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Applications défectueuses de l'idée d'unité

Nativiste convaincu, M. Dunan a la hantise de l'unité. Il la veut partout : unité du monde des corps, unité de l'espace, unité de l'étendue, unité de la conscience transcendante, unité de la perception. Et là même où le multiple apparent se manifeste avec toutes les clartés de l'évidence comme dans la perception des étendues particulières du monde corporel, l'auteur y introduit encore une unité idéale qui, jointe inséparablement à la multiplicité, en tempère ou en atténue la signification naturelle.

Ainsi en est-il de l'union de l'absolu et du relatif. M. Dunan la retrouve dans la nature comme dans les pensées, dans l'espace et dans le lieu relatif.

En réalité, il y a deuis cette conception une part de vérité qu'il suffira peut-être de bien mettre en lumière pour y découvrir l'origine de l'erreur.

Examinons d'abord Vunité cosmique.

En quel sens peut-on l'affirmer 7 En quel sens faut-il la rejeter ?

Il est certain d'abord que l'univers peut revêtir dams notre concept une véritable unité. En d'autres termes, nous pouvons nous le représenter par une seule idée dont la richesse et la complexité de ses notes constitutives correspondent au contenu réel de l'univers.

Bien plus, le monde des corps jouit encore de cette unité spéciale qu'on accorde à tout système dont tous les éléments

sont soumis à des interactions mutuelles, ininterrompues dcins le temps et dans l'espace, régies enfin par des lois communes.

A trop accentuer cette dernière unité dont le sens est si clairement défini de nos jours par les sciences naturelles, on arrive à la conception monistique qui substitue aux unités de concept et de système, compatibles toutes deux avec la multiplicité réelle, l'unité objective phénoménale, c'est-à-dire la négation de toute pluralité d'êtres. Ce fut l'erreur de M. Dunan. Une autre idole de l'auteur français est aussi Vunité spatiale qui d'ailleurs est pour lui inséparable de l'unité du monde des corps.

Ici encore l'unité spatiaJe se prend en plusieurs sens parfaitement acceptables.

Veut-on désigner par unité d'espace l'unité qui CcU^actérise le concept abstrait et universel d'espace ?

Pcureille unité appartient essentiellement à toute représentation d'ordre idéal, bien que ses applications possibles au monde réel soient multiples, et même illimitées. Le concept d'espace est, en effet, non seulement applicable à tous les espaces particuliers que nous offre l'univers matériel, mais aussi à l'espace infini si tant est qu'il existe.

S'agit-il de l'espace imaginaire, de ce produit hybride de l'intelligence et de l'imagination, que nous nous représentons sous la forme d'une étendue infinie, nécessaire, distincte des corps et préexistant à leur apparition ?

A lui encore, malgré son être irréel et irrésJisable, nous accordons spontanément l'unité.

Ces deux unités d'espace, celles du concept et de l'espace imaginaire, nous les connaissons parce qu'elles nous sont l'ime et l'autre renseignées par notre conscience. Et il nous suffit de les soumettre à l'analyse pour constater qu'elles sont toutes deux postérieures à une multiplicité réelle, extrinsèque à nous, à savoir le monde des corps. Toutes deux résultent,

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au moins partiellement, d'une abstraction intellectuelle qui dépouille de leurs caractères individuels les étendues particulières et les rapports concrets de distance perçus par nos sens.

L'unité mentale suit donc ici la multiplicité réelle.

M. Duncui qui a le culte de l'a priori, renverse cet ordre naturel et accorde la priorité à l'unité mentale.

L'unité d'espace devient pour lui « l'unité d'une loi idéale qui pose les étendues comme des conditions de la constitution des corps )), unité trcuiscendante vraiment créatrice de la multiplicité apparente.

De même « l'étendue n'est qu'une forme, c'est-à-dire une loi purement intelligible de la représentation ».

L'auteur concède volontiers que jamais on ne peut trouver dans la représentation une exhibition sensible de pareille unité. Soit, mais qui donc en a constaté la présence dans le domaine de la conscience ?

Elle n'est pas, ajoute-t-on, l'objet d'un concept, mais plutôt une intuition transcendante. Ne serait-il pas plus vrai de dire qu'elle est une création à priori à laquelle l'intelligence répugne parce que manifestement inconciliable avec la dépendance de nos activités intellectuelles à l'égard des sens, et des sens à l'égard du monde extérieur ?

Passons maintenant à une troisième sorte d'unité, celle de la « conscience transcendantale qui porte en soi l'univers tout entier sous fornrie de perceptions inaperçues, qui lui est adéquate », et dans laquelle « une sensation nouvelle prend ellemême immédiatement sa place (^) . »

Pareille conscience nous est absolument inconnue. Si je consulte ma conscience, elle me dit que je localise les corps de deux mcUiières : ou dems le monde réel, à telle ou telle distance de tels ou tels corps compris dans le champ restreint de ma perception sensible ; ou bien dans l'espace imaginaire

(') DUNAN (Revue philosophique, t. 53, 1902, p. 583).

où le corps reçoit une localisation aussi indéterminée que l'espace même qui le contient.

D'évidence, dans aucun de ces cas ma conscience ne porte en soi l'univers, soit sous forme de perceptions inaperçues, soit sous une autre forme quelconque.

J'y trouve encore, il est vrai, le concept de l'univers, /'idée abstraite d'espace, /'idée même d'un vide illimité, capable de recevoir des corps.

Qu'y a-t-il en cela qui ressemble à la conscience treinscendantale qui porte en elle l'univers entier ?

Il y a enfin Vunité de la perception sensible.

Les études de psychophysique mettent chaque jour davcintage en lumière le fait que, si la sensation est une, elle est aussi, à raison de sa nature organique, réellement divisible ► Tout ce qui se trouve en elle, soit comme acte psychologique, soit comme objet représenté, est particulier, concret, individuel, susceptible de fractionnement. C'est donc en vain que nous chercherions dans ce domaine qui est cependant d'ordre expérimental, une représentation de l'unité spatiale de l'univers.

M. Dunan en convient et place ces deux unités deins une forme, c'est-à-dire dcuis une loi purement intelligible de la sensation.

Mais de deux hypothèses l'une : ou la loi a son origine et son siège dans l'organe de la perception sensible, et, dans ce cas, elle doit participer nécessairement de la nature de l'organe, c'est-à-dire qu'elle ne peut exercer son influence au delà du domaine sensible, du concret et de l'individuel ; ou bien elle est une caractéristique de l'activité intellectuelle, et, dans ce second cas, l'espace tout à la fois un et multiple, intelligible et sensible disparaît pour se résoudre en deux espaces radicalement différents, l'un d'ordre mental, abstrait et, de ce chef, doué d'unité; l'autre concret et purement multiple.

L'unité de la représentation bien comprise devient, on le

voit, la pierre de touche de la fausseté de la théorie spatiale qu'on veut y appuyer.

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