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La notion de temps d'après les principes de Saint Thomas d'Aquin

Il n'est peut-être pas de notion qui nous soit plus familière que la notion de temps. Et cependant il n en est peut-être pas de plus obscure dans toute la philosophie . On sait quelle fut , à ce sujet, l'opinion d'un des plus profonds penseurs de l'humanité, saint Augustin *: Quid est ienvpns ? si nemo ex ine quœraty scio ; si quœrcnii explicare velim, nescio, (1) Aussi Jes scolastiqucs et spécialelement saint Thomas, en ont-ils fait Tol^jet de fines analyses et de longues discussions. Ce sujet revient souvent sous la ])lumc de l'Ange de l'Ecole ; et il le trouve même assez digne d'intérêt pour lui

(1) Co»/-. Lib. XI. c. 14.

consacrer plusieurs opuscules spéciaux, entriautres h) dr /rmpore, \q de iyistantibwi. l'ius lard, nous voyons la luénio question soulever ces longs et ])assionnés débats aux(piels Clarke et Ix'ilMiiz prirent une part si active, sans pouvoir toutelois se rallier à une conception commune. l)e nos jours, savants et philosophes rivalisent de zèle pour dissijx'r les ténèbres dont se trouve loujciurs enveloppée cette mystérieuse notion de temps. Ma''s les opinions qui se font jour sont si nombreuses et souvent même si divergentes, malgré leur teinte commune de modernisme, quelles semblent lancer le défi à l'intelligence humaine. (1) En présence des fluctuations de la pensée moderne on peut se demander si la pensée commune des philosophes du moyen âge, si souvent abandonnée sans profit, n'est pas plus apte à satisfaire les légitimes aspirations de nos intelligences. C'est pourquoi nous nous sommes proposé de

(1) Cfr BosANQUET. Time aud tlie absoliife. — Guyau. La Genèse de Vidée de temps. 1890. - Jeannlx. Commencement et fin (Ann. phil. chr. février 1896.) - Dr Hallez. Le temps et la durée (Rev. Néo-Scol. février 1896.) - G. Lechalas. Etude sur Vespace et h temps. Paris. 1896. - T. Boirac. L'idée du phénomène. Paris, 1894. - Weber. La répétition et^ le temps (Rev. phil. 1893). — Dortng. L'espace et le temps. ls9o.— P.de San Insf. Metaphus. sj^ec. 1881. — Tiberghiex. Le temps. Dissertation philosophique. 1883. - Bauman. Die Lehren von Raum. Zeit nnd Matematik. 1869, etc.

mettre en lumière cette doctrine, en nous inspirant surtout (les écrits de l'Ange de rp]cole et en donnant à sa pensée les compléments qu'elle réclame ou qu'elle suggère.

Il en est de l'idée de temps comme de tant d'autres qui nous sont familières : aussi longtemps que l'on s'en tient à la pensée vulgaire, l'entente est unanime. De l'avis de tous, le temps nous représente une durée successive, une sorte de réalité idéale ou concrète, peu importe, dont les parties se trouvent dans un Hux continu, passent sans interruption de l'avenir dans le passé que relie toujours entre eux un instable présent. Mais pour peu qu'on y réfléchisse, on s'aperçoit aisément que cette notion, apparemment si simple, renferme des idées bien diverses, sinon incompatibles. On y découvre en effet l'idée de durée qui pour tous est synonyme de persistance d'être, et l'idée de succession continue qui nous représente l'être soumis à un renouvellement, à un changement ininterrompu.

Mais la durée qu'est-elle ^ Y a-t-il dans la nature une réalité quelconque qui réponde à cette idée, et, dans l'affirmative, quelle place faut-il lui accorder parmi les nombreux attributs de l'être l Et la succession elle-même, dans quel genre de phénomènes sensibles la voit-on réalisée ? Comment

BD

niiiii, (l.: < ^> i.hC'nomt'ncs successifs, si iniiUipl.-s.-t si vaii.s, lini.-Uig<!n<;c peul-«-llc, par un proctlé uMlurel, élaborer .c concept de durw- successive ,|ui consume Vidée universelle du temps ?

\utant de (luostions (iiii s'imposent a lesprit, dés qu'il soumet M l'analyse i.hilos..phi<iue la iioiinn vulgaire du temps.

l'our donner à cette étude une base solide, et écarter dés l'abord le reproche d'apriorisn.e. hprocédé le plus sur est de prendre pour point de llépart l'idée vulgaire du temps. Telle aussi sera 1m méthode que nous allons suivre.

La durée sidentifie avec Vexislence continuée.

La première notion reufermee dans le concept du temps est la notion de durée. La durée ne s'applique évidemment qu'aux êtres existants. Dire d'une créature qu'elle n'a eu qu'une courte durée, c'est affirmer qu'elle n'a eu qu'une courte existence. Nous attribuons à Dieu une durée sans commencement et sans terme, parce que nous lui reconnaissons une existence qui possède ces mêmes caractères Si nous concevons une existence idéale ou simplement possible, nous ne lui attribuons qu'une durée possible ; est-elle au contraire réelle et concrète, la durée se présente à nous comme une chose réelle, indépendante de nos intelligences.

Qu'il y ait donc entre l'existence d'un être et sa durée une relation étroite et intime, nul ne songera à le nier. D'autre part, comme les substances seules jouissent de l'existence dans le sens rigoureux du terme, elles seules aussi peuvent recevoir une certaine durée. L'accident, en elïet, n'est doué que d'une existence d'emprunt ; il n'existe que dans et par la substance. Enfin, puisque la durée se rattache à l'existence comme telle, abstraction faite du mode d'existence et des imperfections qui caractérisent la genèse de cette idée, il est clair que la durée est attribuable à toute substance quelconque soit corporelle, soit spirituelle, créée ou incréée.

La durée nous apparaît ainsi comme une existence continuée ou, selon la définition des scolastiques, comme la persistance d'une chose dans son être.

Cependant, malgré l'intime relation qui existe entre ces deux notions, il est clair qu'elles ne sont pas identiques. L'existence, en effet, désigne l'actualité d'une chose, sans impliquer l'idée de préexistence. La durée, au contraire, ne se conroit qu'à la condition d'ajouter à l'idée d'existence celle de préexistence. Une chose dure aussi longtemps qu'elle persiste dans son actualité, qu'elle continue l'existejice reçue au premier instant.

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MmIs rottc distinction lo^^iquc cst-olle bien siiffisai:U' ^ N^* r?iui-il pas plutôt considénT rexistence et la (luivo connnc (Umix choses récllenienl dis tinctos, quoique intrinsèquement unies et en fait inséparables ^ En d'autres termes, la durée n estelle pas une réalité qui, surajoutée à Texistence, rend celle-ci persistante l Grave question qui est le point de départ des principales opinions émises sur la nature du temps. Si en effet on laisse de <!Ôtc la question de la genèse ou de lorigin^i de ridée temporelle, qui est plutôt du ressort de la ])sychologie, il est aisé de voir que les diverses théories dérivent logiquement , en dernière analyse, de la manière de concevoir le rapport qui rattache la durée à l'existence. Nous aurons bientôt <railleurs l'occasion de mettre ce point en lumière, <lans la discussion des opinions.

l^out d'abord, il n'est pas ici question de la durée extrinsèque des choses, c'est-à-dire de cette période de temps qui nous sert de mesure dans révaluation de l'âge d'une substance quelconque. Ainsi, la durée des jours, déterminée par la rotation

complète de la terre autour de son axe, nous permet de mesurer l'existence des êtres qui nous

entourent. Cette durée- mesure se distingue à toute évidence de l'existence des choses mesurées. Elle leur est extrinsèque et ne peut servir de mesure qu'à cette condition. Il s'agit ici de la durée intrinsèque par laquelle l'être continue son existence propre, fùt-il d'ailleurs le seul être créé.

En second lieu, il n'est pas moins manifeste, que la durée d'une substance ne peut consister dans une sorte de renouvellement continu de son existence, dans une succession ininterrompue d'existences substantielles, analogue à la succession de positions qui caractérise le mouvement local. L'existence, on le sait, détermine l'être, l'individu, et chez les êtres raisonnables la personnalité ; un tel changement aurait donc pour conséquence le renouvellement constant de tous ces attributs substantiels. Nul n'oserait défendre une telle opinion.

Aussi, pour éviter toute équivoque, croyons-nous devoir énoncer ce problème dans les termes suivants : les êtres tiennent-ils leur durée de leur existence même, sans qu'il y soit fait ajoute d'aucun genre, et par cela même que cette existence n'est pas détruite ; ou bien cette durée dérive-t-elle d'une réalité ajoutée à l'existence, essentiellement successive, toujours renouvelée, dont le propre serait de continuer l'existence des êtres ?

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