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luinaiioii, ime aduation ilislinctc (le IVxistcncc doni 1< propre est de la lixer dans le tciiii»s.
Ici encore, nous senible-l-il, se rencontre une confusion (!•' d-ux ordres dislincLs, Tordre idéal et l'ordre concret. Sans doute, toute créature, conçue abstraitenicnl , nous apparaît comme un type réalisalde à n'importe qu(îlmomentdu*emps. Mais d'où vient précisément cette aptitude ou mieux cett«* inditVcren(-eM)e <c que nous faisons abstraction du fait de sa réalisation ou de son existence concrète. Considérez en etfét un être quelconque avec toutes les circonstances qui entourent son apparition dans le monde; n est-il pas du même coup en relation nécessaire^ avec ses devanciers comme aussi avec tous les êtres qui vont le suivre ^ NVt-il pas, par le simple fait de son existence, sa place marquée dans la série continue des choses contingentes ^
Enfin, ce serait aussi une erreur de croire, que dans cette théorie la conservation cesse d être un bienf\nt spécial de Dieu. Aucune créature, fùielle un ange, ne peut évidemment conserver son être si ce n'est à la condition que Dieu ne la soustraie pas à l'intiux primordial qui lui a donné naissance. La cessation de ce secours divin, d'ailleurs gratuit, en déterminerait fatalement l'anéantissement. Pour les substances corporelles ce
secours s'accroit même d'un nouveau bienfait, car, 2)our les conserver. Dieu a dû leur ménager le concours favorable des causes secondes qui auraient pu, sans bouleverser Tordre de l'univers, en amener beaucoup plus rapidement la destruction.
Pourquoi toute durée nous paraît- elle successive ^
Nous croyons pouvoir conclure de cette analyse, que la durée considérée objectivement s'identifie avec l'existence non détruite. Comme elle, la durée substantielle reste toujours la même, quel que soit son prolongement dans le temps. Elle n'est point successive et ne s'acquiert point graduellement .
Mais d'où vient donc cette tendance, que tout ie monde éprouve, à concevoir la durée sous forme d'une réalité successive ? Il est indéniable, en etfet, que la durée même des substances, soit corporelles soit spirituelles, nous apparaît comme une chose graduellement acquise, susceptible d'accroissement continu, tandis que, à notre avis, la durée n'ajoute rien à l'être, ne détermine en lui aucun accroissement de perfection.
La raison en est, croyons-nous, dans la genèse de l'idée de durée. De même que nous acquérons l'idée de substance, en opposant le sujet des phénomènes qui se succèdent dans un être à ces mêmes
j.lH.iK.mrnes mobiles, ninsi nous concevons la (lune coinnie un sujet immobile, permanent au sein de la succession. I/idée de durée se trouve donc si étroitement unie à celle de changement continu, ([u'il nous faut un effort de réflexion pour les bien distinguer, et qu'à notre insu même, la première se trouve toujours entachoe de Timjierlection de la seconde.
Il en résulte que le plus ou moins d'existence, que nous attribuons aux êtres substantiels, nest pns une quantité réelle, intrinsèque, acquise par ces êtres; c'est une durée successive, réelle ou imaginaire, mais extrinsèque que nous leur appliquons pour déterminer leur coexistence avec les êtres successifs. Ce que nous mesurons, c est donc leur coexistence, et cette mesure est pour nous \n seule possible, étant donnée notre manière de concevoir la durée. D'ailleurs, quoique imparfait, ce procédé trouve un certain fondement dans la contingence même des êtres. Sans doute, leur existence reste toujours la même pendant toute leur durée, mais cette existence qm se continue est virtuellement successive, en ce sens qu'à chaque instant elle pourrait être détruite ou annihilée. Toutes les parties de la coexistence nous apparaissent ainsi comme une sorte d'ajouté continue, non essentielle à l'être qui dure.
Aussi, ce procédé nous devient naturel, et nous y avons recours chaque fois que nous voulons nous faire une idée lointaine de la durée divine que nous appelons éternité. C'est en nous représentant Dieu comme un être immuable, coexistant avec un temps successif imaginaire, sans limite dans le passé, sans limite dans le futur, que nous élaborons le concept de l'éternité divine.
La durée successive, ou le temps, s identifie avec V existence successive.
Puisque le temps, de l'avis de tout le monde, est une durée successive, s'il existe un temps réel, ce temps devra s'identifier avec les choses réelles dont l'existence persistante présente le caractère propre de la durée temporelle. En d'autres termes, une durée réelle successive et continue ne peut être que la persistance d'un être dont les parties s'écoulent les unes après les autres, s'enchaînent sans interruption de manière à confondre en réalité les limites que l'esprit seul peut leur assigner.
Où trouver dans la nature un être doué de ces caractères ?
Lcxislcncc successive d continue n*cst altrihunble quau mouvement.
Si nous i)nr('()un)ns la série des êtres, nous n en trouvons ([u'un seul qui répond adéquatement à cette conception ; c'est le mouvement entendu au sens rigoureux du terme, cest-à-dirc !<• mouvement successif et continu.
(ju'il existe entre le mouvement et le temps réel une étroite relation, un instant de réliexion suffit pour s'en convaincre. N'est-ce pas, en effet, par le niouvcmeni de la terre autour de son axe que nous évaluons dans la vie pratique la durée des existences contingentes, des ('vénements et des actes de noire vie l
De plus, nous arrive-t-il de nous livrer a un travail absorbant ci de soustraire ainsi a notre attention les divers changements qui se passent autour de nous ou dans l'intérieur de notre être, la notion du temps nous échappe complètement ; au moment où nous nous ressaisissons, nous sommes incapables d'apprécier, m«'me d'une manière approximative, la durée du temps écoulé, à moins que nous ne retracions dans notre esprit la série des actes successifs qui ont occupé cet espace de
temps.
D'ailleurs, quoi do plus familier que de se
représenter concrètement le temps sous l'image d'une ligne qui s'étend indéfiniment dans le passé, s'accroît constamment par l'écoulement continu d'un instable présent, et doit se prolonger sans un. dans l'avenir ^ Or, qu'y a-t-il dans cette image sinon la représentation concrète du mouvement ? Quia ergo, dit saint Thomas, svnul cognoscimus motum et tempus, manifestum est quod tempiis rst aliquid ipsius motus (1).
Relation entre le temps et le mouvemeyit.
Le temps se rattache donc au mouvement, mais à quel mouvement ? Ces deux notions sont-elles identiques, et si elles diffèrent l'une de l'autre, en quoi se distinguent-elles l
Saint Thomas rattache, on le sait, l'idée de mouvement (motus) à l'idée plus générale de changement (mutatio) (2). Quand disons-nous d'une chose qu'elle a réellement changé ? Lorsqu'elle se présente à nous sous une manière d'être différente de celle quelle a^'ait auparavant.
Le changement implique donc deux termes, dont l'un est le point de départ, l'autre le point d'arrivée ou terme final. Et, pour que le change
(1) Opiisc. de tempore. C. IL
(2) P//.V9.. lib. II,leclio2'.
,„Mn soii ..-.l. iM.ur .1.1- !'• M.jct ikussc .lui. tcn.ic a laulTf. il lam .iii'il y ail cntn; ces .Iciix i.Tin.'s une opix^silion telle que lacquisiti.m ,1-rM.. s.,ii in.o.iciliablc avec In persistance do lauiiu. Or, il n'y a que <lotix opposi lions possil.'os : o.i l)ic!. «•os «Iciix termes sont contradictoires, ou bien ils sont contraires. \>(i la. «leux catt-gôrics distinctes de changements.
Si les termes sont contradictoires, comme le sont letrc et le non-étre, le passage de l'un à r-uitr.' doii se fairo. d'une mani.-re instantanée, car eniic les deux il n'y a point d'intermédiaire possible. Cotte csp:-ce de changement, qui se léaliso ,laus la génération et dans la destruction ...atmvUc des choses, s'appelle le changement
7)isfa7if((né.
Les termes sont-ils opposés l'un à l'autre comme deux contraires, on comprend qu'entre ces deux termes exirêmes se trouve nécessairement un intermédiaire, qu'il faudra graduellement parcourir pour passer de l'un a l'autre. Le changement sera snccessif. Tel serait le cas d'un corps qui passerait du rouge au vert. Les scolastiques donnaient à cette espèce de changement le nom de mouvement proprement dit ou motiis. Il a pour caractère essentiel d'être successif et continu. Le mouvement successif comprend plusieurs
espèces, déterminées par la nature du terme iinal ou du point darrivée. Trois réalités peuvent être le terme final du mouvement : le lieu, la quantité et la qualité. Chacune d'elles, en etiét, est susceptible d'une infinité de degrés. De là, trois espèces de mouvements successifs : le mouvement local, le mouvement altératif, et le mouvement quantitatif.
Puisque le temps est une durée successive continue, c'est aussi dans le mouvement j)roprement dit qu'il faudra chercher ses relations de parenté. Mais, d'une manière générale, les trois espèces de mouvements successifs que nous venons de mentionner semblent avoir les mêmes titres à notre considération. Cependant, de fait, et pour des raisons que nous verrons bientôt, c'est surtout le mouvement local qui nous suggère l'idée de Temps.
Le temps réel, disions-nous, ne peut se trouver que dans le mouvement successif, mais lui est-il en tous points identique ?
Evidemment non, car le temps n'est pas susceptible de tous les attributs qui nous servent à qualifier le mouvement. D'abord, on dit du mouvement qu il est vibratoire, rotatoire, ondulatoire, autant de dénominations qui répugnent à l'idée de temps. Le mouvement peut être rapide, accéléré
(,u leiii ; l(î temps, an contraire, ne présente jamais aucun île ces raracten^s, et s il nous arrive (ranirm<'r que !<• temps consacré à une étudf, a une promenade, à un travail a pass.: rapidement (.u Icntemenl, il est clair qm- nous exprimons par l.M, non un caractère objectif du temps, mais une impression subjective (1).
De ces considérations résulte une double conclusion : le temps réel se trouve dans le mouvement successif, mais sai.< -tro absolument ide^niique
avec lui.
Qu'est-il donc ?
Anah/sc de la dé/ini/ion thomiste du temps.
Saint Thomas, après Aristote, nous le dit dans cette laconique, mais très exacte définition : tempus est numerus motus secundum pnus el posterius (2). Cette définition bien entendue, nous donne, croyons-nous, la vraie notion du temps. Essayons de la mettre en lumière.
La note caractéristique du mouvemeni successif , c'est d'être l'actuation d'un être perfectible qui, hic et nunc, tend à un perfectionnement ultérieur ; ou, en d'autres termes, c'est un acte affecté d'une
(1) Opnsc. De feiupore. C. II.
{2) Loc. cit. Item Ph^s. lil». IV. lecL 17\
double relation, relation avec la puissance qu'il perfectionne, relation avec un acte ultérieur qui actuellement complète le premier. Ainsi entendu, le mouvement est un acheminement continu. 11 présente essentiellement le caractère d'zmzVé propre à toute quantité continue, quelle soit d'ailleurs successive ou permanente. Aussi sous cet aspect le mouvement ne s'identifie pas avec le temps et n'en suggère même pas l'idée. (1)
D'ailleurs, l'expérience confirme péremptoirement cette assertion : on ne remarque pas l'écoulement du temps, lorsqu'un travail absorbant nous empêche de saisir les phases diverses qui fractionnent réellement son apparente unité.
Mais le mouvement revêt encore un autre caractère. En tant que quantité continue, il ne peut évidemment pas consister en une collection de parties actuellement et réellement distinctes ; la nature du continu est inconciliable avec la distinction réelle de ses parties possibles. Néanmoins il constitue le fondement de la quantité discrète ou du nombre. Il est virtuellement multiple, en ce sens qu'à l'aide d'une désignation extrinsèque, on peut y délimiter une infinité de parties qui, sous le regard de l'intelligence, acquerront ainsi une vraie actualité.
(1) Phtjs. lib. IV. lect. 17".
- !it> —
I... iiiouvciiieiii îiinsi ionsidcTé constitiu- virtU(ll<'iiiontun noinbns une multitude. Mais, r'est une multitude artectéc d un caractère ^)éc^n\, une pluralité saisie dans le mouvement dont touU'S les parties, «iuellc'S qu elles soient, s écoulent essentiellement les unes après les autres, sont liées rntre elles par une relation d'antériorité et de post^Tiorité, de passé et de futur. Or, percevoir une partie d'un* mouvement, terminée par deux instants dont l'un est antérieur et l'autre postérieur, c'est percevoir le temps. Cwn enim intelligimiis cxirema diversa alicujus medii, et anima dicat . illa esse duo nunc, hoc prius, illad posterius quasi niime^ rando prius et posterius in motu, tune hoc dtcimu^
esse tcmpus (1).
Une conception inexacte de ces termes a souvent fait rejeter la détinition thomiste du temps.
Il nous arrive très souvent non seulenient de percevoir les parties du mouvement, mais d'en déterminer même la valeur relative, sans y découvrir celte relation d'avant et d'après, dépassé et de futur, qui constitue le temps. Mais, de fait, comment se fait alors cette détermination ? En évaluant les parties de l'espace parcouru par un corps en mouvement. Or, dans ce procédé, nous faisons précisément abstraction du mouvement comme tel,
(l) Phj/s. lib. IV. lect. 17='.
pour ne considérer que la trace immobile du mouvement ou l'espace parcouru qui n'en est que la mesure extrinsèque. Dès lors, rien d'étonnant que l'avant et l'après qui affectent ces parties immobiles de l'espace ne se présentent pas à nous comme synonymes de passé et de futur. Ce sont là des parties spatiales et nullement des parties temporelles. Aussi ces dénominations d'avant et d'après sont-elles accidentelles aux parties de l'espace ; et la même partie spatiale peut successivement s'appeler antérieure et postérieure, d'après le point fixe ou les diverses positions du point ûxe avec lesquelles on la met en relation. Ainsi, si je. me place devant une série d'objets alignés, je dirai du premier qu'il est antérieur au second et celui-ci au troisième et ainsi de suite pour tous les termes de la série. Mais, si je change de position, si je me place actuellement à l'autre bout de la série, le dernier terme deviendra par rapport à moi le premier, il sera antérieur au second, et tous les termes postérieurs de tantôt deviendront antérieurs.
Dans le mouvemeiit au contraire, l'une partie est essentiellement postérieure à telle autre et esseniiellement antérieure à telle autre. Ces dénominations ne sont pas extrinsèques, mais elles exprimen t des relations intrinsèques et essentielles, car dans
un uioiivcnicnt conrrei, indc'p^TKlîiinim'nt de toulc considrration, iincactuation ciuclconquo prise dans ce inouvcimMit, ost le romidémcnt inirinsôquc de C(aie (lui la précèdo et se trouve intrinsèquement conipl«'t«'e par celle qui la suit.
De plus, l'avant et Taprês des parties spatiales sont stables, Tavant et laprês des parties temporelies sont instables et constituent un tiux continu. Il nous est donc impossible de concevoir, dans un mouvement successif considéré comme tel, deux parties quelconques reliées entre elles par cette relation d'avant et d'après, sans percevoir du môme coup la notion du temps. Tempus enmi percipimus quum muneramus prias et posia^nus
in motu (1).
Le numerus motus dont ])arle saint Thomas, ce sont donc les deux instants qui constituent les deux termes de la relation temporelle ; les deux dénominations de prias et à^posterias, ce sont les deux aspects sous lesquels ces instants doivent être considères l'un par rapport à l'autre ; et le motus c'est le mouvement continu qui sert d'intermédiaire entre ces deux instants, les termes intrinsèques de ce mouvement.
Le temps est la succession même du mouvement cominu, le tlux de ses parties ; mais comme
(1) Loc. cit.
l'idée de succession ne nous apparaît formellement comme telle que si nous distinguons en elle des parties diverses dont les unes s'écoulent avant les autres, l'idée de nombre devient essentielle à l'idée de temps. (1)
Avant d'aller plus loin dans l'analyse de cette définition, nous devons rencontrer une difficulté qui se présente spontanément à l'esprit.
N'y a-t-il pas en eflPet dans cette définition un cercle vicieux ? Ces parties antérieures et postérieures qui, ontologiquement, sont les parties du mouvement et qui partant sont divisibles à l'infini en parties dont les unes sont antérieures aux autres, ne constituent-elles pas chacune un temps? Dans ce cas, la définition même du temps serait une synthèse de deux temps divers. De plus, la dénomination même de partie antérieure ou postérieure ne suppose-t-elle pas déjà l'idée de temps ?
Cette objection est spécieuse et mérite que nous nous y arrêtions.
Les termes de la relation temporelle constituent, dit-on, des temps bien distincts. Cette assertion est équivoque. Sans doute, l'avant et l'après temporels, considérés comme parties réelles du mouvement, ne sont pas actuellement distincts. Comme
(1) Opusc. De Inst. c. I.
- no
le iiK.uvciiieiii loniift une qu.-mtité continue, chacune des p!irii<'s <lii temps. consi(l<Tée ontol..giquement. est ellc-inùnie un tout continu et partant constitue une durée successive ou un temps. Miiis Logiquement, ou en tant que conçue j.ainous, chacune de ces parties nous apparaît comme une unité indivise qui, prise h part, ne peut éveiller l'idée de temps, parce quelh; ne contient pas, sous le regard de l'intelligence, une pluralité de parties successives. Ce sont deux instants qui ne font naître dans l'esprit Vidée do temps, que si on les considère formellement comme antérieur et postérieur. Or, comme tels, -e sont deux termes corrélatifs qui ne sauraient être conçus l'un sans l'autre et n'engendrent l'idée de temps que dans leur mutuel rapport et leur indivisible union.
Au quatrième livre de sa Physique, l'Ange de l'École soulève lui-même la difficulté qui nous occupe. Nous aimons à citer la solution qu'il en donne, car elle jette im jour nouveau sur ce dithcile problème du temps.
Nous déterminons, dit-il, les parties du mouvement, par les parties de l'espace que parcourt le mobile. Ces parties spatiales, considérées par rapport au mobile qui va les parcourir, sont évidemment placées les unes après les autres, soutiennent entre elles une relation d'antériorité et
de postériorité, mais ces parties sont stables, immobiles, car elles appartiennent à une quantité permanente.
Ce même ordre que présentent les parties de l'espace va se retrouver entre les parties du mouvement, et les parties antérieures ou postérieures de l'espace deviendront les parties antérieures et postérieures du mouvement.
Or, ces mêmes parties spatiales transportées dans le mouvement local et considérées cette fois comme parties du mouvement, constituent des parties temporelles (1). L'avant et l'après ne sont donc pas temporels avant la conception du temps ; ils ne le deviennent que dans l'élaboration même de ce concept, et l'on coi^.çoit qu'il doive en être ainsi, puisque l'avant et l'après sont les parties essentielles et intrinsèques du concept même du temps.
D'après la définition thomiste que nous venons d'analyser, le temps se rattache donc à deux quantités diverses : à la quantité continue et à la quantité discrète {2]. En tant que formé de parties qui se suivent, il est un nombre, car qui dit succession dit pluralité de parties. Aussi possède-t-il les attributs du nombre. D'autre part, il se rat-
{\) Phys. lib. IV, lect. 17'.
(t>) Oimsc. De Temp. c. IL
:tuclic a l'i (lu.iiiiité continue, car cette pluralité .(le parties n'évoque Tidée de temps qu'à la condition d'être perçue dans le mouvement dont la continuité est la note essentielle. De ce chef, il est iune grandour, et, comme tel, susceptible des attributs propres à cette quantité ; c'est dans ce sens ,que l'on parle de la longueur ou de la courte durée
•du temps.
Le temps se trouve donc constitué de deux éléments, l'un formel, c'est le nombre mumerus), l'autre matériel, c'est le mouvement (motus). Mais .comme le mouvement ne devient formellement et actuellement un nombre, que par une opération de rinteUigence qui divise le continu, il s'ensuit, quontologiquement, le temps et le mouvement s'identifient et qu'il n'y a plus de place entre eux que pour une distinction logique, (i)
Cependant, cette identification du temps réel avec le mouvement continu semble, à première Tue, peu compatible avec notre conception habituelle du temps. Nous nous représentons, en effet, la durée temporelle comme une durée unique, régulièrement successive, toujours la même dans son prolongement continu. Il existe, au contraire, ,une multitude de mouvements divers, tels que les
{UOpusc.De lnsfantibus,c.\. -liem, Opusc. De tempore. c.II.
mouvements rapides, lents, uniformes, variés j, vibratoires, ondulatoires, etc. Comment donc concilier ces attributs si opposés dans le concept d'une seule et même chose ?
Cette opposition de caractères se justifie aisé^ ment si l'on tient compte que notre concept da temps est un concept abstrait et universel.
Pour peu qu'on y réfléchisse, on y découvreplusieurs abstractions. Tout d'abord, ce concept n'exprime en aucune façon la qualité dm rj^ouvement. Il importe peu que le mouvement soit quantitatif, purement local ou qualitatif. Pourvu qu'il soit successif et continu, la notion detemps lui est applicable.
En second lieu, ce concept n'atteint pas losmodes spéciaux du mouvement. S'agit-il du mouvement local, il est clair que la direction et la suite des directions du mouvement qui donnenaissance aux mouvements ondulatoires, vibratoires, etc., sont absolument étrangères à l'idée de temps.
Enfin, on peut même affirmer, croyons-nous^ que, dans la conception originelle du temps^ l'intelligence fait abstraction du mode de succession des parties du mouvement qui différencie lesmouvements en mouvements lents et rapides. Nous en trouvons la preuve dans ce fait que l'idée-
(le vitesso ou (le lontcur iiuiiliquc nécessairement Vidée (riui r.ii»i»ort, dont l'un terme est le tcmi>s, l'autre l'espace i)arcouru. Un mouv(>ment, on effrt. est d'autant plus rapide qti'il parcourt un plus grand espace pendant un temps déterminé. L'idée de vitesse ou l'idée contraire de lenteur ne naît dans l'esprit, que si nous avons à la fois présentes ces deux idées de temps et d'espace. Ce sont des idées relatives nécessairement postérieures a l'idée de temps, et qui partant ne peuvent faire partie de son concept formel. L'intelligence fait donc abstraction de ces modes de succession des parties du mouvement qu'on appelle vitesse ou lenteur.
Que reste-t-il, dès lors, dans le mouvement, qui puisse constituer l'objet formel du concept de temps? La succession continue, le flux de parties dont les unes sont antérieures, les autres postérieures.
Ainsi se comprend, malgré l'identité objective de ces deux concepts, l'opposition de caractères qui différencient le temps du mouvement. Restreint à la simple notion de succession continue, ce concept du temps devient applicable à toute durée successive quelle que soit cette durée, et quel que soit le mode dont ses parties se succèdent ou la qualité du mouvement qui la concrétise.
La théorie thomiste (ht temjjs' se justifie par ses conséquences ,
La théorie thomiste que nous venons d'esquisser conduit à certaines conséquences que nous aimons à relever, car leur harmonie parfaite avec l'expérience nous permet d'apprécier la validité de l'hypothèse dont elles découlent logiquement.
P Une première conséquence de cette théorie, c'est qu'il ne peut y avoir, dans le monde des existences, de durée typique, essentiellement destinée, de par le mode de succession de ses parties, à servir de mesure aux autres durées. En d'autres termes, toute mesure du temps est conventionnelle et arbitraire. On conçoit aisément qu'il doive en être ainsi. Le temps, en effet, fait abstraction du mode suivant lequel s'écoulent les parties du mouvement, tandis que tout mouvement tire sa physionomie et son caractère de sa marche rapide, lente ou modérée. Tout mouvement, quel que soit son caractère, peut donc servir de mesure concrète dans l'estimation de la durée, mais aucun ne s'impose à cet égard, aucun ne constitue la durée modèle ou typique. « Quant au temps, comme valeur absolue, dit M. Pictet, l'observation l'ignore complètement (1). «
(1) Etude critique du matérialisme et du spiritualisme Paris, 1896.
- :io
Or, l'expérioiir.oconlinne péremptoirement cette conséquenc<\ Rien ne nous est plus ditticile que d'év.iluer exactement une durée déterminée, sans recourir à des indicateurs mécaniques. Pour une même durée, cette évaluation varie d'un homme à l'autre ; elle se ressent des dispositions passagères de chacun, elle éprouve l'intluenco de son tempérament sanguin ou lymphatique. Ciu'un orateur demande à ses nombreux auditeurs quel temps a duré la première partie de son discours, il est bien probable qu'il ne reçoive deux réponses absolument concordantes. On parvient, il est vrai, grâce à l'exercice, à déterminer l'équivalence exacte de certaines durées très courtes, comme les intervalles musicaux, mais c'est le fruit d un long travail et le privilège du petit nombre. Cependant tous les hommes ont la notion du temps.
2° En second lieu, si, comme nous le croyons, le lemps est un abstrait du mouvement, la mesure concrète du temps ne pourra se trouver que dans le mouvement.
De fait, c'est en recourant à la durée du mouvement apparent des cieux que nous évaluons la durée de nos travaux, de notre vie, des événements en général. Devons-nous apprécier le temps qui nous sera nécessaire pour nous rendre chez un ami et concrétiser la formule abstraite qui
l'exprime en minutes, nous nous représentons le nombre de kilomètres ou la distance qui nous en sépare et qu'il faudra parcourir d'une marche régulière pour y atteindre. En réalité, cette mesure se trouve empruntée à l'espace et au mouvement. Si nous voulons nous rendre compte de la durée d'une promenade, d'un voyage, d'une période de notre vie, nous retraçons dans l'imagination tous les sentiers et chemins parcourus, toute la série d'actes concrets et successifs qui en ont rempli le cadre.
" Le temps passe, pouvons-nous dire avec M. Guyau (1), est un fragment de l'espace transporté en nous, il se figure par l'espace, comme l'avenir est une perspective d'espace à parcourir. »
Le mouvement, et en dernière analyse l'espace qui en est la seule expression concrète et durable, telle est donc la mesure réelle de la durée.
S'' En troisième lieu, d'après la théorie thomiste, le mouvement local doit être le premier des mouvements continus qui nous suggère l'idée du temps. L'avant et Taprès temporels, dit l'Ange de l'Ecole, ne sont que l'avant et l'après spatiaux transportés dans le mouvement et considérés formellement en lui.
( t ) La genèse de Viciée de temps, p. 99.
1)(^ lait, ridte d(^ temps est tollemeiil unie à la roj)i(;sentation imaginât ive du mouvement local que nous ne pouvons gurre nous l'aire unr» idée précise de la durée successive idéale qui constitue le temi»s abstrait et universel, sans nous la ligui er sous forme d'une réalité qui s'allonge et setend sans interruption ou, comme dit Kant, sous l'image d'une ligne sans fin d'une part et toujours extensible de l'autre.
Aussi, essayez de vous imaginer soit un mouvement qualitatif, comme le développement gradue d'une couleur, d'une tem|)erature, soit un mouvement quantitatif comme l'accroissement d'une plante, la tuméfaction d'un organe, infailliblement, vous surprendrez en vous l'image d'une étendue successivement parcourue ou d'une réalité qui s'étend dans l'espace.
D'ailleurs, rien en cela d'étonnant ; qu'y a-t-il de plus facile à saisir que le mouvement local ? Qu'v a-t-il de plus commun dans la nature ^ Il est, on 'le sait, Tetfet partiel et l'accompagnement obligé de toute activité corporelle.
4° Enfin, mentionnons cette autre conséquence de la théorie thomiste. Le temps étant formellement un nombre ou un mouvement divisé en ses parties antérieures et postérieures, la durée doit nous paraître d'autant plus grande, que le frac-
tionnement du mouvement est poussé plus loin et que les unités temporelles qui en résultent sont mieux appréciées. Il en est ainsi du nombre en général.
Or, tout le monde connaît l'influence de l'attente sur la durée apparente. Si nous attendons avec inquiétude un événement heureux ou une personne aimée, depuis longtemps absente, le temps nous paraît très long. Pourquoi donc ? Parce que, par l'imagination nous rendons pour ainsi dire présent l'objet absent, nous nous transportons d'emblée au-delà de tous les intermédiaires, de toutes lesphases successives qu'il nous faudra parcourir pour y atteindre, et ce temps imaginaire précipité nous fait trouver très long le temps réel dont nous comptons nécessairement les moindres événements.
Un travail amusant fait paraître le temps trèscourt, car il ne nous laisse que l'impression d'une unité non fractionnée. Si nous voulons en apprécier la durée, force nous sera d'en délimiter nettement les actes divers, et il nous paraîtra d'autant plus long dans le souvenir que ces actes seront plus nombreux. « La longueur du temps apprécié à distance croît en raison du nombre de différences tranchées et intenses aperçues dans les événements remémorés. Plus nous aurons des souvenirs nom-
hroux, intenses et distincts à intercaler entre <leux extirmes, plusTintcrvallenonsparaitragnind. "(1) Do là vient que les années passent vite dans la vieillesse, tandis quelles s'écoulent avec une leni.'iir (irsespriantr' aux veux de la jeunesse.
La jeunesse, en elïl-t, vit de projets d'avenir quelle est impatiente de voir se réaliser. L'ardeur de ces désirs 1m transporte d'emblée au-delà d<î cette multitude de circonstances, de détails et d'événements qu'elle devra bien rencontrer avant de parvenir à l'idéal projeté. L'avenir en perspective lui semble donc très court. Aussi otlre-t-il un contraste frappant avec la vie réelle de la jeunesse dont les impressions sont vives, nombreuses et variées, dont les années par con.séquent forment une chaîne qui doit paraître d'autant plus o-rande que les éléments qui la composent sont plus multipliés et plus aisément discernables.
Dans la vieillesse, au contraire, la vie est monotone ; les scènes qui la remplissent sont pâles, sans relief, et finissent, après peu de temps, par se superposer ou se succéder avec un caractère de parfaite unité. L'imagination qui se représente une de ces années écoulées voit nécessairement le temps en raccourci, sous forme d'un tout très peu
(1) GuYAU. La genèse de Vidée de iemps. pp. 99 et 1(4.
complexe et que la mémoire affaiblie simplifie davantage encore.
On le voit, .la théorie thomiste du temps se trouve en harmonie parfîiitc avec les données de l'expérience.
Quelles sont les parties du temps ?
Le langage vulgaire distingue dans le temps trois sortes de parties : le présent, le passé et le futur. Cette division est-elle bien réelle et confirmée par l'analyse philosophique? Comment arrivons-nous à l'établir ?
Le présent permanent.
Le présent est pour nous synonyme d'actualité ou d'existence. Une chose est présente aussi longtemps qu'elle est. On la dit réellement présente si elle est douée d'une existence concrète ; elle n'a au contraire qu'une présence idéale, si elle n'existe que dans l'intelligence qui la conçoit. Et de même que le fait de l'existence n'implique aucune relation avec le passé ou le futur, ainsi le présent comme tel est libre de toute connexion avec ce qui a pu le précéder ou va le suivre. Bref, attribuer à un être l'existence conçue sans aucune ajoute, c'est le concevoir comme présent. Mais l'existence,
r.uiiialiie appartient avant tout à la subsianco, (,'11(; soûle existe dans le sens rigoureux du tenue ; le piV-sent appartiendra donr:enproprea IWisieiice
snbslantii'llc.
Toi est aussi l'aspect sous lequel la notion du présent pénètre dans nos intelligences, conCurmement à la loi (^ui préside au processus de la pensée humaine. Jamais, en effet, l'esprit ne peut atteindre une réalité accidentelle ou une modalité quelconque des êtres, sans atteindre du même coup le fonds substantiel, qui en est le soutien.
Sans doute, dans cette première intuition, Fintelligence fait abstraction de la note caractéristique de ce présent substantiel ; mais, de fait, le présent qu'elle attribue à la substance est un présent stable, permanent, toujours le même pendant la durée de l'être. Il commence avec l'existence substantielle, il tin il avec elle sans avoir subi aucune modification. Si on le compare aux durées successives qui lui sont contemporaines, on peut bien, il est vrai, grâce à une désignation purement extrinsèque, distinguer dans celte existence substantielle des parties qui se succèdent, y découvrir du passé et de l'avenir, mais en realité elle est une et indivisible, comme aussi le présent
qu'on lui attribue.
Le présent temporel.
Le présent permcmeyit qui caractérise l'existence de toute substance corporelle, spirituelle, créée ou incréée se distingue essentiellement du présent temporel. Qu'y a-t-il en effet de plus fugitif que celui-ci \ Au moment même où l'on croit le saisir, il est déjà dans le passé. Impossible de le concevoir sans le mettre en relation avec le passé qui le précède et qu'il va rejoindre, avec l'avenir qui le suit et qui va le remplacer. Placé donc à la limite des deux domaines du passé et de l'avenir, il nous apparaît comme un chaînon mobile qui les réunit et s'écoule avec eux sans interruption. Comment, d'ailleurs, pourrait-ii en être autrement \ Comme tout présent, il désigne l'existence, mais en qualité de présent temporel, c'est l'existence du mouvement qu'il exprime, existence toujours renouvelée, toujours fugitive.
Belation entre le présent j^ermanent et le présent
temporel.
Malgré l'opposition de caractères qui distinguent ces deux présents permanent et temporel, ils sont intimement liés dans le fait de la connaissance : sans le présent permanent nous ne pourrions arriver à la connaissance du présent temporel.
Dans son oirnsculc hc Insdmtibus (1) saint Tlioinns mol adiiiiraljlcinont cette doctrine en luniicrc à l'aide d'un rapprochement entre le temps cl le mouvement. C'est grâce au mobile, dit-il, que nous ponevons le mouvement ainsi que les parties antérieures et i)0Stérieures qui le consiitueni. Considén'' en soi, le mobile reste constamment le même, mais en tant qu'il est animé de mouvement, il se présente sous des manières d'être diverses et successives, passe constamment d'une position a une autre. Si nous l'examinons à un point quelconcpic de sa course, nous dirons que toutes les parties de l'espace, parcourues jusque la par le mobile, appartiennent à la partie antérieure du mouvement, et que toutes celles qui restent à parcourir, forment la partie postérieure du mouvement. Le mobile donne donc au mouvement son unité tout en en faisant ressortir les parties constitutives. En d'autres termes, bien qu'il demeure réellement identique à lui-même, il varie logiquement eu égard aux positions successives qu'il parcourt.
Ainsi en est-il du présent temporel comparé au ^vé^Qwi permanent . Le présent du mobile considéré en lui-même, abstraction faite de son mouvement,
(i) De InsianUhns, c. III. Item Phys.. lib. IV. lectio 18^
est un présent stable, toujours le môme, quelle que soit la durée extrinsèque du mobile, car il n'est pas soumis à la succession ; bref, c'est un indivisible permanent. Y\i au contraire dans ses manifestations successives qui constituent le mouvement et partant le temps, il nous apparaît à chaque instant comme une chose essentiellement fugitive, constituant dans son indivisible unité le terme du passé et le commencement de l'avenir. Ces instants qui forment les présents du temps ne sont donc que les manifestations successives de l'instant permanent de la substance ; c'est à ce titre qu'ils méritent le nom d'instant ou de présent, et qu'ils nous permettent de distinguer l'avant et l'après temporels.
Mais aussitôt se présente une difficulté.
Cette notion du présent temporel n'est-cUe pas en désaccord avec l'idée vulgaire dti temps ? D'une pan, en effet, le présent nous apparaît sous forme d'une réalité bien déterminée, distincte du passé et de l'avenir, ayant néanmoins sa place marquée dans l'écoulement successif qui constitue la durée temporelle . « L'instantactuel, le nwnc, dit Balmès, est la réalité même de la chose ; il ne suffit pas pour constituer le temps, mais il est indispensable au temps. Il peut y avoir un présent sans
passe m liUiir, li ne peut v a\<;ij i.i i.a^^• ni fuiiir sans pn'îsont « (1)
IVaiUre part, connuonL assigner a cet insianl actuel, a ccttci réaliu* nécessairement indicisihle une place dans le temps dont toutes h'S parties nécessaircmcuit continues sont toujours divisibles '.
La dilficulu:' soulevée seraitniellcment insoluble, si, coiTinio il arrive souvent d'ailleurs dans les questions de ce genre, nous n'avions à jiréciser «^t à corriger les données du sens commun, en démêlant dans le concept du temps les éléments confondus de deux (»rdrcs, l'ordre idéal et l'ordre
concret .
L'analyse philosophique montre aisément que le présont tem})orel ne saurait être une réalit*' distincte du passé et de l'avenir. Attribuer a l'indivisible présent une réalité propre, c'est nier du même coup la continuité de la durée temporelle : le passé a été présent, le futur le sera, tout serait indivisible dans le temps, et comme des indivisibles ne peuvent se toucher sans se confondre, la durée du temps serait forcément discontinue. Force nous est donc de le concevoir comme une simple limite indivisible, constituant à la fois le terme du passé et le commencement du ftuur, se
(1) Balmès, Philosophie fondamentale, 1. III. c. X.
confondant en réalité avec les parties dont il est le terme et le principe. Que peut être, en réalité, la limite d'une ligne, sinon cette ligne même considérée formellement sans extension ultérieure? En fitit, ce que nous appelons présent se confond avec la réalité successive du temps et n'est indivisible que dans la pensée qui fractionne le continu et saisit en lui une limite. « Non enim est accipere aliquod tempus actu fînitum et terminatum per nunc, nisi secundum imaginationem nostram, vel per relationem ad aliquem motum qui in tempore terminatur, totum enim tempus secundum se continuum est, nec est actualiter una pars divisa ab alia «. (1)
Ces instants ou ces présents temporels, nous pouvons donc les multiplier à volonté dans un temps quelconque, car le continu infiniment divisible par la pensée renferme virtuellement une multitude infinie d'instants. En ce sens, il est vrai de d'ire que la durée temporelle est l'écoulement du présent et que sans le présent il n'y aurait pas de temps, quoique, dans son concept formel, il ne soit ni le temps ni une partie du temps, mais la limite de la durée temporelle. C'est aussi la pensée qu'exprime le P. Goudin, lorsqu'il nous dit :
(1) S. Thomas. Opiisc. de Tempore, c. I.
u dans Itî prèscnl, il n'y a du Unnpa (jue le terme de ses parties qui s'appelle instant " . (1)
Le passé et le futur.
Quant aux parties passées et futures, elles constituent sans doute les éléments intrinsèques du temps, mais ces dénominations comme t.dles sont nécessairement relatives. Pour les concevoir, nous devons les mettre en rapport avec un présent réel ou supposé, c'est-à-dire avec une existence actuelle, réelle ou idéale. Comparées au présent réel qui actuellement s'écoule, toutes les parties antérieures sont réellement et définitivement passées, celles qui suivent sont réellement a venir. Ce rapport est objectif et indépendant de nos intelligences, de même que dans le mouvement local, toute la partie de l'espace parcourue par le mobile que nous considérons actuellement, est réellement antérieure à celle qui reste à parcourir. D'autre part, l'imagination peut nous rendre présente une partie du temps passe et, par rapport à ce présent fictif, nous faire distinguer dans cette période réellement écoulée, dupasse et de l'avenir. Mais cette fiction ne change en rien la nature réelle de ces parties temporelles.
(1) GouDiN. Phys. Ire partie. QuesUon III. du Temps.
Le temps est-il réel ?
Il résulte des considérations que nous venons d'émettre, que le temps ne possède qu'une réalité souverainement imparfaite. Considérez en effet une durée temporelle quelconque ; quelle que petite qu'elle soit, l'unité que vous lui attribuerez, n'existera de fait que dans votre intelligence qui réunit dans un même tout le passé qui n'est plus, le présent qui passe, et l'avenir qui n'est pas encore. Pris dans la totalité de ses parties, il possède sans doute un certain être réel mais doublement affecté de non-être et partant il n'est susceptible, comme tel, que d'une existence idéale (1). Ainsi en est-il, d'ailleurs, de toute réalité successive et particulièrement du mouvement local.
Néanmoins, les parties écoulées du temps ont été réelles, les parties futures le seront partiellement un jour ; à ce titre, quoique la durée temporelle ne puisse jamais être tout entière actuelle^ il est très légitime d'attribuer à la notion du temps une objectivité réelle.
(1) " Tempus non habel esse extra animam nisi secundum suum indivisibile. „ S. Thomas. Fhys. 1. IV, lect. 20.
ciiAiM ri;i-: dkl'xikmk,
LES PROPKIKTKS DU TKMi'S.
De riuiilê du temps.
1. D'après la théorie thomiste, le temps, envisagé dans sa réalité objective, s'identifie avec le mouvement ; il y a donc autant de temps particuliers que de mouvements distincts.
Sans doute, cette notion de temps n obtient sa perfection que dans l'intelligence qui fractionne la continuité du mouvement et y distingue des parties qui opposées l'une à l'autre constituent, de la sorte, l'avant et l'après temporels. Mais indépendamment de tout acte mental, le mouvement possède une réalité successive; il est virtuellement divisible en parties dont les unes précèdent les autres; on y trouve donc le numerus motus, le nombre dont parle Aristote, mais dans le sens de parties nombrables. Seule, la division mentale actuelle et la numération font défaut, et c'est en cela que consiste le rôle de l'intelligence dans
1 élaboration de la notion du temps. « Et ideo, dit saint Thomas, signanter dicit Philosophas quod tempus non existente anima est utcumque en s, id est imperfecte ; sicut et si dicatm^ quod motum contingit esse sine anima imperfecte (1). «
Au point de vue objectif, le temps se multiplie donc avec le mouvement et tout être soumis au changement a son temps réel qu'on appelle communément temps intrinsèque.
2. Cependant, tel n'est pas le sens que nous attribuons d'ordinaire, à cette notion de temps. Souvent, le temps se présente à nous sous forme d'une durée successive continue, que nous pouvons à notre gré reculer dans le passé et prolonger dans l'avenir, et qui nous apparaît indépendante de la nature des choses qui durent, comme aussi du mode particulier de succession qui caractérise les durées contingentes. En un mot, c'est un abstrait du mouvement, que l'intelligence élabore, en négligeant dans le mouvement tout ce qui individualise et spécifie la durée temporelle, pour n'en conserver que les deux notes essentielles de dio^ée successive. Ainsi conçu, le temps est une notion universelle, essentiellement un, quoique multiple dans
(1) s. Thomas. P%s. lib. IV, lect. 23. — SuAREz. ilfef. Disp. I. Sect. IX. no 6. — S. Augustlnus. Lib. III Conf. c. 23.
ses MppUcations. piiis(iu'il sappliciue égalemeni bien a toute chose successive. Aussi ce temps purement idéal n'a d'existence que dans l'esprit
fini le conçoit .
3. Mais il est aussi un temps qui revêt a nos yeux une forme plus concrète que celui dont il vient d'être question. C est cette durée que nous divisons en périodes de jours, de mois et d'années, durée continue et partant douée d'une véritable unité. Cette durée concrète n'est autre chose que le mouvement apparent des cieux.
En realité, le temps n'a pas avec ce mouvement sidéral, vrai ou apparent, de relation plus étroite de parenté qu'avec n'importe quel autre mouvement terrestre. Mais à raison de sa grande régularité, de sa constance et de sa manifestation universelle, il est devenu le mouvement typique, et partant la durée modèle qui sert de commune mesure de toutes les existences d'ici-bas. Aussi, cette concrétisation particulière de l'idée temporelle, cette identification du temps et du mouvement apparent des cieux nous est-elle devenue tellement familière, que toute autre acception nous paraît forcée, dérivée même du sens primordial.
A ce point de vue pratique mais restreint, nous
disons, et à juste titre, qu'il n'y a qi\ un temps réel et concret (1).
4. Enfin, nous dotons aussi d'unité le temps imaginaire. Lorsque, par la pensée, nous supprimons l'ensemble des êtres qui constituent l'univers matériel, à première vue, le temps ne nous semble pas encore détruit. Spontanément, nous nous le représentons comme une réalité sui geneins, placée au-dessus de tout ce qui naît et disparaît, s' étendant sans limites dans le passé et l'avenir, nécessaire même, malgré la succession ininterrompue des parties qui le constituent. C'est le temps imaginaire, élaboré par Tintelligence d'abord qui l'abstrait du mouvement, concrétisé ensuite par l'imagination qui fournit à l'objet idéalement conçu une apparence de réalité, d'où lui vient son nom.
Lui aussi jouit d'une unité proprement dite, mais cette unité est d'ordre idéal.
Opinion de saint Thomas sur X unité du temps.
D'après bon nombre d'auteurs, saint Thomas n'aurait connu d'autre temps réel que le mouvement apparent des cieux. A leur avis, pour rester
(1) s. Thomas. Sum. TJieol p. 1». q. X. a. 6. — Fhys. lib. IV. 1 ect. 23. — Com. Cajetant in Sum. S. Thomae. q. X. a. 7.
ficlèl.- .1 l.'i jM'nstM' (l(i l'Aiig*' de l'Kcub', il lua-liaii (lon<- r(islrein(lre au mouvement sidéral le terme générique de mouvement ; seul il constituerait le temps concret.
A première vue, on ne saurait nier 4U<j certains textes paraissent assez bien favorables à cette opinion.
Dans un de ses opuscules, saint Thomas nous donne, en effet, une définition qui identifie sans restriction la durée temporelle avec le mouvevement du })remier mobile : « tempus est numerus motus primi mobilis secundum prius et posteritis (1). « Au 4'"' livre de sa Physique, il se pos(^ la question de savoir, si le temps concret se trouve réalisé dans un mouvement successif quelconque, et la réponse négative qu'il y donne est absolue (2). Maintes fois, d'ailleurs, dans ses opuscules spécialement consacres à l'étude du temps, ainsi que dans la Somme théologique, se retrouve la même pensée clairement exprimée (3). Mais, à côté de ces témoignages apparemment si précis, se rencontrent des assertions opposées non moins catégoriques.
(1) Logicœ summa. — Tract. III. c. 7.
(2) Phys. lib. IV. lect. 23.
(3) De tempore. — De ixstantibus. — Sum theoJ. i" p. q. Xa. 1. a. 6 et passim.
Au second livre des Sentences (1), le Docteur angélique se demande si le temps existait déjà au premier jour de la création : « le temps est la mesure du mouvement du premier mobile ; or Dieu na tiré les cieux du néant que le second jour ; les créatures du premier jour n'étaient-elles donc ])as soumises au temps ? » Oui, répond le saint Docteur, cor le temps ne doit pas nécessairement s'identifier avec le mouvement sidéral ; au sens large du mol, il peut se dire d'une succession quelconque.
Tout aussi large est la définition qu'il nous donne dans la 85"''' question do la Somme théologique : elle s'étend, à toute évidence, au mouvement de toutes les choses corporelles : « intellecius est supra tempus quod est numerus motus corporalium rerum (^). "
Mais nulle part, peut-être, sa pensée n'est plus clairement exprimée que dans son opuscule Zo^zco? summa. « Comme le temps, dit-il, n'est autre chose que la quantité successive du mouvement, il est susceptible de deux acceptions diverses.
«Au sens large du mot, il peut désigner la quantité successive d'un mouvement quelconque ; et il en résulte qu'il y a autant de temps que de mou-
(1) Sent. lib. II. dist. XII. q. 1. a. 5.
(2) Siim. theoï. 1^ p. q. 85. a. 4.
Toiiienis. L.'i rais.jii .n «'Si (^ue tout mouvomcni conslitue nm quîintitr successive.... A ce titre, ce temps pcnit servir de mesure intrinsèque ih^ n'importe quel mouvement. . . . xNous y avons même parfois recours i)our mesurer la durée, du mouv<-
meiit solaire.
r> Au sens rigoureux du terme, le temps désigne la quantité successive du mouvement apparent des cieux. La succession ([MÏ caractérise ce mouvement étant de toutes la plus uniforme et la plus simple, se trouve naturellement destinée a servir de mesure typique de tous les autres mouvements. ^ (l)
Que faut-il donc conclure de ces citations apparemment contradictoires l N'v a-t-il pas dans les écrits mêmes de l'Ange de l'École un moyen tout indiqué de conciliation ?
D'abord, il est certain qu'aucune raison intrinsèque, tirée de la nature même du temps, ne justifie le choix exclusif qu'aurait fait saint Thomas du mouvement apparent des cieux, pour concrétiser l'idée de la durée temporelle.
Aussi, telle n'est pas, croyons-nous, la pensée de l'auteur. D'après saint Thomas, au point de vue théorique, le temps concret appartient au
(1) Logicœ summa. — Tract. XI, r 6.
mouvement successif continu, qu'il caractérise,, d'ailleurs, les révolutions des astres et la rotation de la terre, ou qu'il accompagne l'activité naturelle des substances corporelles.
Mais de quelle utilité pratique pouvaient être les temps intrinsèques concrétisés dans les mouvements particuliers et infiniment variés des choses d'ici-bas ^ Impossible de les utiliser, à titre de commune mesure dans la détermination de la durée temporelle des existences passagères. Or n'est-ce pas surtout sous cet aspect de commune mesure, que le temps se présente à nous, qu'il joue un si grand rôle dans l'économie de la vie humaine ? Mais le mouvement apparent des cieux, comme le dit l'Ange de l'École, par son admirable régularité et l'étendue de ses manifestations nous offre cette mesure, stable, universelle et constante. Lui seul constitue donc le temps par excellence, le seul qui compte.
On comprend, dès lors, comment, à ce point de vue pratique, oublieux de tous les autres temps intrinsèques, saint Thomas se plaît à déclarer qu'il n'existe qu'un temps concret réalisé dans le mouvement apparent des cieux. De là, ces définitions qui nous paraissent exclusives, mais qui ne le sont, en réalité, qu'à la condition de considérer
le Icnips sous l\'isp('cl sj)c<*i.'il sdus Ir'fjiK'l il Von-
D'îiillours, ([110 ce soii l.i la pensée vraie de saint Tliomas, la justification qu'il donne lui-même de SCS déliiiiLions exclusives semble le prouver assez claironient. Chaque fois, en etr«'i., qu'il restreint la notion du temps au mouvement céleste, o'cst toujours et imiquemenl comme moyen rie mensuration qu'il le considère.
Ajoutons enfin (|U<' bon nombre de définirions, loin d'être (^xcbisives de cette dernière acception, sappliqueraicnt également liien à tout mouvement continu.
Le temps comme mesure.
Une des propriétés caractéristiques du temps, c'est d'être un moyen de mensuration. Les choses que le temps mesure sont de nature bien diverse : c'est, d'une part, la durée plus ou moins longue de l'existence des êtres ; c'est, d'autre part, leur perfection ou mieux leur imperfection relative.