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Deuxième argument

A côté de ces considérations plus ou moins renouvelées de Kéint, le philosophe français invoque, pour combattre la réalité d'un espace extérieur à nous, le principe même de l'idéalisme : « Si je ne connais une chose, dit-il, que grâce à une représentation, je ne connais que la chose représentée. Donc, je ne connais que ma représentation. »

Que dire de ce raisonnement ?

L'équivoque de ses termes en a fait toute la fortune. La connaissance, nous l'admettons volontiers, implique essentiellement la reproduction en nous de l'objet connu, ou si l'on veut, un substitut approprié de cet objet. Mais qu'entendez-vous par « chose représentée » ?

Ce substitut organique ou mental est-il réellement l'objet de la connaissance ? Dans ce cas, le subjectivisme a raison : nous ne connaissons que nos représentations.

Ou bien, ce substitut est-il seulement le moyen d'atteindre la réalité extérieure dont il est le décalque ? Dans cette hypothèse, c'est le réalisme qui triomphe.

Lorsque, par exemple, nous nous aidons d'une loupe pour mieux découvrir le fini d'un tableau, le tableau lui-même est l'objet de notre vision, la loupe n'en est que l'instrument. N'est-ce pas ce qui se passe dans le phénomène de la connaiissance ?

En tous cas, le problème se pose; et à priori, c'est-à-dire à n'examiner que le contenu du concept, les deux hypothèses semblent présenter le même degré de probabilité.

Par contre, si la première hypothèse, favorable au subjectivisme, n'est pas démentie par l'analyse du concept, elle l'est sur le terrain de l'expérience. Après avoir jeté un regard sur les objets qui l'entourent, l'homme peut se replier sur lui-même et contempler à loisir le petit monde de représentations internes

dont il est devenu le théâtre. Que constate-t-il ? Des images et des idées lui apparaissent comme autant de phénomènes subjectifs à la formation desquels il a réellement collaboré. Mais en même temps se présentent, sous le regard de la conscience, une foule d'objets d'un caractère tellement objectif, et si distincts de son propre être, qu'il les reporte nécessairement dcins le monde extérieur. Cette table, ce tableau, cette bibliothèque qui ornent sa chambre et que son œil contemple, il a la conviction invincible que tout cela se trouve en dehors de lui et indépendant de lui. En un mot, il distingue deux mondes aussi réels l'un que l'autre, le monde interne de ses représentations et le monde externe.

En ravivant le souvenir des actes antérieurs à la réflexion, il s'étonne même de voir combien, dcins les démarches spontanées des sens et de l'intelligence, le sentiment de son activité interne avait été effacé par l'attirance prépondérante des choses du dehors.

La vue des réalités externes prime donc, dans le domaine de la spontanéité, la vue des phénomènes internes, si bien cjue celle-ci n'est réellement remarquée que dans l'ordre de la réflexion. En fait, la plupart des hommes ignorent l'existence de ces modifications subjectives préalables au phénomène de la connaisscince.

Or, il est clair que ces témoignages constants et universels de la conscience humaine entraînent la condamnation du principe de l'idéalisme et constituent autant de preuves en faveur de la doctrine réaliste et empirique.

Au reste, il serait intéressant de savoir d'où vient le concept du réel objectif, si le réel objectif n'existe point (^) . Tous cependant le possèdent et Renouvier lui-même en conviendra, puisqu'il en fait l'objet d'une longue discussion.

(*) Mercier, Les origines de la psychologie contemporaine, p. 342. Louvain. 1908.

THÉORIES ULTRASUBJECTIVES 91

44. — Troisième argument, tiré du principe « de limitation »,

D'après Renouvier, tout ce qui est réel est nécessairement fini, limité. Or l'espace comprend une multitude infinie de parties. Donc il ne peut être qu'une formie de l'entendement (^) .

Bien que l'auteur ait surtout dirigé sa critique contre l'espace absolu, il a cru atteindre du même coup, comme le prouve sa conclusion, toutes les théories réalistes de l'espace.

D'abord, le principe de limitation, énoncé sous une forme tout à fait générale, est, à notre avis, une erreur manifeste. Les termes (( réel » et (( infini » sont si peu contradictoires qu'il nous est impossible de nous représenter l'être divin sans les accoupler.

Mais l'infini dont il s'agit est d'un autre genre : on l'appelle l'infini quantitatif. Il peut être considéré sous deux aspects différents.

Il y a d'abord l'infini actuel, constitué de parties actuellement distinctes les unes des autres. Or pareil infini peut-il exister ? Question éminemment difficile, très controversée aussi bien en science qu'en philosophie. Nier sa possibilité et échafauder sur ce postulat une théorie spatiale, c'est pour le moins s'exposer à bâtir sur le sable mouvant.

Il y a, en second lieu, l'infini quantitatif virtuel ou potentiel ; il consiste en une réalité indivise mais indéfiniment divisible, telle, par exemple, l'étendue. Cet infini ne renferme donc point de parties actuelles, et bien qu'il se prête a des divisions toujours renouvelées, jamais il ne peut nous donner une multitude infinie actuelle de parties, car il est de sa nature de rester divisible, quelque loin que se poursuive la division. Or, l'espace se présente à nous comme un continu indivis, mais susceptible d'une division mentale indéfinie.

(') Renouvier, Traité de Logique générale et de Logique formelle, 1 vol., pp. 54-57. Paris, Bureau de la Critique philosophique. 1875.

Les objections que soulève le concept de multitude infinie sont donc non avenues.

Soit, nous dit Renouvier, mais dcins cette dernière hypothèse, vous faites dépendre l'existence des parties de l'espace d'une division réelle ou mentale, c'est-à-dire d'un fait extrinsèque à l'espace lui-même. Or si la réalité des parties dépend de ce fait, la réalité du tout ou de l'espace lui-même en dépend au même titre.

Une simple distinction dissipera l'équivoque de cette réplique. Il faut distinguer dans toute partie deux choses : la réalité de la partie et sa limite. La réalité préexiste à la division, la limite au contraire en résulte et la suit.

Une étendue réelle, vraiment une et indivise possède toute la réalité qui sera distribuée plus téird dans les multiples parties en lesquelles elle sera divisée. La division n'augmente ni ne diminue cette quantité originelle ; elle introduit simplement dcins cette quantité continue des lignes de démarcation, des limites qui donneront naissance aux parties.

Article IL

L'Espace est une construction à priori, mais dépendante du concours des organes.

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