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Théorie de Renouoier. Exposé

Renouvier est un aprioriste convaincu et un continuateur de la réforme kantienne. Aussi souscrit-il des deux mains à la définition du novateur allemand : « L'espace est une représentation nécessaire apriorique qui sert de fondement à toutes les perceptions externes, une condition, par conséquent, de la possibilité des phénomènes (^) . »

Dans son étude sur la notion d'étendue, il reprend en détail les arguments de Kant afin d'en corroborer la force, ou de les défendre contre la fine critique de Spencer.

Le premier surtout lui paraît péremptoire : KcUit avait dit : (( Pour que je puisse me représenter les choses comme en dehors et à côté les unes des autres, il faut que la représentation de l'espace existe déjà en moi. Cette représentation ne peut donc être tirée par l'expérience des rapports des phénomènes extérieurs. » (( Eh bien, dit Renouvier, celui qui nie la conséquence assume la tâche de montrer que la représentation de l'espace sort de quelque chose qui n'implique pas cette représentation, ce qui est une manière de s'engager à se passer radicalement de celle-ci en racontant sa génération et son histoire... Prétendre que la pensée d'une forme universelle de relation est fondée sur la perception de rapports particuliers du même genre, ce serait mettre dans la conscience, comme capable de la fonction généralisatrice, une puissance toute pareille, aux mots près, à la notion qu'on lui refuse. Cette méthode de Locke et de Condillac est à peu près abandonnée de- tous (^) . ))

A ses yeux, tous ces arguments ne sont même qu'un luxe dans la justification de la théorie kantienne. Alors même que

(') Renouvier, Traité de logique générale et de logii^u^. lormelle, 1 vol., p. 310. Paris, Bureau de la Critique philosophique, 1875.

(^) Renouvier. ouv. cit., pp. 314-315.

Kcint n'aurait point fourni d'arguments peirticuliers en traitant des divers concepts, l'argument général compris dans le simple énoncé de la thèse kantienne suffirait à la prouver, car (( quiconque entreprend, dit-il, d'expliquer l'origine empirique de l'un de ces concepts, ou formes, dont il est question, est obligé de le supposer pour le déduire. En im mot, affirmer la nature apriorique d'une notion, c'est simplement remarquer qu'on ne peut sans pétition de principe lui assigner, lui faire concevoir une origine deins l'expérience (^) . »

Les sympathies de Renouvier pour le réformateur allemand ne sont cependant pas sans réserve.

Le plus grave reproche qu'il lui adresse, est d'avoir entouré sa définition de l'espace d'explications qui la rendent suspecte à beaucoup de philosophes. « En nous refusant la connaisseince, mais non le droit de poser l'existence de la chose en soi; en plaçant la réalité dans cette chose qui nous est à jamais soustraite, et l'illusion (car, en dépit de ses protestations, ce n'est plus alors que cela) dans les phénomènes, et jusque dans leurs lois les plus générales qui comprennent tout ce qui entre ou peut jcimais entrer dans la pensée, Kant a défiguré le sens de son admirable critique... Pour nous, au contraire, nous considérons l'espace comme une propriété des choses, des seules choses existantes, une réalité inhérente à toutes, c'està-dire à tous les phénomènes en teint que représentés, en tant qu'objectifs, mutuellement objectifs, doués de représentations les uns pour les autres (^) . » C'est pourquoi, ajoute-t-il, il faut rendre hommage à Leibniz « d'avoir attiré Tattention sur les phénomènes donnés à la représentation objectivement, les coexistcints (^) ».

D'après le père du néo-criticisme, la théorie kantienne de

(') Renouvier, ouv. cit., p. 313.

(") Renouvier. ouv. cit., p. 312.

(3) Renouvier, ouv. cit., p. 310.

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l'espace est donc entachée d'un double défaut : pour n'avoir pas mis en relief le caractère objectif de la représentation, ou plutôt pour avoir revêtu des propriétés spatiales la représentation subjective comme telle, cette théorie aboutit à un subjectivisme exagéré. En second lieu, le retour déguisé à la chose en soi ou au noumène est une concession malheureuse et injustifiable à l'ancienne métaphysique. En fait, « c'est par le phénoménisme radical et intransigeant que Renouvier s'efforcera de chasser du kantisme ses obscurités et ses illogismes (^) . »

42. — Examen des arguments dont se réclame cette théorie. Premier argument.

Nous avons assez minutieusement examiné les assises logiques du système kantien pour ne plus y revenir. Qu'il nous suffise de soumettre à la critique les arguments nouveaux qu'invoque en sa faveur le philosophe français.

Certes, notre tâche serait bien ingrate si nous devions, comme nous l'impose Renouvier, tirer la notion d'espace de quelque chose qui ne la contient en aucune manière. Aucun partisan de la théorie empirique ne se croit en devoir, et avec raison, de résoudre pareil problème. Nous constatons simplement deux faits et nous cherchons à en connaître les causes. C'est, d'une part, l'existence de perceptions d'espaces concrets et particuliers ; d'autre part, la présence en nous d'une représentation spatiale universelle.

Quant au premier de ces faits, nous nous demandons si les images sensibles ne sont point un reflet organique d'objets extérieurs. Or la passivité originelle de nos sens prouve qu'il en est bien ainsi, que la réaction vitale de l'organe se mesure à

(*) JanSSENS, Le néo-criticisme de Charles Renouvier, p. 20. Paris, Alcan, 1904. — Cf. Renouvier, Critique de la doctrine de Kant. Paris, Alcan, 1906.

l'action des choses qui l'influencent, tout au moins dans les conditions normales d'activité. Et nous concluons de ce fait, qu'à tout phénomène subjectif correspond une cause objective appropriée. Y a-t-il procédé plus conforme à la logique ? Où. se trouve donc la pétition de principe qu'on nous reproche ?

Reste le second fait, à savoir : l'idée universelle d'espace.

Que les hypothèses explicatives mentionnées par Renouvier aient été trouvées insuffisantes, rien d'étonnant. Il est clair que la conscience dont le rôle est de percevoir concrètement tout ce qui entre dans son domaine, ne jouit d'aucun pouvoir généralisateur.

Le reproche adressé aux théories sensualistes de Locke et de Condillac nous paraît aussi bien fondé, car une représentation confinée dans la sphère du sensible ne peut, d'évidence, nous donner que du concret et du particulier.

Mais comme il a été dit déjà, tout autre est le pouvoir abstractif de l'intelligence. Faculté immatérielle, elle ne saurait atteindre dans ses intuitions directes les objets représentés par l'imagination qu'en les dépouillant des notes caractéristiques de la matière individualisée. Or, on comprend aisément que le résultat de cette activité spontanée n'est plus la perception de tel corps, de telle étendue, de telle distance, mais le corps, /'étendue, la distance, bref les éléments du concept spatial idéalisés et universalisés. Ici encore, où donc apparaît la pétition de principe ?

En réalité, ce défaut d'argumentation ne caractérise-t-il pas le procédé de Renouvier ? Poser en thèse la nature apriorique de l'espace, n'est-ce pas affirmer ce qui justement est en. litige ? Il n'existe qu'un moyen, croyons-nous, d'échapper à toute critique, c'est de ne rien préjuger au sujet de l'origine apriorique ou apostériorique de l'espace, c'est d'examiner sans parti pris les faits eux-mêmes pour en découvrir les causes réelles.

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