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La nostalgie de la beauté

Quand, d'un amour exclusif et profond,on ne connaît plus que le culte de la ligne, du parfum et de la nuance, et qu^on porte ses regards sur V urbaine vie moderne, rien ne peut empêcher que Vâme soit déçue ^ et, dégoûtée et lasse de la sécheresse ambiante et de la dureté présente, elle reporte ses regards sur la simple nature et le bel Autrefois, avec V espérance d^y voir surgir, dans un coucher de soleil sur la mer ou parmi les mirages du Passé magique,V Idole unique çt dernière : la Beauté...

Ce dégoût, ce mépris haineux des

jours actuels, des factices heures mondaines, cet appel désespéré vers les glorieuses et chatoyantes époques disparues, furent la vie même de Jean Lorrain.

Il fut un homme d'aujourd^hui et un adorateur du Jadis. L'homme, avec ses admirations et ses rancunes, appartient à ses contemporains et ses contemporaines ' il est tout à eux comme un maître est tout à ses élèves pour les éduquer et les fustiger; mais l'artiste, — le merveilleux et fervent artiste — ,ne nous appartient pas; il rêve, il vit, il évolue en Egypte, dans la Grèce mythologique, dans la Rome impériale et fleurie, dans la païenne Renaissance, dans la Norvège et l'Islande du blond Odin...

Et là, dans ces seuls décors fabuleux et royaux, sa pensée vagabonde et nostalgique goûte la joie apaisée.

Plus haut même elle s'envole: elle monte dans Vazur avec les fées perverses et délicieuses, avec Mélusine et Viviane ; elle retombe dans les sour-

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ces déifiées et s'enlace aux Hamadryades des forêts.

Il voit ces âges évanouis et sait les faire voir. Les sites oii aiment et meurent les Princesses charmantes et les Dieux diadèmes de rayons se construisent et s'agencent devant ses yeux, devant nos yeux... Et c'est une résurrection fastueuse et parfumée de la Beauté des siècles défunts :

Voici Salomé candide et nue sous ses cuirasses de gemmes, — Salomé, la femme-enfant dont il garda la hantise toujours et comme V impossible désir.

Voici Narkiss, le prince d' Egypte , l'adolescent fardé comme une courtisane, fort comme un léopard, amoureux du sang et de la mort.

Voici la marquise de Spolète,tous les despotes, tous les bouffons et tous les papes, les plus vicieux comme les plus purs, tous et toutes qui ont droit aux yeux de l'artiste à une issue furieuse hors des tombeaux de Vindifférence et de l'Oubli, malgré le

sanff et les stupres dont leurs doigts et leurs âmes furent maculés, pourvu quHls aient, par un geste, un vers ou un pourpoint, servi la cause de la Beauté.

Pour tous ces fantômes, Jean Lorrain aura l'indulgence pleinière ; il se complaira à les manier et les absoudre, et il les aimera de ce quHls furent d^ inconscients et perpétuels esclaves de V Eurythmie et de VAmour.

Ainsi donc, une partie, une grande partie de l'œuvre de Jean Lorrain, c'est le regret des fastueuses heures enfuies, et un constant effort pour les retirer du néant, par la simple magie de ses évocations.

Le reste, c est la vengeance et c'est la haine, c'est la revanche des Dieux sur l'humanité révoltée et laide, le reste, c'est du fiel et de la foudre.

Puisque toutes les hideurs, toutes les médiocrités, toutes les tares sans grandeur et sans allure se pressent, foule compacte et grimaçante, autour

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de Varliste en s^efforçanl de voiler à ses regards la moindre trouée de ciel hleu, U artiste se vengera d'elles, et d'une façon terrible et complète, simplement en les décrivant, en les faisant voir dans leurs nudités repoussantes, lui qui sait et ose les regarder...

Qu'on me permette une parenthèse :

Jean Lorrain fut, dit-on, très supérieur à son œuvre. A lui qui méprisait, tout en s'en servant, les potins des belles madames et les causeries « petits chapeaux », on a reproché d'avoir laissé des ouvrages très potins et très « petits chapeaux ». Et cela est peut-être exact, mais cette marque était nécessaire, était presque voulue : Jean Lorrain fut un peu la victime de son œuvre. Parti en guerre contre le toc et la boue des choses d'à présent, en même temps que des prisonniers et des esclaves, il a rapporté de cette croisade comme un tenace et impitoyable parfum du camp ennemi.

Ah ! la laideur, la médiocrilé, la « muflerie », c'est qu'elles sont partout embusquées, dans les salons, sur la scène, dans les cénacles elles académies, dans les alcôves de la galanterie.

Et partout Jean Lorrain les poursuit et les démasque. L'avarice de la maîtresse de maison soucieuse de payer le cachet des artistes en piètres dîners doivent le prétexte de cette merveilleuse et malicieuse nouvelle : Madame Agache.

La décrépitude boursouflée et roucoulante, amoureuse et brûlante plus que jamais de la femme entretenue sur le retour, — je devrais dire sur l'arrivée, — est dépeinte de main de caricaturiste magistralement impitoyable dans le personnage de l'inénarrable et inoubliable Comtesse Hamburini.

Le snobisme impertinent de telle authentique princesse, sacrée Muse grâce à ses millions et dont la Renommée s'accroît en proportion des

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sommes distribuées, sert de décor à ce douloureux et parfait roman :

l'Aryenne.

Pas de pitié pour la bassesse, la hideur intéressée de maints et de maintes. Jean Lorrain ose toutes les descriptions, de tous les types et de tous les milieux. Mais en général il localise « ceux du monde »dans leur chère Riviera, quHls n^ont jamais comprise et qu'ils ont déshonorée, et dont la mauvaise réputation est la seule œuvre qu'ils puissent revendiquer.

En ce sens qu'elle se donne toute à une tâche de châtiment et d'assainissement, la plume de Jean Lorrain, — quel paradoxe vrai ! — est morale:

elle est la sœur du crayon des Forain, des Abel Faivre et des Sem, elle montre la laideur dans son obscénité ridicule, et elle la marque d'un signe qui ne s'efface plus...

Et pourtant il faut bien être désarmé parfois. Il est, même dans le siècle présent, des choses infiniment

belles et graves, du fait même gabelles sont immuables. Et ces oasis de Beauté dans Vàpre désert de la vie, Jean Lorrain les connaît et s^y désaltère.

Et c^est tout ce qui survit au Passé, tout ce qui échappe aux destructions de chaque jour, les meubles, les étoffes, les esclaves de tous les esclavages, les gemmes, les beautés au déclin, et les yeux, les yeux qui sont éternels, les rustres, les âmes simples, les habitants des bouges V attirent aussi, ces cœurs qui rivés aux bas-fonds restent purs dans leur impureté, nobles dans leur ignominie, sincères dans leurs appétits ; et parce qu'ils ne furent pas gangrenés et fardés par le snobisme et V hypocrisie de ceux d'en haut, Jean Lorrain les plaint et les aime... jusqu'à les estimer.

Oh ! comme il recherche, au profond de tous les beaux yeux, la chimère et le rêve de toutes les belles âmes I Quel culte il leur voue, quel culte tourmenté et fiévreux, et comme

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il les immortalise, et dans quels termes et dans quelles pages !

C'est cela, toutes ces splendeurs, toutes ces merveilles et toutes ces tristesses chéries qui réconcilièrent avec la vie Jean Lorrain, ce malgré tout et partout Poète,

Mais pour le hien connaître^ les préfaces et les avertissements sont inutiles un peu ; il faudrait Vavoir vu, lui-même, sous V azur du ciel de Nice ou dans la brumeuse mélancolie des soirs d^auiomneà Paris ; il faudrait Vavoir vu dans ses étranges et somptueux vêtements qui faisaient peu de concessions à la mode, il faudrait Vavoir vu avec les bagues de ses doigts et le bandeau de ses cheveux teints ' il faudrait avoirvu enfinses yeux profonds, pleins d'une rêveuse volupté, ses yeux inoubliables, les seuls et les plus beaux quHl nait pas chantés .

Mais ces yeux-là se sont fermés.

Jean Bouscatel.

LA

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