura le sol avec ses gaffes de fer. Une grue enleva ma karriole dans son bee puissant. Je v6rifiai mes harnais k la lueur du crepuscule; quand je relevai la tfite, j'etais k pen pres seul sur un quai desert. Un petit vent frais soufflait du lac. Je ne savais trop ce qu'il allait arriver de moi, quand je VIS venir un vieux paysan. Je compris parfaitement qu il me demandait ce que je d(5sirais et se mettait a mes
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ordres. Ces choses-li se voient tout de suite, et se comprennent dans toutes les langues.
Je repondis un peu lentement, mais en articulaut nettement chaque syllabe :
.« leg vil Imse hest. Je veux un cheval nu. »
C'estlaformuleconsacree pourfaire entendre aupaysan que Ton a son equipage.
«i Megetvel !Trhs-hkn, » r6pondit-il, en frappant dans ses mains. Aussitot un petit groom montra sa tete a la lucarne d'un grenier, descendit lestement une 6chelle qui lui servait d'escalier , et amena par sa crini6re emmel6e un petit poney roux, qui dormait sous un hangar.
Le poney fut attel6 en deux minutes.
a Maintenant, ou vas-tu? >> demanda le vieux paysan.
Le Norv^gien pur sang ne comprend pas que Ton se serve du pluriel pour parler a une personne seule.
Et comme je ne r^pondais pas , il r(§p6ta sa question en elevant la voix, et en mettant sa main sur mon 6paule :
a Oil vas-tu ?
— Ou tu voudras ! »
II se mit k rire silencieusement. Puis , se retournaat vers le groom :
« Conduis-Zc, dit-il, chez Eric Hamer. C'est, ajouta-t-il en me regardant , la meilleure hebergcrie ' de Tendroit. ^
Dix minutes de trot soutenu, par une mont6e ipre, m'amenferent a la porte de I'hebcrgerie. Nous frappames : un valet d'6curie ouvrit la porte de la cour; une jeune fiUe en coiffe de nuit, une torche de r6sine a la main, parut sur la premiere marche d'un perron. Elle 6tait grande et portait un fichu rouge, mis de travers, qui laissait pointer gi et Ik les blancheurs de I'^paule. Elle s'encadrait superbement dans la bale de la porte, et le reflet de la torche, qui
1 . Ce mot A'luibergerie — nous avons heberger — se retrouve dans I'allemand vulgaire , comme dans le norvegien.
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mon lit. « J'ai d6ja fait ma classe, me dit-il. Debout ! le frokost ' vous attend chez moi , et il faut que je vous fasse voir Lille-Hamer. Je n'ai que trois heures a me donner. »
Siegrid entra , portant deux verres de brandvin sur un plateau de cristal , magnificence qui m'etonna , mais que j'ai retrouvee depuis dans plus d'une ferme de Norvege. Je commandai les chevaux pour une heure , et nous sortimes.
Lille-Hamer est une ancienne ville autrefois florissante , puis d^truite , et que Ton a rebatie peu a pen. Ce fut jadis une place importante , le siege d'un 6v6che. Elle avait une catliedrale ; elle avait un couvent, qui fut fonde par un legat du pape d'origine anglaise , Adrian , cardinal d'Albano , puis enfin pape lui-m6me , sous le nom d'Adrien IV.
Au xvir sifecle, les Su^dois briilSrent Lille-Hamer. Aujourd'hui la ville renait de ses cendres.
Rien ne me semble plus int^ressant que le spectacle de ces jeunes villes qui commencent k vivre, et qui prennent la vie avec cette ardeur , cette soif d'avenir , ce long espoir , qui est partout 1' apanage de la jeunesse. Si Ton en croit les habitants de Lille-Hamer, leur ville sera bient6tla premiere ville du monde. Elle a deja prfes de mille habitants ! Elle est , du reste , merveilleusement situ6e , k I'extremite du Mjosen , k I'endroit m^me ou il revolt le Logen , un torrent devenu lac. La ville est au sein d'un amphitheatre de montagnes aux formes capricieuses , qui s'entr'ouvrent pour laisser plonger le regard dans la perspective infinie des plus belles valines. Pour jouir de ce paysage , il n'y a gufere que des marchands a Lille-Hamer. Lille-Hamer est pour eux un entrep6t merveilleusement situe. Leur commerce s'etend d'un c6te jusqu'aux populations voisines de Randsfiord, et