‹ La NorvègeChapitre 16 sur 16 · CM · texte numérisé non relu

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Souvent , ces grandes scenes de la nature septentrionale s'eclairent d'une lueur strange. Je veux parler de ces aurores si naturelles au ciel du Nord , que , mfime parmi nous , on les appelle des aurores boreales. Parfois , le ciel tout entier semble une mer de lumifere immense et agitee, avec des ondulations de flammes et des vagues de feu. Tantot d'un foyer principal sortent comme de grands bras ardents, qui entourent tout un c6te du ciel; puis ces bras s'agitent, s'enlacent, se resserrent, s'evitent , se cherchent , se fuient, se rencontrent et s'6treignent ; puis ils se s^parent , se meuvent k travers I'espace , et se projettent dans toutes les directions k la fois. Mais bient6t cette lumifere , dont I'intensit^ varie k chaque minute , prend les formes les plus bizarres : c'est un ncEud de rubans emmeles inextricablement ; c'est un peigne gigantesque dont les dents rayent I'azur sombre comme avec une pointe de feu; tantot ce sont des panaches touffus, dont les plumes z6br^es de toutes les couleiu-s du prisme, frisfes , floconneuses , ^bouriffees , ondoient comme d'elles-m^mes , et sans qu'aucun vent les agite ; tantot ce sont des bouquets sem^s au hasard , dont chaque fleur est une flamme, et tantot des gerbes amoncelees, dont chaque 6pi est un rayon, et chaque grain une 6tincelle.

Ces feux rouges, jaunes, blancs, verts, bleus, violets, 6clatant tout k coup dans la paix sereine d'une longue nuit d'hiver, versent, sur toute la scfene de ces spectacles grandioses, des lueurs fantastiques qui redoublent reffroi de leurs aspects sauvages.

Nous passames une grande partie de la nuit sur le sommet du cap, chacun de nous se livrant k ses reflexions particuli^res et respectant le silence et la reverie de ses compagnons. Derrifere moi j'avais I'Europe tout entifere, que je venais de traverser dans sa plus grande longueur, depms rile de Scyra jusqu'a Magero , et devant moi

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LE CAP NORD. 445

rOc^an infini, la mer Glaciale, le Trollebottin des Finnois, la mer des Sorciers, le Dumslaf des poetes du Nord (la mer silencieuse), antiphrase non moins inexacte. que I'appellation de Pont-Euxin donn^e a la mer Noire , tourmentee de tempetes eternelles. Partout I'homme s'efforce de desarmer les puissances ennemies par des flatteries plus ou moins habiles.

• M6me pour ceux qui habitent ses rivages, la mer Glaciale est I'objet d'une crainte mysterieuse, et d'autant plus grande que sa cause est plus vague.

Quand le christianisme eut chasse les trolls de Tromso , leur dernifere demeure , ils allerent se refugier dans la mer Glaciale , ajoutant une superstition a tant d'autres terreurs. C'est dans la mer Glaciale que les poetes populaires ont place le sejour du Kraken, ce monstre gigantesque , grand comme une ile , dont la tete se couvre d'une chevelure de fucus et d'algues marines ; parfois il flotte comme un corps mort a la surface de I'eau ; malheur cependant au navire qui heurte cet ^cueil vivant ! soudain huit bras se developpent , souples comme des serpents et longs d'un quart de mille : ils enlacent le navire imprudent , brisent ses mats , broient ses vertfebres de chene et ses cotes de sapin, et bientot, passagers et matelots , tout est englouti par le monstre vorace.

Parfois le cap Nord, impassible temoin, assiste a ces graades colferes de la nature qui bouleversent la face du monde. Parfois les vents du nord et du nord-ouest , qui se portent du pole vers I'^quateur , se pr^cipitent impetueusement du haut des montagnes , en causant sur leur passage des commotions terribles ; dans cette lutte des vents sonores et des temp6tes retentissantes , aucune voix humaine ne se pent plus faire entendre , et , dans la crainte d'etre surpris par la rafale , emport6 et jete k la mer , I'liomme se blottit tout tremblant au fond de sa ta-

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LA NORTEGK.

nifere. La mer elle-m6me pr&ente des spectacles d'une sublime horreur. Soulevees en montagnes liquides, les vagues , que le vent chasse devant lui, assaillent le cap de tous les c6t6s a la fois , brisant leur fureur centre le granit immobile.

Quand le souffle de mai atti(5dit les glaciers du Spitzberg et arrache a la baie de la Madeleine, comme un lambeau de continent, les glaces accumulees par neuf mois d'hiver, le spectacle change et n'est pas moins grand.

Pareilles a des ties flottantes qui , pour rivages , auraient des montagnes de cristal , ces glaces couvrent au lorn la mer , (5blouissantes dans leurs splendeurs immaculees. Sous la reverberation du soleil oblique , leurs masses a demi submerg6es ressemblent a des rochers de pierres pr^cieuses , ou toutes les nuances delicates et vives s'unissent , sans se confondre , dans le plus radieux eclat. Tandis que le flot mine leur base incessamment attendrie par la chaleur, plus intense k mesure quelles dement vers le Sud, ces grandes masses, k chaque mmute, changent de forme et d'apparence, variant incessamment les epoques et les styles de leur croulante architecture. La , devant vos yeux etonn^s , toutes les combinaisons s'essayent, toutes les fantaisies se realisent et tous les caprices se succMent : les aiguilles , les colonnes, les piliers, les pyramides, les tourelles, les frontons gigantesques , les arcades colossales , apparaissent un moment , et retombent bientot dans I'abime. La mer, toute herisste de leurs debris aigus, les presse les uns centre les autres et les pousse au rivage, oiiils sebrisent avec un fracas de tonnerre, suivi de mugissements rauques.

Nous n'avons point connu,;ces spectacles d'une horreur subhme, et quand le souvenir du cap Nord nous revient, comme la premiere fois, nous le voyons toujours par une belle nuitd'ete, sereine et sans tenebres,' projetant sa

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LE CAP NORD

grande ombre sur les flots empourpres ; devant nous , a I'infini, s'^tend la mer immobile, at si, le long de I'ecue'il, soulevee en ride leg^re, quelque vague suspend k ses flancs de granit une frange d'ecume argentee, bientot elle retombe apaisee a ses pieds, et s'endort avec un faible et doux murmur e.

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