CHAPITRE II
La force dans le monde divir
Les astres (565) sont d’abord présentés très nettement comme causes efficientes et principes de mouvement (566) pour les phénomènes sublunaires, dont les éléments sont causes comme matière, étant en puissance les qualités essentielles et secondaires. Outre que la causalité téléologique est à peine indiquée (567), l’appel à une telle causalité efficiente est ici intéressant, parce que les astres ne sauraient être comparables aux agents du monde sublunaire, puisqu'ils sont divins et impassibles (568) ; nous devons donc être ici devant une causalité d'un ordre spécial.
Telle est, semble-t-il, leur principale action, la Dolto du
(565) Les principaux textes ütilisés ici seront: le rer livre des Météor. et Gen. Corr. Il, 10.
(566) Météor. I, 2. 339 a 22, (2), gouverné par sa puissance. (Cf. 3. 339 b 17, (3) : où puissance a le sens de nature) (3) airix mowrn; 9. 346 b 20 (2) sugla, xiwoÿoa &pyn etc... D'autre part, le chapitre 10 de Gen. Corr. Il, où l’on étudie l'efficience du mouvement céleste (voir n. 37, 592) semble bien répondre (Philop. Gen. Corr. 288, 18) au ch. 9 où Aristote a montré que ses prédécesseurs n’ont invoqué, pour expliquer la production des phénomènes, que des causes insuffsantes, soit les Idées, soit la matière; c’est toujours la même erreur (335 b 33), ils ont négligé la cause principale, qui n’est ni la matière, ni la forme prise comme cause finale (335 b 5). Cf. 339 a 23: le principe du mouvement pour tous les corps célestes, est la vraie cause première.
(567) Du moins dans les Météor. Cf. I, 3. 340 b 18 (13) : dnd xivñoswc nai &xivnolac. Philop. 32, 22-27 : la fin est la perfection du tout. Dans Gen. Corr., la cause finale est indiquée dans la seconde partie du ch. 10 (336 b 28, voir n. 598).
(568) La déduction de la nature de la substance céleste est faite de Coelo I, 3. Sur cette déduction, voir n. 630.
feu: c’est le mouvement circulaire du ciel, qui, en divisant l'air (569) par le frottement (570), l’enflamme et produit la chaleur. Voilà qui dépasse tous les modes antérieurs d’explication : car la seule cause compatible avec le système, de l’échauffement, c’est le feu lui-même, en tant qu’il possède la forme et la transmet par contact ou présence (571). Ici, nous avons un élément qui se transforme en un autre, sous l’action d’un mouvement; cette transformation apparaît comme vraisemblable (s72), si on la compare à ce qui se passe sur terre où nous voyons le mouvement engendrer de la chaleur dans les projectiles Certes, on nous a répété ici (573) que les éléments sont en puissance les uns dans les autres, mais rien n'indique le rôle de la nature potentielle de l’air échaufté sous l’influence du mouvement, qui paraît suffire à le transformer.
Il n’est pas douteux qu’Aristote ait senti la difhculté d’une telle explication et les objections multiples qu’elle appelait. Par exemple. dira-t-on (574), comment le transport circulaire engendre-t-il moins de chaleur la nuit, en hiver, le matin et le soir ; il faut par suite attribuer un rôle spécial au soleil (575) considéré comme un solide (576). Mais, la plus grosse difficulté, qui apparaît alors et
(569) Météor. I, 3. 340 b 13, (13).
(570) De Coelo I, 7. 289 a 20.
(s71) Cf. Philop. Météor. 48, 28 ; 49, 30. Aristote semble laisser entendre qu’il y a des cas où le moteur n’est pas synonyme de l'effet produit (Phys. VIII, 5. 257 b 6-13. Cf. Théophraste dans Simpl. 1237, 1).
(572) sÿoyov. De Coelo Il, 7. 289 a 22. Météor. I, 3. 341 a 18, (20).
(573) Météor. I, 3.339b1,(1) — Il faut remarquer également que l'air dont il est question ici n’est appelé air que pour faire bref et par une expression volontairement imprécise (cf. pour le feu n. 579), plus loin I, 3.340b24, (15), il montre qu’il y a deux sortes d’air, dont l’un est chaud et sec; plus loin encore I, 4.341 b 20, (4) cette exhalaison chaude et sèche sera dite combustible et prête à s'enflammer ; au-dessous d’elle, il y a l'air I, 4.341 b 18, (3), mais cet air semble être l’exhalaison humide, et non l’air proprement dit (voir n. 217). Le mouvement du ciel tend donc à n’être dès maintenant que l’excitateur d’une puissance prête à passer à l’acte.
(574) Simplic. de Coelo, 439,33. Philop. Méféor., 41,16.
(575) De Coelo, Il, 7.289 a 31 : xai raÿrn uäiora. Météor. I, 3.341 a 24, (20).
(576) C’est ce que montre Philop, (Météor. 41,25), qui demande quelle solidité (45,12; 41,22).
UTILISATION CONCRÈTE DE LA NOTION DE FORCE 129 sur laquelle les commentateurs insistent abondamment (577) est de savoir comment le mouvement se transmet, si transmission exige contact; or, le soleil est séparé du monde sublunaire, et l'intervalle fait de corps divin, est réfractaire à toute passion. Nous trouverons une ébauche des notions de contact et d’action-passion élaborées de façon à être applicables aux corps célestes (578). Peutêtre était-elle destinée à éclaircir ces difficultés. Remarquons qu’elles se rattachent moins à l’idée d’action qu’à k nature propre
de ces agents divins.
Le mouvement céleste a encore une autre action (579), non plus chimique, mais mécanique ; la matière combustible, qu’on appelle ordinairement feu (580), jaillit sous l’action de la rotation et est
précipitée dans l’air qu’elle échauffe. C’est à cette action qu’il faut
sans doute rapporter le principe de feu qui, tombant sous l’action
. du mouvement d'en haut sur une matière appropriée, y produit
soit les « flammes » soit les comètes. (581). Ainsi, le mouvement céleste est la cause efficiente des météores ignés par son action surune matière préexistante apportée par les exhalaisons (582). Et cette activité est mise sur le même plan que la répercussion du chaud par le froid (583).
Enfin, le mouvement céleste produit un effet d’entraînement sur l’exhalaison sèche et sur une grande partie de l’air sous-jacent (584).
(577) Philop. Météor., 40-53 ; Simplic. de Coelo, 440,23; ils en viennent à considérer que le soleil transmet certaines qualités qui se détachent de lui : ainsi, selon Alex. (Simplic., de Coelo, 436,4. Philop., Météor., 51,27), il faudrait accorder aux astres certaines affections, maïs non revêtues du stigmate de la mortalité, ce qui est contraire à l’esprit et à la lettre de la doctrine (cf. n. 1086).
(578) Gen. Corr., I, 6 (voir n. 702 sq.).
(579) Météor., T, 3, (21).
(580) I, 3.340b22, (14), faute d’un nom 1, 4.341b 14, (3); 3.340b 22, Ideler, I, 366-7 ; cf. n. 250.
(581) Voir Philop., Météor., 92,3.
(582) Philop., 54,22.
(583) Météor., I, 4.341 b 36, (7).
(524) Météor., 1, 7.344412, (2). L’exhalaison sèche est l’iréxxauua de I, 4.341b 19, (4) (cf. Philop., Météor., 90,15).
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Ce mouvement empêche la condensation de l’eau en nuages et, ayant sur l’humide le même effet que la chaleur, il le dissipe (585). Il semble même que ce soit le mouvement qui sépare les deux exhalaisons, l’humide restant en bas, la sèche s’élevant (586).
Toutefois, il ne faut pas prendre à la lettre ces théories d'apparence mécaniste ; il y a là, soit des expressions trop rapides et adoptant, pour faire bref, le point de vue vulgaire (587), soit des théories insuffisamment élaborées. L'action du ciel sur la terre doit être conçue d’une autre façon (588).
On démontre (589), en effet, que le mouvement céleste donne aux changements sublunaires leur continuité et leur rhythme, Cette démonstration est double, rationnelle d’abord ; d’une part, le trans-
(585) Philop., Météor., 36,30 : Giade. Cf. Météor., I, 7.344b 17, (8): La quantité de l’exhalaison chaude dissout l’humide et l’assimile (Philop., 99,29).
(586) Philop. Météor. 109,5 ad Météor. I, 8.345 b 31, (1x1). Alex. dans Ideler, I, 208 : séparé par la circulation céleste. — De ce mouvement d’entraînement vient le mouvement des comètes (I, 7) ; celles qui se forment sous l’action d’un astre, planète ou fixe (Philop. 94,36 ad 344 a 33), dont elles semblent la queue, l’accompagnent (ouumepiéyerar, d’ailleurs avec une vitesse différente [Philop., 97,22] parce que d’une nature plus épaisse) ; celles qui se forment d’elles-mêmes vont plus lentement, parce que l'air, étant mû violemment, va plus lentement que les fixes (Alex. dans Philop., 96,13 ; à quoi Philop. objecte qu’on ne peut introduire une violence perpétuelle ; il vaut mieux, en conséquence, invoquer la nature de l'air, 97,12) ; la comète, n'étant pas un astre véritable, mesure bien par son mouvement celui du milieu où elle se forme (97,17). — Sur les vents et leurs mouvements, voir Météor., I, 13, et Il, 4 et surtout S Ideler, I, 541-544.
(587) Par ex. le soleil, plus éloigné, a moins de force (évioydez Météor. II, 5. 362 a 25, (4). Le soleil ne domine pas le nuage supérieur. (Météor. II, 5. 376 b 23, (16) ; 6. 377 b 31, (8). |
(588) Il faut rattacher à l'influence météorologique, certaines actions directes des astres sur les êtres vivants (sur les menstrues : Gen, An. IV, 2. 767 as ; sur les durées de la gestation, les naissances et les morts: Gen. An. IV, 10. 777 b 24 sq. ; sur la santé: Probl. I, 3). D’une façon générale, tous les changements du monde sublunaire sont soumis aux circulations suprêmes, comme à leurs causes efficientes, comme l’exprime la formule : C’est l’homme qui engendre l’homme et aussi le soleil, (Cf. Simpl. Phys. 1258, 18, ad Phys. VIII,
(589) Gen. Corr. I, 10. 336 a 15-b 25.
port circulaire, qui est le seul éternel comme il a été expliqué d’ailleurs (590), est seul capable de rendre compte de la conti-
nuité de la génération et de la destruction (591); d'autre part, la
dualité de ces deux changements contraires requiert une dualité dans leur cause ; elle est assurée principalement par le mouvement
oblique sur l’écliptique qui permet le rapprochement et l’éloigne-
ment alternatifs (592).
Ensuite (593) on apporte une confirmation expérimentale, à ces
raisonnements; c'est le spectacle des saisons amenant alternativement avec le soleil (594) la croissance ou la décroissance (s95), la mort ou la vie (596). Les exceptions à la régularité de ces phénomènes ne proviennent pas des astres, mais de la matière sur laquelle ils agissent, selon qu’elle est disposée (597).
(590) Le texte renvoie évidemment à Phys. VIII. Sur le caractère de cette déduction, voir n. 632 sq.
(591) À titre de cause effciente dit Philop. (Gen. Corr. 296, 14): la cause matérielle de cette continuité ayant été traitée Gen. Corr. I, 3; et la cause finale devant l’être à la fin du chapitre.
(592) Ce qui permet cette alternative, c’est évidemment la composition du mouvement sur l’écliptique avec celui des fixes ; voilà pourquoi Philop. (Gen. Corr. 289, 20 ; 291, 24) a raison de dire que celui-là suffirait à résoudre le problème, le mouvement des fixes n’ayant d’autre utilité que de rendre compte de l’alter: native du jour et de la nuit. Mais les idées d’Aristote, qui ne connaissait point la composition pure et simple des mouvements, n'étaient pas si claires. 335 a 32, il est dit que le mouvement sur l’écliptique est continu et contient deux mouvements ; 335 D 1, que le mouvement du tout est cause de la continuité, l’obliquité de l’altérnative ; selon Alexandre, le mouvement du tout représente ici les fixes ; Philop. (Gen. Corr. 291, 18) le nie en se reportant à 335 a 32. Mais rien ne prouve que la pensée d’Aristote ne soit pas confuse ; il est évident, au moins, qu’il ne distingue pas dans ses expressions le mouvement relatif du soleil sur l’écliptique, et le mouvement réel qui est hélicoïdal (cf. n. 37). Il convient de remarquer cette recherche de [a causalité qui aboutit à poser deux principes, l’un d'unité qui explique la continuité, l’autre de diversité qui explique l'alternance ; elle sera fréquemment utilisée plus tard (cf. n. 627 et 650).
(594) Le soleil ne doit pas être mis seul en cause (mais aussi les planètes. Philop. Gen. Corr. 296, 5 ; 291, 24).
(595) En une ou plusieurs saisons. (roXdxic 336 b 8).
(596) La génération a lieu l’été, parce qu’alors sont-produits les éléments ontologiquement supérieurs (#peirrovos odoiac Philop. 289, 33).
(597) Voir la note à la fin du volume.
Cette intervention du patient va prendre tout son sens dans une troisième explication, qui a recours à la finalité de la Nature (598). La Nature désire en toutes choses le meilleur. Or, bien que cette explication ne se rapporte pas directement à l’efficience du ciel, elle nous donne une indication précieuse : l’être ne garde pas partout la même dignité ontologique ; à mesure que l’on descend l'échelle qui va de Dieu à la terre, il se produit comme un relâchement (599); cependant.la continuité et l'unité persistent quand même dans le monde sublunaire; de là, la génération circulaire, par laquelle les corps simples imitent les astres (600). Ainsi, la relation du ciel à la terre s’explique maintenant par la métaphore de l’imitation, par laquelle la source de la véritable activité doit être cherchée dans l’être qui en est le sujet (601).
Ainsi, l’efficence du ciel était donnée en premier lieu, c’est-àdire dans les traités et descriptions scientifiques spéciaux, comme une action transitive produite par la présence du génératif; d’ailleurs, cette activité n’était nullement précisée, à tel point qu’on peut dire qu’'Aristote n'a élaboré aucune réponse, pas même la question. En outre, à mesure que l’on approfondit le problème du changement et que l’on pénètre avec lui plus avant dans le secret de la Nature, l’activité d’un terme sur l’autre semble négligée au profit de la tendance qui meut chaque degré de l'être à suivre le plan de la nature. Certes, pour nous en tenir au monde inanimé, un monde parfaitement stratifié où chaque élément serait
(599) “Yœeoic dit Philop. 296, 24, en un Po non péripatéticien.
(600) 337 a 3. Cf. Météor. I, 9.
(6or) Cetre métaphore s'applique aux êtres célestes eux-mêmes (par exemple, à la sphère des fixes), mais la transmission de l’influence soulève ici de graves difficultés; car lexpérience, montrant plusieurs mouvements circulaires, oblige à à admettre plusieurs Dieux (Méta. À, 8), d’ailleurs subordonnés à un seul (Gen. Corr., Il, 10.337a 18 ; cf. Méta.) ; chacun a son mouvement propre; comment subit-il donc celui des fixes sans souffrir violence ? (voir n. 32). Ainsi, le caractère divin du ciel, de même qu’il facilitait, en assurant la régularité céleste, la constitution d’une astronomie, aurait pu amener Aristote À concevoir une composition des mouvements sans violence, c’est-à-dire purement cinématique. Nous avons vu qu’il n’en était rien.
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en place, loin d’être un monde parfait serait un monde mort ; or, la mutabilité réciproque des éléments ne donne qu'une possibilité de vie (602); par conséquent, l'impulsion des astres est bien nécessaire et non seulement comme cause lointaine, mais coefficiente et actuelle (603). Mais elle a besoin, pour agir, d’un être préparé et
doué d’une tendance telle que, ne pouvant atteindre sa plénitude
que par la génération circulaire, il constitue une série d’éléments réciproquement transmutables. Le rôle de ces deux conditions reste
ambigu ; seule, une élaboration précise des notions de cause maté-
rielle et de cause efficiente permettrait d’éclaircir ce point.
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Que le premier moteur soit cause efficiente, c’est ce qu’il est difficile de nier après les démonstrations des deux derniers livres de la Physique (604). Toutefois, il faut remarquer qu’Aristote a certainement reconnu à cette efficience des caractères spéciaux (605). D'abord, la causalité qui semble impliquée dans l’image d’un enchai-
nement de moteurs agissant l’un sur l’autre par transmission, ne
(602) 337 47-15; voir n. 202 sq. et 294 sq.
(603) Selon Philop., en passant à l'étude des astres, Aristote abandonne les causes physiques (299,12) et aussi passe des causes prochaines aux causes lointaines (295,22) ; sur l’attitude de ce commentateur à l'égard de la distinction entre les causes initiales et les causes prochaines, cf. Hamelin, Phys., 99, et n. 839.
(604) Où il est souvent présenté comme 68ev. Voir n. 640 et Robin, Th. pl. n. i16 et p. 583. Nous laissons de côté la question du nombre et des rapports des Intelligences célestes, moteurs immobiles des âmes de chaque astre (Cf. Hamelin. Syst. 357, et n. 630), dont l’existence n’est nettement affirmée comme divine que Méta. A,7et8; car, de toute façon, ce qui joue dans cette théorie le rôle de la force ne dépend pas de l'interprétation qu’on en donne. C’est à propos du premier moteur qu’Aristote exprime, sous sa forme la plus moderne, le principe dit de causalité : Tout ce qui est mû l’est par un autre (Phys. VII, 1 début), ou bien il faut distinguer entre le moteur et le mû (Phys. VII, 4 début), la différence étant d'ordre ontologique puisque le moteur a la forme en acte (cf. n. 612).
(605) Aussi, cette étude n’appartient-elle pas à la Physique (Ge. Corr. I, 3. 318 a 1; Phys. II, 7. 198 a 29).
saurait être applicable au premier moteur, car il touche sans être
touché (606). Ensuite, on ne saurait non plus le comparer à une âme qui meut un corps ; d’une part, en effet, des raisons théoriques s’y opposent, la continuité et par suite l'éternité du mouvement du monde ne seraient ainsi nullement assurées (607) ; d'autre part, des raisons physiques : car on ne voit pas où seraient les points d'appui externes et internes nécessaires à une motion de ce genre (608). Comment donc meut-il ?
Il meut à titre de premier et d’ immobile (609) : à titre de premier, cela veut dire qu’il ne meut pas comme un intermédiaire et se prouve par l’idée que la série des intermédiaires ne saurait être infinie; tout à l'heure, nous constaterons un effort pour constituer l'ensemble d'une notion qui réunit l'intermédiaire et le terme ;
mais pour le moment (610), le raisonnement ne s'appuie que sur
l'exemple du bâton poussé, et sur la critique de l’infini, de sorte que le premier moteur apparaît corrélatif de la finité de l'Univers, et de fait, il sera plus tard situé à la périphérie. Mais la démonstra-
(606) Gen. Corr. I, 6.258 a 19 ; néanmoins sa présence est nécessaire.
(607) Phys. VIIL, 6. début. 259 a 13.
(608) Nous trouvons cet argument sous entendu 4x. mot. 3 où l’on démontre que le premier moteur est immobile et ne fait pas partie du monde, au contraire de l’âme dans le corps, comme l'indique Philop. (An. mot. 107, 12); selon cet auteur, le premier point doit s’entendre ainsi (699 «a 12-16) : le premier moteur est immobile, sinon il lui faudrait un point d’appui immobile, or, il ne peut rien toucher étant incorporel, selon la théorie de Phys. VIII. La nécessité du point d'appui est développée An. mot. 1 et 2; elle est donnée (1.698 a 11) comme résultant des mêmes principes que l’immobilité du premier moteur, ce qui indique une grande confusion d’idées (cf. n. 38); par exemple la démonstration de l’immobilité de la terre (de Coelo, II, 3 286 a 8-21), si l’on admet le commentaire d'Alex. et de Simplic. qui la rattachent aux principes de An. mot. (comme y invite le texte formel : 4n. Mot., 2. €98 b 10). est une application de ce principe contradictoire avec les précédents. Duhem a raison de signaler cette confusion (Sysi. Monde. I, 224), qui n'appartient pas qu’à l’auteur du An. Mot., mais a tort de ne pas vouloir l’attribuer à Aristote. (La critique du mythe d’Atlas 3. 699 a 27 n’a pas la portée que Duhem lui donne et ne contredit pas la démonstration du de Coelo ; cf. Philop. An. Mot. 108, 19).
(609) Phys. VII, 5.
(610) Phys. VIII, 5 début, 256 b 3. Les postulats Le l'uuité et de la finité de l'univers sont évidemment d ordre téléologique.
tion de son immobilité va lui donner son véritable caractère ; elle procède, semble-t-il (611), d’une tendance analogue à celle de la démonstration précédente : si confuse que soit, comme nous le verrons, la notion aristotélicienne de transmission de mouvements et par suite de moteurs qui sont tels parce qu’ils sont mus, il s’agit ici de montrer qu’il est impossible qu’il n’y ait que de tels moteurs, et par suite de poser l’existence d’un moteur qui meut sans être mü, sous peine de voir s’'évanouir la nécessité du mouvement. Le principe de cette démonstration, qui établit en même temps la nature d’un moteur de ce genre, est le suivant (612). Une chose est mue en tant qu'elle tend vers une forme, motrice en tant qu'elle possède cette forme. L’essentiel du premier moteur est donc son caractère formel ; son immobilité est liée à sa motricité par sa perfection (613).
La motricité du premier moteur semble bien s'être présentée à Aristote sous un jour différent, quand il rattache l’immobilité de ce moteur (614) au principe que toute chose en mouvement suppose une chose en repos, à la fois point de repère et d’appui. Mais nous avons vu que ce principe restait fort confus dans l'esprit d’Aristote, et il faut ajouter que sa liaison à la théorie du premier moteur reste artificielle (615). On ne saurait donc admettre que le premier moteur soit un coussinet sphérique chargé de contenir le mouvement de l’univers, d'autant qu’en affirmant la nécessité d’un
(611) Phys. VII, 5.256b 3-258a 5. Nous ne donnons, bien entendu, que les principes de cette démonstration, très développée (voir Hamelin, Sys£. 327-336).
(612) 256 b 34, 257 a 16, pour la première partie de l'argument, 257b6, pour la seconde (cas du moteur se mouvant soi-même).
(613) Sur les textes où ce caractère formel est affirmé, voir Robin, Arch. n. 66.
(614) Mot. an. 1. notamment 698 a 14. Ce principe est tiré d’abord de la théorie de l'articulation (cf. 698 a 17 et note 520) et de la théorie de la marche (ib 2.698 b 14) où l’on signale que la théorie du point d’appui extérieur s’étend à tout l'univers. Sur les hésitations d’Aristote touchant ce principe, voir de Coelo, IL, 3 (n. 38 et 608) : la déduction de l’immobilité de la terre.
(615) Elle semble une transition verbale, au ch. 1 de Mol. an.
136 À LIVRE PREMIER point d'appui, Aristote ne néglige pas d'indiquer que ce point d’appui se rapporte à.un principe de mouveinent (616).
Reste que ce principe agit en tant que forme, et c’est de ce point de vue qu’il faut comprendre l'espèce de démonstration rationnelle {617) qui nous est donnée de l’existence du moteur immobile : par raison de symétrie, il faut ajouter à l’ensemble mûmoteur intermédiaire, un troisième terme qui est le moteur immobile. Or, sile moteur immobile est la forme, ce schéma est exactement le même que celui que nous avons trouvé pour la locomotion (618) ; il suffit d'appliquer au cas actuel (619) la théorie connue qui montre que le désirable et lintelligible sont moteurs immobiles. Ainsi, bien loin que la théorie du premier moteur doive précéder celle de la locomotion, comme il le faudrait si elle suivait l’ordre des choses (620), c’est la psychologie qui fournit à la métaphysique ses concepts explicatifs.
(616) Par exemple Mot. an. 1 fin. — L'interprétation de Sorel {Uf. Prag. 202) nous semble donc, au moins, incomplète ; de même, la suggestion, qui accorde au point d'appui du levier le titre de premier moteur, est inexacte en ce qui concerne Aristote.
(617) Comme toutes les démonstrations de ce genre qui ont plutôt une valeur de vérification que de construction, elle est annoncée par l’expression ebkéywc (256b 13) dont le sens est opposé à ävayzxaïoy b23; cf. Simplic. 1227,24. — Quant à la place du passage en question (256 b 13-27) elle est fort difficile à fixer (Hamelin, Syst., 331 note); étant donnée la généralité de l'argument, il est admissible à tous les moments de la démonstration. — Remarquons le schéma de 258 a 1-5 : si la chose qui se meut soi-même est représentée par l’intervale AB, le premier moteur est représenté par le point A. (cf. Simplic. Phys. 1242,11). On trouve un schéma analogue dans la théorie de la Méta. sur le premier moteur : A, 7.10724a24-26 (voir la discussion de Bonitz sur le texte, Méfa. II, 494). Comme le premier moteur sera dit inétendu, on peut voir ici une ébauche de l’opposition synthétique entre le point et la ligne.
(618) De An., II, 10.
(619) C’est ainsi qu’est présenté la détermination de Ja nature du premier moteur dans la Méta. À, 7.1072a 26. Le désirable et l’intelligible sont dits moteurs immobiles, de An., Ill, 10.433a17, Mot. an., 6.700b 23 (passage d’ailleurs suspect et qui manque dans beaucoup de manuscrits).
(620) Cf. Mot. an. 6. 700 b 9 : Aoumov ©’. Rodier de An. II, 89 : « L'âme meut le corps exactement comme le premier moteur. ».
* Or, ces concepts ne semblent pas avoir été faits pour l’être divin que celle-ci étudie. En effet, souverainement intelligible et désirable, car, à ce degré, c’est tout un (621), il se suffit à soi (622) étant forme pure, autant qu’un être puisse être dit se suffire où la contingence n'entre pas. Mais si nous trouvons là l’ébauche d’une activité que nous avons vainement cherchée à propos de la conscience, nous cessons de comprendre son action sur le monde. Car le déterminisme psychophysiologique qui expliquait à titre de fait la locomotion animale est rendu inutilisable par la transcendance de ce moteur. Et cependant son action sur le monde est constamment affirmée (623). Elle est même affirmée comme physique alors
que son auteur n’est pas un principe physique (624). Qu'est-ce à dire, sinon que cette motion est l’éveil d’une activité à l’intérieur du mobile, et que l’on porte l'attention moins sur l'éveil que sur l’activité elle-même ?
Par suite, la transmission du mouvement au monde ne sera pas véritablement expliquée. La théorie du premier moteur, en effet, a pour point de départ l’affirmation de l’existence du mouvement et de son éternité (625). Elle pose ensuite l’existence nécessaire du
(621) Méta. À,7. 1072 b 27.
(622) Voir les références dans Hamelin Sysé, 406.
(623) Voir n. 604. Cf. en particulier Méta. À, 6. 1071 b 12-22 : il est affirmé . comme acte pur et immatériel à titre de principe de mouvement. (Bonitz, Méta. II, 489 : cujus ipsa natura est actus movendi). Une telle action est déterminée, au moins négativement, comme n'étant pas une projection, d’où le développement de Phys. VIII, 10 sur les projectiles : le moteur matériel partage le mouvement du mû (Themist. Phys. 446, 28; cf. les expressions cuvaxohoubeiv, supusraédrrery ; 267 a 26, b 2) et ne peut donner un mouvement continu.
(624) Phys. IT, 7. 198 a 26-fin du ch. Toutefois, il est difficile de ne pas donner à la condition de présence (£a eivar Phys. VII, 2 début. Cf. n. 604) imposée au premier moteur comme aux autres), un sens physique, d’autant que cette présence est localisée à la périphérie du ciel, et bien qu’elle ne s'accompagne pas d’un contact en retour. Cf. Alex. Simplic. 1358, 20. Le moteur du monde n’a de de puissance motrice que par homonymie.
(625) Phys. VII, 1, 2 et 3. Cf. Méta. À, 6. 1071 b 10. L’éternité du mouvement est posée Phys. VIII, r en ce sens qu'après un mouvement il y en a toujours un autre ; mais cette consécution suppose une continuité (6. 259 a 15 ; où l’on déduit de l'éternité du mouvement celle du moteur, par l’idée de continuité et
D. | premier moteur comme immobile et éternel (626). À ce moment se pose la question de savoir quel est le mouvement dont meut le premier moteur (627). Une première réponse nous montre que les générations et corruptions du monde ne peuvent résulter de l’action directe sur les choses d’un moteur immobile, car, ne changeant pas lui-même il leur imposerait toujours la même manière d’être ; pour expliquer les alternatives de tels changements, il faut recourir à un moteur lui-même màù, c’est-à-dire sujet au changement et ne conservant pas toujours les mêmes rapports avec les choses. Un tel raisonnement (628) postule l’essentiel de
d'unité. Simplic. 1255, 34 [cf. 1273, 25] montre que cette démonstration suppose la nécessité d’un mouvement continue qui englobe les autres, comme Aristote le reconnaît 7. 261 a 27, nécessité qui ne sera nettement démontrée qu'après l’étude
du mouvement circulaire, mais qu'on admet dès maintenant tant est lâche la ï nécessité de cet enchaînement). L’éternité du mouvement fait qu'il n’a pas de st production historique : l’action du premier moteur n’est pas une chiquenaude. À
a © (626) Phys. VIII, 4, 5, 6. 259 b 32.
| (627) Cette question n’est posée explicitement qu’au ch. 7. La fin du ch. 6 depuis 259 b 32 appartient cependant à un mouyement inverse des démonstrations précédentes, puisqu'on y redescend du premier moteur au monde; toutefois, elle est présentée comme la seconde réponse à la double question, posée un peu plus haut (259a 29) où le problème du premier moteur et celui du premier mobile sont pris simultanément, ce qui est caractéristique ; cette double question rentrant elle-même dans le problème de la répartition du mouvement et du repos, qui fait suite à celui de l'éternité du mouvement (VIII, 2.253a 5) et ne reçoit qu'ici (6 fin 260 a 11) sa complète solution.
(628) 259b32-260 a 11. Il faut: lire b 33 : xivoduevoy xivoÿuevoy; car il s’agit de léternité du mouvement du mobile, non de l'éternité de sa nature, laquelle, d’ailleurs est une conséquence de la première (de Coelo, II, 3.286 a 35. Simplic. de Coelo, 413, 17-20). — La scission du premier mobile en sphère des fixes et planètes n’est pas nettement indiquée ici (moins nettement que le fait Hamelin, Syst. 333 bas, d’après le passage immédiatement précédent b 28-32, cf. 26046 et de Coelo, Il, 3.286b2: à puév à mActouc), elle n’est qu’annoncée (voir Gen. Corr. IT, 10, n. 592). On trouve une déduction comparable de Coelo, Il, 3, où il s’agit de prouver la pluralité des mouvements célestes : après avoir déduit du mouvement des fixes, l’immobilité de la terre, de celle-ci le feu et les autres éléments (voir n. 293) et la génération mutuelle, il conclut à la nécessité d'introduire d’autres transports célestes. Dans cette démonstration, le rôle moteur du premier moteur est admis et malgré cela la marche du raisonnement est identique à celle de Phys. VIII, 6. — Aristote insiste (ci, VIII, 10.267 b 4, 12) sur ce point que le
premier moteur, étant immuable, peut seul donner un mouvement uniforme et continu,
notre recherche, à savoir le pouvoir moteur du premier moteur, et lui applique un principe d'identité en vertu duquel l’immobilité du moteur se traduit par une certaine constance dans le mouvement. Il n’est pas difficile de voir où l’on aboutit ainsi : un premier argument (629), à peine indiqué, nous le laisse entendre : l’existence d’un moteur immobile, . y est-il dit, entraîne celle d’une chose éternellement mue, car ce sont deux termes corrélatifs. Ce raisonnement par symétrie, où l’on retrouve l’idée qui inspire les schémas dynamiques, montre que la déduction proprement dynamique est négligée et remplacée par l'établissement d’une série hiérarchique de moteurs (630). C'est ce que nous allons montrer, en étudiant comment Aristote (631) répond à la question, posée explicitement, du mouvement dont meut le premier moteur.
Le mouvement dont le premier moteur doit mouvoir le monde est tel; or, le mouvement circulaire est tel; donc le premier mobile est animé d’un mouvement circulaire. Tel est le raisonnement, qui est à la base de la dynamique céleste d’Aristote (632). Or, si la translation circulaire est telle, c’est qu’elle est (633) une, continue, infinie et première en vertu de sa simplicité et de sa perfection qui la font impérissable et uniforme. C’est donc la valeur ontologique d’un tel mouvement, considérée dans l'être qui en est implicitement le sujet, qui le qualifie pour être celui du premier mû (634).
(629) 259 b 32-33. Le üé et le xai de 2604 1 prouvent. bien que cette propo-
sition est un premier argument ; ainsi que l’admet Simplicius (Phys. 1262,22), suivi par Hamelin (notes partic. ; non mentionné Syst. 333). — Cf. Méta. À, 7; 1072 b 4-9. à
(630) Ainsi, dans le passage qui précède celui que nous venons d'analyser (Phys. VII, 6.259 b 28-32), Aristote créa de toutes pièces la notion de moteur mû __ accidenteilement par autre chose, correspondant à la planète et destiné à établir une opposition entre les moteurs immobiles du monde périssable, les moteurs immobiles éternels mais mus par le premier mû, et le moteur absolument immobile.
(631) 7. Cf. Hamelin, Syst. 334.
(632) Voir 7. 260 a 20-26 ; 261 a 28-31.
(633) La translation est première et seule capable d’être continue (ch. 7.); la translation circulaire est toujours une, continue, et partant infinie (ch. 8).
(634) De même qu’elle permetira de déterminer l’éther comme divin (de Coelo
Vérietu)e
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Dès lors, on voit en quel sens on peut dire(635) que le mouvement céleste se déduit de la définition du ciel. Il serait certes, facile de taxer Aristote de cercle vicieux, mais ce serait mal comprendre la portée qu’il attribue à sa théorie; ce n’est pas, pour lui, une déduction rationnelle destinée à construire et à remplacer l’expérience ; elle ne sert qu’à mettre en ordre ce que l'expérience nous
donne évidemment (636). La relation qui lie l’être mû à son
mouvement, reste par suite vague, inspirée de principes finalistes et contenant l'affirmation du mouvement et de la nécessité d’un principe de mouvement, mais sans éclaircissement (367). Pour les mêmes raisons, la relation qui lie le premier moteur au premier mû, et par là (638) au monde, disparait dans une théorie qui est l’interprète de l’expérience astronomique au moyen de l’idée d’une hiérarchie d’êtres. La relation de moteur à mobile devient celle d’une essence plus parfaite à une essence moins parfaite, étant admis ce postulat que l’on descend de l’immobile au mouvement, luimême fondé sur la position de l’existence du mouvement. Là encore, et la déduction du mouvement n’en est pas rendue plus rigoureuse, l'essentiel de l’activité est donné par l’étude du mobile et des aspirations qu'il tient de sa nature (639); le moteur n'apparaît plus que comme cause finale et à ce titre, on peut lui refuser l’efhcience (640).
(635) Rivaud, $ 287.
(636) Méla. À, 7. 1072 a 22 ; Gen. Corr. IL, 10.336b 15.
(637) Cf. : au mouvement simple correspond un corps simple ; n. 124.
(638) Aristote marque bien ce second moment, Méta. A, 7. 1072 b 3, sans qu’on puisse dire qu’il le conçoive comme nettement différent, au point de vue de la causalité, du premier.
(639) Sur la distinction de la nature, de l’âme et du dieu de chaque astre, v. n. 540. Selon le pseudo Alexandre et Simplic., l’âme explique l’acte du mouvement, mais non son infinité, car elle est finie. Cf. un exemple de la substitution du point de vue statique, au point de vue dynamique Phys. VIIL, 3 début ; Le couronnement de l’œuvre sera une classification des êtres selon la répartition du mouvement et du repos dans la nature. Cette question interrompt le développement sur l'éternité du mouvement (cf. 253 a 2-7 où elle est amorcée), qu est d’ailleurs un problème plutôt ontologique que dynamique.
(640) Voir la note à la fin du volume.
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Essais d'élaboration d’une notion de force
Ame. - Nature. -— Puissance
L'étude qui précède permet de reconnaître que l’attitude d’Aristote à l'égard des problèmes de l’action et de la production est double ; d’une part, il semble se contenter d’admettre, et d’abord en ce qui concerne les êtres animés, les forces que l’expérience, d’ailleurs interprétée par le sens commun, donne ; mais, d’autre part, ce positivisme est provisoire et dans une recherche à la fois expérimentale et rationnelle, Aristote essaie de pénétrer plus avant dans ces activités et la suite des sciences le montre en quête de moteurs supérieurs, jusqu'au moment où il trouve celui qui se suffit à lui-même. Cette recherche échoue, puisque nous ne savons rien de la part d'influence qui doit revenir à chacun dans la production d’un phénomène donné, ni de la loi qui préside à leur hiérarchie (640 bis), toutefois elle est pour le philosophe l’occasion d'utiliser, de mettre en lumière, et même d’élaborer certaines notions, que nous devons distinguer et étudier, bien’ qu’elles ne soient pas l’objet d’un effort systématique.
(640 bis) Cf. Phys. Il, 2. fin. Le physicien connaît de la forme, mais jusqu’à un certain point seulement,
Du point de vue de notre recherche, nous pouvons dire que l'âme se ramène à la nature. D’abord, en effet, nous avons pu constater que la différence entre le règne animé et le règne inanimé restait fort mal déterminée. Certes, indépendamment des passages où l’on pourrait le soupçonner d’exagérer la distinction de ces deux règnes pour les besoins de la discussion (641), il reste que, contrairement aux inanimés, les êtres animés ont en soi le principe de leur mouvement et, comme tels, peuvent s'arrêter d’euxmêmes (642), ce qui implique une certaine indépendance à l'égard du monde où ils vivent; au contraire, les êtres inanimés sont assujettis À un mouvement unique dont seule la violence peut les écarter. Or, c’est là une différence importante : elle conduit à distinguer, parmi les êtres qui se meuvent par nature, ceux qui se meuvent par soi de ceux qui se meuvent par autre chose, et à considérer l’animal comme un monde dans le monde (643). Toutefois, comme Aristote n’est point parvenu à doter cette notion d’être par soi de ses caractères principaux (644), nous ne pouvons voir dans cette distinction le point de départ d’une séparation tranchée entre la nature et l’âme comme principes de mouvement. De fait,
(641) Par ex. de An. I, s. 411 a 15, d’après Rodier, de An. II, 158.
(642) Phys. VIII, 4. 255 a 5-10 ; 254 b 14-18 ; 6. 259 b 2 (voir note 162).
(643) Ainsi tel mouvement, qui dans la nature inanimée est violent, rapporté à l'animal devient naturel. (Phys. VIII, 4. 254 b 15, voir n. 294).
(644) À mesure qu’on examine les mouvements de l'être vivant, on est conduit à réduire de plus en plus la part qui revient à sa spontanéité. (Phys. VIII, 2. 253 4 7 : où l’on montre que les animaux ne commencent pas à se mouvoir sans ancun moteur externe; 6. 259 a 29 sq. : où l’on montre que les âmes des animaux ne sont les moteurs absolument premiers. D'autre part, nous avons remarqué l'insuffisance de la théorie de la conscience (n. 460 sq.) et de la volonté, n. 509 sq. — Simplic. remarque, en plusieurs endroits, not. Phys. 380, 2, le sens large du terme « nature » qui comprend les êtres animés ; voir le comm. de Hamelin (Phys. 156) sur la continuité entre la forme des êtres animés et la nature au sens étroit. !
nous n'avons point constaté de différence nette entre l’organique et l’inorganique (645), et bien souvent la nature et l’âme ont leur activité exprimée en termes identiques (646). Par suite, on peut dire, avec Alexandre (647), que si la pierre, en vertu de la pesanteur est poussée en bas, c’est précisément par la même cause que celle qui détermine l’animal à faire ce qu’il fait suivant son appétit ; ainsi, il n'y aurait plus entre la nature de la pierre et celle de l'animal qu’une différence de complexité, celle-ci plus riche en détermination que celle-là, étant un composé de formes hiérarchiquement groupées et permettant une multiplicité de fonctions (648). De toute façon, ce que nous avons retiré de l’étude de l’activité de l’animal, ce n’est pas le concept d’une causalité nouvelle, mais seulement la possibilité de comprendre pourquoi l’être inanimé ne se meut pas soi-même, faute d'organisation (649).
Ensuite, d’une façon générale, si la nature est subordonnée à l'âme (650), l’âme n'est pas le moteur absolument premier (651); dès qu’on a constitué le concept d’un composé de corps et d’âme, il semble qu’il faille dédoubler cette dernière et considérer derrière l’âme actuelle un principe transcendant qui, tout en portant le même nom, en est distinct (652). Cela nous permet de comprendre
(645) Voir la note à la fin du volume.
(646) Part. un, 1,01:641 427: Phys, 19-102 a 18 NI /1:250b:14% la nature est « comme une vie » ; Il, 1.192 b9. Hamelin, 35:
(647) Cité par Rodier, de An., II, 5.
(648) Voir Rodier, II, 171 er n. 1045). Cf. Robin, Ann. phil,, 46 sq.
(649) Cf. Mof. an. 4.700 a 11.
(650) Nous avons reconnu ce point n. 294 en ce qui concerne les choses sublunaires (cf. Mot. an. 4 fin, cité n. précédente) et vu que la nature pouvait être considérée comme matière pour l’âme. I! en est de même pour les astres, si l’on accepte la théorie du pseudo Alexandre (cf. Hamelin, Sysé. 357) reprise par Simplic. (de Coelo, 381, 2 sq. ; ad IL, 1.284a 14. Alexandre, contrairement à ce que paraît dire Hamelin, soutenait, au contraire; que la nature et l’âme se confondaient dans le ciel oiplie. Ib. 380, 29 sq.]; cf. n. 652).
(651) Remarquer la restriction : ofov àpyñ, de An. I, 1.402466.
(652) Cette distinction n’est pas aussi nette chez Aristote et se traduit par la reconnaissance en l’âme de la triple causalité, et particulièrement de la cause finale (de An. II, 4. 415 b 8-11; Part. An. I, 1,639 b 14). Nous l’avons surtout remarquée là où le schéma dynamique distingue dans le moteur un moteur immobile
luc sens de la formule : où räca buy oise (653). Elle s’ loue à âme qui est l’intellect ; ce n’est pas, certes, pour lui refuser tout pouvoir moteur, mais seulement le pouvoir moteur physique ; nous avons vu que l’Intelligible meut comme immobile (654), or, nous allons voir que ce qui dans la nature est signalé comme étant le vrai principe générateur, c’est la forme, c’est-à-dire, finalement, un principe transcendant. |
Considérons donc l’élaboration qu’Aristote fait subir à la notion de nature, principalement au livre II de la Physique (655). Tout d’abord la nature doit être considérée dans les substances physiques, qui méritent le nom de sujets (656), conformément au réalisme du sens commun qui est, nous l’avons déjà remarqué, le point de départ de la réflexion d’Aristote. Dans ces substances, la nature est un principe et une cause du fait d’être mû (657) et en
(n. 516 sq.): mais on peut la trouver partout ailleurs (cf. la critique de Rodier au commentaire d’Alex., Rodier II. 122), et jusque chez les astres : il ne semble pas, en effet, que les âmes des astres suffisent à expliquer leur mouvement, car, disent les commentateurs qui distinguent les âmes des natures (voir n. 650), si elles déclanchent la révolution, comme elles sont les âmes de corps finis, elles n’en expliquent pas la durée infinie; d’où la nécessité d’une substance divine liée au premier moteur. — Parfois l’âme est nettement opposée à la matière (cf. Part. An. I, 1. 641 a 30; et la nature est en un sens matière) mais en général, c’est la continuité de l’âme et de la nature qui est le plus souvent marquée (cf. Simplic., Phys. 379, 27).
(653) Part. An. I, 1. 641 b 0. cf. b 4: toute l’âme n’est pas principe de mouvement (voir note te
(654) Cf. n. 561 sq. et Phys. II, 7. 198 a 27-29. Ces moteurs immobiles n’ont en soi ni mouvement ni principe de mouvement. La nature est une habitude, donc une puissance (cf. Hamelin, Phys. II, 99), mais l’âme également (cf. Méra. ®, 8 début et 1. 1046 a 23; la matière mérite aussi le nom d’&py4).
(655) Phys. Il, 1 et 2. Voir aussi Méfa. TV, 4, texte probablement antérieur à celui de la Phys.
(656) Phys. If, 1.192 b 32-193 a 1. Pour b 33-34, il faut suivre l’interprétation d'Hamelin (Phys. 40 sq.) et mettre le point en haut après ÿ49 =. Nous mettons en valeur ce postulat, qui vient après ia définition de la nature, d’abord parce qu’il domine toute la théorie de la force, ensuite parce qu’il précise le sens de pda qui est susceptible d’une acception beaucoup plus générale, comme nous le verrons (n. 863).
(657) Il faut conserver à xiveïchar son sens passif, conformément à Gen. Corr. Il, 9. 335 ? 30 (cf. cependant 192 b 14 et 1015 a 14). Sur la nature comme puissance, voir n. 654.
repos pour la chose en laquelle elle réside immédiatement, essentiellement et non par accident (658). C’est donc un principe, non seulement interne, mais immanent ; ainsi, la chose naturelle est douée d’une activité spontanée et riche de déterminations futures (659). Mais cette indépendance de la chose naturelle n’est pas absolue. C’est ce que montre l’importante discussion qui aboutit à reconnaître que la nature est en un sens matière, en un autre et principalement, forme.
L’usage qui est fait ici des notions de forme et de matière n’étant
point commandé par une définition antérieure (660), nous pouvons, pour les entendre, faire appel aux exemples qu’elles suggèrent :
d’abord, l’art et son action sur ses matériaux nous montrent claire-
ment (661) ce qu'est une matière et sa forme ; mais cet exemple appelle des réserves (662) ; le cas le plus net est celui de l'être vivant (663) dont la force vitale utilise des séries physico-chimiques, jusqu’à ce que la mort montre avec évidence ce qu’est une matière sans forme. La forme est le principe d’intelligibilité (664), de génération (665) et d'activité (666) pour l'être. Nous verrons que
(658) L'expression « à titre d’attribut essentiel » est inexacte à la rigueur. Cf. Hamelin, Phys. 39 et Thémistius, Phys. 159, 18: « non comme les attributs, mais à titre de principe matériel ».
(659) En ce sens, elle est distincte de l’art, a est principe en autre chose (Méta. À, 3. 1070 a 7. Voir, là-dessus, Hamelin, Sysi. 302). L'art notamment ne rend pas les formes capables d’engendrer leurs babes (Phys. IL, 1. 193 b 8- 12. Voir n. 326).
(660) Notamment par l’emploi qui en est fait Phys. I. (661) Cette comparaison est utilisée notamment Part, An. I, 1. 640 b 24; cf.
a 28 (n. 8, 66). Phys. II, 1 et 2; elle sert à démontrer que la nature et surtout forme, et que le naturaliste doit s'occuper de la forme principalement.
(662) Voir n. 659, bien que l’art imite la nature (Phys. II, 2. 194 a 21, 8. 199 a 15). Cf. n. 853.
(663) La mort est fréquemment utilisée comme exemple du rôle de la forme. Part: «An, PO 4 NS, Gen At, LE, 1. 734 b30:"<{.-1 7197 726 b 22. Météor. IV, 10, cf. n. 290 sq. : où l’on étend le rôle de la forme aux choses inanimées. Cf. encore Méta. Z, 11. 1036 b 21.
- (664) Une chose est ce qu’elle est par sa forme.
(665) Une chose devient ce qu’elle est, en recevant sa forme.
(666) C’est la forme qui rend un être fécond (Phys. IL, 1. 193 à 8-12. Voir traduction de ce passage n. 670). Mais il fallait mettre en rapport le caractère cognitif de la forme et son caractère moteur ; nous avons vu qu’Aristote n’a pas fait cette synthèse. 10
l'élément actif de la forme naturelle doit être finalement considéré comme un principe transcendant (667). Mais, pour le moment, il nous suffit de remarquer que l’être naturel est produit sous l’action d’un autre être semblable et extérieur à lui, et qu'il peut en produire un autre dont il est distinct numériquement (668).
D'autre part, si nous considérons la matière, nous nous apercevons qu’elle n’est pas absolument étrangère (669) à la forme : d’abord, celle des formes artificielles n’est pas l’élément brut et informe que disent les matérialistes, puisque, pour reprendre leur propre exemple, le bois du lit prolifère (670) ; ensuite, la matière des êtres naturels est un ensemble plus ou moins compliqué d'interactions.
(667) C'est-à-dire surnaturel ; il meut naturellement, mais il n’est pas nature (cf. Phys. Il, 7..198 a 27-29). Cela définit en un sens la cause finale qui meut en provoquant une aspiration dans le sujet (voir Hamelin, Phys. 146).
(668) Ce qui définit la causalité efficiente. L’efficient est distinct numériquement (7. 198 a 26) de la forme et de la fin qui, à elles deux, ne font qu’un numériquement mais se distinguent logiquement. Cf. n. 852. (Cf, Hamelin Phys. 47 : les choses en puissance ont une nature, mais à un moindre degré).
(669) Cf. les expressions Phys. Il, 1. 193 b 6: la forme est plus nature que la matière, et Part An. I, 1. 640 b 28: La nature selon la forme est xuprwrépa que la nature matérielle. L'information est donc le groupement de formes inférieures, qui parfois résistent. L’ambiguité de la nature peut être, en retour, considérée comme une preuve de cette continuité entre la matière et la forme.
(670) C'est ce qui nous paraît ressortir de Phys. Il, 1. 193 b 8-12 ponctué et interprété ainsi qu’il suit : « En outre, un homme naît d’un homme, — mais non, dit-on, un lit d’un lit; c’est pourquoi la figure ne serait pas dans ce cas la nature, mais ce serait le bois (parce que, par bourgeonnement il se produirait du bois, non un lit) — dirons-nous donc que c’est là de l’art, certes [et, comme on l’a vu plus haut, 192 b 8, les produits de l’art sont dépourvus de toute tendance naturelle, en tant que tels, et par suite ne sauraient servir d’argument ici], bien plus, cet exemple emprunté à l’art prouve également (xx, d 11) que c’est la forme qui est nature, [puisque le bois est forme, sa matière étant la terre, et engendre par sa forme. Simplic. Phys. 278, 14 et 19]. De toute façon (y’; Simplic. 278, 16; il fallait se régler sur les choses naturelles, non sur les artificielles), c’est un homme qui engendre un homme. Nous conservons donc réyvn à la ligne 11, avec tout les Ms, et y’ à la ligne 12 avec le Ms E (contrairement à Hamelin, Phys. 49-51, Syst. 304, n.). L'interprétation de Simplic. (voir les références données) nous semble prouver qu’il a lu réyvn, bien que son texte ne donne pas d'indication formelle,
Ainsi, indépendamment des notions principales de cause matérielle, cause efficiente, cause formelle, subordination de formes, cause finale, intervient dans l'explication de la nature d’un être naturel, l’idée d’autres êtres naturels qui sont avec lui en relation d'action. Etant donnée la tendance à ramener l’interaction (671) des êtres au développement de la substance naturelle, il est nécessaire d'étudier comment Aristote traite cette notion.
Il lui consacre un des sens du terme Bévauxe (672). La puissance désigne alors le principe de mouvement ou de changement dansun autre être, ou dans le même être en tant qu'il est autre (673) ; comme exemples, on nous présente la faculté de construire, celle de guérir (674), la chaleur qui échauffe, le maître qui enseigne ; nous pouvons dire qu’il s’agit là de la force par laquelle une chose agit et produit un effet en une autre chose, la dualité de ces deux termes de l’action étant nettement indiquée. D'ailleurs, aussitôt (675), la définition s’élargit : à côté de la puissance active, est indiquée la puissance passive comme étant du même genre ; en effet, la capacité d’éprouver, est bien un principe de changement dans l’être qui pâtit (676), et un être ne peut pâtir sous l'influence
(671) Reconnue, on se le rappelle (de Coelo I, 7. 275 b $) comme caractérisant le corps sensible (n. 115). |
(672) Les textes sont Méla. À, 12 début-1019 4 23 et 1020 a 2 fin (selon les divisions de Bonitz, Méta. II, 253) et ®, 1. C'est ici le sens xupiwc (1045 b 36).
(673) Méta. À, 12. 1019 a 15; ®, 1. 1046 a 10. Dans ces textes, l’addition de la particule à (Bonitz 253 en bas) est nécessaire pour que la formule qui vient d’être donnée s’applique aux deux exemples qui suivent dans Méfaph. A : l’art de construire, qui n’est pas dans la chose construite ; l’art de guérir qui peut être dans le malade guéri, mais non comme tel; ce dernier exemple a été utilisé. Phys. I, 1 pour expliquer comment la nature est un principe non seulement intérieur, mais immanent.
(674) Cf. Bonitz, Méta. II, 379 : vim quamdam et quasi nisum.
d'un autre que s’il a en lui des dispositions à subir cette action étrangère ; par exemple, n’importe quoi n’est pas combustible ou compressible ; ces dispositions méritent bien le nom de principe (677).
Par cette distinction capitale, l’action a ses deux pôles nettement définis ; l’agent et le patient sont séparés et doivent l’être (678). Mais, en même temps, l’action n’est pas considérée en dehors des substances et la puissance est une propriété dans un sujet (679). Ainsi, à la définition des puissances pures et simples se mêlent (680) les déterminations de la puissance comme principe d'un mouvement bien ou mal exécuté (681), d’un changement en mieux (682),
de résistance à un changement en pis (683), celle de l’impuissance
comme privation de puissance (684), enfin, la division des puissances en raisonnables et non raisonnables (685). Par suite, la puissance est moins étudiée en elle-même, que dans la valeur de l’état qu’elle produit, ou les modalités de cette production, facilité ou difficulté, possibilité ou impossibilité de la production contraire. Toutes ces déterminations n’ont évidemment de sens que si on les rapporte au sujet.
(677) 1046 a 22-26 : rai rhv YAnv &pyñv rive. Sur la combustibilité et la compressibilité, voir Météor. IV, 8 et 9.
(678) 1046 a 22-26. Sur l'impossibilité d’interaction des choses soudées où continues, voir 1046 a 28 et Phys. IV, $s. 212 b 31; VII, 4. 255 a 12; Gen. Corr. I, 6. 322 b 24; 9. 327 a 1. Dans le passage Phys. VIII, 4. 255 a 13, &pn est un subjonctif aoriste deux passifs (contrairement à l'interprétation d'Hamelin, not. pari.).
(679) Comme le montre la définition du Suvarév qui suit celle de la Sivaue, 1019 a 32-b 15 ; Une chose est äuvarév parce qu’elle posséde iéfeciv, aitéav, &pyñv ou par ce dont elle est privée ; mais, la privation étant une sorte d’habitude, tout ce qui est Suværév est tel par ce qu’il possède.
(680) Parfois d’une façon confuse (Bonitz “Céia: ID 255).
(681) ror9 a 23-26, 1046 a 16.
(683) 1019 a 26-32 ; 1046 a 13-15. Cette Etic amabeiac permet de définir des propriétés comme la solidité et ténacité (ou résistance à la cassure), la dureté (résistance au broiement), la rigidité (résistance au pliement). Voir Météor. IV, 9.
(684) 1019 b 15-21; 1046 a 29 fin. Sur la privation et sa relation au sujet, voir n. 932 sq.
(685) Méta. ©, 2. Voir n. 1019.
Mais alors, si nous considérons la puissance passive d’une substance, il devient difficile de la distinguer de sa nature. Certes, « la nature est le principe de mouvement qui est dans la chose, la puissance est un tel principe quand il est en une autre chose » (686). Mais cette séparation cesse d’être nette dès qu’on abandonne l’image de deux choses qui se heurtent pour remonter aux principes. D'abord, en effet, comme Aristote le pose lui-même (687), ces deux notions de puissance et de nature sont parentes comme principes de mouvement; à ce titre, elles s'opposent à l’actualisation du mouvement et participent à la potentialité (688). Ainsi, ne pourrait-on pas dire que la graisse est combustible par sa nature ? (689). Comme tout changement naturel a originairement pour cause l’action d’un moteur différent du mû comme tel, expression à &\ko qui caractérise la puissance (690) ne suffit pas à la distinguer de la nature. Quant à la puissance active, en tant qu’elle communique un changement naturel, elle semble bien n'être qu’un rayonnement de la nature, dont nous avons vu qu’il était donné comme caractérisant la nature comme forme (691).
Reste à considérer le cas où le changement communiqué est violent ; et la distinction de la puissance et de la nature paraît avoir
(686) De Coelo III, 2. 3071 b 17 : il s’agit de démontrer l’existence des mouvements naturels, et pour cela qu’un corps sans poids ne saurait être mû ni par nature, ni par violence ; d’où la distinction de la nature et de la puissance et lattribution à cette dernière des mouvements violents ; mais cela n’entraîne pas que toute puissance produise des mouvements violents.
(687) Méta. O, 8, début — 1049 b 12.
(688) Comme nous l’avons vu, la nature est forme, maïs non entièrement, et elle n’est pas la forme, son existence est celle d’une aptitude, non d’un acte; les passages où oUo1c est joint à oÿoua, opoñ, etôoç cité par Souilhé, Efude 179, n. 4) ne prouvent pas lecontraire mais s’expliquent par l'ambiguïté de la notion (voir n. 654). De toute facon, ce n’est pas suivant sa définition abstraite et notionelle (Souilhé, 178, 179) que la oouc est puissance. Il y a d’ailleurs des degrés de la puissance à l’acte dans l’actualisation d’une aptitude.
(689) Rappelons que la nature est principe de toute espèce de changement, notamment d’altération (Phys. Il, 1. 192 b xs).
(690) Cf, 1049 b 7 et 10. (691) Note 659.
quelquefois pour but d’en rendre compte (692). Nous verrons qu’Aristote n’a pas réussi à se rendre maître de cette notion de mouvement non conforme à la nature du mobile ; pour le moment, dirons-nous en utilisant une division qui n’est pas d’Aristote, ou bien ces mouvements sont donnés et reçus comme accidentels, mais alors on n’a pas à les attribuer à une puissance, puisqu'ils échappent à la connaissance (693); ou bien ils sont positivement opposés à la nature du mobile, et alors on peut bien parler de puissance active et de puissance passive ou force de résistance (694), mais la transmission se réduit finalement à une lutte entre les natures de deux substances (695).
L'ébauche d’élaboration d’une notion de force, telle que nous venons de l’examiner (696), n’est donc que la constatation du problème de l'interaction des choses ; un effort pour le résoudre est également indiqué, d’ailleurs très rapidement (697), lorsqu’Aristote, après avoir posé la différence de la puissance active et de la puissance passive, montre comme évidente leur correspondance et affirme qu’elles sont une, au moins en un sens. Cette communauté, qui établit une communication, nous l’avons utilisée dans un cas particulier (698) : le sensible et le sensitif; mais elle n’est nullement expliquée ici et nous la retrouverons plus développée à propos des notions que nous allons examiner (699). De même, on peut voir une tentative d’explication dans l’introduction des puissances
(692) On n’a pas le droit de dire que c’est son seul but. (Voir n. 686 sur de Coelo III, 2.301 b 17).
(693) L’accidentel se perd dans l’indéterminé; aussi la Physique n’a pas à s'occuper des mouvements par accident (Phys. V, 1. 224 b 26).
(694) Cf. n. 683. Sur l’inertie n. 98.
(695) Cf. n. 847. Par exemple la lutte du feu et de l’eau dans les corps combustibles (cf. n, 256).
(696) Et qui n’a pas de suite, puisque l'on passe, aussi bien au livre A qu’au livre 6 de la Méla., à une notion différente de la Givapuc.
(697) Méta. @, 1. 1046 a 19-22, Dans le passage suivant la dualité des deux puissances, ressort très fortement de leur localisation en des sujets différents.
(698) Voir livre I, ch. 2, Ç 3.
(699) Voir n. 702 sq. \
passives et actives parmi les relatifs (700), d'autant que cette notion de relatif a été utilisée dans un cas particulier (701). Mais ces tentatives sont à peine ébauchées et d’ailleurs ne sont que des essais de rationalisation d’une notion de l’action préalablement donnée. Il était nécessaire cependant, croyons-nous, de les étudier pour comprendre l’effort que nous allons reconnaître dans la philosophie d’Aristote, pour constituer une théorie de l’action au moyen de notions plus précises que celle de nature et de puissance.
(700) Méta. À, 15.
(701) An. Mot. 8. 702 a. Cf. n, 549.