‹ La Notion De Force Dans Le Système D'AristoteChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'action au contact

C’est d’abord la notion de l’agir et du pâtir (702). Ce qu’il faut remarquer en premier lieu, c’est qu’Aristote semble avoir voulu insister sur l'importance et la difficulté du problème. Les Anciens, dit-il (703), ne pouvaient éviter un tel problème ; puis-

(702) Les textes principaux sont Ge. Corr. I, 6-9 (sur le détail, voir la note sq.) C’est une question de savoir si Aristote a écrit un Traité de l’agir et du pdtir, auquel semblent renvoyer Gen. An. IV, 3. 768 b 23 et de An. II, $. 417 a 1; on peut encore voir des allusions à cette étude de An. I, 3.407 b 17 (où est reprise une proposition de Gen. Corr. I, 7.323 b 29) et Gen. An. I, 21.729 b 11, où l’on montre que la semence ne compose pas matériellement l'embryon, et cela d’après l'expérience et d’après « la théorie générale » (voir n. 321). En somme, il n’y a pas de bonnes raisons pour ne pas croire que ces renvois concernent les textes cités de Gen. Corr.

(703) Gen. Corr. I, 6. 322 b 1-21 ; tantôt ces philosophes admettent plusieurs principes et alors ils parlent de génération par action et passion réciproques, ou bien [si ces éléments sont immuables], ils parlent de composition et de séparation, ce qui suppose encore un agent et un patient (la première partie de l'alternative est seule indiquée b 11-12 ; la seconde est annoncée b 2 mais non développée quand Aristote parle de la ciyxpioic €t Giéxpiouc b 7 et 10, voir Philop. Gen. Corr. 125, 13); ainsi, Empédocle pose l’Amitié et la Haine comme agents mais n’explique pas pourquoi elles meuvent (Gen. Corr. Il, 6.333 b 22) et d’une manière générale (I, 2. 315 a 34) les Anciens n’ont rien dit que de superficiel sur ces sujets, sauf Démocrite. Tantôt on n’admet qu’un seul principe, mais il faut introduire les notions précédentes ou celle d’altération, et par suite l’action et la passion ; et même ( 13) on ne pourrait sauvegarder l’agir et le pâtir, si l’on ne posait un seul principe, dit Diogène, et il a raison mais seulement d’une façon restreinte (Ëv Goo rù Üm’alAmhwv ëoriv. b 20. Voir n. 722 sd.). En même temps que l’action et la passion, la composition suppose le mélange (b 8-9 où cette proposition est intercalée et interrompt le développement). Enfin, (b 21-26) action et passion ainsi que mélange supposent contact. La question du contact est réglée dès ce moment (b 26-fin du ch. 6); celle du mélange est traitée au ch. 10.

qu'ils parlent de composition et de division, ils admettent quelque chose qui agisse et quelque chose qui pâtisse. Une notion importante est donc posée par là, puisque nous la retrouvons au fond de toute explication physique. Mais ils n’en ont point rendu compte (704) ; ainsi, prétendre que les pores sont cause de l’action, parce qu’ils permettent l’introduction de l’agent (705), c’est confondre l’auxiliaire et l’essentiel ; certes, les pores peuvent favoriser l’action (706), mais quand on a montré qu’ils permettent à l’agent de s’introduire plus profondément, on n’a pas expliqué l’action elle-même (707) ; de même, ce qu’il y a de spécifique dans l’action est bien marqué quand on refuse à certaines actions tout caractère quantitatif (708).

La solution d’Aristote est donnée au chapitre 7 (709) : l'agent rend le patient semblable à soi (710). Comment arrive-t-on à cette

(704) Gen. Corr. I, 2. 315 DS.

(705) Gen. Corr. I, 8. 324 b 25-325 a 2 2 (l'agent pénétrant eiciévroc); 325 & 36b 11 (dmetoôvouévwy orepe&v ; remarquer le raisonnement dirigé contre Empédocle et pour ramener sa théorie à celle de Leucippe [b s-10] : ce qui entoure les pores doit être impassible, sinon ce devrait être pénétré de pores, puisque la passion a lieu par les pores ; de même b 36, chaque atome est impassible puisque la passion a lieu par le vide); 326 b 6-fin de ch.: la zpñoc des pores.

(706) Gen. Corr. I, 9. 326 b 34-327 a 1 : ainsi, sont facilitées la combustion, la fusion, la compression, l’humectation (Méféor. IV, 9, (4), (30), (18); 8. (8). cf. n. 280). Cf. : les pores rendent possible l’action en profondeur, mais ce n’est pas la question, car on n’explique pas ainsi l’action, mais seulement le rapprochement de l’agent et du patient (Philop. Gen. Corr. 181, s-15); ainsi, l’arrivée de la nourriture près de l’organe nourri n’est pas la nutrition (Philop. 154, 17 ajoute que parvenu dans un vide, l'aliment n’accroît rien, Phys. IV).

(707) Aristote conclut ainsi : S'il n’y a pas action par contact, la traversée des pores ne donnera pas l’action ; s’il y a action par contact, il n’y a plus besoin de pores (8. 326 b21-fin). Donc, en même temps que l’action est mise en valeur, elle est déterminée comme se produisant au contact.

(708) Par exemple, dans la génération spermatique (n. 313), dans la nutrition pure (n. 424).

(709) On y trouve, en effet (voir la conclusion 324 b 22), la réponse aux questions suivantes : ré éarév, viouv dndpyes (c’est-à-dire aux contraires, Philop., Gen. Corr., 153,12), x ri (parce qu’ils ont matière commune), et r&ç (par le contact et selon le développement des chapitres suivants).

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conclusion ? Dune part, l'agent doit être différent du patient, parce que si le semblable agissait sur le semblable, un être agirait sur soi et il n’y aurait rien d’immobile (711) ; le principe caché de cet argument est, avec la démonstration de l'existence de l’immuable un, l’affirmation de sa supériorité sur le mobile multiple; la conséquence en est qu’il faut faire correspondre à la faculté d'agir une faculté de pâtir qui ne coexiste pas avec elle dans le même sujet (712). D’autre part, l'agent ne doit pas être sans rapports avec le patient, parce que n'importe quoi ne vient pas de n'importe quoi ; c’est là un principe d'intelligibilité. Donc, l’agent et le patient doivent être à la fois semblables et différents. À une telle difficulté la notion de contrariété apporte une solution (713) que confirme l’expérience : en effet, les contraires (714) sont du même genre et si nous considérons que l’agent et le patient sont contraires, nous voyons qu’ainsi ils satisfont à la condition énoncée.

Cette discussion, présentée d’ailleurs comme historique et destinée à combiner deux théories en apparence opposées (715), est inté-

(711) 323 b 17-29. Sur la dualité qui caractérise l’activité des êtres imparfaits, voir de Coelo, II, 12.292b6: L'action est toujours en deux (choses), tandis que pour l’être suprême, nul besoin d’action.

(712) Non qu’un sujet ne puisse pâtir en tant qu’il agit, mais ce n’est pas sous le même rapport, et c’est là une autre question (voir plus loin ; cf. Philop. Ge”. Corr., 142,1).

(713) 323b29-324a14. La liaison et l’ordre des idées sont très difficiles à saisir dans ce passage. La définition des contraires, l’expérience d’actions et passions déterminées (b 25-29), l'intervention (324 a 8-9) de la théorie de la génération qui, dans un même être, va de contraire à contraire, théorie démontrée, Phys. I, s sq. (cf. Philop. Gen. Corr. 144,20) et fondée sur l’expérienee et le principe d’intelligibilité (voir n. 885), ne sont pas nettement subordonnées. Tout ce qu’Aristote peut dire, c’est que les agents et les patients sont contraires, et ce qu’il semble vouloir conclure, c’est que les contraires sont réciproquement agents et patients (cf. a 5-7); d’ailleurs, cette conclusion est présentée comme eÿhoyov (voir n. 144,617): il est raisonnable que le feu chauffe (c’est-à-dire transforme le froid en chaud).

(714) Non seulement les termes extrêmes, mais les intermédiaires, qui sont désignés par les expressions &£ Evavriwv elvar (323.b 29) et ëvavriwouv Eyeiv (b31, cf. Philop., Gen. Corr., 143, 9 êt 17).

(715) Ces théories sont exposées au début du chapitre "323 b 1-15.

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