DES EXISTENCES CONTINGENTES
Mais le temps n'est pas seulement la mesure de la perfection relative des êtres, il est avant tout la mesure de leur durée, de leurs existences
contingentes.
Comment peut-on déterminer un temps réel et concret dont l'écoulement des parties se fasse avec une régularité constante et parfaite *'t qui puisse servir de mesure à toutes les durées
contingentes l
Ce problème, apparemment simple, soulevé de grandes difficultés. Dans le monde des mathématiciens comme dans le monde des philosophes, plusieurs n'ont pas hésité à le déclarer insoluble.
(1) Swn. fheol 1^ p. q. X. a. 1.- Item Suarez. Met. disp. 1. sect. ITI. de œternitate.
La mesure temporelle doit être empruntée au mouvement.
Avant d'en aborder la discussion, il importe de rappeler la nature du temps, ce qu'il est dans la réalité. Cette notion déterminée, il devient plus aisé de voir si réellement le temps est mesurable et à quelle condition il peut l'être.
L'espace, avons-nous dit, renferme des parties dont les unes sont antérieures aux autres. Cet ordre d'antériorité et de postériorité peut être renversé d'après le point û.:s.q de comparaison avec lequel les parties sont mises en relation , sans rien changer à la nature de l'espace considéré.
Si un corps vient à parcourir cet espace, les mêmes parties spatiales deviendront les parties antérieures et postérieures du mouvement exécuté par le mobile. Mais l'ordre des parties cesse ici d'être arbitraire, il appartient à l'essence même de ce mouvement concret.
Enfi]i si, dans ce mouvement qui est continu et qui partant ne forme en réalité qu'une unité indivise quoique divisible, nous saisissons deux instants distincts et que nous les opposions l'un à l'autre, ces deux instants nous apparaîtront comme étant l'un antérieur et l'autre postérieur, puisque toute partie du mouvement est nécessaire-
mciii aiii(irieiir«; ou postérieure aune autre. Ln relation entre ces deux instants choisis dans le nioavein(înt successif, c'est Ici temps.
Le iemi)S n'est donc ([ue la succession des parties du uiouvenient continu, ou si l'on veut, cesi un mouvement continu fractionné par Tintelligenee en pai-ties qui sont toutes entre elles dans une relation d'antériorité et de postériorité, malgr.' la continuiié parfaite de leur succession.
Abstrait du mouvement local, et considéré comme tel, le temps ne peut ni être me.suré, la servir de mesure. La mesure ne devient possible que si nous l'envisageons dans son expression concrète, dans le phénomène expérimental où il se trouve réalisé, c'est-à-dire dans le mouvement ; mais à raison même de son état d'abstraction, il est applicable à tout mouvement quelconque, il s'identifie avec lui ci les parties du temps réel deviennent les parties du mouvement.
Chaque mouvement possède donc un temps réel propre qu'on appelle pour ce motif temps intrinsèque. Ce serait une erreur de le confondre avec cette quantité spéciale qu'on appelle en mécanique la quantité du mouveme^it et qui équivaut au produit de la masse multipliée par la vitesse. En fait, ce temps intrinsèque n'est que l'ensemble des réalités accidentelles qui, pendant
toute la durée du mouvement, ont donné au corps ses positions successives dans l'espace.
De ces considérations sur la nature et la réalité du temps, découle cette première conclusion qu'il nous est physiquement impossible de trouver un temps réel et une mesure réelle du temps en dehors du mouvement. Lui seul on est l'expression concrète : « motus déterminât tempus quoad nos : percipimus enim interdum quantitatem ti^mporis ex motu : utpotc dicimus tempus esse multum vel paucum secundum mensuram motus nobis certam. « (1) « Sic igitur prius et posterius sunt idem subjecto cum motu sed diiferunt ratione. « (2)
La mesure du temps, ou, si l'on veut, le temps tj^pique qui servira de mesure à toutes les autres durées, sera donc un mouvement continu, ou ce qui revient au même, le temps intrinsèque qu'il concrétise. A titre de mouvement-unité ou de mesure temporelle extrinsèque de tout autre mouvement, il en exprimera la durée non pas en mesurant la quantité absolue plus ou moins grande d'ubications, c'est-à-dire de réalités accidentelles qui donnent au mobile ses positions sue-
il) S. Thomas. Lib. IV Phys. lectio 19^ (2) Id. Ibid., lectio 17=".
cessi\ es (l.nis l'cspncc.', jii;iis uii (hHerininnnt quelles parties jdoportionnelh'S rorrospondent dans ce mouvement aux différentes parties du mouvementunité.
Se iroiive-t-il un mouvement qui soit par nature la mesure de tous les autres ?
D'après les notions données plus haut, il est clair qu'aucun mouvement ne constitue par nature cette durée lypique régulatrice de toutes les autres et que le choix du mouvement-unit*'* sera forcément conventionnel.
Le temps, en effet, sous son aspect formel, fait abstraction du mode de succession des parties du mouvement, tandis que tout mouvement se caractérise nécessairement, ou par sa rapidité, ou par sa lenteur. L'idée de mesure, d'ailleurs, est une idée relative qui présuppose déjà le temps parfaitement déterminé et constittié avant d'être mis en relation avec les choses à mesurer. Une telle relation ne lui est pas essentielle. Envisagée ati contraire comme aptittide à être mesuré, ou comme mensurabilité, cette aptitude appartient à n'importe qttel motivement, car tout mouvement est une qttantité et toute quantité est au moins partiellement mesurable.
Certes, pour que cette mesure réponde à sa
destination et nous permette de déterminer exactement et avec certitude les durées si variées des événements d'ici-bas, il faut bien que le mouvement-unité soit constant et uniforme, et qu'une même quantité d'espace parcouru nous représente toujours ime même durée. A défaut de cette uniformité, deux unités de temps pourraient être de valeur différente et toute mensuration serait soumise à de multiples chances d'erreur. Mais dans cette catégorie de mouvements uniformes, aucun ne s'impose par nature à notre choix.
Évaluation du mouvement-unité.
Le choix du mouvement une fois établi, il y a lieu de se demander comment s'en fait l'évaluation.
Une quantité de mouvement local nous apparaît essentiellement comme une quantité d'espace parcouru. Il doit en être ainsi, puisque les parties du mouvement sont des parties spatiales successivement occupées. Mais les parties du mouvement disparaissentuneaune.il ne reste donc plus à l'imagination d'autre ressource pratique pour reconstituer la totalité des parties qui constituent le mouvement écoulé, que de recourir à la quantité permanente qui lui correspond, c'est-à-dire à l'espace parcouru.
— Gî5 -
1,;, lel.'iiion (lo distance entre le point de départ ri le point d'arrivée, relation lixe et pernmnenie, telle est donc forcément la seule mesure pratiqm dans l'évaluation de la (juantité du mouvementunité.
On le voit, l'expérience, de ftouveau, justifie la tlK'orie thomiste du temps. Toutes les mesures de la durée temporelle sont finalement empruntées à l'espace ; et ce procédé de mensuration universellement employé, n'est qu'une déduction logique de la définition même du temps.
La vérification cVun mouvement uniforme est-elle possible ?
Si nous pouvions réaliser artificiellement ou trouver dans la nature un mouvement uniforme, le problème de la mesure du temns serait aussitôt résolu. Une quantité déterminée d'espace parcouru serait prise pour unité, et le parcours par le même mouvement d'une quantité spatiale équivalente indiquerait exactement une même durée. Dès lors, la durée extrinsèque de tout autre mouvement trouverait sa mesure exacte dans la quantité d'espace parcouru pendant ce temps par le mouvement-unité .
Mais ce procédé même ne constitue-t-il pas un
cercle vicieux ? Qu'est-ce en effet que le mouvement uniforme ? N'est-ce pas celui qui parcourt des espaces égaux en des temps égaux ? Dès lors, ne suppose-t-il pas déjà la connaissance d'une unité temporelle déterminée et toujours identique H elle-même ?
A première vue, la difficulté semble insoluble. Dans son Essai de logique scientifique (1), M. Delbœuf n'hésite pas à reconnaître que la constatation du mouvement uniforme est impossible. « Qu'est-ce que l'unité de temps ? dit-il. Elle est arbitraire, dit Laplace ; on prend par exemple la seconde. Mais toutes les secondes sont-elles de même valeur ? Pour vérifier un mouvement uniforme, il me faut d'abord une division uniforme du temps. Mais, quel que soit le moyen par lequel je crois obtenir cette division uniforme, sa construction se fonde nécessairement sur les lois de la mécanique, et admettre ses indications comme sures, c'est admettre implicitement comme vraies ces mêmes lois qu'il s'agit pourtant de vérifier. Si par exemple, je divise le temps par le mouvement oscillatoire du pendule, d'où sais-je que les oscillations du pendule sont isochrones ? Par les lois de la mécanique. Donc partir de l'isochronisme
(1) Essai de logique scientifiqiie, p. 256.
des oscillHÛons du pendule pcnir vériiier les lois de la mécnnifiue, c'est faire une pétiiion de principe -. I^ien plus décisive encore parait être la criiique de M. (ioedscels. Elle semble même toucher la raison philosophique qui rendrait inutile toui effort tenté dans cette voie. - Comme nous ne connaissons les causes que par leurs effets, et les effets que par les mesures de leurs éléments constitutifs, notamment le temps mis par leurs éléments à s'accomplir, il nous est impossible de constater l'identité de deux phénomènes sans mesurer leurs durées, lien résulte que la définition de l'égalité des durées par celle des phénom(mes présente un cercle vicieux « . (1)
C'est aussi l'opinion que partage M. Lechalas dans son intéressant travail intitulé Étude sur V espace et le temps. (2)
Solutions insuffisantes du proUème.
Sans doute on ne résout point ce difficile problème en disant avec M. Boirac (3) que la durée se mesure par le nombre de changements possibles qu'elle renferme ou de changements
(1) Annales de la Société scientifique de Bruxelles,, année
1893-1S94. ^^ ^ s- iQQfi
(2) Étude sur Vespace et le temps, p. Si et sun. i»yo.
(3) L'idée du phénomène, p. 129, 1S94.
réels qui lui sont simultanés. Celte assertion, d'ailleurs vraie, laisse la question intacte. Comment en effet pouvons-nous déterminer la durée temporelle de ces divers changements ?
Pour mieux éluder la difficulté, certains auteurs distinguent dans tout mouvement deux c[uantités : Tune qui est propre au mouvement et que l'on peut exprimer par l'espace parcouru, l'autre, la quantité temporelle. Cette dernière serait directement perceptible en elle-même et appréciable à sa juste valeur, pourvu toutefois qu'elle ne soit pas d'une trop grande extension. Par la répétition ou la superposition de cet intervalle temporel, notre intelligence pourrait ainsi, avec la plus grande facilité et avec une entière certitude, se prononcer sur la valeur d'une durée quelconque, comme aussi sur l'uniformité d'un mouvement.
A notre avis, cette solution n'est pas défendable. Cette quantité temporelle, destinée h évaluer la durée des autres mouvements concrets, doit être évidemment concrète et déterminée. Dès lors, ou bien elle s'identifie avec le mouvement réel et, dans ce cas, deux quantités équivalentes de mouvement ou d'espace parcouru nous représentent deux durées identiques, car ces deux quantités renferment un même nombre de successions ou d'ubications partielles. D'où peut donc naitre la distinction
(Mitre les mouvements lents et rapides ^ Comment leconnaitre l'uniformité d'un mouvement ? C'est la (lifliculté soulevée Umtét.
Ou bien, seconde hypothèse, ceitu quantité temporelle saisie dans le mouvement se distinfrue réellement et objectivement de ce même mouvement. Cette affirmation n'a de sens ([ue si le temps lui-même constitue une réalité sui rjeneris distincte de tout phénomène successif, quoique toujours unie en fait à ses parties. En d'autres termes, le temps ne serait que le tiux ou l'écoulement continu et régulier de réalités temporelh-s essentiellement distinctes des parties du mouvement .
Cette opinion, qui ne trouva au moyen âge que de rares défenseurs ei qui fut reprise par quelques philosophes modernes, nous semble inventée pour les besoins de la cause. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de la discuter et d'en faire ressortir la faiblesse.
Bref, à moins d'attribuer au temps une objectivité réelle distincte du mouvement, cette quantité temporelle que chacun de nous percevrait directement et qui dans maints cas ne correspondrait même pas à la quantité du mouvement perçu, ne peut être qu'une quantité de mouvement.
• Manière de résoudre ce problème.
La difficulté serait-elle donc sans solution l Nous ne le croyons pas. Si les procédés de mensuration indiqués plus haut semblent réellement insuffisants, il faut en chercher la raison, nous semble-t-il, dans le choix que l'on a fait de cette mesure primitive qu'il s'agit de déterminer. Toutes les fois, en etïét, qu'il est question de mesure temporelle, c'est aux objets du dehors, c'est aux mouvements qui se déroulent sous nos yeux que l'on fait appel. Or, c'est dans notre propre être qu'il faut chercher cette 'première mesure. L'homme commence à apprécier la durée des événements du dehors d'après une norme qui lui est interne. (1)
N'est-ce pas un fait indéniable que l'homme du peuple, privé de tous les moyens techniques de mensuration, parvient souvent à reconnaître l'équivalence relative de diverses durées temporelles?
Et de fait, nous aussi nous sommes le théâtre d'une multitude de mouvements directement sentis et qui tous sont affectés de la forme temporelle. Plusieurs de ces mouvements continus présentent même des alternances, en fait généralement régu-
(1) Logicœ Summa. Tract. VI. c. 6
licros dont cliacuno nous laisse Luiyours la iii«''iii*impression. Tels sont, par exemple, les iiiouvemenls alternai ifs d- la respiration, tel le rythme d'une plnase musicale. Cette alternance de mouvements sentis éveille facilement en nous l'idée de temps ; nous y trouvons l'avant et l'après qui en constituent les parties essentielles. D'autre part, l'identité' parfaite de sensations qu'elb^ produii en nous d'une manière continue, nous fait conclure a l'identité des causes qui les produisent. Chacune des phases de co mouvement nous apparaît ainsi comme la reproduction fidèle de la phase antécédente, et la succession ininterrompu^' des sensations musculaires comprises dans le phénomène de la respiration, toujours identiques, constitue pour nous la répétition cominue d'une même unité temporelle, d'un même mouvement-unité.
Cette mesure subjective vient-elle a varier sensiblement, grâce à une influence du dehors, ou par suite d'une disposition pathologique de l'organisme, ou même sous l'action de la volonté libre, le souvenir de l'état normal en corrige les données, du moins dans une certaine mesure. Enfin, grâce à ce mouvement-unité réalisé dans l'int.'rieur'' même de notre être, l'imeUigence
juge de runiformitc des mouvements externes, de leur lenteur ou de leur rapidité.
Pour élucider notre pensée, nous nous sommes borné aux phénomènes de la respiration. Les considérations émises s'appliquent cependant, et au même titre, h tout le domaine de la sensibilité.
Lorsqu'un corps passe rapidement sous nos yeux, nous ne pouvons le suivre du regard qu'à la condition d'imprimer de multiples mouvements musculaires à notre organe visuel. Au contraire, s'il se déplace avec lenteur, ces mouvements musculaires successifs se répètent à des intervalles beaucoup plus considérables, et la conscience nous atteste que pendant cette durée comprise entre deux mouvements consécutifs, nous aurions pu })lacer un certain nombre de mouvements musculaires analogues aux premiers. Spontanément, nous concluons que le premier mouvement est deux ou trois fois plus rapide que le second.
Mais ce qui se passe en nous pour des mouvements différents, se reproduit aussi pour les difïérentes phases d'un môme mouvement. De là, la perception de l'uniformité ou de la marche irrégulière d'un mouvement.
Cette méthode de mensuration de la durée temporelle basée finalement sur l'identité ou la
(livcrsiLé des sensaiions ei spécialement des sensations musculaires, est aussi, croyons-nous, 1,1 première à laciuelle l'homme recourt au d^'but de sa vie intellectuelle. 11 ne serait peut-être pas téméraire d'affirmer qu'il ne s'en affranchit jamais complètement dans le cours de son existence. La raison, d'ailleurs, en est facile à saisir. Jamais nous ne percevons les causes en elles-mêmes. Nous n'atteignons que des effets, d'où nous inférons l'existence, la nature et l'intensité des causes. Or, parmi cette multitude d'effets dont nous sommes témoins, il n'en est point pour nous de plus intimes que nos propres sensations. Qu'elles soient dues à des causes internes ou qu'elles soient déterminées en nous par l'influence des objets extérieurs, la conscience nous les renseigne avec une admirable fidélité. Dès lors, quoi de plus naturel, que de rechercher dans les sensations le critérium primordial qui nous fasse connaître l'intensité des causes qui exercent stir nous leur influence, la durée et l'uniformité de leur activité ?
En dernière analyse, si les sensations nous fournissent si aisément une mesure de la durée temporelle, la raison en est, que toute influence exercée sur nos organes, exige toujours de ceux-ci un effort proportionnel à sa durée et dont nous
avons parfaitement conscience, quelle que soit d'ailleurs l'intensité initiale de cette influence.
La mesure interne du temps exige comme complément naturel une mesure externe.
Cependant, quoique l'homme apprécie d'abord la durée des événements du dehors d'après une mesure interne, il est clair que ce procédé de mensuration lui fournit difficilement des mesures d'une exactitude mathématique, et que l'estimation d'une même durée pourrait varier avec les individus, les tempéraments lymphatiques ou sanguins, avec les dispositions subjectives et passagères d'une même personne.
Au surplus, si la nature ou l'art n'avaient mis à notre disposition d'autres moyens de mensuration temporelle, il nous serait pratiquement impossible d'apprécier de longues durées ou même des intervalles de temps relativement courts comme les jours et les heures. Il nous faudrait fixer d'une manière continue notre attention sur nos opérations internes et sur les phénomènes qui se déroulent autour de nous, compter sans interruption et sans distraction chacune de leurs phases successives pour en déterminer exactement le nombre. On comprend, dès lors, qu'il
existe poui'iious une nécessité pratique de recourir à une mesure externe, constante, qui, inrlépendannncni de nc^lrc concours, enregistre les parties égales du temps écoulé.
Telle est la raison d(3 l'emploi des horloges et des instruments similaires de mensuration temporelle. Leur construction repose sur ce principe, qu'une force qui agirait constamment d;ins 1<.'S mômes circonstances physiques, tant intérieures qu'extérieures, posséderait toujours, pendant toute la durée de son action , une même intensité et produirait partant un mouvement uniforme. Une source d'énergie constante, appliquée à élever un poids constant, lui imprimera donc une vitesse régulière et toujours laméme. D'où la conséquence que des distances égales parcourues par le poids le lono- de la verticale correspondent à des intervalles de temps égaux et que cette verticale peut servir à mesurer le temps.
Dans l'horloge ordinaire a pendule, la descente d'un poids élève continuellement à la même hauteur, le poids du pendule qui retombe. Ces petits travaux successifs prennent chacun sensiblement le même temps, et un cadran en enregistre la suite et le nombre (1). C'est le procédé générale-
(1) Delbœuf. — Noies sur Jet mécanique. (Revue de Métaphysique et de Morale. — Juin 1S97.)
ment employé en mécanique pour déterminer l'unité de temps. L'unité la plus communément acceptée est la seconde, c'est-à-dire l'intervalle entre deux passages successifs, par la verticale, d'un pendule simple dont la longueur serait, à Paris, de 0,99384.
La pesanteur, il est vrai, n'est pas une force rigoureusement constante. Dépendante du mouvement de la lune, de la terre, du soleil et de tout l'ensemble du système céleste, elle subit cei;taines variations appréciables ; néanmoins, sous certaines conditions qui en neutralisent les influences, elle peut devenir une source d'énergie relativement constante.
Les horloQCS et les instruments similaires ne fournissent d'ailleurs que des mesures partielles dont la régularisation se fait au moyen d'une mesure plus générale et plus constante, qui est le mouvement apparent des cicux. Après avoir établi artificiellement une coïncidence aussi exacte que possible entre le mouvement diurne de la terre autour de son axe et le mouvement de nos instruments de mesure, on divise en 2i parties égales l'espace parcouru, pendant ce temps, sur le cadran, par l'aiguille indicatrice. Ce cadran de 24 heures, actuellement en usage, devient
.linsi la inrsuP' (l('la durée du mouvement appartînt
des ri eux.
Le mouvement de la terre autour de son axe exprime donc cette quantité de durée que nous appelons le jour, comme le mouvement de la terre autour du soleil fixe les limites de la durée que comprend une année. Cette mesure est évidemment arbitraire. Néanmoins, comme ce mouvement apparent des cieux présente le grand avantage d'être connu de tout le monde, de se renouveler d'une manière continue avec une régularité i5ensiblement constante, on comprend aisément que, malgré ses imperfections relatives, il ait été universellement choisi comme mesure du temps. A ce point de vue restreint, on pourrait même l'appeler une mesure naturelle.
C'est aussi à raison de ces avantages universellement connus, que les scolastiques et en particulier saint Thomas ont généralement identifié le temps avec le mouvement céleste. « Tempus autem est numerus primi mobilis secundum prius et posterius... Motus autem primi mobilis, scilicet iiltimi coeli, quia est regularissimus et simpli- <?issimus omnium motuum, ideo quantitas ejus successiva est regularissima et simplicissima omnium aliarum quantitatum successivarum. Et
ideo applicando illam ad oinnes alios motus, qui,, ut dictum est, successivi sunt, certificamur de durât ione ipsorum « . (1) « Tempus est mensura extrinseca omnium, praeterquam ipsius tantum in quo est sicut in subjecto et idem est motus primus. " (2)
On pourrait objecter, il est vrai, que nos moyens techniques de mensuration, pas plus d'ailleurs que l'examen de nos sensations, ne nous donnent jamais la certitude absolue que nos intervalles de temps réputés égaux le sont en réalité. Qui nous dit que nos instruments de précision, même les plus perfectionnés, échappent à toute influence capable de modifier leur mouvement; que la cause de ce mouvement soit absolument constante même pour un temps très court ?
A un point de vue purement théorique, la difficulté est indéniable. Pratiquement, elle n'est d'aucune importance. Qu'en fait, entre deux intervalles de temps que nous disons identiques, il puisse exister un certain écart imperceptible par nos sens et incommensurable par nos moyens de mensuration, nous le concédons aisément. Mais puisque cet écart se trouve en dehors de la portée
(1) Opiisc. Logicae Simima. Tract. III. c. 7.
(2) Opxisc. De Instantibus. c. I.
(1 ' nos sons ol de nos intelligences, la question de son absolue possiljilité nous intéresse p«-u.
Aitpitcdlloiis (le la mesure lemp07'elle.
Rigoureusement, le mouvement continu est seul suscepliljle de mesure temporelle. Constitue de parties qui s'écoulent les unes après les autres et ne peuvent jamais avoir une existence simultanée, le temps appartient nécessairement à la quantité successive continue. C'est donc la succession réelle mais au sein de la continuité qu'il est appelc' à mesurer.
« Tempus, dit saint Thomas, primo et per se est mensura motus : alla autem non mensurantur nisi per accidens. Mensuratio enim proprie debctur quantitati : cujus crgo quaniiias tempore mensuratur, illud proprie mensuratur tempore. ^(1)
Tous les accidents qui alfectent les substances, toutes les puissances naturelles qui découlent de leur essence, subissent des modifications plus ou moins profondes qui s'opèrent graduellement et d'une manière continue. Ces modifications qualitatives et quantitatives, ainsi que le mouvement local qui les accompagne toujours, tels sont les
(1) Pliys., Lib. IV, lectio 20^
seuls phénoinùiies qui se passent dans le temps et trouvent en celui-ci la mesure de leur durée. Là seulement se trouve la succession réelle et continue qui caractérise la durée temporelle.
Par contre, la substance corporelle conserve toujours son identité substantielle, depuis le premier instant de son existence jusqu'au moment de sa destruction complète. Sans succession réelle dans le fait de son origine et dans celui de sa future destruction, cette existence permanente n'a pas de durée temporelle proprement dite. « Mobilia, quantum ad id quod sunt, sicut liomo aut lapis, non mensurantur tempore, quià essentia eorum est in quolibet nunc temporis nec habet prius et posterius sive successionem, unde his respondet nunc temporis sed non tempus. « (1)
Néanmoins, les mouvements continus dont les êtres corporels sont le siège, sont aussi pour la plupart des mouvements naturels. Ces multiples changements, qui s'opèrent sans trêve dans la nature, concourent au bien des êtres particuliers comme au maintien de l'ordre de l'univers. Les substances corporelles sont donc les sujets naturels de ces changements, et de ce chef, c'est-à-dire, à raison de la succession accidentelle qui s'opère
(1) Sîim. theol. p. i^ q. X. a. 14.
(Ml cllos, elles ont une durée mesurablr' pnr le temps.
En réalité, ce sont les signes révélateurs de leur existence plutôt que leur existence même que Ton mesure.
Les substances spirituelles ne nous otTrent plus rien de quantitatif, ni dans l«]îur substance ni dans leurs accidents naturels. Dégagées de toute matière, leurs activités sont néces.sai rement instantanées, pour autant qu'elles sont immanentes. Elles sont donc soustraites à toute mesure temporelle proprement dite. Cependant, quoique leurs actes, pris isolément, n'aient pas de durée mesurable, ces actes posés à des instants divers forment une série, où se retrouve l'un des deux éléments constitutifs de la durée temporelle, la succession; à ce titre on leur attribue un temps discret. (1)
La durée de la substance angélique totalement soustraite à toute succession et destinée à une immortelle vie, s'appelait, dans le langage de rÉcole, Yaevum ou l'éviternité.
D'ailleurs, comme nous ne pouvons concevoir la durée que sous forme de succession, c'est encore par le temps que nous mesurons leur coexistence avec les changements successifs et
(1) Opmc. De tempore.
continus d'ici- bas. Cette mesure même, on le comprend aisément, n'est jamais que partielle, car leur durée qui a commencé n'aura point de terme. Prise dans sa totalité, elle est donc en dehors du. temps. « Illud solum mensuratur tempore quod habet principium et iinem in tempère. " (1)
Si donc, comme le soutenait erronément Aristote, le monde était éternel, il aurait coexisté avec le temps mais ne serait point dans le temps, parce que nulle mesure temporelle ne pourrait épuiser la durée de son existence. L'infini échappe à une mesure adéquate.
La réversibilité du temps.
Le temps passé ne revient plus. Ce vieil adage nous paraît à première vue tellement évident qu'il pourrait sembler oiseux de s'y arrêter. Cependant, ne pourrait-il pas revenir ? Ce problème a été posé à l'occasion d'un travail publié par M. Breton sur la réversibilité de tout mouvement purement matériel.
(1) Optisc. De Instantibiis. c. I.
(2) Les Mondes, décembre 1875, cité par le P. Carbonnelle, Les confins de la science et de la philosophie. 1 vol. p. 333 et suiv.
L'auUîiir pari d'un théorème de mécanique qu'il énonce comme suit : ^ Connaissant la série complète de tous les états successifs d'un système de c()r[)s, et ces états se suivant et s'engendrant dans U!i ordre déterminé, du passé qui fait fonction de cause à l'avenir qui a le rang d'etfet, considérons un de ces états successifs, et, sans rien changer aux niasses composantes, ni aux forces qui agissent entre ces masses, ni aux lois de ces forces, non plus qu'aux situations actuelles des masses dans l'espace, remplaçons chaque vitesse par une vitesse égale et contraire... Nous appellerons cela réveriir les vitesses ; ce changement lui-même prendra le nom de réversion, et nous appellerons sa possibilité, réversibilité du mouvement du système... y^ Or, quand on aura opéré (non dans la réalité mais dans la pensée pure) la réversion des vitesses d'un système de corps, il s'agira de trouver, pour ce système ainsi réverti, la série complète de ses états futurs et passés : cette recherche sera-t-elle plus ou moins difficile que le problème correspondant pour les états successifs du même système non réverti ? Ni plus ni moins, et la solution complète de l'un de ces deux problèmes donnera celle de l'autre par un changement très simple, consistant, en termes techniques, à changer le signe
algébrique du temps, à écrire — t au lieu de -f- t^ et réciproquement. C'est-à-dire que les deux séries complètes d'états successifs du même système de corps différeront seulement en ce que l'avenir deviendra passé, et que le passé deviendra futur. Ce sera la même série d'états successifs parcourue en sens inverse. La réversion des vitesses à une époque quelconque révertit simplement le temps ; la série primitive des états successifs et la série révertie ont, à tous les instants correspondants, les mêmes figures du système avec les mêmes vitesses égales et contraires. »
Le problème, on le voit, se trouve exposé en termes précis. Si, comme le soutient la théorie de l'Ecole, le temps objectif et réel s'identifie avec le mouvement et spécialement avec le mouvement local, et si d'autre part, l'ensemble des mouvements de l'univers est réellement réversible, rien ne s'oppose, semble-t-il, à ce que l'avenir devienne le passé et que le passé à son tour se substitue au futur. L'ordre de succession des parties temporelles, qui nous paraît si définitivement fixé, si immuablement défini ne le serait donc plus ! La théorie qui conduit à de telles conséquences n'est-elle pas du même coup condamnée ?
Dans la suite de son travail, M. Breton fait
— ss —
r;4)i)lifali()n d^ la ili-'oiio de la réversibilité'' au inonde dos êtres matériels et à celui des êtres vivants. Los diinoull<''S d'une toile réversion dans la série dos phénomènes purement matériels, lui l)araissenl tellement grandes qu'il la n-garde connue irn-alisable.
Quant au régne végétal et animal, quelques cas de réversion suffisent, à son avis, à faire ressortir toute l'absurdit«'' de l'hypothèse.
Dans le régne végétal, nous verrions, par la réversion, une i)oire tombée " qui se dépourrit, (|ui devient fruit mûr, qui se recolle à son arbre, puis fruit vert, qui décroît, et redevient fleur flétrie, puis fleur semblable à une fleur fraîchement éclose, puis bouton de fleur, puis bourgeon à fruit, on même temps que ses matériaux repassent les uns à l'état d'acide carbonique et vapeur d'eau répandue dans l'air, les autres a letat de seve, puis à celui d'humus ou d'engrais. ^
Dans le régne animal, nous verrions - les débris des os et de la chair de la proie qui reviennent de l'estomac du carnassier dans sa bouche, pour se reconstruire entre ses dents, et reconstituer La proie toute vivante, puis... les deux bêtes se mettant a courir à reculons, le carnassier s'onfuyant affamé devant le derrière de son ex-proie, r,
M. Breton n'ajoute donc aucune foi à la possibilité physique de la nh'ersion du monde matériel. Cependant, comme un simple changement dans les données, un changement dans le signe du temps rend la reversion possible et même nécessaire, il ûxudrait, d'après M. Breton, introduire dans l'emploi mathématique du temps, une condition expressément manifestée par la notation qui ne permette plus de confondre le passé et l'avenir.
Le P. Carbonnelle (1) ne partage pas complètement les idées de l'ingénieur français quant à la réversion appliquée au monde matériel. Quoique ces réversions soient très improbables et pratiquement impossibles, on ne peut déclarer qu'elles le soient théoriquement. '• Le phénomène direct, dit-il, a toutes les chances pour lui, parce qu'il consiste dans la dispersion de l'énergie visible en une multitude quelconque de mouvements divers ; le phénomène réverti n'en a aucune, parce qu'il consiste dans la concentration régulière, en un mouvement visible déterminé, d'une multitude énorme de petits mouvements qui peuvent exister d'une inhnité de manières sans avoir aucune tendance à la concentration... les phéno-
(1) Les confins de la science et'de la phiIosop1i'ie,\>.''di^ etsuiv.
inriies rcvcrtis exigent souvent le concours d'un nom1)re presque infini de circonstanœs indépendantes, et c'est cela qui les rend improbables... dans la plupart des cas la moindre influence extérieure suffirait pour empêcher le phénom^'-ne. »» Mais puisque après tout, il est théoriquement possible, il faut reconnaître, dit-il, que le Créateur peut l'appliquer à l'existence.
La raison alléguée par le P. Carbonnelle i)0ur démontrer l'impossibilité pratique d'une telle réversion, a certainement sa valeur, mais elle n'est pas assez radicale, parce qu'elle part d'une supposition erronée. Dans cette critique, en effet, le monde matériel se trouve réduit à un système purement mécanique, uniquement régi par les lois du mouvement. Si à ce point de vue restreint et exclusif, l'univers n'exclut pas la possiljilité théorique d'une complète réversion, il en est tout autrement si on le considère dans sa réalité concrète. Notre monde matériel n'est pas une collection d'agents mécaniques, mais de natures régies par la grande loi de la finalité intrinsèque. Quand il s'agit de tels agents, un changement de vitesse devient insuffisant pour la reproduction fidèle, mais dans un ordre inverse, des phénomènes passés. Aussi longtemps que ces natures restent
ce qu elles sont, on ne saurait en tirer des phénomènes opposés à leurs inclinations naturelles. D'autre part, les modifier pour les approprier à cette destination nouvelle, c'est sortir des données du problème qu'il s'agit de résoudre. Ce serait un autre monde, mais nullement le monde réverti.
Quoi qu'il en soit de ces opinions sur la réversibilité du monde matériel, la question de la réversibilité du temps ne se trouve pas encore résolue. Peu importe, d'ailleurs, que l'univers matériel, tel qu'il existe actuellement, ne puisse se prêter à une réversion complète. L'ordre de succession temporelle qui doit déterminer d'une manière immuable, pour chacune des parties qui constituent le temps, les relations qui l'unissent aux parties qui la précèdent et à celles qui la suivent, ne se trouve-t-il pas suffisamment compromis, s'il est prouvé qu'un seul mouvement puisse être réverti ? Le temps concret, c'est le mouvement. La réversibilité de l'un n'est-elle pas aussi celle de l'autre ? Le passé ne peut-il pas devenir le futur ?
Dans son excellent traité de cosmologie, le R. P. De San (1) semble accorder grand prix cà
(1) Institutiones metaphysicœ specialis,iomus I, Cosmologia. De tempore.
celle (liHicullc dont il fail .Vfiillcurs un argmneut contre la théorie ihornisK^ fin temps. Les parties ,lu mouvement, dit-il, n'ont pas entre elles une relation fixe et invariable d'avant et d'après; elles sont iicetégard indifférentes. Si, par exemple, un corps en mouvement parcourt l'espace sitmentre A et B et revient ensuite de B en A avec la même rapidité, les mêmes ^ ubications », c'està-dire ces mêmes réalités accidentelles qui constituent le premier mouvement et ont donné au corps ses positions successives dans l'espace, constitueront aussi le second mouvement. La seule différence à établir entre ces deux mouvements consiste en ce que chacune des ubications, appelée antérieure dans le premier mouvement, deviendra postérieure dans le second.
Dans l'hvpothèse qui identifie le temps réel avec le mouvement, l'ordre de succession n'aurait donc rien de fixe contrairement à ce que requiert la durée temporelle.
A notre avis, ni la réversibilité d'un mouvement isolé telle que l'entend le R. P. De San, m la réversibilité même du monde matériel, fut-elle d'ailleurs pratiquement possible, n'impliquent la réversibilité proprement dite d'une durée temporelle quelconque. Le passé restera forcément passe
et la place occupée à l'heure présente par chacune des parties du temps qui fuit derrière nous, ne subira jamais de changement.
Pour nous en convaincre, reprenons l'idée du mouvement. Aussi longtemps que l'on considère un corps en repos, les mêmes parties d'un espace déterminé sont susceptibles de recevoir successivement et même simultanément les dénominations opposées d'avant et d'après. Par elles-mêmes, elles sont indifférentes à l'une ou à l'autre de ces dénominations : celles-ci leur sont extrinsèques, car elles proviennent d'un ou de plusieurs points fixes avec lesquels on les met en relation. Sans que les parties spatiales en soient aucunement modifiées, ces relations d'antériorité et de postériorité varient donc avec les termes de comparaison. La raison foncière de ce fait, c'est que les parties spatiales se trouvent dans un ordre de juxtaposition simultanée et nullement dans un ordre de succession.
Il en est tout autrement du mouvement proprement dit. Ici, la succession n'est plus une simple appellation extrinsèque, étrangère à la réalité même du mouvement et partant variable au gré de chacun, mais elle constitue un élément intrinsèque, essentiel au mouvement. Il ne s'agit pas d'une succession quelconque, abstraite, mais d'une succession con-
Wi —
cH'le, <lr (Cl ordre n'^-l et îil)solument sprcialis^* dans lequel se produisr^nl les diverses parties du mouvc^meut concret. Chacune de ces parties est essentiellement le complément intrinsèque de celle qui la pi'ècède comme elle sera complétée par celle qui la suit. Essentiellement, chacune d'elles précède telle autre et suit telle autre partie d< -terminée. Et puisque cet ordre d('terminé de succession constitue par lui-même la relation temporelle d'avant et d'après, il en résulte ([ue chacune des parties d'un mouvement réel possède tui avant et un apix^s temporels définitivement fixés.
D'ailleurs, celte analyse du mouvement se trouve admirablement confirmée par les procédés qti'emploie la mécanique pour déterminer un mouvement concret. Lorsqu'il s'agir, en effet, de décrire un mouvement isole, la mécanique a soin d'indiquer toujoursparmi les éléments essentiels, la direction et le sens du mouvement. Or qu'est-ce que la direction sinonl'ordredanslequelvontse réaliser les diverses parties constitutives de ce déplacement local ^
Si telle est la constitution réelle du mouvement, il est clair que tout changement de direction entraîne avec lui un nouvel ordre de succession et partant un nouveau mouvement. Dès lors, dans le cas cité plus haut d'un mobile, qui, après avoir
parcouru un cortain espace, rebrousserait chemin et reviendrait avec la môme vitesse à son point de départ, nous nous trouverions en présence, non d'un seul et même mouvement, mais de deux mouvements essentiellement distincts. Les temps exprimés par chacun d'eux, le seraient au même titre, et toutes les parties temporelles du second, seraient aussi consécutives aux parties du premier.
Les ubications qui constituent le premier mouvement, dit l'ôminent philosophe cite plus haut, sont identiques à celles du second ; la seule différence consiste en ce qu'elles sont réalisées dans un ordre inverse. Mais, d'abord, cette assertion justifierait notre thèse, car de la diversité de direction résulte nécessairement la diversité de mouvements et partant la diversité de temps.
De plus, que faut-il penser de cette assertion elle-même ? Sans doute, les espaces parcourus en sens inverse sont identiques, les « ubications » au contraire ne sont que semblables. Ces réalités accidentelles qui à chaque instant donnent au corps en mouvement telle pince déterminée dans l'espace, n'ont évidemment qu'une existence éphémère, et au fur et h mesure que le corps se déplace, ces ubications naissent et se succèdent comme
les positions toujours changeantes qu'elles sont appelées à déterminer. Lorsque le mobile est arrivé au terme de sa première course, que restet-il de ces ubications ? Kviderament i»lus rien, si on (Ml excepte la dernière qui donne au corps sa dernière situation. Le corps vient-il a rebrousser chemin, une série nouvelle d'ubications semblables aux premières, mais absolument distinctes de celles-là, déterminera la course du inobil.'. Il serait, en effet, puéril de s'imaginer que les ubications accidentelles séparées de leur sujet connaturel, attendent dans l'espace le passage du mobile pour en fixer à nouveau les positions successives. Toute la réalité du premier mouvement est donc disparue à jamais, et avec eUe les parties temporelies dont elle a déterminé la succession.
Il en serait de même si un corps parcourait deux fois le même espace avec une même vitesse. Nous aurions deux mouvements consécutifs semblables, mais de réalité différente, et les relations intrinsèques qui rattachent chacun de ces mouvements à ceux qui l'ont précédé ou vont le suivre, fixent un ordre temporel réellement immuable.
Rigoureusement parlant, aucun mouvement n'est donc susceptible de réversion, car tout mouvement possède une individualité propre et essentiellement passagère ; toute modification, quelle
qu elle soit, en change la nature et nous donne un mouvement nouveau.
Ce n'est donc qu'au sens large du mot qu'il peut être question de réversibilité. Rien ne nous empêche, en effet, d'appeler réverti ce mouvement de recul effectué par un mobile avec une vitesse égale et contraire à celle du mouvement progressif a-ntérieur.
Dans le cas d'une réversion complète de l'univers matériel, nous assisterions à une série de phénomènes en tout semblables aux phénomènes du passé, mais la similitude des éléments sériés ne supprimerait en rien la distinction réelle de ces séries. Cette seconde phase des phénomènes serait entièrement nouvelle • et consécutive à la première ; elle n'aurait que le privilège de lui ressembler. Mais qu'importe que les phénomènes qui se déroulent et se succèdent nous présentent im caractère d'absolue nouveauté ou ne soient qu'une copie du passé, le temps n'en continuera pas moins sa course.
La relativité dit temps.
La question de la relativité du temps a reçu des solutions bien diverses. Tandis que certains philosophes attribuent à la durée temporelle une
valoiir objective et iiidépenclaiiLe de toute autre valeur (1), d'autres, au contraire, en aiïirinent sans réserve la coinplùte relativité (£). Entre ces deux positions extrêmes se rencontrent des opinions multiples ([ui, en donnant au terme de relativité des sens divers, ont l'avantage de résoudre chacune un problème spécial.
La diver^^ence de vues serait certainement moins grande et l'entente plus aisée, si l'on commençait par donneur a ce terme un sens bien
précis.
Appliquée au temps, la relativité peut s'entendre de trois façons dilférentes qui résument toutes les autres. On peut considérer dans le temps : P sa réalité objective; 2" sa valeur quantitative ; SM'évaluation de cette grandeur quantitative faite par l'intelligence qui la conçoit.
1. Au premier point de vue, on comprend aisément qu'il y a lieu de se demander si la durée temporelle possède, en dehors de nous ou du moins en dehors de nos intelligences, un être
(1) Delbœuf, Logique, t. III, p. 49 et suiv. - Farges, Vidée de continu dans Vespace et le temps, p 250 et suiv.
(2) Clr. spécialement : Balmès, Philosoplue fondamentale, 1. VII, c. 5 et 6. - Lechâlas, Étude sur Vespace et le temps ; le problème des mondes semblables, p. 119-
complet et tout achevé, ou si, au contraire, cet être objectivement incomplet n'atteint sa perfection définitive que grâce à une opération intellectuelle.
Or, ainsi entendu, le temps revêt tout à la fois un caractère absolu et un caractère relatif.
Quoiqu'il se trouve dans un état très imparfait et quasi embryonnaire dans le mouvement, il y existe néanmoins ; il a son être réel au même titre que lui ; il se confond avec cette réalité continue réellement divisible en parties temporelles. (1)
D'autre part, sa perfection complète, son être achevé est essentiellement relatif ; il se forme sous la dépendance de l'intelligence qui, en fractionnant le continu successif, met en relief le caractère d'antériorité et de postériorité des parties qui le constituent. De là, son caractère relatif.
2. En second lieu, le temps n'est pas settlement tme réalité quelconque, mais une grandeur, une étendue temporelle évaluable. Cette valeur quan-
ti) Nous n'abordons pas ici la réfutation des sj'-stèmes qui refusent à la notion de temps toute objectivité réelle. La discussion des systèmes fera l'objet d'un chapitre spécial. Pour le moment, nous supposons établie la théorie thomiste du temps.
titîitive est-cllc absolue ou rclaiivci \uiic-i-elle avec les mesures (lui servent à la déterminer, avec les intelligences fiui cherchent à la calculer i
Pour quiconque reconnaît l'objectivité réelle du temps, cette question ne soulève aucune difficulté. Une étendue réelle est nécessairement une quantité déterminée, dont la valeur est indépendante de tout moyen de mensuration. Ainsi en est-il de la durée temporelle. A ce point de vue, le lemps constitue une quantité absolue. La raison en est d'ailleurs évidente : la relation de mesure, extrinsèque à l'objet, ne peut en clianger la nature, m la somme de réalité qu'il renferme (1).
3. Enfin, au lieu de considérer la quantité temporelle en elle-même, prenons-la telle quelle se présente îx nous avec cette valeur propre que chacun de nous lui attribue. Cette quantité correspond-elle encore à la réalité objective, ou ne se irouve-t-elle pas toujours en fonction de facteurs multiples et variables ? C'est le troisième aspect de la question.
Que l'évaluation de la durée temporelle possède un certain caractère relatif, c'est, à notre avis, un fait indéniable.
D'abord, en pratique, cette estimation se fait à
(1) Farges. Vidée de continu datis l'espace et le temps, p. 262-
l'aide d'une mesure conventionnelle ou variable au gré de chacun. De plus, l'appréciation niénie de cette unité-mesure est nécessairement dépendante de nos dispositions subjectives : une même quantité de temps calculée par nos moyens techniques de mensuration, prend des valeurs bien diverses selon qu'elle est appréciée par la vieillesse ou par la jeunesse. Chacun sait par expérience, avec quelle rapidité étonnante le temps s'écoule pendant les heures de joie intense, avec quelle lenteur désespérante passent les moments d'ennui ou de souffrance cuisante.
Bien plus, le caractère même a sa part d'influence dans ce travail de mensuration ; un caractère vif et bouillant, porté à l'impatience, pourra trouver très longue une durée temporelle qui paraîtra relativement courte à un caractère lymphatique ou indolent.
La plupart des philosophes, les partisans mêmes du temps absolu, souscriront assez facilement peut-être à ces conclusions, sans y trouver une solution complète de la difficulté inhérente au problème posé. Car, à bon droit, on peut encore se demander jusqu'où s'étend cette relativité. De fait, cette question n'est pas facile à résoudre, surtout lorsqu'elle se présente sous la forme
spécieuse ciuc lui donne V.nhnrs <lans s.-. l'iiilosopliio (oniliiiii(;nl;ili' (!)•
a Si le soleil, 'lii-il. doublant la rapidité d<; sa course, nccomi-lissaii sa révolution <'n un temps proporlionncl a celle rapidité, les heures rcstcrai.Mit-clles ce qu'elles sont aujourd'hui > Il laut distinguer. Si le changement avait lieu dans le mouvcnieni solaire, et n'avaii lieu que la, nous percevrions la discordanec de «•c mouvement avec
tous les autres...
,. Si le ciel et le système terrestre tout entier accéléraient leur mouvement, de telle sorte toutefois que le mouvement de nos idées restât le même, dans cette supposition, nous apercevrions un changement que nous ne saurions à quoi attribuer... LaditTérencc entre lu succession de nos idées et celle des mouvements serait saisie par nous ; mais nous ne saurions de quel côté faire retomber l'accélération ou le retard.
, Dans la supposition que cette accéléraiioa s'étendrait jusqu'à nous et à nos idées, la correspondance en toutes choses s'élablissant d une manière parfaite, il nous serait impossible de percevoir le changement... L'idée do cette mesure est donc essentiellement relative, r.
Apres avoir ainsi établi la relativité du temps,
(1) Calmés. Philosophie fomUmeiitale. Liv. VII. C. 5 et 6.
Bal mes passe à l'analyse de l'idée de vitesse et en conclut ^ que demander une accélération ou un retard universel, en altérant dans la même proportion tous les mouvements à la fois, y compris les opérations de notre âme, c'est proposer un problème insoluble ; c'est vouloir altérer le rapport de plusieurs termes sans changer ce rapport, c'est-à-dire l'impossible ^^. « En effet, ditil, si Ja vitesse n'est autre chose que le rapport de l'espace et du temps ; si le temps n'est autre chose que le rapport des espaces parcourus, modifier tous ces rapports dans la môme proportion, c'est ne les point modifier ; c'est laisser toutes choses dans le môme état. «
Que faut-il penser do ce raisonnement de Balmès et de la conclusion à laquelle il aboutit ?
Cette conséquence que Balmès, d'ailleurs, trouve lui-même étrange, découle d'une perpétuelle confusion de deux choses essentiellement distinctes, du temps objectif et de l'évaluation subjective que nous en faisons. Ce temps réel, disions-nous plus haut, possède une valeur quantitative indépendante de toute mesure et, dans l'hypothèse supposée réalisable d'une accélération double communiquée à l'ensemble des mouvements de l'univers, les jours nouveaux ne seraient en réalité que la
— loi -
inoili<; (les j'jiirs actiieU. ('liaf-iin (Yru\ pos.s<*î(Ie 1111(3 valeur inlrinsrquc que ne peuvent altérer nos chiuii'eantes évualations.
IN)iii- ]<• iiiùme iiiotif, la vitesse eonsid<*rée objectivement est douée d'une valeur absolue. Essentiellement relative, en tant qu elle est un i'aj)port entre l'espace et le temps, elle aussi possède cependant une valeur indépendante de nos appréciations, car les quantités d'espace et de temps qu'elle relie entre elles sont objeciivement absolues. Dès lors, le problème propos* • par Balmès, loin d'être absurde, est physiquement possible.
Mais faut-il en conclure, contrairement à l'avis du philosophe espagnol, que nous percevrions ce changement ? Nous ne le croyons pas. Dans le cas d'une accélération vraiment universelle de tous les mouvements célestes, psychiques et terrestres, le changement passerait inaperçu. La raison foncière en est, que remarquer un changement, c'est opposer un état actuel à un état antérieur qui n'est plus. Dans l'hypothèse où tous les mouvements seraient simultanément changés, sans laisser de trace, dans la mémoire, de leur manière d'être antérieure, cette opposition d'états, et partant la perception du changement deviendraient impossibles. Mais pour échapper à nos
moyens de contrôle, le changement n'en serait pas moins réel.
Enfin, si au point de vue subjectif, Tévaluation de la durée temporelle présente un caractère relatif, il serait toutefois peu logique d'en inférer que cette appréciation ne correspond nullement à la réalité et que nous sommes peut-être constamment victimes d'illusions. Comme le disait l'Ecole, la connaissance acquise est toujours le produit de deux facteurs, de l'objet à connaître aussi bien que du sujet connaissant. Rien d'étonnant, que nous retrouvions dans les connaissances humaines les imperfections inhérentes à nos moyens de connaître, et que dans ce travail si délicat de mensuration temporelle soumis tout spécialement aux influences internes, la prudence nous commande de^contrôler de prés les résultats de ce travail.
Néanmoins, puisque le Créateur nous a doués de facultés cognitives destinées à nous mettre en rapport avec les événements internes et externes, et qu'il a lui-même réglé le cours des uns et des autres, nous n'avons nulle raison de douter, mais une raison décisive de croire que nos évaluations communes et actuelles du temps, bien qu'entachées d'imperfection relative, correspondent sensiblement à la réalité.
Le iew})s a-l-il commence ? Le temps fniim-t-U ?
S'il cxislait, coiiime lo soulionncnt (luolquos auteurs, un temps absolu, indépendant des choses contingentes, préexistant a leur apparition et devant survivre à leur destruction, Vi problème propose? serait du même coup résolu. Mais tel n'est pas le sens ([ue nous atti'iV)U()ns au temps réel. La durée temporelle dont il s'agit, c'est le temps entendu au sens scolasti(iue du mot, c'est-à-dire le temps concrétisé dans le mouvement continu.
La question posée revient donc à se demander, s'il existe ou non, de toute éternité, des êtres soumis au changement ; si le mouvement dont ils sont animés doit se perpétuer sans lin ou faire place un jour à une absolue immobilité. Question double, on le voit, dont les parties appellent peutêtre des solutions ditferentes. Aussi, sera-i-il avantageux de les traiter séparément.
Le temps ci-t-il commencé ?
Point de vue ihéologique.
Lorsque l'on fait appel aux données de la Révélation, on n'éprouve aucune peine cà résoudre cette question. La première page de la Genèse lève
tout doute à ce sujet : « Au commencement des temps, Dieu tira du néant les cieux et la terre. « (1) •• Et maintenant, est-il écrit dans l'Evangile de saint Jean, glorifiez-moi de cette gloire que je possédais en vous, avant que le monde fut. » {t) Avec le mouvement des êtres créés commença donc le temps intrinsèque propre h chaque corps. Avec le mouvement apparent des cieux fut inaugure notre temps extrinsèque. « Quia anto nuuidum motus non fuit, unde nec tempus. ?' (3)
Sans doute, lorsque par l'imagination nous nous reportons à cette époque lointaine, où l'univers allait sortir des mains créatrices de Dieu, nous sommes tentés de nous demander combien d'années, combien de siècles s'étaient écoulés avant l'apparition des mondes actuels. 11 nous semble qu'avant la création comme aujourd'hui, les. instants succédaient aux instants, les jours aux jours, ou du moins, si rien ne pouvait mesurer l'étendue de cette durée temporelle, qu'il existait cependant une succession régulière coïncidant depuis toujours avec l'immobile éternité de Dieu.
(1) Gen. Cl. y. 1.
(2) Jo. C. XVII, V. 5.
(3) S. Thomas. De potentia, q. III. a. 14. ad 6'^^^
Ce temps, que nous projetons ainsi au d^^la du monde actuel, nVst évidemment qu'une fiction de notre imaginai ion. (irAce à cette puissante faculté, il est en notre j)ouvoir de reculer à l'infini l^'S limites du temps réel, et de combler par des créations imaginaires ce vide de toute réalité qui a précédé l'apparition des créatures. Mais, si avant lavénement de l'univers, rien n'existait on dehors de l'être immuable de Dieu, il ne pouvait y avoir de succession véritable ni partant de durée temporelle. « Xcc ante mundum fuit tempus reale, sed solum imnginarium, prout scilicet nunc possumus imaginari infînita temporum spatia œternitate existcnte potuisse revolvi ante temporis incœptioncm. ^ (1)
La môme question, dit M. Fargcs dans son intéressante étude sur le temps, pourrait revêtir une forme plus embarrassante. « Avant la création du monde actuel, Dieu pouvait assurément créer et puis anéantir un monde antérieur. Supposé qu'il l'eût fait, on nous demande par quel intervalle de temps ces deux créations auraient été séparées. « (2) Si aucun être, répond-il, jouissant d'une durée successive n'a existé dans l'intervalle
(1) s. TuoMAS. De potentiel, q. HT. a. 18 ad 20 ^n^. — S. Aucus- TiNUS. De civitate Dei. lib. 12. C. 15. n. 2.
(2) L'idée de continu dcDis V espace et le temps, p. 259.
de ces deux mondes présent et passe, il n'y a eu entre eux aucun intervalle de temps... Les deux mondes supposés n'auraient eu entre eux aucun rapport temporel ; ils ne seraient ni immédiats, ni distants mais indépendants. ^ (1)
Cette conception de la distance temporelle nous paraît défectueuse et semble être inspirée par une crainte exagérée du temps absolu.
Qu'est-ce, en effet, qu'une relaiion de distance? Deux êtres sont distants l'un de l'autre, lorsque, sans modifier en aucune façon leurs propriétés ou leur position, il est possible d'intercaler entre eux une grandeur déterminée. Dans le cas présent, entre le monde antérieur détruit et le monde actuel, il y aura une relation réelle de temps, si ces deux termes ont été réels et s'il existe une possibilité physique de placer entre eux une durée successive bien déterminée.
Peu importe donc que des êtres soient venus combler cet intervalle et relier ces deux mondes par une succession ininterrompue, la possibilité physique reste la môme et, avec elle, la relation de distance temporelle.
Au surplus, un simple exemple mettra davantage cette vérité en lumière. Supposé que l'année
(1) Loc. cit. p. 259, 260.
(lornicre, .'ï'pareille lioure, Dieu ait nnniliilé le monde et qu'à l'heure prdscntc il lui dorme à nouveau l'existence ; (jui oserait prétendre qu'entre le monde alors détruit et le monde actuellement renouvelé, la distance temporelle n'est pas exactement d'une année, et qu'entre ces deux termes, Dieu aui'ait i)U dérouler une série de siècles ? Les événements qui ont rempli de fait le cadre de cette année, n'ont pas créé par leur existence la possil)ilité physique de leur durée réelle, mais cette possibilité était logiquement antérieure à cette durée finie et déterminée.
Point de vue philosophique.
II résulte clairement du témoignage des livres inspirés, que la création de l'univers s'est faite dans le temps, et que le monde n'a pas un éternel
passé.
Mais la raison peut-elle porter sur cette question
mi jugement aussi décisif?
On connaît quelle fut, h ce sujet, la pensée de saint Thomas d'Aquin : Quoique la raison, dit-il, puisse établir avec une entière certitude le fait de la création de l'univers, elle est cependant impuissante à démontrer que cette création s'est faite dans le temps, en d'autres termes, que le monde
a eu un commencement. La chaîne des êtres qui se sont succédé, au sein d'un perpétuel changement, pourrait n'avoir point de premier terme ; le temps écoulé serait donc infini. (1)
Cette opinion a rencontré de tout temps, au moyen âge comme de nos jours, de nombreux adversaires et de brillants défenseurs. Cette division des esprits n'a, d'ailleurs, rien d'étonnant pour qui s'est familiarisé avec les difficultés sans nombre dont cette hypothèse se trouve hérissée. L'intelligence se trouve mal à l'aise en pénétrant dans ce fouillis presque inextricable, où chaque pas marque un nouvel effort, où, constamment assaillie de difficultés, elle ne sait de quel côté diriger ses regards pour découvrir le fil conducteur qui puisse sûrement guider sa marche.
Aussi, pour s'orienter dans ce domaine si obscur, et aboutir à des conclusions plus solidement établies, est-il nécessaire, croyons-nous, de fragmenter cette question, d'ailleurs trop vaste pour être embrassée d'un seul coup d'œil, et de traiter séparément les diverses parties qu'elle comporte.
C'est aussi la méthode que l'Ange de l'École
(1) De potentia, q. III. a. 14. — Siim. theol I^ p. q. XLVI. a. 2 et 3. — Opusc. de œternitate niundi. — Cont. Gent, lib. II. C. 18; 19, etc.
semble avoir suivie. Quoique sa thèse sur la possibilité (Vuno création étc^rnclle s'étende en maints endroits au monde actuel, il commence par l'examiner d'abord au point de vue exclusivement métaphysique. « In hoc ergo tota consistit quM.'Slio, utrum esse creatum a Deo secundum totam substantiam, et non haberc durationis principium, répugnent ad invicem vel non. « (1) La question fondamentale, dit-il, est de savoir s'il existe une opposition intrinsèque entre les deux concepts de créature et de dw^ée éternelle.
En fait, cette question d'ordre métaphysique est bien la première qui se pose devant l'intelligence. Que nous servirait-il de scruter les lois et les propriétés du monde corporel, dans le but de découvrir la possibilité d'une existence éternelle, d'examiner dans le détail toutes les difficultés spécialement inhérentes à cette sorte de recherche, si l'étude des concepts suffit à elle seule pour établir aiirioril-à stérilité certaine de ce travail ? Sans doute, l'absence d'incompatibilité logique entre les idées de créature et à' éternité, fût-elle solidement prouvée, ne nous permettrait pas encore de conclure à la possibilité de la création éternelle du monde actuel ; mais un grand pas
(1) Opnsc. de œternitate miindi.
— lisserait fait dans la voie de la solution finale, une partie considérable du terrain serait déblayée.
I. ESTIL ESSENTIEL A l'ÊTRE CRÉÉ d'avoir un COiMMEXCEMEN T DANS LE TEMPS ?
Telle est donc la première phase du problème général.
A. Envisagée du coté de Dieu, la possibilité d'une création éternelle semble être en dehors de toute conteste.
La puissance divine est infinie et éternelle comme Dieu même ; le temps ne peut atteindre que le terme extrinsèque de ce pouvoir créateur.
Lorsque nous examinons le jeu des activités corporelles, nous ne trouvons guère de cause qui ne précède son effet sensible d'une priorité temporelle. Et à raison de cette succession réelle qui caractérise l'efficience de la plupart des êtres qui nous entourent, nous concevons difficilement qu'une cause et son effet puissent être simultanés.
En réalité, un effet total est nécessairement postérieur h sa cause lorsqu'il est le produit d'une action successive, car il appartient à l'essence de la succession d'avoir des parties réalisées les unes après les autres.
Mais cette relation temporelle, qui rattache les
- Il* —
eirets successifs à l.mr cnusc. n'a plus de raison dctrc, quan.l il s'a-ii <rune action inslanlancc. La cause comme telle cst-ellc posée, l'action et 1 effet le sont au même titre. Or, l'action créatrice est instantanée, elle ne prend qu'un instant indivisible, ou mieux ne requiert pas de temps (1).
Dès lors, si la puissance divine se trouve éternellement apte à produire son effet, et si, d'autre part, la réalisation de cet effet exclut toute succession, pourquoi la créature ne pourrait-elle pas
être éternelle ?
L'action divine, instantanée, précéderait son effet d'une priorité logique et de nature, elle n aurait point sur lui de priorité temporelle.
B Du côté de l'être crée conçu abstraitement, rhypothèse d'une création éternelle ne rencontre pas davantage de difficultés insolubles.
L'être contingent a été créé par Dieu du néant; mais faut-il que le néant précède dans le temps l'apparition do cet être ? Le concept de la création n'implique pas cette nécessité. La question de la création est essentiellement une question de cause et d'origine, nullement une question de temps (.).
,1) ^ Thomas. ConL Gent. lib. IT. C. 19. - Cf^ Dr Schnod (1)S. luoMA ira . Paderborn, 1S90.
Naturphilosophie III. Kap. JMuei ne> (2) S. Tho.mas. Ce poteiitia, q. 111- »• !*•
Comment l'être a-t-il été produit? Par création. Quand a-t-il a été créé ? Dans le temps ou de toute éternité. La première question est indépendante de la seconde.
Quelle que soit donc sa durée, éternelle ou temporelle, la créature mérite réellement son titre, si, selon la totalité de son être, elle est sortie des maias de Dieu sans le concours d'aucune cause matérielle préexistante. Tel est le concept adéquat de la création.
En second lieu, lorsqu'il s'agit des créatures, nous accordons à l'essence une certaine priorité sur l'existence. Cette priorité tire sa raison d'être de la contingence des choses créées ; car, en dehors de Dieu, aucune essence ne porte en soi le principe ontologique de son existence. Types idéaux, simples sujets récepteurs de l'existence concrète, les essences resteraient éternellement dans le néant, si une cause extrinsèque ne venait les en tirer. De là, la nécessité de leur attribuer une priorité logique sur le fait de leur réalisation mais cette espèce de priorité est aussi la seule que puisse réclamer l'essentielle contingence des créatures.
Attribuez, en effet, au monde actuel une existence éternellement reçue, sera-t-il moins contingent que si vous en faisiez remonter l'apparition à quelques milliers d'années ? Les types idéaux qui
— lit;
constituent les essences des ôtrcs Jont le monde est constitué, rcnfermeruient-ils davantnge, à litre de note csscnti(!llo, un principe interne et adéquat d'existence >: Évidemment non. Vous les concevriez encore, et avec la mémo nécessité, comme des étreâ par eux-mêmes simplement possibles, logiquement antérieurs au fait de leur réalisation, mais en réalité étcrndlcment réalisés par la libre
volonté (le Dieu.
Enfin, dans l'hypothèse que nous soutcnoiis, la créature jouirait d'une certaine éternité. Mais qui ne voit quelle distance infinie séparerait Téternite divine du don gratuit que le Créateur aurait fait a son œuvre en lui octroyant un éternel passé ?
L'éternité de Dieu, c'est la possession pleine, entière et simultanée d'une existence nécessaire qui exclut la possibilité mémo d'un changement, tant dans le passé que dans le présent et l'avenir. L'éternité de la créature, au contraire, ne serait qu'une réception ininterrompue, mais sans commencement, d'une existence fragile, librement octroyée, naturellement soumise au changement, toujours susceptible d'une complète annihilation. La théorie antagoniste de l'opinion thomiste soulève encore quelques difficultés empruntées a la notion d'une succession éterneUe. Nous ne croyons pas, cependant, devoir nous y arrêter,
car, comme le fait observer Suarez (1), il n'est pas essentiel à la créature d'être successive.
D'ailleurs, nous aurons bientôt l'occasion d'aborder ce nouveau champ de discussion où semblent se concentrer tous les efforts de la partie adverse.
Avec l'Ange de l'Ecole, nous croyons donc, qu'au point de vue exclusivement métaphysique, l'hypothèse de la création éternelle résiste victorieusement à l'épreuve de la critique la plus sévère.
Mais si le concept abstrait de créature éternelle n'implique pas de contradiction, en est-il de même de la créature envisagée dans son état réel et concret ?
Ainsi transportée sur le terrain de la réalité, la question devient plus complexe. Le monde comprend, en effet, des êtres de nature bien diverse. On y distingue, d'une manière générale, les anges (2), les hommes, les créatures douées d'une vie naturellement périssable, enfin les êtres inanimés. Ces œuvres de Dieu sont-elles,
(1) Suarez. Met. Sect. VI, disp. XX. de X'tcrnitate.
(2) L'existence des anges ne nous est connue avec certitude que par la Révélation. Néanmoins, nous n'avons pas voulu en omettre l'étude pour laisser au sujet toute l'ampleur qu'on a coutume de lui donner.
au m.-'mo litre, susceptibles d'une existence éternelle « On comprend ((uo Texaincn détaille de ces diverses catégories d'êtres poui-ra seul nous éclairer à ce sujet.
M. 1,A CKKATION iVlEIlNKI.I.i: l)'l N IM.ll F.SI-nlT
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De toutes les créatures, il n'en est [.as (lui semble plus favorable à l'hypothèse d'une création
éternelle.
De fait, la durée de la substance angcliquc ne s'acquiert pas graduellement par voie de succession continue. A raison de sa simplicité, la substance de ran"-e échappe nécessairement à tout changement interne. Ses actes, considérés isolement, sont aussi instantanés. Enfin, comme il n est ici question que d'une seule créature, les dilhcultes inhérentes au concept de multitude doivent cire ro"-ardécs comme non avenues.
Les actes de l'ange forment bien, par leur ensemble, une série successive. Mais rien ne nous oblige à la supposer infinie ou sans premier terme- En appelant à l'e.^istence cette créature spirituelle. Dieu pouvait lui donner un acte de connaissance et de volition qui aurait été coéternel avec cette substance ; dans la suite des temps, d'autres actes
seraient venus s'ajouter à ces actes primordiaux ; et comme les premiers termes jouiraient seuls d'une existence éternelle, la multitude des actes postérieurs ne constituerait jamais qu'un nombre fini.
Restreinte à ces limites, cette hypothèse parait, de nouveau, Lion plausil)le. Aussi, plusieurs auteurs, peu partisans d'une création éternelle, n'ont pas craint de s'y rallier. (1)
Saint Thomas lui-même la considère certainement comme la mieux établie, car plusieurs fois, aux prises avec des difficultés plus sérieuses soulevées contre sa thèse générale, il y ramène délicatement ses adversaires. (2)
Notons toutefois, que d'après cette opinion, l'existence éternelle de l'ange n'aurait pas encore pour corollaire l'existence d'un temps infini, car la multitude des actes d'où peut résulter le temps discret, limitée par un premier terme, serait forcement mesurable.
L'opinion thomiste rencontre des difficultés bien plus nombreuses et plus profondes, lorsqu'elle
(1) JoANNEs A S. Thoma. — Plul. nattirolis, t. IL Q. XXIVa. 1. — Suarez. Met. disp. XX. Sect. VI, de reternilale.
(2) Sum. tlieol. Q. XLVI. a. 2. Nous croyons utile de mentionner que saint Thomas souscrit, à la thèse énoncée plus haut, sans y apporter aucune réserve.
s'étend aux (Hrcs corporels de l'univers. Sur ce terrain, ce n'rst plus de tel ou tel être particulier qu'il s'nj^it, mais do séries de (créatures à existence liniitécsoumiscs au changement continu, succédant les unes aux autres, constituant ainsi une chaîne limitée d'une part au présent, mais setendant à l'infini dans le passé.
Aussi, ])ouvons-nous exprimer connue suit cette troisième phase du problème général.
III. Une multitude, sans premier terme, de créatures SUCCESSIVES EST-EULE INTRINSEQUEMENT POS-
sible ?
Lorsque, par la pensée, nous remontons la chaîne des siècles réels ou imaginaires écoules, jamais, quelle que soit cVaiUeurs l'étendue de ce re-ard plongé dans le passé, il ne nous est possible de nous arrêter à un instant qui nous apparaisse comme le point initial obligé de Tappariiion
des êtres.
Il reste, au contraire, un au-delà dont les limites flottantes nous semblent pouvoir être
reculées toujours.
Au surplus, les créatures ne sont-elles pas
indifférentes à l'égard du temps ?
Qu'importe-t-il à la génération présente de ne
compter que quelques milliers de devancières ou d'être le terme de générations sans fin d'ailleurs disparues \
A ce premier point de vue, l'existence éternelle du monde actuel paraît être une hypothèse bien admissible, et l'on soupçonne à peine, qu'en réalité, il s'agit d'un des problèmes les plus obscurs de la philosophie.
Les difficultés sont très nombreuses. Mais en les examinant dans leur ensemble, on s'aperçoit aisément qu elles se réduisent à deux chefs principaux. Les unes tendent à établir l'impossibilité métaphysique d'une multitude infinie ; les autres, empruntées aux sciences naturelles, cherchent à démontrer que le monde actuel doit un jour finir, pour en inférer qu'il a du commencer.
Examen des difficultés relatives à la notion de multitude infinie.
Avant de nous engager dans cette discussion, il ne sera pas sans intérêt de relever un premier fait intimement lie à la question qui nous occupe ; c'est-à-dire l'existence d'une multitude infinie de possibles dans l'intelligence divine.
L'essence de Dieu est, sans contredit, infiniment imitable. Ces imitations possibles constituent,
sous Ir n-nnld.- 1 )i-.u, aul.'inl -le, Opcs i.l-aux ossenliellcnont, int.-UiKil'l"« • l'.Hniilomcnt -l.stincts les uns des îiulres.
Il serait, en crtet. pou raisonnable den atin- Lucr a Dieu une connaissance vague et conlusc. une sorte d'intuition d'ensemble, qui, pour être d-islincte a l'égard de certaines catégories de possibles, n'en atteindrai, le reste que sous forme de multitude toujours suscei-tible d'accro.ssemen. Cette imperfection de la connaissance inhérente aux connaissances humaines, est absolument inconciliable avec la perfection souveraine de l'intelligence divine. La science de Dieu ne connaît pas d'évolution. ,
Le; possibles, quels qu'ils soient, possèdent une certaine réalité intelligible ; à ce utre, ils sont tous, de la part de Dieu, l'objet dune connaissance adéquate, claire et distincte.
L'imitabilité infinie de l'être divin nous apparaît ainsi comme la raison foncière et nécessaire d une multitude actuellement infinie. (1)
Sans doute, il répugne que cette muliuude, comme telle, soit simultanément appelée a
41 .rj 1 . p ri \TV a. 1-2. — Franzelin. „) s. T,.oMAs.^Sum. '^;-'^^;J-' P^ disp 63. - LESsas. De De Deo wno. p. «0. - \ asQLE/ i r v ^^^
perf. div. I. VI. c. 2.- Suahez. .V P.cUsp. sect. I.dist.3ô.q.5;dist.39,a.l.q.3;elc.
Icxistence, car il est de ces possibles qui s'excluent mutuellement ; deux jours consécutifs, par exemple, ne sauraient être simultanés. Mais chacun d'eux pris isolément est susceptible d'existence, et ce caractère nous autorise à les ranger dans une multitude illimitée.
Ce premier fait établi, il nous sera maintenant plus aisé de déterminer les propriétés caractéristiques de la multitude infinie. Nous aurons ainsi l'occasion de rencontrer successivement les conceptions défectueuses de l'infini qui ont donné lieu à la plupart des difficultés soulevées contre cette opinion.
Une première propriété de la mullitude infinie, c'est de constituer un genre de réalité essentiellement distincte de toute réalité finie.
Les deux termes de fini et d'infini sont opposés l'un à l'autre. Tandis que le premier a pour note caractéristique d'être circonscrit par des limites déterminées, l'autre, au contraire, les exclut positivement. « Infinitum a finito non gradu differt, sed tota intestina entis ratione ^. (l)
Cette opposition radicale entre la multitude
(1) Franzelin. De Deo xino, p. 415.