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temperes et doux. Au sein d'une contree couverte de neige , les coteaux , enchantes sans doute par la baguette de quelque troll invisible, se couvrent de verdure; de grands bois vigoureilx couronnent leurs sommets d'un diademe vert ; les moissons ceignent leurs flancs d'une teharpe d'or, et leurs pieds reposent sur le tapis de velours des vertes prairies.
Les fleurs mfemes ne sent pas incounues sur I'Alten- Fjord. Les eglantiers sauvages s'^panouissent au pied des sapins, et les bluets etoilent d'azur les champs d'orge et les sillons de foUe avoine.
Tout le contour du golfe d'Alten est parseme d'habitations qui ajoutent aux charmes d'une nature exquise la poesie de la vie et du mouvement : on dirait alors un de ces beaux lacs de Suisse ou d'ltalie, ou Ton voudrait vivre seul avec son bonheur.
Talvig est le coin le plus heureux de ce tableau charmant. Talvig est un petit village situe au fond d'une ansa arrondie , au detour d'un promontoire qui I'abrite , tout egaye lui-meme de gaards , de chalets , de metairies , de prairies , de cascades et de bouquets d'arbres. Talvig , chef-lieu de paroisse, possede une assez belle eglise, placee avec son presbytere sur le penchant d'une coUine, entre un petit bois de bouleaux et un groupe de beaux rochers laves par une cascade. Le petit port est bien frequente ; de nombreux enfants suivent les legons du maitre d'dcole , et un auditoire empresse ecoute les sermons du pasteur , qui preche un dimanche en lapon, et 1' autre dimanche en norvegien. Comme presque toutes les localites du Finmark, la paroisse de Talvig nous presente une population composite. On pent repartir ainsi ses trois mille habitants : deux cinquiemes de Lapons, deux autres cinquifemes de Norvegiens, lereste de Quxners.V lie statistique assez recente donnait les chifires suivants , qui ont bien leur curiosite. On comptait dans la paroisse trente-quatre personnes
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ayant atteint I'^ge de soixante-dix a quatre-vingts ans; quatre de quatre-vingts h quatre-vingt-dix; six de quatrevingt-dix a cent ; enfin un centenaire , qui 6tait un Lapon d'environ trois pieds de haut.
Les Quceners , ou Quasns , dont nous parlons ici pour la premiere fois, sont, conime les Lapons, des strangers sur le sol de la Norv6ge. lis sont originaires de la Finlande, et n'ont de commun avec les Lapons que le costume. Les habitudes et le langage different completement. Le Lapon est petit, et tous les traits distinctifs de son organisation rappellent les tribus tatares : le Quasner est assez grand, et son crdne a toutes sortes d'analogies, pour la dimension et pour la forme, avec le crAne des races europ^ennes. Le Lapon aime la vie errante , et prfiftre an travail assidu la contemplation paresseuse : le Qusenev aime son int(§rieur commeun Anglais, comprend et pratique Tagriculture avec plus d'intelligence et de succ^is que le Norv^gien lui-mtoe.
Ce mot de Qusen a donne lieu k de singulieres erreurs. Comme il se rapproche assez du mot norvegien fwne , et surtout du mot suedois quinna, qui veut dire femme, des historiens superliciels ont cruque les Qusens ou Quaeners 1 etaientles Amazones du Nord, vivant dans les montagnes, livr^es a toutes les pratiques de la magie , et n' ayant pour langue qu'une sorte de murmure des levres confus^ment agitees.
Le gouverneur du Finmark residait autrefois sur I'Alten-Fjord. On sait qu'il est maintenant 6tabli k Tromsii. AJten-Gaard, qui 6tait alors son sitSge officiel, est aujourd'huiune leproserie. Je ne veux point m'appesantir sur les tristes idees que ce seul mot fait naitre dans I'dme. L'humanit6 regoit parfois de si rudes logons d'humilit6 , qu'on s'etonne de lui trouver encore un peu d'orgueil.
Depuis qu'il a perdu I'Amtmand, le Vest-Finmark est administre par un fodge qui remplit en mSme temps les fonctions de sorrens-kriver. Ces deux titres lui font cumu-
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ler les fonctions de doyen, de sous-pr6fet, de receveur de I'enregistrement et des contributions , de juge , de notaire et de commissaire-priseur. A mesure que Ton s'eloigne du gouvernement central , les ressorts de radministration tendent de plus en plus a aboutir dans la mfeme main. Aux extr6mites des vastes empires , on ne connait plus la division des pouvoirs.
Une des grandes curiosites du district d'Alten , ce sont les mines de Kaafjord.
La premiere de ces mines avait ete rev61ee au gouvernement danois dans le courant du xvii' siecle ; on avait meme entrepris un commencement de travail , qui fut bientot abandonne. On oublia Kaafjord. En 1825, une Laponne trouva dans les rochers im morceau de metal qui brillait au soleil ; elle le prit pour de Tor; bientot on reconnut du cuivre. Un privilege de dix ann6es fut accorde en 1826 a un negociant de Hammerfest, M. Crowe, qui, I'annSe suivante, envoya plusieurs chargements de mineral en Angleterre. En 1833 , une compagnie anglaise vint s'etablir h Kaafjord. La race anglo-saxonne semble avoir regu pour mission de coloniser le monde. Elle s'empare puissamment du sol , et institue la lutte avec la nature jusqu'a ce qu'elle en ait fait une nature anglaise. Rien ne rebuta ce groupe de travailleurs ardents ; on fit venir la houille [de Newcastle et les ouvriers de Cornouailles. Chacun apportait avec soi cette atmosphfere ambiante d'air anglais, qui n' abandonne jamais les fils d' Albion. On planta, on batit, on d^fricha : tout se transforma sous des mains intelligentes et actives , et bientot , dans ce coin recule du monde , on retrouva les mosurs civilisees et le comfort accompli de I'Angleterre. Et maintenant, k cote des cabanes de bois du Quasner et des huttes de wadmel du Lapon, on eprouve une sorte de joie intime et de bien-etre penetrant en s'approchant de ces cheminees de marbre qui ne fument point, en foulant ces moel-
leux tapis de Birmingham et de Manchester, en s'asseyant sur des canapes elastiques , entre un orgue-melodium et une table chargee d'albums, dans un salon garni de portiferes et de doubles rideaux. II y a d'assez grandes affinit^ds entre les Norv^giens et les Anglais; les liens d'une religion commune les unissent , et la gravit6 du caractere bntannique plait assez au liberalisme susceptible des electeurs du Storthing, que choquerait bien souvent notre leghveU frangaise. La colonic de Kaafjord est aim(5e dans tout le district. Les mille ouvriers qui travaillent aux mines ne sont pas tons Anglais; il y a parmi eux des Su6dois , des Norvegiens , des Qusners , des AUemands , des Russes, des Finlandais, et m^me parfois des Lapons. Les ouvriers sont payes chaque semaine en argent; une retenue du cent-vingti^me leur assure des secours en cas de maladie, et une petite retraite quand arrivent les jours impuissants de la vieillesse. Du reste , la colonie est comme un petit monde, qui se suffit k soi-m6me; elle a son <5gHse, son ecole et son bazar, ou I'on trouve un peu de tout et quelque chose encore : I'honnetete du marchand. Tout ce monde vit en parfaite intelligence sous le gouvernement de la compagnie : I'dte , on travaiUe aux mines ; I'hiver on prend unpen sur les Economies de la belle saison, qui peuvent se monter k trois ou quatre cents francs. Les mauvais sujets sont renvoy(5s impitoyablement , mais on entoure les bons de toute sorte de bienveillance et de faveur. On a fait construire une vaste salle, tr6s-simple mais tres-propre , ou les ouvriers se reunissent le dimanche et les jours de fi^te pour chanter, jouer ou danser, sous la surveillance amie de leurs chefs; et ainsi, par une morale mdulgente et douce, mais sans reUchement et sans faiblesse, arrive-t-oniexercer sur un ramassis depeuplesrinfluence la plus active et la plus heureuse. J'aime k recueillir cos souvenirs de ma derniere halte dans la civilisation. Nous avons visit(5 des mines plus grandioses dans la
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ptoinsule scandinave, k Fahlun, par exemple, et a Danemora, ou les galeries sinueuses descendent jusque dans les entrailles de la terre. Ici, les galeries sont nombreuses mais basses et humides ; les murailles suent de grosses gouttes, et il pleut de la voute des larmes d'eau glacee; parfois des vapeurs epaisses et sulfureuses rampent dans les corridors sombres , montent lentement jusqu'k vos narmes et vous asphyxient. Le mineral, que Ton extrait sous forme de pierres, est soumis k sept especes de preparations avant d'arriver a son 6tat definitif. D'abord on concasse la pierre , puis on la reduit en poudre impalpable sous Taction puissante de cylindres mus par une chute d'eau ; 1 epuration des fonderies s'exerce sur cette poussifere. Ces diverses operations se succedent avec une telle rapidite, qu'en deux heures, un fragment de rocher est converti en une barre metallique de cuivre du titre le plus pur. Quoique le cuivre domine dans le minerai de Kaafjord, il ne s'y rencontre point seul, et I'on y trouve aussi de I'arsenic, du cobalt, du cristal de roche, du fer, de I'argent, et m^me quelques parcelles d'or.
Sauvage encore et intacte , il y a quelques ann^es seulement , la montagne de Kaafjord a subi toutes sortes de transformations : elle a 6te civilisee, aplanie, perforce, d6chir6e, bouleversee, 6ventr6e ; mais les sapins et les myrtilles qui croissent entre les rochers recouvrent ses cicatrices d'un voile de verdure. Kaafjord est un coin de paysage riant, que n'oubliera aucun de ceux qui Font vu. La Maison anglaise , cdmme on I'appelle, est cach6e dans un repli du vallon , abrite et calme ; on aime a voir son toit rouge, ses murailles peintes et luisantes, son air d'aisance et de propret6. Devant la porte , un groupe d'enfants, aux cheveux boucles et aux jambes nues , s'ebat dans un parterre de renoncules, de myosotis et de pavots; la petite eglise fait point de vue pittoresque, et pyramide dans I'air avec sa tour saxo;me ; ga et la , sur la verdure uniforme
des coUines, s'6tend une blanche trainee de neige , comme un pan flottant du manteau de I'hiver. Puis , au loin , a travers des ^chappees de vue , entre les bouleaux et les sapins clair-sem6s, on apergoit les flots bleus et immobiles du golfe qui s'endort dans son lit de montagnes.
L'Alten, qui donne son nom au fjord dans lequel il verse ses eaux , est un des fleuves les plus int6ressants de ce pays ; aprfes avoir baign6 les murs de bois de Kautokeino, la capitale des Lapons, et travers6 des landes et des marais, avant de tomber dans la mer, il s'attarde en mille d6tours au milieu d'une plaine verdoyante , divisfe par portions a peu prfes ^gales , sur lesquelles on a etabli des espfeces de fermes-modfeles qui se copient les unes les autres avec une uniformity monotone. Mais les habitations sont bien tenues et propres , et les alternances de culture entendues sagement.
C'est Ik , du reste , le dernier sourire de la nature en Europe : elle reprend bientot ses rigueurs s^veres pour ne les quitter plus. Mais Ton se sent tout heureux de rencontrer cette oasis de quelques milles au milieu des rochers et des glaces du Nord.
Nous abandonnames I'Alten-Fjord pour accomplir notre dernifere journ^e de navigation. On salue, en passant devant I'anse de Stoervig, les derniers pins de I'Europe ; entre les deux caps d'Altennaes et de Kornaes, c'est le vrai carrefour de la mer : on se trouve au point d'intersection des sunds de Stierne, de Rogn et de Varg, qui font converger la, comme k un centre , tons les vents, tons les nuages et toutes les brumes. Ces d6troits sont hordes de hautes montagnes qui semblent dessiner sur les flots une gigantesque ^toile k six rayons. Mais bientot nous nous engageons dans le Vargsund , entre Seyland et le continent ; du c6t6 de la terre ferme, la lame est verte et frang^e d' argent; du cote de I'ile , les grands rochers lui versent une ombre opaque : elle parait noire comme un flot d'encre. L'ouverture du
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Beckerfjord nous laisse apercevoir I'interieur de I'ile : elle semble completement deserte et inhabitable ; I'oeil , en effet, n'y decouvre point la moindre trace de v^g^tati'on , mais seulement des rochers bruns, converts de neige! Dans tons ces parages , domine Famphibole noire a gros grains brillants. Souvent, entre ses couches 6paisses et sombres, on voit courir des couches minces et blanches de calcaire k grains fins, et des couches de schiste micacS, formant des stries. Toutes ces couches s'inclinent vers le rivage.
A Seyland , les bouleaux ne croissent plus au dela de quatre cent quarante-cinq pieds au-dessus du niveau de la mer , et Ton ne trouve plus dans les regions superieures qu'une pauvre petite fleur naelancolique et pale, la renoncule des glaces, qui est comme le dernier signe de la vie et le dernier effort de la vegetation sur ce sol aride et froid.
Le Prinds-Gustav mit le cap sur Touest, et nous entrdmes dans le Stiernesund , qui separe Seyland de File de la Baleine (Hvalo) : vers le soir de la meme journee, nous jetames I'ancre dans le port de Hammerfest, qui est la dernifere station des bateaux a vapeur.
Hammerfest est la ville la plus septentrionale, non pas seulement de I'Europe, mais du monde. Elle est situ6e par le 70% 59', 15" de latitude, au bord dune petite bale qui offre un mouillage sur. Le premier aspect est modeste : on apergoit seulement cinq ou six maisons, bities dans les rochers, et dominees par un petit clocher en bois; deux canons dorment sur leurs affuts, pacifiques et rouilles. II ne faut pas se fier aux apparences : Hammerfest est plus grand qu'il n'en a I'air. Ses maisons se cachent dans un ravin , et , quand on arrive sur la crete , on les apergoit k ses pieds ; le petit port est creus6 dans une enceinte de collines.
Nous retrouvons le nom de Hammerfest dans les annales du Finmark au moyen age. Son port naturel etait fre-
quente par les marchands de Bergen et les p^cheurs russes. Le monopole commercial de cette 6poque barbare avait reduit le Finmark a la mis6re.
En 1789, le commerce redevint libre et Hammerfest regut ses privileges de ville marchande. Le droit commun ne s'etablit point en unjour; c'est la conqu^te des lentes annees. Le gouvernement 'avait compte sur un accroissement rapide : il esperait que Hammerfest deviendrait I'entrepot du Finmark et d' Archangel ; mais, pendant plus de vingt ans , Hammerfest ne fut qu'un lieu de passage. En 181 1, la ville se composait de neuf habitations, y compris la demeure du prfitre ; sa population se bornait a une quarantaine de personnes, et Ton n'y trouvait aucune subsistance, pas de bois pour se chauffer.
Depuis trente ans, Hammerfest a pris un developpement qui s'accroit par une progression rapide et constante : aujourd'hui, c'est le point central du commerce de tout le Vest-Finmark. Des statistiques officielles nous ont fait connaltre le chiflfre des exportations d'une seule ann^e.
Nous y voyons : 52 911 vogs de poisson sec; 55 160 de poisson sal6 ;
2 330 de morue ;
3 503 tonnes d'huile de poisson; 761 vogs de cornes de rennes;
1 875 peaux de rennes ; 250 peaux de bouc ; 849 peaux de renard ; 237 peaux de loutre ; 252 livres de plumes d'eider.
Les marins de Hammerfest se livrent habituellement a la peche sur les cotes du Vest-Finmark. Parfois aussi, mais sans aucune r6gularite, ils tentent les hasardeuses expeditions du Spitzberg, et, au milieu de perils de toute
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sorte, vont chasser I'eider, le phoque, le morse et Tours blanc. La, dans I'enceinte des glaces taillees a pic, comme les remparts d'une ville flottante, sur ces flots profonds, tant6t couverts d'une brume epaisse, et tantot eclair^s comme par des jets de soleil ardents et soudains, le long de ces plages orageuses, herisseesdemontagnes, on poursuit le morse informe et lourd, dont la peau dure et rocailleuse resiste aux piques et k la hache ; Tours blanc, au poil serr6 et rude, le plus terrible habitant du Nord, qui joint k la force du lion la f(§rocit6 du tigre, les rennes sauvages, dont la fourrure est meilleure que celle des rennes norvegiens, et des renards blancs ou bleus. Autrefois on pechait aussi la baleine au Spitzberg, comme sur les cotes du Finmark ; mais cette p^che a ete presque completement abandonn^e : elle etait rarement fructueuse. Les baleines du Finmark, qui sont de la plus petite espece, ne payaient point suffisamment la peine et le peril, et celles du Spitzberg ont disparu presque completement devant les p^cheurs russes. Quand la chasse au morse reussit, elle enrichit Hammerfest pour toute une annee. Du morse tout est bon : son huile, qui se vend 50 fr. la tonne, sa peau, qui en vaut 10, et ses dents d'ivoire vert, qu'on paye 5 fr. la livre aux matelots.
Port de relache et de passage, Hammerfest regoit en escale tous les navires qui traversent la bale pour gagner Archangel ou Tromso, le Nord ou le Midi. Puis, en sa qualite de capitale commerciale du Vest-Finmark , Hammerfest est le centre d'echange des importations et des exportations, qui sont la vie du pays ; et comme il lui reste toujours quelque chose aux mains de ce qu'il fait passer de Tun a Tautre , sa position financiere est assez bonne. C'est avec la Russie que cette ville fait les plus grandes affaires. Depuis que Tordonnance de 1789 a brise le monopole de Bergen, les Russes, a force d'habilete, sont parvenus a conqu6rir tout le commerce du Finmark ;
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aussi le port de Hammerfest est-il souvent rempli de leurs petits locUes, bateaux courts, a trois mats, vieux et us6s pour la plupart, et dont les planclies, au lieu d'etre clou^es, sont le plus souvent attach^es, et, pour ainsi dire, cousues avec du chanvre. Dans ces coques de noix qu'une lame semble devoir briser, les Russes bravent les temp6tes du cap Nord et fouillent toutes les baies de Focean Glacial. Tout le nord-ouest de la Norvege est tributaire des Russes pour les objets de premiere n^cessite : c'est la un trfes-grand malheur sans doute ; il est encore aggrave par la mauvaise foi qui pr(5side trop souvent a leurs transactions. Non-seulement la farine qu'ils apportent dans leurs sacs d'^corce de bouleau est de mauvaise qualite, mais ils la melangent de sable et de petites pierres, et, comma ils sont les maltres sur la place, ilsnepermettent aucune verification : il faut prendre ou laisser ; mais laisser, c'est mourir de faim. On prend, on paye, et Ton est vole.
L'lle de la Baleine, qui porte Hammerfest, est une terre rocailleuse et compl(5tement sterile, d'environ huit lieues de diametre. Le seul arbre que Ton y rencontre, c'est le bouleau, et il y demeure constamment k I'etat de buisson de trois pieds de haut; parfois m6me il n'a pas la force de s'elever, et il rampe sur la terre comme un lichen. Dans les environs de Hammerfest, on ne rencontre plus de schiste micace, mais des gneiss ; le mica s'y presente en paillettes epaisses, noires et trfes-luisantes. Le long du golfe on voit dans le gneiss beaucoup de feldspath rouge h. petits grains et du quartz ; un peu plus haut, le feldspath devient blanc et rare; le grain du mflange est plus fin; de petits grenats rouges s'y montrent 6pars de tous cbUs, et le meme systfeme continue jusqu'au sommet de la montagne, ou les grenats plus gros forment des especes de stries qui traversent le feldspath.
La temperature de File est humide et froide ; l'lle presque
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toujours voilee de nuages ; le soleil n'y montre que rarement sa face radieuse, et I'ete meme y reste sans chaleur. On y' compte les jours sereins, tant ils sont rares ; souvent des brumes epaisses restent pendant quarante-huit heures suspendues au-dessus du sol. Cependantle plus riche negociant de Hammerfest — un habile homme, car il a su prober un million dans I'buile de foie de morue — se donne le luxe d'un jardin; il y a meme deja de la terre dans son jardin : il est vrai qu'il n'y a point autre chose. Pourtant il y seme chaque printemps des renoncules, des pavots, de la laitue et du cerfeuil ; dans les bonnes annees, on recolte de quoi faire un potage et deux salades. Toute apparence de vegetation cesse au mois d'octobre, et les fleurs que les gens riches font venk du Sud avec tant d'empressement par chaque bateau, faute d'air et de lumiere dans les appartements ou on les enferme, se fanent et meurent. La merveille du pays, c'est un rosier des quatre saisons, qui a (ite rapporte a une Elegante de la ville par un adorateur passionne. Le pauvre rosier n'a jamais fleuri, mais on I'aime et on le choie, dans I'esperance toujours degue de cueillir enfin une rose nee k Hammerfest : jamais-nourrisson tendre ne fut I'objet de soins plus delicats. Onl'entoure de ouate, on I'elfeve dans du coton.... et I'ingrat ne veut point fleurir !
L'hiver est trfes-dur dans I'lle de la Baleine : le vent du nordpousse sur la ville d'enormes masses de neige, tandis que les vents du sud ameutent centre elle des tempetes furieuses : elles soufflent parfois avec tant de furie qu'il est impossible k un homme de se tenir debout dans les rues. Apr^s quelques jours d'un trop douteux 6t6, les froids recommencent en septembre ; et comme on salt que I'automne n'existe pas, les b^timents etrangers disparaissent, les magasins se ferment et la ville retombe dans une langueur inerte; laposte, qui devait venir trois fois par mois, n'arrive plus que de loin en loin, a des epoques ind^termin^es
LA NORVECE.
et vagues : c'est I'liiver et la nuit! I'hiver sans treve, la nuit sans fin ; le del est noir, le sol glace, la bise aigue. Vers midi, du cote del'est, une raie blancMtre fend rhorizon qui se referme une heure apres ; c'est le jour. Que faire alors ? rien n'est plus fatigant que la lampe allumee trois mois; si Ton veut poursuivre trop obstin6ment satache, au bout d'une semaine, I'oeil eprouve une cuisson ^cre et refuse son service. II faut apporter de longues et frequentes interruptions au travail, autrement on ne pourrait bientot plus ni lire ni dicrire. On va les uns chez les autres, on joue aux cartes, on danse quelquefois, on boit souvent, on fume toujours, et le temps se passe. Des la fin de fevrier, on apereoit quelques teintes rougeatres dans la brume sombre. On sait de quel cote le soleil reviendra : on espfere; on est console.
La temperature moyenne, pour toute I'annee, est d'un degr^ au-dessous de zero.
Hammerfest compte trois ou quatre maisons a deux etages, qui sont le Louvre, I'Elysee, les Tuileries et le Palais-Royal de I'endroit; les autres maisons n'ont qu'un seul 6tage, etplus souvent encore se contentent d'un simple rez-de-chauss6e. Souvent aussi, comme a Tromso, les maisons sont percli6es sur des echasses, et entre le sol et la maison, I'espace laiss6 libre sert de remise pour les filets, les traineaux, le bois et les outils ; le toit des maisons est plat, et recouvert de terre ou Ton sfeme du gazon ; si, par hasard, ce gazon leve, on convertit le toit en prairies on Ton fait grimper et paitre les chevres aventureuses. Comme toutes les habitations du Nord , ces maisons sont faites de troncs de sapins, dont les interstices sont combles avec de vieux cAbles mis en charpie. Hammerfest a uiie petite auberge, ou Ton est assez mal, et oii Ton paye, service compris, cent soixante francs par mois. La, tout est en miniature ; les chambres sont de petites boites carries de sept k huit pieds de long sur six de large, "avec des portes
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qui out Fair de trappes, et des fentoes on Ton ne peut passer la tete sans oter son chapeau. Du reste,. on ne semble point se douter qu'il y ait des rideaux au monde, et les touristes d'6te qui ne veulent point dormir au grand jour sont obliges de passer leur paletot k I'espagnolette, et d'habiller les fendtres avec leurs redingotes.
Hammerfest possede un etablissemeut assez curieux, et oil Ton ne manque jamais de conduire le voyageur : c'est une grande fabrique de forme carree, situee a la pointe septentrionale du croissant que dessine la bale. Cette fabrique est le laboratoire consacre k la distillation de I'huile de poisson. II s'en exhale une odeur infecte, qui se repand au loin ; si Ton veut pen6trer dans I'etablissement, cette odeur, de plus en plus acre, vous saisit a la gorge et vous suffoque. C'est une des choses les plus tristement hideuses que j'aie jamais vues. On salt comment I'huile s'extrait du poisson, et particuliferement de la morue. La morue est en general trfes-grasse quand on la prend : on I'ouvre imm^diatement et Ton empile les foies dans des barils. L'huile monts : on ecume ; c'est la premiere qualite, celFe qu'un Norvegien appelle le blanc ; la seconde qualite s'appelle le blanc brun ; la troisifeme, le brim, on I'extrait par la cuisson. Cette cuisson est la principale Industrie de Ham- ■ merfest.
Que Ton se figure maintenant une salle longue, basse et sombre, mal eclairee par des ouvertures in6gales, garnies de toile k voile en guise de vitres : au milieu de la salle, une immense cuve de fonte, sous laquelle le foyer ardent ne s'6teint jamais, regoit incessamment les quartiers de poisson d^pece. L'huile I6ghre monte k la surface de I'eau, et se diverse dans des rigoles qui communiquent avec la cuve k un certain niveau ; ces rigoles conduisent l'huile dans de grandes auges en pierre, ou on la laisse refroidir, avant de la mettre dans les tonneaux qui la li- \Tent a la circulation commerciale. Quoi qu'il en soit, les
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tas de chairs saignantes amoncelees sur les tables, les os de baleine empiles dans les coins, les dents de morses rang^es le long des murs, ces flammes de sapin vives et claires, cette vaste marmite d'oii s'echappe una fumee dpaisse et charg^e d'impurs aromas, ces hommes aux bras nus , arni6s d'6normes cuillers et de coutelas terribles , vcus font involontairement songer a la cuisine de quelque Gargantua du cap Nord.
Quelques families laponnes, s'essayant au commerce et k la p6che, vivent S(5dentaires k Hammerfest. Quatre marches par mois y attirant les Lapons de la cote et des iles Yoisines ; ils arrivent dans leurs barques d'ecorce doublees de peaux de phoques, et, apr^s une premiere visite aux marchands de tabac et de brandviin, ils se r^pandent a travers la ville, plus animee et plus pittoresque par leur presence, et vent porter leur poisson dans les entrepots qui entourent le port ou dans les comptoirs des marchands russes, avec lesquels ils luttent d'astuce et de fourberia. Las kopeks et les species ne figurent gu^re dans ces transactions, qui precedent par voie d'echange, et ou chacun des contractants finit par duper I'autre, celui-ci trompant sur la qua- \iU, et I'autre sur la quantite, de telle sorte que chacun a son tour est voleur et vol6. Quand le march6 est conclu, on retourne au cabaret, d'ou Ton sort le lendemain en dessinant des zigzags capricieux dans les rues trop 6troites. Parfois une troupe de cinq ou six amis se glisse sous une maison, entre les d^s en 6chasse qui la soutiennent, et la, au miheu d'interminables causeries entrecoupees de hoquets, ils boivent a la m6me bouteille jusqu'i ce qu'ils trouvent le sommeil dans I'ivresse.
Du reste, les Lapons des cotes out plus d'instruction que ceux qui vivent dans I'int^rieur du pays, et quand ils se reunissent a leur 6glise paroissiale de Hvalsund, ou Ton c^lebre 1' office divin trois fois par an, on en voit un assez grand nombre, le livre k la main, suivant exactement la
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liturgie sacrde et chantant avec le pretre. AprJs le chant des psaumes, qui leur plait beaucoup, et le sermon, qui leur parait toujours trop long et qu'ils n'(5coutent point sans distraction, ils se rassemblent autour de I'eglise ; les uns se tiennent de longues heures debout, tourn6s vers le soleil, qu'ils semblent absorber par tous les pores de leur peau ; les autres se rangent en cercle sur le gazon, immobiles et muets. Ceux qui ont du tabac ajoutent auplaisir de ne rien faire le plaisir de fumer ; assis sur une pierre, les coudes sur les genoux, le menton dans leurs mains, lis lachent une bouffee tous les quarts d'heure, et suivent d'un air maancolique la spirale bleue qui va s'6vanouissant dans Fair.
Un matin, aprfes deux jours de relache, je vis le Prinds- Gustav appareiller pour le Sud. Hammerfest est le point extreme de son'parcours. On espferp qu'a la saison prochaine il doublera le cap Nord pour aller visiter les Qords du nord-est : il sera possible alors de faire un voyage de circomnavigation complet sans quitter sa cabine, et d'explorer les rivages de granit de la mer Glaciale, jivec la certitude de retrouver chaque soir la causerie du bord et la table du capitaine. En attendant, le steamer ramfene de Hammerfest k chaque voyage les touristes prudents, qui ne veulent pas courir la chance de I'inconnu. Des huit ou dix voyageurs qui formaient le train de plaisir du Prinds- Gustav, trois seulement resterent a Hammerfest : deux Anglais et moi. Nous nous etions promis tous trois de ne nous arreter que \k ou le monde nous manquerait, pour traduire en action le vers ambitieux de Regnard :
Hie tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.
Nous allames tous trois jusqu'a la points de la jetee, pour voir plus longtemps et pour saluer d'un dernier regard le bateau qui nous avait si doucement port6s. Debout sur la passerelle entre les tambours, le capitaine nous en-
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voya un adieu de la main ; I'^quipage poussa un hourra retentissant ; les passagers, a la poupe, agiterent leurs mouchoirs ; I'artilleur mit le feu aux meches de ses deux canons , dont la detonation nous retentit dans I'ame ; puis le Prinds-Gustav doubla majestueusement la pointe du promontoire, et nous n'apergumes d6ja plus que son panache de fumee ondoyante, que bient6t le vent dispersa en flocons lagers. Nous sentimes que nous Stions seuls.
« Ce n'est point le moment de faire du sentiment , dit Arthur W. . . . en boutonnant son makintosch waterproof ; vous savez que j'ai invite le pilote du Joegt Saint-Olaf a dejeuner avec nous a I'hbtel de M. Banks : ne lui donnons point, pour le premier jour, une logon d'inexactitude ; il serait capable d'en profiter. »
Joel Fergussen , patron du Saint-Olaf, joegt de la plus petite espfeee, non ponte, mais du moins muni d'une sorte de cabine au pied du grand mat, nous avait eterecommande par le capitaine du Prinds-Gustav, comme un pilote habile et un homme sur, plus capable que tout autre de nous conduire au cap Nord. Nous le trouvames sur le seuil de Banks-Hotel , ou il arrivait en memo temps que nous, et, tout en arrosant de brandviin un filet de renne, nous conclumes le marche.
Le joegt fut nolise a un prix convenable pour le voyage du cap Nord , aller et retour. Un jjeune homme de Hammerfest demanda et obtint la permission de nous accompagner, et, vingt-quatre heures aprfes le depart du Prinds- Gustav, nous sortimes du port k notre tour. Un petit vent sud-est gonflait nos voiles ; I'esp^rance enflait nos coeurs. Nos matelots joyeux ceignaient sur leurs reins leur tunique de cuir, et frottaient d'huile de poisson leurs grandes bottes montant jusqu'au miheu de la cuisse. Une partie de la ville 6tait accourue sur la grfeve pour nous voir partir, et donnait ainsi un air de ffite solennelle a nos adieux.
II n'y a qu'une trentaine de lieues de Hammerfest au
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cap Nord, et ces trente lieues, que Ton peut faire en trois jours et moms, constituent pourtant ua vrai voyage aui nest pas toujours sans danger. C'est qu'eneffet la barque fragile est parfois expos<5e a toutes les fureurs de la pleine mer et aux vagues accourues de I'autre bout du monde • partois on longe des c6tes herissdes de brisants et d'ecueils,' ou nuUsile ne s'ouvre pour vous recevoir. Si le vent est contraire, il faut peniblement louvoyer, ou Lien carguer la voile , et latter k force de rames.
Dans les parages de Hammerfest, la mer est toute parsemee diles basses, arides, isolees, ou I'on apergoit seuiement quelques tentes de Lapons surveillant leurs troupeaux de rennes.
Parfois au milieu des rochers d'un holm, on trouve au pied dun 6cueil, une sorte de masure informe, un amas de pierres et de planches, recouvert de terre ou de gazon, une taniere bien plutot qu'une maison, ou Ton arrive en traversant de longues couches de fucus, toujours humides et toujours glissantes. Pour tout mobilier un peu de paille et quelques peaux; au milieu de I'aire nue, deux pierres pour indiquer la place du foyer. Ce trou c est la demeure d'un Nordlandais, qui vient y passer les mois de pfiche , seul et triste.
. Toutes ces iles portent des noms significatifs : I'une sappelle Ule des Rennes, Fautre Tile de I'Ours ; celle-ci 1 lie de la Baleme, et cette autre I'Ue du Goeland.
La premiere de ces iles ou nous abordAmes en quittant Hammerfest porte le nom de Kirkegaardo, ou ile du Cimeti^re ; mais que ce mot de cimeti^re ne reveille point ici les id^es r6veuses de melancolie douce qui naissent dans Tame a la vue de ces beaux cimeti^res du Nord, ou les morts aimfe dorment k I'ombre des arbres, au miheu des fleurs. Ici, ni arbres ni fleurs, mais la terre nue, et des charges de pierres brutes eutassees sur les cadavres, comme pour les emp^cher de se relever de leur froide tombe. C'^tait la
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qu'on enterrait jadis les suicides et les malfaiteurs , poursuivis par lavindicte publique au dela mfeme du trSpas, et comme k jamais separ6s , par la justice ecclesiastique, de cette touchante communaut6 chr6tienne qui nous accueiUe dans le temps et nous suit dans I'eternite. Aux yeux des peuples, ce cimeti5re, c'6tait comme I'infamie et la prison se poursuivant jusque dans la mort. Je trouve plus clement et plus humain I'usage des Turcs qui regoivent les supplicies dans le turbe paternel, avec I'indication de leur supplies, en ajoutant avec un sentiment de resignation pieuse : Dieu I'a voulu! Souvent aussi Ton enterrait dans le Kirkegaardo les strangers victimes d'une temp6te et d'un accident. Pen importe , je le sais , la couche du dernier sommeil ! il n'y a de belles morts que celles qui sent pleurees, et il ne faut point d^sirer pour nos restesla myrrhe ou I'alo^s , mais les regrets et les larmes de ceux qui nous ont aim6s : et cependant on se croit plus seul dans cette tombe lointaine et d(5serte, perdue au milieu des orages de la mer Glaciale , et visitee Thiver par des troupes d'ours blancs , qui remuent la pierre et fouillent le sol au-dessus des cadavres. Je n'ai vu, dans tout le cimetiere, qu'une seule inscription. EUe est gravte au couteau sur una croix de bois noir. C'est celle d'un matetot de Lubeck, mort a vingt-cinq ans. EUe ne contient qu'un nom et une date avec un adieu mSlancolique : Gretchen, vergiss Main nicht! « Gretchen, ne m'oublie pas! » adresste a la blonde fiancee qui I'attendait sur le rivage. Maintenant, je gage un bouquet de myosotis que Gretchen est mariee et a beaucoup d'enfants !
La derniere de ces iles , que , dans la langue du pays, Ton nomme Maaso , est habit6e par un n6gociant et quelques p^cheurs : il y avait aussi autrefois un pretre; mais le climat est si meurtrier pour tous ceux qui ne sont point n^s sur le sol m6me , qu'au bout de quelques ann^es la sante du pauvre prStre etait profond6ment alter^e. Sou-
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LE CAP NOHD.
vent meme il a suffi de quelques mois pour la compromettre gravement. On a transf6re la cure k Havsund. Les rochers de Maaso ne portent que du lichen et des touffes d'herbes maigres : rien dans toute I'tle qui fasse songer k un arbre.
Nous pass^mes une demi-journi^e dans I'ile pour laisser reposer notre equipage, qui se plaignait d'une trop rude fatigue. Nous profltimes de ces quelques heures pour tenter une exploration rapide. Autour du port, la roche pent avoir six cents pieds d' elevation : quoiqu'elle appartienne au gneiss , elle est divisee en feuillets comme les ardoises d'un toit; elle contient du mica en lames, et du feldspath a petits grains, tantot rouge, tantot blanc.
En quittant Maaso , nous mimes le cap sur le nordouest; les lies disparurfent derrifere nous, et, pendant quelques heures , nous ne vimes plus que la mer immense. Le vent etait tombe tout a coup ; la mer 6tait devenue calme et unie comme une glace ; nous n'avancions qu'en ramant, et nos matelots finnoisimprimaient aux avirons des mouvements courts, mais qui se succedaient avec une inconcevable promptitude. Le Norvegien enfonce I'aviron profond6ment et repousse le bateau de toutes ses forces. Le Finnois remplace par la vitesse la vigueur qui lui manque. ^Du sein desflots, comme un triple obehsque, nous vimes sortir les trois pointes de I'lle Stappen. Plus haute et plus large que les deux autres, celle du milieu a, de tout temps, frappe les Lapons de respect et d' admiration. De loin ils la saluaient comme une montagne sainte, et gravissant sa redoutable cime, ils en faisaient leur autel pour les sacrifices a Jumla et au Storjunkare.
Nous penetrames bientot dans le Magerosund, ou la violence du courant contraire arr6ta notre marche ; nous allames chercher un refuge dansl'anse du Finnbugt, creus^e dans la cote meme de I'lle Maigre (Magero), qui sert de base et, pour ainsi dire, de pi^destal au cap Nord. La
LA NORV^GE.
pluie, fouett6e par le vent, tombait toujours, fine et p6n6trante. Nous 6tions mouill^s et transis jusqu'aux os dans notre cabine mal close. Joel Fergusen nous engagea done a descendre k terre et descendit avec nous, pour demander I'hospitalite k un pScheur d.u Finnbugt, avec lequel il 6tait 116 d'amiti6. Ce brave homme, qui repondait au nomd'Ole- Olesen , 6tait venu jusqu'au rivage en voyant aborder le Saint-Olaf dans sa petite bale, et, aprfes un serrement de main energique 6chang6 avec Joel, il nous pria fort civilement d'entrer dans sa maison. Nous nous regardions avec quelque etonnement, les deux Anglais et moi ; car nous n'apercevions , k un mille de distance , rien qui pM ressembler a une maison. Seulement , a cinquante pas du rivage , nous voyions une sorte de petit monticule, une fourmiliere ou une taupinifere gigantesque. C'6tait la maison d'Ole-Olesen. On pent voir de pareilles habitations dans les Orcades, mais je n'en ai point retrouv6 dans toute la Norv6ge , ailleurs qu'au Finnbugt. Le monticule est artificiel , et I'habitation est creus^e dans ses flancs. Ceci n'est pas sans analogic avec les demeures des Tongouses et les gommer des Finnois. L'entr6e, toujours tourn6e du cote oppose a lamer, donne sur un tunnel obscur, de trois pieds de haut et de deuxpieds de large. Ce tunnel, oil Ton s' engage en rampant, vous conduit dans toutes les divisions de la hutte, dont I'interieur est une reproduction en petit des gaards rustiques de la Norvege ; la voute est a pans inclines, comme la voiite d'une pyramide; au sommet, une ouverture carree laisse sortir la fumee et entrer Fair et la lumifere. La nuit, on ferme cette ouverture , d' ailleurs assez etroite, avec une sorte de velai'ium, fait de vessies de poissons cousues ensemble, et tendues. L'epaisseur teorme de cette construction en terre I'isole completement de la temperature exterieure. Les habitants du Finnbugt se confinent 6troitement dans ces caves pendant tout I'hiver et sans une grande depense de combustible, que I'ile Maigre
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LE CAP NORD
leur refuserait, ils obtiennent facilement un degre de chaleur suffisant.
Nous pass^mes une nuit dans les huttes du Finnbugt ; au matin , la temp^te s'^tait apais6e , et nous reprtmes la mer, pour aller gagner , a quelques milles plus au nord , la petite bale de Kielvig. Le Sund s'61argissait de plus en plus , s'evasant comme un entonnoir du c6te de la mer. Dejk nous apercevions dans la distance le promontoire de Sverholt et la pointe aigue du cap Nord. C'6tait le terme desire du voyage. Nous longions I'lle Maigre, dont le rivage de rochers devenait de plus en plus escarp6 et 4pre. Tout k coup, ces rochers s'entr'ouvrent et vous laissent p6n^trer dans une petite anse resserree entre des pics converts de neige et une mer incessamment agitee. Parfois, le vent du nord bouleverse jusque dans ses profondeurs cette rade etroite etperfide. La bale est tout environnee de rochers 6normes , qui se superposent les uns aux autres , avec un retrait r^gulier comme les marches d'un escaher de geants. Toute cette terre , engourdie dans la torpeur, visqueuse et noiratre, semble immerg^e des eaux-d'un recent deluge, ga et Ik, les lichens blanchdtres rongent, comme une lepre vegetale, son humus limoneux.
Cette partie de I'Ue est couple d'isthmes etroits, a chaque instant assaillis de temp^tes qui menacent de les rompre ; de toutes parts s'61fevent des blocs de rochers grands comme des montagnes , et formant les groupes les plus dtranges. Ces groupes sont h peine unis entre eux par d'autres rochers beaucoup plus petits , et soud6s a leurs pieds par des articulations vigoureuses. Presque toujours ils entourent de petits lacs , qui trouvent une issue k travers des fissures et des crevasses. Get ensemble de petits bassins me represente assez bien une file de cratferes align6s et r(5pandant desflots au lieu de flammes. Un mur de roc noir, perpendiculaire et inaccessible, les isole compl(5tement du reste de I'lle. Un peu plus loin, les blocs brises
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LA NORTEGE.
s'entassent comme un amas confus de ruines. On dirait que la montagne s'est 6croul6e, et que ses debris couvrent tout le rivage. II n'est pas sans interet de savoir quelle est la constitution g6ologique de cette extrdmite de I'Europe. Les roches de Kielvig appartiennent au schiste argileux ; lelong du rivage, elles offrent des lames aigues, dentelees et superposees les unes aux autres comme les feuillets d'un livre. Entre ces lames, on distingue une assez grande quantity de petits prismes bruns, appartenant aux macles on k la chiastolithe. Parfois, la roche ne forme qu'une masse homogene oii Ton rencontre des paillettes de mica ^parses. Parfois aussi, de grands lits de quartz bruns sont tapiss6s de chlorite dans leurs fentes. Qk et la, on rencontre du feldspath , de grands feuillets de talc, et de petites masses cun^iformes d'un gris verdatre, dont la cassure 6cailleuse rappelle la serpentine. Quand on s'61oigne de la cote, on trouve, dans les valines sup^rieures , un banc de scMste argileux de granit k petits grains. Ce granit contient des lames Isoldes de mica noir et de Famphibole. Les detroits orageux qui separent Magero de la terre ferme la d6fendent centre les loups et les ours. On n'y voit d' autres quadrupfedes, dans leur liberte naturelle, que les hermines et les rennes. LesLapons chassent les hermines, et rassemblent les rennes en troupeaux pendant I'et^. L'hiver , ne pouvant pas les nourrir, on les met en libert6; ils errent alors sur la plaine unie et glac6e ; mais leur merveilleux instinct leur fait bien vite d^couvrir sous la neige epaisse la mousse , le lichen ou I'herbe , et, de leur pied vigoureux, ils grattent jusqu'a ce qu'ils arrivent au sol. Les moutons, qui n'ont pas la meme force , ont le meme instinct , et , avec leur perseverance obstin^e, attaquant toujours au meme endroit, ils finissent par se creuser des trous profonds, qui leur permettent d'atteindre le sol. lis vivent ainsi pendant de longs mois a demi ensevelis sous la neige. 11 est assez digne de
LE CAP NORD
remarque que , sous cette latitude , la neige n'arr^te ms enti^rement la v^g^ation : I'herbe qu'elle cLvreTon W
vaches Ja retirent avec de longs crochets, et I'offrent a leurs troupeaux, verte et fraiche au mUieu de I'hiver H y a comme on le voit, une assez grande difference entre ces regions, SI tnstes qu'elles soient, et FAmerique bor6ale e la Siberie, ou m^me en ete, le sol ne degMe au'>. que W pouces de profondeur , arr^tant ainsi au pas's.seTes su nourriciers ou les plantes puisenf Ja vie
Le petit ij-ordde Giestvar , qui s'ouvre au milieu des ecueils, abnte la maison du dernier marchand de I'Europe C est une pauvre demeure qui se cache derri^re un amas de rochers converts de mousse et de plantes marines • p^ de la maison, une boutique , qui appartient au m6me pro prto, vous offre quelques ballots de cuir des echL veaux de gros til , un petit assortiment de farm'e et quet ques flacons d'eau-de-vie. Non loin dela, cinq ^ six hut s de terre sont habitees par des pecheurs. Tout k I'entour des rochers nus ferment I'horizon par une ceinture d'as^ p6rit^s sauvages. Nous descendimes dans le golfe de Giestvar pour renouveler nos provisions epuisees , mais nous n y restames point. Quelques lodies russes dormient sur leurs ancres dans la rade , en attendant le retour Z pecheurs qui reviennent toujours avec des barques plei! nes, car le poisson est abondant sur toute la cote! Les premiers navires arnvent au mois de juin; les derniers r partentaumois de septembre. Les huit autres m "s de 1 ann6e sont des mois de silence, de solitude et d'hiver Ce dernier mot dit tout. ^ uivei . ue
Le cap Nord est a douze ou quinze milles du fjord de Giestvar. Nous francMmes cette courte distance V un temps assez calme, usant de la rame bien plus que de la
7!% iT T^' ^ ^'^'^' ^^ P^^^^^ "^'^r; ^ droite, la c6tedellle. Toute cette cote est semblable a une haute
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muraille , formee de couches perpendiculaires : a la base , des brisants et des ^cueils; an sommet, une cr^te k fil droit , parfois dentelee de pointes aigues. Au milieu de ce boulevard de rochers, nous apergumes de loin une grande tour carree faisant saillie , et flanqude de bastions 6pais : c'etait le cap Nord.
. Au lieu de prendre terre immediatement , nous poussimes une pointe au large, a un quart de mille, pour mieux saisir I'efFet d' ensemble. La masse 6norme s'615ve a pic du sein de la mer , sombre , morne , hautaine , inabordable. Immobile comme I'arc-boutant d'un monde, solide comma le contre-fort d'un continent, elle r6vfele au premier regard rid6e d'une inebranlable puissance. L'Europe est en paix derrifere cette sentinelle avanc6e qui la defend centre les flots et les temp6tes de I'oc^an Glacial.
Nous doublames la pointe, et nous pen^tr^mes dans une seconde bale , tr^s-petite , creusee et arrondie par la nature au sein meme de la montagne. Le cap versait sur nous son ombre immense. Autour de la petite baie, une enceinte de rochers semi-circulaire dessine nettement ses contours. Tantot ces rochers noircis s'^miettent comme des laves, qu'un choc aurait broyees au sortir du cratfere. Tantot ils se partagent d'eux-memes en larges lames, comme des feuilles d'ardoise ou des tables de marbre. Entre la mer et ces rochers , une couche de terre vegetale se recouvre de gazons et de fleurs ; ce sont les andromfedes et les renoncules glaciales, le petit oeillet des bois, le geranium sauvage, I'angelique savoureuse, et le Yergiss-Meinnicht , qui semble Colore en ces parages lointains comme pour rappeler un souvenir k I'ame oublieuse. Sur les pierres, entre les fleurs et les gazons, un petit ruisseau d' argent scientille et murmure.
Nous commengdmes bientot I'ascension du cap.
Le cap Nord est une montagne d'environ mille pieds de hauteur, couple a pic du c6te de la mer, et de toute
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LE CAP NORD
par^presque inaccessible. Lespentes sont toujours escarp6es et roides , souvent rendues glissantes par des bandes de mousse humide et courte, serree, elastique , et repoussant d'elle-mfime le pied , qui ne rencontre aucun appui ; d'autres fois , il faut franchir des amas de pierres roulantes, qui se detachent des qu'on les touche, ou bien encore des masses de rochers dpres, qu'il faut gravir comme par escalade. Qk et 1^, dans les anfractuosites qui retiennentun pen de terre v6g6tale, lesbouleaux nains essayent de lever leur t6te <5ploree , et bientot retombent sur le sol, oiiils setordent, v6g6tent, rampent et meurent. Parfois' a quelque distance, la mouette, perchee sur une pointe de rocher, nous regardait de son ceil clair et pergant, et, rassur6e par notre air pacifique , continuait son reve, sans mSme tourner vers nous sa Ute immobile. D'autres fois, un pelican noir , debout sur un pied , le cou replie et la me enfoncee dans le capuce de ses ailes, laissant pendre sur son estomac la poche gonfl^e de son jabot sanglant , surpris an moment le plus interessant de la digestion ] prenait un essor penible, s'enlevait d'une aile pesante , et nous poursuivait de ses longs cris plaintifs ; les corbeaux croassant rasaient le sol en noirs tourbillons , tandis que, dans le ciel eth6r6 , les aigles et les faucons decrivaient des orbes immenses.
Enfm , nous atteignlmes la derni^re cime , plateau en terrasse convert d'un humus jaunatre, que se disputent des mousses et des lichens, et ou, sur des couches de granit sombre, etincelle la blancheur du quartz.
Quand ie me sentis sur cette derniere pointe du vieux continent europeen, j'(§prouvai une des plus profondes Amotions de ma vie de voyageur : mes deux compagnons et moi , nous nous livrames pendant quelques minutes a une certaine emphase de lieux communs que la circonstance pouvait rendre excusables , mais dont il est inutile de fatiguer le lecteur.
Sir Arthur W..., le plus positif de nous trois , tira sa montre et nous fit observer qu'elle marquait minuit un quart. Le soleil etait tout entier au-dessus de I'torizon. C'est a peine si le bord inKrieur de son disque effleurait la cr^te des flots empourpr^s. Ici, I'astre infatigable fournit une carrifere de quatre mois sans repos , avant d'aller tomber dans la mer. Seulement il ne parait pas suivre la marche accoutum6e. Au lieu de tracer sur nos tStes un arc lumineux, dont une pointe s'appuierait a I'orient et I'autre a I'occident , il glisse doucement sur la courbe insensible d'une ellipse demesur6ment allong^e. Son mouvement de descente on d'ascension n'estrapide qu'au moment ou il parcourt les courbes extremes de I'ellipse ; mais pendant qu'il en d(5veloppe les arcs de grand rayon, soit dans les hauteurs du ciel , de neuf heures du matin k trois heures du soir, soitau plus prfes de la terre, de neuf heures du soir a trois heures du matin, il ne semble plus nimonter ni descendre , mais suivre une ligne presque droite , detachant son globe de feu sur I'azur du ciel, comme un pendule d'or oscillant avec lenteur sur un globe de lapis.
Du reste, la lumiere n'est pas la m6me h. toute heure; ses nuances varient selon la position de I'astre qui la produit. Si le soleil de midi lance , comme chez nous , des rayons ardents; si, vers dix heures, son disque obhque se plonge dans des flots de pourpre qui teignent la moiti6 du ciel, souvent, a minuit, quand il effleure la ligne de I'horizon, — de telle sorte que le spectateur pent le croire sous ses pieds, — sa lumifere, decomposeepar un prisme invisible, h^site et se degrade dans les demi-tons verditres et jaunes d'une gamme chromatique pen 6tendue , mais infiniment va.ri6e. Alors , autour de nous , les objets revStent des terntes fantastiques, et, quelle que soit la clart6 de I'atmosphhve, on sent pourtant que ce n'est pas la le jour veritable de Faction, du mouvement et de la vie 6veilMe. Parfois , pendant ce long jour dont les astres s'^tonnent , la
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lune, qui poursuit la revolution de ses mois r6guliers se rencontre dans le ciel avec le soleil, .chacun d'eui regnant sur une moiti6 de rhorizon. A mesure que le soleil s'avance dans sa gloire, tout ruisselant d'or et de feu, la lune, toujours belle dans sa paleur roste, s'enfuit et se laisse voir k travers le voile diaphane et nacre des nuages.
La pr(5sence continuelle du soleil sur I'horizon ne change point I'ordre des alternatives de mouvement et de repos qui, sous d'autres cieux, signalent la difference du jour et de la nuit. Amsi , vers huit heures du soir, tout rentre danslecalme, et la nature, peu k pen, s'engourdit et tombe dans la torpeur du sommeil. Les troupeaux cherchent I'ombre des rochers, les betes sauvages le fourre du bois; I'oiseau cache sous son aile une t6te fatigufe, le vent tombe, emmenant avec lui son cort(§ge de nuages, comme pour laisser le libre espace a la lumiere egale et calme. Un peu apr^s minuit, toute la nature commence a s'animer, peu k peu et lentement. D'abord les nuages s'a^vent de terre, rampent sur le flanc des montagnes, puis bientot, dans I'air 6mu, prominent leurs formes variees. A la surface de la mer, montent et clapotent de petites vagues; les courants d'au- froid se pr^cipitent du nord vers le midi; puis, k mesure que le soleil quitte la ligne de I'horizon pour s'61ever au zenith, progressivement ses rayons agissent sur le sol; les mousses reinvent leurs petites tetes pench6es, et les ruisseaux gonfles voient grossir et entendent gronder leurs ilots et leurs murmures. Souvent la hauteur des rochers ou la position des montagnes derobe completement le soleil oblique pendant plusieurs heures. G'est alors une espece de nuit plus ou moins longue, avec tous ses effets ordinaires. Deux fois en quelques heures, au milieu de la journ6e, la temperature elle-meme oscille, comme si c'etait le matin et le soir.
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