Théorie psychologique de l'espace
Pour l'auteur français, l'espace n'a pas de nature propre, absolue ; il reçoit sa forme et sa structure de l'organe qui le perçoit. La meilleure preuve qu'on puisse en donner est l'hétérogénéité plus ou moins radicale que l'on constate entre les systèmes de figures fournis par les différents sens. Chez le clairvoyant l'organe percepteur de l'espace est l'organe visuel; chez l'aveugle-né, c'est l'organe tactile. Or, il y a irréductibilité manifeste entre ces deux représentations de l'espace. Aussi, il est impossible que les deux subsistent dans une même conscience; la plus forte comprime la plus faible, l'empêche de se constituer, et le sens prépondérant impose sa forme propre aux sensations spécifiques de l'autre sens (^) .
Il est clair qu'une même réalité objective ne peut jouir de
(') Dunan, Théorie psychologique de l'espace, p. 138. Paris, Alcan, 1895. C^) Dunan. ouv. cit., p. 164.
(*) Dunan, ouv. cit., p. 87.
propriétés exclusives l'une de l'autre, ou revêtir simultanément des formes incompatibles.
D'autre part, l'espace perçu ne se présente pas à nous sous la forme simple d'une extension homogène en longueur, largeur et profondeur. Il est toujours différencié, constitué de figures multiples et variées, l'étendue concrète étant nécessairement figurée. Nécinmoins ces limites tracées dans l'espace concret en vue de l'action ne brisent pas la continuité spatiale, car il n'existe pas dans l'univers de corps indépendaoïts, d'individualités isolées.
L'espace est donc un et multiple à la fois. Et comme son unité est indivisible, il se trouve tout entier là où il est. « Si l'espace est un, dit-il, il faut évidemment que la représentation que nous en avons soit une, et que dans cette représentation il entre tout entier (^) . »
Ces préliminaires posés, laissons l'auteur exposer lui-même l'origine de l'espace.
a Pour pouvoir rendre à l'espace son caractère de forme à priori des phénomènes du sens externe, sans avoir besoin pour cela de revenir à l'intuitionisme de Kant, il n'y a qu'un moyen : c'est d'admettre que l'acte de l'esprit imposant aux phénomènes sensibles la forme d'espace et l'acte de l'esprit percevant cette forme dans les phénomènes sont, non pas deux actes distincts, dont l'un pourrait être antérieur à l'autre, fût-ce d'une antériorité purement logique, mais un seul et même acte ; c'est-à-dire qu'il faut que construire l'espace et le percevoir soient pour nous une seule et même chose (^) . »
(( Antérieurement même à la fonction de perception, il y a dans les sens une fonction de création et de constitution des phénomènes sensibles » . Cette seconde fonction <( est parfaitement déterminée, puisque la structure des formes de l'espace
(') DUNAN, ouv. cit., p. 29.
(*) DuNAN, oui;, cit., p. 148.
dans notre expérience est soumise à des lois absolues (^) . » 11 peut donc y avoir de l'absolu dans les sens.
(( Quand nous disons que l'espace est construit par le sens en même temps qu'il est perçu, nous n'entendons pas dire, assurément, que l'espace est construit pièce à pièce comme il est perçu pièce à pièce.
« Des deux opérations de construction et de perception, la seconde se passe dcuis le temps, la première est intemporelle. L'unité de l'espace, en effet, exclut toute composition, toute addition de parties à parties. Du moment que l'espace est donné, soit en lui-même, soit dans notre pensée, il est donné tout entier avec son unité et son indivisibilité absolues.
« Voici comment il faut entendre l'unité de l'acte intellectuel par lequel l'espace est à la fois construit et perçu :
« Toutes les formes spatiales qui sont du domaine d'un sens particulier, la vue, peir exemple, font partie en droit d'un même monde duquel sont exclues les formes spatiales appartenant à un sens différent. Il suit de là que ces formes ont entre elles une corrélation, une connexion telles, que l'une quelconque étant donnée, toutes les autres se trouvent déterminées par làmême, non pas sans doute à titre de choses actuelles, mais à titre de possibilités susceptibles de se réaliser sous l'empire de causes d'un autre genre.
« C'est ainsi que le système de formes d'espace qu'un sens perçoit ou peut percevoir est un, et que toute opération d'un sens qui donne à un phénomène une forme particulière d'espace, donne du même coup, à tous les phénomènes, des formes non totalement déterminées à la vérité, mais pourtant déterminées à quelques égcurds, puisqu'elles sont corrélatives à la première...
« Ces constructions se font suivant des lois et par conséquent à priori, de sorte que la doctrine de l'espace à priori non seule-
(^^ DuNAN, oao. cit., p. 162.
ment n'exclut pas les organes de toute participation à la formation de l'idée d'espace, mais encore qu'elle les requiert (^) . »