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En fait, (îlle serait insoluble, s'il n'exisiail que des temps iyitrinscques propres à chacun des mouvements de la nature matérielle. Dans cette supposition, toute quantité de mouvement mesure une quantité équivalente de durée réelle.
Mais cette variété presque infinie de temps intrinsèques n'a qu'une importance théorique. Le seul temps qui compte, c'est la durée régulière et uniforme, qui détermine le mouvement apparent des cieux. Intrinsèque seulement au mouvement de la sphère céleste, cette durée sert de mesure extrinsèque à toutes les autres, et permet d'en distinguer la valeur relative.
On comprend que, par rapport à cette mesure commune, deux mouvements qui ont parcouru deux espaces identiques, et qui partant prennent des temps intrinsèques égaux, peuvent correspondre à des quantités différentes de la mesure externe et déterminer ainsi des temps extrinsèques de valeur inégale.
Les arguments allégués avaient pour but de légitimer la distinction réelle que la théorie réaliste place entre le mouvement et sa durée.
Mais, d'après les partisans du système, le rôle de cette réalité temporelle sui generis s'étend
bien plus loin. Non seulement les accidents successifs ou permanents lui doivent la continuation de leur existence, mais la substance elle-même en est tributaire. La durée substantielle est formellement successive.
On appuie cette thèse d'une sorte d'argument a fortiori, en soumettant à l'analyse la durée des créatures les plus parfaites, telle par exemple, l'existence d'une substance angélique.
La durée d'un ange, nous dit-on, n'est pas une dénomination purement extrinsèque, mais un fait réel, une prolongation vraie de son existence. A chaque instant, l'ange peut disparaître, car il n'a jamais en lui-même la raison de son être. L'instant qui passe ne nécessite aucunement l'instant qui va suivre. Quelle que soit donc l'opinion que l'on se fait de la durée, il reste indéniable que cette existence se prolonge réellement et s'accroît. Or, que peut être cet accroissement continu, sinon une réalité fugitive constamment surajoutée à l'existence, essentiellement destinée à en prolonger le cours ?
Aussi bien, la substance elle-même n'est-elle pas indifférente à l'égard du temps ? Sans subir la moindre modification , ne pourrait-elle pas coïncider avec des substances tout autres que celles qui l'environnent ?
L(i fait allégué flans cette arf^umentation nous paraît indéniable, il s'agit de savoir quelle en est ririterprétation vraie.
Que la durée évoque spontanément dans l'esprit ridée de prolongation d'existence, d'accroissement continu, c'est un fait d'expérience quotidienne. Mais la genèse même de ce concept nous en fournit la raison. N'est-ce pas, au sein d'un perpétuel changement, que se révèle à nous l'être immobile des choses l Qu'y a-t-il d'étonnant qu'il nous faille un etfort de réflexion pour le dégager de ses apparences concomitantes, et que spontanément, nous attribuions à la durée substantielle un caractère qui appartient exclusivement à ses manifestations accidentelles ?
En réalité, tout autre est le sens primitif du terme « durée « . Une chose dure dans la mesure où elle conserve son être ; et si le mouvement mérite cette appellation, c'est uniquement à raison de son unité ou de l'indivision actuelle de ses parties. Loin d'impliquer la succession réelle, la durée, dans son concept formel, requiert une certaine identité ou persistance d'être. Dès lors, pour qu'une substance créée prolonge son existence, que faut-il; sinon la conservation même de cette substance ? Indépendamment de toute
ajoute, même accidentelle, l'être substantiel, toujours identique à lui-même, viendra coïncider avec les durées fugitives qui constituent le temps réel, et prendra, grâce à cette coïncidence persistante, les apparences d'un accroissement réel et intrinsèque.
Sans doute, la créature reste toujours contingente, et l'avenir ne lui est jamais assuré. Mais que conclure de là, sinon que la cause qui l'a tirée du néant doit, pour la maintenir dans l'existence, lui conserver son influx créateur ?
On ajoute que toute substance créée, à raison de son indifférence à l'égard du temps, n'acquiert une place déterminée dans l'écoulement régulier des choses, qu'en recevant une détermination temporelle spéciale.
N'est-ce pas confondre deux ordres essentiellement distincts : l'ordre idéal et l'ordre concret ?
Aussi longtemps que la substance reste dans le monde des réalités idéales, elle nous apparaît comme un type réalisable à n'importe quel moment du temps.
Mais tout autre est le cas de la substance concrète et individuelle. Représentons-nous un mouvement uniforme, inauguré au premier jour de la création et se perpétuant sans interruption jusqu'à
nous. Supposons que dans cet intervalle de temps, Dieu app(ille un être à roxistence. Peu importe la date de son apparition, se peut-il que cette créature individuelle, existante, laissée à ellemême, ne coïncide avec aucune partie déterminée de ce mouvement continu ? Ne semble- t-il pas évident qu'il doit y avoir dans la série des instants qui s'écoulent, un instant qui, par rapport à lui, ne sera ni antérieur ni postérieur mais coexistant ?
Or, s'il en est ainsi, les relations temporelles de cet être se trouvent du même coup complètement déterminées. Les parties écoulées du mouvement mesurent la distance qui le sépare de chacun de ses devanciers, comme les parties futures donneront la mesure de son âge.
Au lieu de recourir à un mouvement concret et réel, libre à vous de supposer un mouvement purement imaginaire sans limite dans le passé et se prolongeant sans un dans l'avenir. Nécessairement, dès qu'un être sortira du néant, il viendra coïncider avec telle ou telle partie déterminée de ce mouvement, et sans ajoute d'aucun genre, il aura des relations fixes et immuables avec le passé et l'avenir.
Enfin, la théorie se réclame encore d'un avan-
tage précieux, qu'au dire de ses partisans on chercherait en vain dans les autres systèmes antagonistes : c'est de rendre possible la perception immédiate de l'uniformité du mouvement.
La réalité temporelle n'est pas, dit-on, directement perceptible en elle-même ; elle ne devient sensible que dans et par le mouvement. Mais grâce à ce signe révélateur, elle tombe sous les prises de l'intelligence qui peut ainsi distinguer immédiatement si le mouvement est uniforme ou varié, si des parties égales de mouvement correspondent à des parties égales de durée ; car les parties successives du temps s'écoulent avec une régularité parfaite.
La théorie de l'Ecole ne présente évidemment pas ce précieux avantage. La question de la mesure du temps et de l'uniformité du mouvement est pour nous l'une des questions les plus épineuses de la philosophie.
Aussi, dans cette voie, l'exactitude mathématique, avo]is-nous dit, est un idéal qui ne sera peut-être jamais atteint. La seule mesure pratique primitive nous vient des faits conscients.
Mais cette grande facilité de mensuration temporelle, que nous offre la théorie réaliste du temps, répond-elle à la réalité? L'avantage allégué
n'est-il pas purement théorique, et partant ne démontre-t-il pas le caractère imaginaire du système dont il découle ?
Si nous consultons les piiysiciens, les astronom'es et les mathématiciens, tous nous répondent unanimement que la science ne possède pas encore, à l'heure présente, un moyen pratique et général de mesurer des temps égaux.
Qu'il nous suffise de citer à ce sujet la conclusion d'une récente étude de M. Poincaré (1).
« Il convient, dit-il, de conclure. Nous n'avons pas l'intuition directe de la simultanéité, pas plus que celle de l'égalité de deux durées. Si nous croyons avoir cette intuition, c'est une illusion. Nous y suppléons à l'aide de certaines règles que nous appliquons toujours sans nous en rendre compte. Mais quelle est la nature de ces règles ? Pas de règle générale, pas de règle rigoureuse ; une multitude de petites règles applicables à chaque cas particulier. . . Nous pourrions les résumer en disant : La simultanéité de deux événements, l'égalité de deux durées, doivent être définies de telle sorte que l'énoncé des lois naiu-*
(I) Poincaré. 7>a mesure du temps, p. 13 (Heviie de Métaphysique et de Aiora^e, janvier 189SJ. Cfr. Calinon. Étude sur les diverses grandeurs en Mathématique, Paris, 1897.
relies soit aussi simple que possible. En d'autres termes, toutes ces règles, toutes ces définitions ne sont que le fruit d'un opportunisme inconscient. "
On le voit, le contrôle de l'expérience, en infirmant les conséquences logiques de la théorie, vient en révéler sous un jour nouveau le caractère fantaisiste.
Parmi Jes systèmes réalistes modérés, celui de M. le Docteur Hallez (1) mérite encore une mention toute spéciale; car, malgré certaines analogies étroites avec les systèmes antérieurs, il possède néanmoins une physionomie propre, exprime une conception vraiment originale.
La durée, dit-il, est la grandeur ou la quantité d'existence. Elle appartient avant tout à la substance, secondairement, aux modalités de la substance.
« En vertu de la durée, les substances de ce monde, fussent-elles même indestructibles, sont soumises à un accroissement continuel de leur existence, à un changement quantitatif de celle-
(1) Dr Hallez. Le temps et la durée. (Eev. Néo-Scolastique, février 1896.)
ci. " La durée réollc ({)asy<Mij est dune, en fait, une certaine quantité d'existence que possède la substance.
a II existe une distinction réelle entre la quantité continue et ce dont elle est la quantité, par conséquent entre la durée et l'existence. «
u Le temps, à proprement parler, est une image sensible qui se trouve en nous et qui a pour mission de représenter la durée, la quantité d'existence, l'âge des êtres. Le temps est donc la représentation, et la durée est la chose représentée. " (1)
A rencontre des opinions antérieures, M.Hallez ne fait point consister la durée temporelle dans une réalité essentiellement fugitive et passagère, communiquée pour un instant à la substance. Mais, considérée sous son aspect objectif, la durée est un perfectionnement intrinsèque de l'existence substantielle, un accroissement réel qui, une fois acquis, demeure la propriété de Tétre. En un mot, le passé d'un être constitue son actif.
Telle est, nous semble-t-il, la note distinctive du système.
(1) Loc. cit., p. 14.
Le docteur Hallez ne nous fournit qu'un seul argument à l'appui de sa thèse de la distinction réelle entre la durée et l'existence. « Quoique toutes les substances, à raison de leur existence, aient nécessairement un âge déterminé, elles n'ont pas nécessairement tel âge déterminé. Or, ce qui n'est pas nécessairement attribuable à un être se distingue réellement de cet être. En effet, les choses entre lesquelles il n'y a point de distinction réelle, c'est-à-dire les différents aspects intelligibles ou les caractères d'un même être lui sont attribués de toute nécessité. Ainsi tel âge, telle grandeur déterminée, n'étant point nécessairement attribuée à l'existence, se distingue réellement de celle-ci. « (1)
A un point de vue général, le reproche que nous croyons devoir faire à ce système, c'est de n'avoir pas son point d'appui dans le domaine des faits.
Un premier fait indéniable, c'est qu'une existence substantielle, par cela même qu'elle est conservée, acquiert une durée, et coïncide avec des existences successives réelles ou imaginaires
(1) Loc. cit., p. 21.
qui nous permettent, à titre de mesure extrinsèque, d'en évaluer l'âge. Mais la conservation des êtres est aussi un fait en dehors de toute conteste. La question de la durée revient donc à savoir si la conservation constitue une ajouR* à l'existence, ou n'est que le maintien intégral pur et simple de l'existence reçue.
Nous croyons avoir suffisamment établi qu'il n'existe entre ces deux actes, la création et la conservation, qu'une distinction logique. Posé ce fait, il en résulte nécessairement que la durée substantielle est une réalité permanente, réfractaire à tout accroissement interne, et que le temps, dans son concept objectif, ne peut affecter que les modalités changeantes de la substance.
En réduisant la durée à un perfectionnement interne de l'existence, cette théorie introduit dans le monde un facteur que rien ne réclame, et pour ce motif nous lui opposons une fin de nonrecevoir.
De ces considérations découle aussi la réponse à l'argument précité :
Tel âge, telle durée limitée nappartient pas nécessairement à l'existence d'un être. Dist. : A l'existence d'un être supposée conservée pendant cet intervalle de temps, Neg. ; à l'existence sup-
posée détruite avant l'expiration de ce terme, Conc. Dans le premier cas en effet, les deux termes sont identiques. Dans le second, se trouve une opposition de l'être au non-être (1).
Nous distinguons la conclusion de la même manière : La conservation se distingue donc réellement de Veœistence conservée, Neg. L'existence conservée se distingue de l'existence non conservée ou déjà détruite, Conc, Ou, pour reprendre les termes de l'argument : Donc tel âge se distingue réellement de l'existence, dist. : de l'existence conservée, Neg. ; de l'existence antérieurement détruite, Conc.
Enfin, l'hypothèse même qui est à la base de toutes les théories réalistes du temps, nous semble renverser les relations essentielles qui rattachent la substance à ses accidents.
(1) s. Thomas. Sum. Theol. 1» P. q. 104. a. 1. ad 4m. " Dicendum quod conservatio rerum a Deo non est per aliquam novam actionem, sed per continuationem actionis quâ dat esse; quae quidem actio est sine motu et tempore. „ — Item SuAREz. Met. disp. XXI. De Conservatione : " ipse effectus creatus, vel existens in primo instanti, vel ut existens in toto tempore sequenti solum ratione potest distingui. Ergo idem est in actione indivisibili et ita sunt imposita diversa nomina quibus significatur actio sub iilis diversis respectibus seu counotationibus. „
N'est-ce pas un caractère naturel de toute réalité accidentc;lle, de s'attacher h un sujet substantiel pour trouver en lui son soutien et la raison de son existence ? Or, dans les systèmes réalistes, c'est la substance même qui dépend d'un accident pour conserver son être.
L'étude comparative des diverses théories sur la nature du temps confirme, si nous ne nous faisons illusion, l'exposé doctrinal de la théorie thomiste que nous avons développée dans la première partie de notre travail.
Nous ne pouvons nous défendre de souligner ce résultat.
Table des Matières.