SYSTEMES DE BAUMANN, LOCKE ET SPENCER
Après avoir exposé et soumis à la critique les principales théories du temps, le Docteur Baumann nous donne, à la fin du second volume de son ouvrage, ses vues personnelles sur la question.
Le temps peut se prendre dans des acceptions diverses et, ajuste titre, on distingue le temps psychologique, le temps psychologico-astronomique et le temps astronomique.
Le temps psychologique mérite une considération toute spéciale, car il est le fondement de tous les autres. On le définit : une relation entre les phénomènes successifs internes et la représentation du moi qui leur est coexistant.
Une série de phénomènes qui se suivent, ne constitue pas encore, par elle-même, une durée temporelle. Il y manque un enchaînement, un chaînon qui constamment relie entre eux les éléments qui passent mais sans disparaître avec eux. Ce lien permanent, c'est la représentation du moi. Si au sein des phénomènes internes qui s'écoulent sans interruption, le moi n'avait pas une durée permanente, la succession ne nous apparaîtrait
jamais comme une durée successive. Le moi n'entre donc pas dans la définition du temps, à titre d'élément constitutif, puisque son existence exclut toute succession ; mais la suite des phénomènes ou la succession ne devient un temps que si on la rapporte à la durée permanente du moi (1).
La seconde espèce de temps porte le nom de psychologico-astronomique. En réalité, c'est le temps psychologique avec une face objective. Il comprend la suite de nos phénomènes internes rapportés au moi, mais considérés, cette fois, comme des représentations provoquées en nous par des mouvements extérieurs réguliers et uniformes qui donnent naissance k la succession des jours et des nuits, des mois et des années. On j trouve donc deux éléments : l'un subjectif, c'està-dire une série de représentations produites par notre activité personnelle ; l'autre, la régularité et l'uniformité qui ne dépend pas de nous, mais résulte de nos relations avec le monde extérieur (2).
Nous lui attribuons une certaine réalité, à raison de son origine extrinsèque (3).
(1) Dr BAUMANN.Dj'e Léhren von Raiim, Zeit tmd Matliemafjfe.J/te^d^S. 660.
(2) Loc cit.. S. 664.
(3) Loc. cit., S. 665.
Enfin, vient le temps astronomique qui diffère uniquement du second, en ce que la régularité et l'uniformité du mouvement se trouvent déterminées avec une plus grande exactitude, grâce aux calculs mathématiques et aux lois de l'astronomie.
On le voit, le système du D'^ Baumann est une des formes les mieux caractérisées des théories subjectivistes du temps.
La durée temporelle n'est rien en dehors de nous. Elle a bien sa cause dans le monde extérieur, mais, considérée dans son entité propre, elle appartient exclusivement aux faits internes. Et dans ce domaine de la conscience qu'est-elle ? Une simple relation, conçue par l'intelligence ou le sens intime, entre la suite des phénomènes subjectifs et le moi.
Dans le système de Leibniz, le lien qui enchaîne entre eux les phénomènes successifs et qui leur donne une continuité objective, n'avait qu'une existence idéale. Ici, ce lien conserve son même caractère, mais il se trouve établi entre la série des faits internes et le moi. Telle est la différence essentielle qui existe entre les deux systèmes,
(2) Loc. cit., s. 667.
mais tous les deux compromettent au même point le caractère objectif du concept de temps.
La tliéorie de M. Baumann semble bien résulter d'une confusion d'idées.
La succession des phénomènes, d'après lui, ne devient une durée temporelle, c'est-à-dire une suite continue, que si les parties de c«'lt^' succession se trouvent mises en rapport avec la durée permanente de la conscience. Mais n'est-ce pas confondre les conditions de formation de l'idée temporelle avec les notes constitutives de cette idée ? Sans doute, si la conscience ne restait pas identique k elle-même, au sein des phénomènes passagers dont elle est le théâtre, elle ne percevrait que des unités éparses et isolées, qui, comme telles, ne sauraient constituer une durée successive. La durée permanente de la conscience est donc une condition sine qua non de la perception d'une série continue.
Bien plus, dans la persistance du même sujet conscient, se trouve la raison ontologique qui rend possible la continuité des phénomènes.
Mais ces représentations sensibles qui se déroulent dans notre intérieur n'en forment pas moins en elles-mêmes, abstraction faite de leur support connaturel, une série successive et conti-
nue, renfermant par conséquent tous les éléments constitutifs d'une durée temporelle. Les percevoir et ainsi les mettre en relief, c'est concevoir le temps. A quoi bon cette relation jetée par l'intelligence entre la sé7ne des phénomènes et le moi ?
En second lieu, en restreignant l'application du temps aux faits psychologiques, cette théorie professe un exclusivisme qui nous semble exagéré et illogique.
De l'aveu même de l'auteur, la succession des phénomènes internes peut, moyennant certaines conditions, nous fournir l'idée de temps; de plus, plusieurs de nos modifications subjectives se produisent en nous sous l'influence de causes extérieures. Dès lors, n'est-il pas conséquent de proclamer l'existence d'un temps cosmologique? Il se passe, en effet, en dehors de nous, des événements continus, des mouvements tout aussi réels que nos phénomènes internes. On y trouve la succession et la continuité, c'est-à-dire les notes essentielles de la durée temporelle. Pourquoi donc ne pas les assimiler à ces faits internes que nous regardons ajuste titre comme une concrétisation de l'idée de temps ?
Bien plus, c'est ce temps cosmologique, croyons-nous, qui fait l'objet de notre première
idée temporollo, comme nous le montre l'ordre naturel suivi par l'homme dans l'élaboration de
ses pensées.
Nos premières connaissances intellectuelles ont certainement pour objet le monde extérieur, car l'évolution mentale est tributaire des sens et originellement des sens externes. Or, parmi les objets qui semblent devoir stimuler dès le début notre activité sensible, se placent en premier lieu les mouvements corporels qui ne cessent de se produire autour de nous. Mais, avant de se replier sur elle-même, ce qui nécessite toujours un certain effort, pourquoi notre intelligence, qui est à la remorque des données sensibles, ne pourraitelle pas saisir dans ces faits externes les notes constitutives de la durée temporelle ?
Si la perception directe précède la réflexion, le temps cosmologique doit aussi précéder, semble-t-il, le temps psychologique.
Loin de nous la pensée de refuser aux phénomènes conscients relevant du domaine de la sensibilité, l'aptitude à nous fournir la notion de temps (1). Seulement, à notre avis, ce mode de
(1) La considération de nos actes intellectuels, pris isolément, ne peut nous donner l'idée du temps proprement dit, car ces actes sont simples et indivisibles, et la série, pour être
connaissance n'est pas primordial, mais consécutif au mode cosmologique, quoiqu'il puisse, dans la suite, jouer un rôle prédominant dans notre vie pratique.
L'importance exagérée, accordée au temps psychologique, fut aussi le vice fondamental de la théorie de Locke.
Dans ce système comme dans le précédent, le temps interne est le seul qui compte.
« L'idée de succession, dit-il, ne nous vient pas du mouvement (externe). Nous l'acquérons en réfléchissant sur cette suite de nouvelles idées qui se présentent à nous l'une après l'autre. ^ Et si le mouvement externe peut faire naître en nous l'idée de succession, ce ne sera que dans la mesure où il produira dans notre esprit une suite continue d'idées distinctes les unes des autres (1).
La durée désigne l'existence ou la continuation de l'être qui coexiste avec la suite de nos idées ;
successive, n'en n'est pas moins discontinue. C'est aussi la pensée qu'expose S. Tfiomas au début de son opuscule De Instantibus. — Cfr. Dr Schneid, Die philosophîsche Lehre der Zeit und Rauni, S. 27.
(1) Locke. Essai philosophique sur l'entendement. " De la durée et de ses modes simples „, livre II, c. 14.
ou, ('" "''
;u,io manière générale, elle est la distance
(^ai sépare les parties de la succession. Le temps n'est autre chose qu'une partie de la durée infinie en tant qu'on la désigne par des mesures périodiques, par exemple les révolutions de la terre ou du soleil (1). - L'idée de la durée particulière d'une chose, est l'idée de cette portion de durée infinie, qui passe durant l'existence de cette chose : de même, le temps pendant lequel une chose existe, est l'idée de cet espace de durée qui s'écoule entre quelques périodes de durée connues et déterminées et entre l'existence de
cette chose « (2).
La durée est donc, aussi bien que le temps qui en fait partie, l'idée que nous avons d'une distance qui périt et dont deux parties n'existent jamais ensemble (3).
On le voit, le philosophe anglais attribue à ridée de temps une origine exclusivement psychologique, et limite à ce domaine interne l'extension de son caractère objectif.
Bien plus, le temps, tel qu'il l'entend, n'est plus qu'un produit de la réflexion et nous appa-
(1) Loc. cit., c. 14, p. 2-20.
(2) Loc. cit., c. 15, p. 227.
(3) Loc. cit., c. 15.
raît comme une forme vide de toute réalité : c'est une portion de la durée infinie déterminée par une mesure périodique. Or, dans la pensée du philosophe sensualiste, qu'est la durée infinie, sinon cette durée purement imaginaire dont l'idée nous est suggérée par la répétition mentale infinie d'une durée finie (1) ?
Sous plusieurs aspects, la théorie de Spencer a des analogies étroites avec le système de Locke.
Comme son devancier, Spencer déprime outre mesure le caractère objectif de l'idée de temps par la suppression du temps cosmologique. Néanmoins, dans cette sphère limitée, il en donne une définition qui se rapproche de la théorie thomiste.
« Un temps particulier, dit-il, est un rapport de position entre deux états dans la série des états de conscience. « « La notion abstraite d'un rapport de positions agrégées entre les états de conscience, c'est la notion du temps en général . (2).
(1) Loc. cit., c. 15, p. 220.
(2) H. Spencer. Principes de psychologie. II vol. p. 217 et siiiv. — Notons cependant que l'abstraction prend ici un sens
Aussi, cette conception de la durée temporelle serait-elle iiT(''.pr()chable , s'il n'existait que le temps psychologiqu(3. Mais ce concept a une portée beaucoup plus larj^a», et nous croyons l'avoir montré plus haut, il ne semble pas nous donner, même sous cette acception restreinte, la notion primordiale du temps.
D'ailleurs, la théorie générale du philosophe anglais, sur la relativité de la connaissance, compromet l'objectivité de l'idée temporelle, jusque dans le domaine des faits conscients.
« Cette conscience du temps, dit-il, a un caractère entièrement relatif. Elle doit varier avec la taille, avec la structure et avec l'activité fonctionnelle, puisque l'échelle du temps propre à chaque animal est primitivement composée dé marques faites dans sa conscience par les rythmes de ses fonctions locomotives, etc.. (1)
spécial. L'abstraction dont il s'agit n'est pas l'abstraction inlellectuelle,mais la perception de la similitude de caractères concrets au sein de notes différentielles. Aussi, d'après Spencer, la notion de rapport n'est abstraite que - si divers rapports de position entre les états de conscience ont été perçus, comparés, rendus familiers, et si l'on a accumulé des expériences d'assez de rapports divers de position, pour dissocier cette idée de rapport de toutes les positions particulières. . P. 219.
(1) Loc. cit. p. 219.
Spencer paraît confondre ici deux choses essentiellement distinctes : d'une part, la réalité objective du concept de temps et sa valeur quantitative intrinsèque ; d'autre part, l'appréciation subjective que nous en faisons.
La première est indépendante de nous comme aussi de nos moyens de mensuration. La seconde, au contraire, est en fonction de nos dispositions subjectives et de facteurs multiples qui peuvent varier d'un individu à un autre. Mais, en réalité, si cette diversité dans l'estimation de la valeur quantitative de la durée temporelle, met en relief l'imperfection de nos connaissances, elle ne prouve nullement leur caractère subjectif.
IL Théories 7^éalistes exagérées..
1er SYSTÈME. — LE TEMPS EST UNE RÉALITÉ ABSOLUE.
Parmi les théories réalistes du temps, la plus audacieuse fut, sans contredit, la théorie défendue autrefois par Epicure, Lucrèce, et renouvelée plus tard par Gassendi.
Loin de rester confiné dans la sphère des modalités inhérentes aux existences contingentes, le temps devient dans ce système un être sui generis
antérieur aux choses créées, capable par conséquent (le survivre à leur complète destruction. Infini dans son extension, il est le grand réceptacle où viennent se caser tous les événements d'ici-bas. Toujours identique à lui-même, il les pénètre, en règle le cours, en conservant au flux ininterrompu de ses parties, un mode de succession d'une régularité parfaite. Il jouit enfin d'une unité essentielle et d'une absolue nécessité.
Quant à la nature de cet être, l'accord n'est pas unanime.
Les anciens matérialistes, et plusieurs sensualistes modernes, lui attribuent une nature matérielle, distincte cependant de toutes les substances corporelles. Gassendi le considère comme un être incorporel, qui tiendrait le milieu entre l'esprit et la matière, et qui n'appartiendrait, nia la catégorie des substances, ni à celle des accidents.
Les partisans de cette étrange théorie se réclament de plusieurs arguments.
Le premier s'inspire d'un fait que Kant invoqua plus tard à l'appui de son subjectivisme : supposé les mondes détruits, la pensée du temps se posera devant nos intelligences avec la même vigueur. Jamais nous ne pourrons la bannir, ni
nous représenter un monde réel qui ne soit soumis au temps. Le temps se présente donc à nous comme une réalité indépendante des existences contingentes, ayant néanmoins avec elles d'étroites relations.
En second lieu, si le temps n'était qu'une modalité inhérente aux êtres de ce monde, cette modalité se multiplierait nécessairement avec ces êtres. Or, l'unité absolue, n'est-ce pas une propriété essentielle du temps tel qu'il s'impose à nos esprits ?
Enfin, le langage lui-même semble confirmer la théorie : tous les événements, dit-on, s'accomplissent dans le temps, tout s'écoule et disparaît dans le temps. Dès lors, ne faut-il pas que la durée temporelle précède tous les phénomènes de ce monde, en règle l'existence et survive à leur destruction ?
il est dans ce système des erreurs tellement manifestes, que nous croyons inutile d'en faire une critique détaillée. La nécessité et l'indépendance absolue attribuées à. cette existence temporelle, qui est le type des existences contingentes, puisqu'elle consiste dans un perpétuel renouvellement, dans^le passage ininterrompu du non-être à l'être ;
ce modo spécial d'existence qiVi n'appartiendrait ni à la substance ni à l'accident, sont autant de conceptions qui tombent d'elles-mêmes.
^îais abstraction faite de ces erreurs, ({u'on pourrait claquer de la théorie sans la modifier essentiellement, nous trouvons à la base du système une hypothèse qui dans aucun sens n'est acceptable.
Le temps absolu nous est représenté comme un être formé do parties qui, indépendamment de tout sujet matériel, passent sans interruption de l'avenir dans le passé. Mais dans quelle catégorie va prendre place cet être successif? Est-il un accident ou une réalité substantielle ? Entre les deux il n'3^ a pas de milieu possible.
Si la réalité qui concrétise la durée temporelle est accidentelle, il faut de toute nécessité la supposer inhérente à un sujet subsistant qui échappe à la succession et qui, comme tel, donne au mouvement sa continuité. Dans ce cas, le temps perd son caractère de réalité absolue, pour devenir une modalité des choses contingentes.
Ou bien, seconde hypothèse, le temps absolu subsiste en lui-même. Mais alors, la durée successive comprendrait une série ininterrompue de créations substantielles et d'annihilations du même genre, dont chacune ne prendrait cependant qu'un
instant indivisible ; car une transformation de substance est nécessairement instantanée. Hypothèse évidemment extravagante, dont le moindre défaut serait d'enlever au temps sa note essentielle de tout continu.
Au surplus, qu'importe aux événements de ce monde, qu'à côté d'eux s'écoule ce temps absolu ? Que peuvent-ils donc emprunter à cette réalité fantastique ? La succession ? Mais elle est de l'essence m.ême du mouvement et caractérise toutes les activités corporelles. La persistance dans le changement ? Ils la tiennent de la substance qu'ils affectent, et qui leur sert de substrat permanent.
Inintelligible en lui-même, le temps absolu ne peut donc avoir qu'un rôle purement imaginaire.
D'ailleurs, pour peu qu'on y réfléchisse, il est aisé de voir quelle confusion a donné naissance à cette étrange opinion.
Le temps considéré dans son concept formel et universel nous apparaît comme une durée successive continue, sans commencement et sans fin déterminés, extensible à l'infini dans le passé, pouvant se prolonger toujours dans l'avenir. Dans cet état d'abstraction mentale, il jouit d'une unité logique et possède une entité idéale indépendante,
comme telle, du sujet réel qui a concouru à sa genèse. C'est le temps abstrait et universel. Rien d'étonnant qua ce titre, il puisse survivre aux mondes détruits, et se retrouve toujours dans les choses concrètes (^ui nous Tont fourni.
Mais comme nos idées proviennent originellement des données sensibles, nos conceptions, même les plus abstraites et les plus élevées, s'accompagnent toujours de représentations imagi natives où ces idées prennent corps, s'objectivent, au point qu'il faut un travail assez intense de réflexion pour les dégager de leur expression concrète. Cette confusion se produit plus aisément encore, lorsque la représentation sensible, qui sert de soutien au concept intellectuel, perd ses reliefs, ses caractères nettement individuels pour revêtir une teinte vague et indécise qui s'harmonise mieux avec l'universalité du concept.
De là naît le temps imaginaire qui présente à la fois un caractère d'objectivité apparente, et ces propriétés qui sont du domaine exclusif de l'idée abstraite et universelle de temps.
Même en l'absence des existences contingentes, ce produit mixte de l'imagination et de l'intelligence garde donc son unité, son objectivité, et nous apparaît enfin sans limites fixes et déterminées. Bref, c'est le temps absolu.
Telle est la genèse de ce concept. Elle suffit à elle seule pour mettre en évidence le mal fondé des arguments qui lui ont servi d'appui.
2me SYSTÈME. — LE TEMPS s'iDENTIFIE
AVEC l'Éternité divine. (1)
Les anciens matérialistes avaient substantialisé le temps. Clarke et Newton, enchérissant encore sur la doctrine du temps absolu, le divinisèrent.
«L'espace, dit Clarke, est immense, immuable
(1) A première vue, la théorie de M. Tiberghien (Le Temps. Dissertation pMlosopMque, Bruxelles 1883) semble devoir prendre place parmi les systèmes réalistes exagérés. A plusieurs reprises^ l'auteur déclare que le temps comme l'éternité s'appliquent à tous les êtres, même à Bien.
Cependant, M. Tiberghien ne prétend nullement partager les idées de Clarke et de Newton sur l'identification du temps et de l'éternité divine. Sa définition de la durée temporelle se rapproche même beaucoup de la définition thomiste. Le temps, dit-il, est la forme du changement. Il en résulte que le temps est partout où il y a quelque changement et seulement là où le changement existe. L'éternité, au contraire, est la forme de l'immutabilité. Comme tout être possède à la fois une essence et des phénomènes mobiles, tout être possède un double mode d'existence.
Cette apparente contradiction s'explique aisément, si l'on tient compte que M. Tiberghien est partisan décidé du panenthéisme. D'après ce système, en effet, le monde ne se confond pas avec Dieu, il n'est pas Dieu mais il est en Dieu. " Sans doute, dit-il, il y a aussi du changement en Dieu, puisque le
et éternel ; et l'on doit dire la même chose de la durée. Mais il ne s'ensuit uas de là qu'il y ait rien d'éternel hors de Dieu.Tar l'espace et 1m durée ne sont pas hors de Dieu ; ce sont des suites immédiates et nécessaires de son^ existence, sans lesquelles il ne serait point éternel et présent partout... ^^ -Supposé qu'il n'y eût point de créatures, l'ubiquité de Dieu et la continuation de son existence feraient que l'espace et la durée seraient précisément les mêmes qu'à présent. « (1)
Tel fut aussi, à peu près, le langage de Newton.
A première vue, cette identification de la durée temporelle avec l'éternité divine provoque un sentiment d'étonnement, et l'on se demande avec raison comn'lent les antipathies radicales qui séparent ces deux concepts, ont pu échapper à ces deux savants. Comment identifier, en etfet,
temps est en Dieu, mais ce n'est pas Tessence divine ni It^s attributs divins qui se modifient ; ce sont les états des êtres déterminés qui vivent en Dieu. , '* Le temps n est pas un attribut inhérent à l'essence, comme l'un.té, comme l'infini ou l'absolu, mais l'attribut de ce qui est dans l'essence, en tant que l'essence une et indéterminée contient en soi toutes les déterminations de Fessence qui se manifestent d'une mamère continue dans la série des états du monde. - P. 40.
(1) Œuvres philosophiques de Leibniz, 4'"^- réplique de Clarke, p. 643 et passim.
-aille temps, c'est-à-dire la succession, le changement ininterrompu, l'être le plus imparfait qui constamment s'écoule de l'avenir dans le passé, avec l'éternité divine, qui pour tous est synonyme de perfection absolue et immuable, et qui, à raison de sa plénitude d'être, constitue l'éternel présent?
En fait, cette erreur a la même origine que le temps absolu. Elle est la concrétisation du temps universel et l'application à la réalité concrète de tous les attributs exclusivement réservés à l'ordre idéal.
La durée, devenue, ainsi nécessaire, infinie, et ne pouvant cependant pas se poser en rivale de l'éternité divine, devait bien finalement s'identifier avec elle, ou n'en être qu'une modalité. C'est à ce résultat que conduisit la logique de l'erreur.
3me SYSTÈME. — LE TEMPS EST UNE RÉALITÉ " SUI GENERIS „ INHÉRENTE A TOUT CE QUI DURE.
Parmi les opinions antagonistes de la théorie de l'Ecole, il n'en est peut-être point qui mérite plus notre attention que l'opinion présente. Quoiqu'elle ne compte à l'heure actuelle que peu de partisans, elle a le spécial mérite d'avoir été très vigoureusement défendue, da reposer sur des
ar^nimcuts très habilement présentés, de former enfin un système logiquement enchaîné qui s'impose tout entier, dès qu'on en admet le principe*. L'un de ses partisans modernes les plus autorisés, est sans contredit Téminent cosmologue le R. P. do San (1).
Tandis que dans la théorie thomiste, toute la réalité objective du temps s'identifiait avec celle du mouvement continu, le temps devient ici une réalité sui generis distincte de la substance des êtres et de leurs accidents.
Telle n'est point cependant sa perfection qu'il puisse jouir d'une existence indépendante et isolée. 11 n'existe que dans les choses qui durent.
Pour en comprendre la nature et le rôle, on ne saurait mieux le comparer qu'au mouvement
local.
Lorsqu'un corps est soumis au mouvement, il reçoit à chaque instant une réalité accidentelle, une « ubication ^ qui a pour propre de fixer le corps cà telle ou telle place déterminée de l'espace. Les positions ainsi communiquées sont mobiles ; l'une ne se réalise qu'en se substituant à sa
(1) InsUUdiones metaphysicœ specialis. Cosmologia. De tempore. Lovanii, 1881.
devancière. Bref, toutes ces réalités spatiales forment un flux continu essentiellement successif.
Ainsi en est-il de la réalité temporelle. Si les êtres créés durent, s'ils continuent l'existence reçue au premier instant, c'est grâce à une réalité accidentelle, essentiellement fugitive, constamment reçue, dont chacune des parties vient donner à l'être qu'elle affecte, une place définie dans la durée temporelle.
Toute durée créée, y compris la durée des substances, s'écoule au sein d'une succession continue ; elle s'acquiert par parties.
Les arguments invoqués à l'appui de ce système sont nombreux. Une première catégorie tend à établir, que même dans le mouvement successif et continu, le temps possède une réalité propre et distincte.
f argument. — Il semble que les parties du mouvement, laissées à elles-mêmes, s'écoulent dans un ordre déterminé et tellement invariable, qu'elles ne puissent jamais devenir, au point de vue de la succession, le sujet d'attributs contradictoires. Néanmoins, pour peu qu'on y réfléchisse, on s'aperçoit aisément qu'il n'en est rien.
Lorsqu'un mobile a parcouru un espace déter miné, faites-lui rebrousser chemin. Les parties du mouvement, que tantôt vous appeliez antérieures, par rapport au point initial du premier déplacement, deviennent postérieures dans le second mouvement ; car le terme final du premier est le terme initial du second.
Dans l'hypothèse où la durée temporelle emprunte toute sa réalité au mouvement continu, les mêmes parties d'une succession donnée pourront ainsi appartenir à deux ordres chronologiques opposés. Or, de l'avis de tout le monde, les parties du temps sont absolument irréversibles; le passé ne revient plus.
Nous avons eu l'occasion déjà de rencontrer cette argumentation en traitant la question de la réversibilité du temps.
Le vice essentiel, avons-nous dit, consiste dans Y identification de choses qui ne sont que semblables. Les deux mouvements en question, pour être en tous points équivalents, n'en constituent pas moins deux individualités réellement distinctes, dont l'une appartenait déjà tout entière au domaine du passé, lorsque l'autre arrivait à l'existence. Et dans chacun de ces mouvements, indépendamment de toute ajoute, ou de toute consi-
dération quelconque, toutes les parties se trouvent reliées par des relations fixes et immuables aux parties qui les précèdent ou les suivent ; car ce mode d'enchaînement à sens déterminé est de l'essence même du mouvement concret.
Peu importe donc, qu'aux parties correspondantes de l'espace parcouru successivement en deux sens inverses par le même mobile, vous appliquiez les dénominations opposées d'avant et d'après; ces dénominations s'adressant à des sujets successifs divers, entreront nécessairement dans la composition de temps différents.
2^ argument. — Si le temps réel s'identifie avec le mouvement continu, tous les mouvements de même quantité se réaliseront dans un même espace de temps"; car la quantité de durée temporelle ne dépend plus du mode de succession des parties du mouvement, mais relève uniquement du noinbre de ces parties, ou de l'espace parcouru. L'expérience, au contraire, prouve que des espaces égaux peuvent être parcourus en des temps inégaux.
Cette difficulté est spécieuse. Elle a ébranlé plusieurs auteurs. Quelques-uns même ont cru y trouver la pierre d'achoppement de la théorie de l'École et la preuve décisive du système opposé.