Exposé et critique de ce système. - Les
anciens matérialistes avaient siibstantialisé le temps. Clarke et Newton, enchérissant sur la doctrine du temps absolu, le divinisèrent.
« L'espace, dit Clarke, est immense, immuable et éternel ; et l'on doit dire la même chose de la durée. Mais il ne s'ensuit pas de là qu'il y ait rien d'éternel hors de Dieu. Car l'espace et la durée ne sont pas hors de Dieu ; ce sont des suites immédiates et nécessaires de son existence, sans lesquelles il ne serait point éternel et présent partout... Supposé qu'il n'}' eût point de créatures, l'ubiquité de Dieu et la continuation de son existence feraient que l'espace et la durée seraient précisément les mêmes qu'à présent » ').
Tel fut aussi, à peu près, le langage de Newton.
A première vue, cette identification de la durée temporelle avec l'éternité divine provoque un sentiment d'étonnement, et l'on se demande avec raison comment des savants de première valeur aient pu souscrire à une théorie qui n'est rien moins qu'un essai de conciliation de contradictoires.
D'une part, en effet, le temps, c'est-à-dire, la succession, le changement ininterrompu, l'être qui constamment s'écoule de l'avenir dans le passé, en un mot, la réalité la plus imparfaite, voisine même du néant. D'autre part, l'éternité divine, perfection absolue, exclusive de tout changement, plénitude <l'ètre qui ne connaît ni passé, ni futur et que les scolastiques désignaient d'un mot si juste « nunc perpetuum » l'éternel présent. Se peut-il une opposition plus radicale ?
■) I-KiBNiz, Œuvres philosophiques. y»'<^ réplique de Clarke, p. 643 et passim.
En fait, cette erreur a la même origine que l'hypothèse du temps absolu. Elle résulte de la concrétisation du temps universel et de l'attribution à la réalité concrète de toutes les propriétés exclusivement réservées à l'ordre idéal. La durée, devenue de la sorte nécessaire, infinie, ne pouvant néanmoins se poser en rivale de l'éternité divine, devait bien finalement s'identifier avec cette même éternité ou n'en être qu'une modalité ').
§ 3 Systè7ne de B. Tschitscherin : Le ievips est l'Esprit absolu
151. Exposé de ce système. — Conçu à la façon de Schelling et de Hegel, l'Absolu est soumis à une évolution nécessaire qui fait jaillir de son sein la multiplicité des êtres, mais en les ramenant toujours à l'unité et en leur imposant sa
') A s'en tenir à certaines expressions, on serait tenté de ranger parmi les théories réalistes exagérées, la théorie de Tiberghien : Cfr. Le temps. Dissertation philosophique, Bruxelles, 1883. A plusieurs reprises, en effet, l'auteur déclare que le temps comme l'éternité sont attribuables à tous les êtres, même à Dieu.
Cependant, Tiberghien ne partage pas les idées de Clarke et de Newton sur l'identification du temps et de l'éternité divine. Sa définition de la durée temporelle se rapproche même beaucoup de la formule thomiste. Le temps, dit-il, est la forme du changement. Le temps se trouve donc partout o\s. il y a quelque changement et là seulement où le changement existe. L'éternité, au contraire, est la forme de l'immutabilité. Comme tout être possède à la fois une essence et des phénomènes mobiles, tout être possède un double mode d'existence.
Cette apparente contradiction s'explique aisément, si l'on tient compte que Tiberghien est partisan décidé du panenthéisme.
D'après ce S}'Stème, le monde ne se confond pas avec Dieu, il n'est pas Dieu mais il est en Dieu. « Sans doute, écrit-il, il y a aussi du changement en Dieu, puisque le temps est en Dieu, mais ce n'est pas l'essence divine ni les attributs divins qui se modifient ; ce sont les états des êtres déterminés qui vivent en Dieu ».
« Le temps, ajoute-t-il, n'est pas un attribut inhérent à l'essence comme
loi. Telle est, semble- t-il, l'idée fondamentale dont s'est inspiré l'auteur dans la construction de sa théorie. Pour lui, le temps n'est rien moins qu'une des deux grandes manifestations de l'Absolu, ou si l'on veut, le temps et l'espace constituent les deux formes dans lesquelles l'Esprit absolu développe son éternelle et inépuisable activité.
Le temps, dit-il, est la forme de la succession. Dans l'intelligence humaine, il revêt un ensemble de propriétés qui s'imposent à la conscience, tant par la précision de leurs caractères que par leur importance.
D'abord le temps est marqué au coin d'une continuité et d'une régularité parfaites. Les événements se précipitent ou se déroulent avec lenteur ; ils suivent leur cours normal ou l'interrompent. Le temps ne connaît aucune de ces vicissitudes.
Le temps est éternel : tout moment, quel qu'il soit, présuppose un moment qui n'est plus et appelle un moment nouveau ; on ne peut donc lui assigner de limite ni dans le passé, ni dans l'avenir.
11 jouit d'une vraie unité, car tous les temps qu'il nous plaît de distinguer dans la trame des événements d'ici-bas, ne sont que des parties de ce temps unique.
Enfin, il est universel, comme le prouve le langage ordinaire : toute action, dit-on, tout phénomène se passe dans le temps.
En résumé, le temps considéré comme forme pure de la succession, étend son empire sur tout, embrasse l'éternel passé ainsi que l'avenir sans limite.
Forme a priori et innée de nos représentations, le temps n'est
l'unité, comme l'infini ou l'absolu, mais l'attribut de ce qui est dans l'essence, en tant que l'essence une et déterminée contient en soi toutes les déterminations de l'essence qui se manifestent d'une manière continue dans la série des états du monde ». p. 40.
La doctrine panenthéiste repi ise de Krause par le professeur de Bruxelles n'a point survécu à ses deux principaux représentants.
cependant pas, comme le soutenait Kant, privé de toute objectivité. La succession dont il est la forme se retrouve aussi bien dans les phénomènes du monde externe que dans le domaine de nos sensations. Le temps est une propriété de toute activité. Il détermine de la même manière le monde objectif et le monde subjectif; pour l'un et pour l'autre il constitue un principe absolu, car tous les deux sont régis par les mêmes lois.
Mais de quelle réalité le temps est-il donc la détermination absolue ? Est-ce du sujet ou de l'objet ? Est-ce peut-être des deux à la fois ?
Il est clair qu'il ne peut être la détermination du sujet seul : la succession est toujours la succession de quelque chose ; l'expérience prouve d'ailleurs clairement l'objectivité réelle du
temps.
Il ne peut l'être davantage de l'objet seul, c'est-à-dire de l'évolution inconsciente du monde : cette évolution comprend en effet une multitude innombrable d'activités les plus diverses ; le temps, au contraire, est un et possède ce privilège de soumettre à sa loi, sans perdre jamais son unité, la multiplicité des phénomènes externes.
Le temps doit donc être un attribut du sujet-objet absolu, ou plus exactement, de cette force unique, éternellement active qui embrasse toutes les activités internes et externes et leur impose à tous sa loi. Ce sujet-objet absolu, doué d'une éternelle activité, nous l'appelons « Esprit ». Le temps est donc l'Esprit absolu ').
152. Critique de ce système. — Un examen détaillé de cette théorie exigerait une étude complète du panthéisme idéaliste : travail qui, on le comprend, déborde les cadres de notre monographie. Nous nous bornerons donc à relever les défauts les plus saillants de cette profession de foi panthéiste, ou
■) TsCHiTSCHERiN. /?«?/?« und Zeit fAfchiv fier systematische Philosophie, B. V. 1889) ss. 136-148.
plutôt de ce plaidoyer destiné à légitimer d'avance la conception unitaire de l'univers.
M. Tschitscherin a anah^sé longuement les propriétés du temps, notamment, l'unité, la continuité, la régularité, l'absence de toute limite déterminée, l'universalité. En somme, que sont ces propriétés pour tout esprit non prévenu ? Il n'en est pas une seule qui ne soit attribuable au concept abstrait et universel de temps.
Dépouillez le mouvement de toutes ses notes individuelles et spécifiques, vous n'y trouverez plus que l'idée pure de succession. Or pareille idée, à raison même de son état d'abstraction, représente ce qu'il y a d'essentiel dans n'importe quel mouvement ou quelle durée. De ce chef, elle jouit d'une unité idéale. Elle est applicable, au même titre, à l'infinie variété des phénomènes ; elle échappe à toute détermination qui en fixerait les limites et nous apparaît ainsi comme universelle et illimitée. Enfin, cette succession idéale nous semble d'une régularité parfaite, parce que nous laissons indéterminé le mode suivant lequel s'écoulent les parties du temps réel.
Bref, l'analyse du contenu de la conscience nous montre clairement que toutes ces propriétés n'appartiennent qu'au temps abstrait, idéalisé. Concrétisez en effet cette même succession, replongez-la dans les phénomènes où vous l'avez puisée^ aussitôt vous la verrez se multiplier et se diversifier à l'infini comme les phénomènes successifs eux-mêmes. Avec eux, elle s'écoulera entre des limites bien déterminées. Comme eux aussi elle aura sa vitesse ou sa lenteur, variables avec les causes qui l'influencent. En un mot, toutes les propriétés de l'état abstrait s'évanouissent à l'état concret.
Pour M. Tschitscherin, au contraire, cette succession idéale devient un principe absolu, l'être inconditionné qui régit positivement toutes les activités, et maintient Tunité au sein de leur multiplicité apparente. N'est-ce pas la réalisation d'une entité qui, en vertu même de ses propriétés, se montre absolument incompatible avec l'état concret ?
En cela consiste, à notre avis, le vice radical de cette théorie panthéiste.
En second lieu, dans le but de sauvegarder l'unité de l'Absolu, l'auteur identifie le sujet et l'objet, le monde subjectif et le monde objectif. Le temps, dit-il, régit l'un et l'autre ; les lois de la pensée sont aussi les lois des choses.
Or y a-t-il une opposition plus manifeste que celle du moi et du non-moi ? Même dans l'ordre purement phénoménal, la conscience nous atteste l'irréductibilité de la pensée et de son objet,, du monde interne et monde externe. De quel droit donc les fusionner ou les fondre en une unité foncière ?
Les mêmes lois temporelles, dit-on, régissent l'universalité des choses.
Soit, mais le fait d'appliquer une formule abstraite à des choses diverses nous autorise-t-il à supprimer les différences objectives, évidentes qu'elles présentent ? Ici encore, on le voit, se retrouve cette éternelle confusion de l'ordre idéal et de l'ordre réel, confusion sur laquelle repose tout le monisme.
Au surplus, admettre l'évolution dans l'Absolu, en proclamer la nécessité et le soumettre à un perpétuel changement, c'est, comme on l'a dit avec raison, tenter la conciliation des contradictoires.
Systcfne de MM. Isenkrahe, Franz Zigon.
La durée est l écoulemerit contuni de l'être créé
153. Système de M. Isenkrahe. — L'auteur allemand s'en prend d'abord à la théorie scolastique du temps. Pour lui, cette théorie a un vice d'origine des plus compromettants. Elle est née sur un sol payen et, malgré les perfectionnements qu'elle a reçus au cours des âges, elle demeure étrangère aux données de la foi et ne saurait plus bénéficier de l'influence bienfaisante de sa lumière. On a souvent reproché à saint Thomas, dit-il.
d'avoir été trop indulgent à l'égard des doctrines d'Aristote. Jamais reproche ne fut plus mérité qu'en cette occurrence.
D'ailleurs, la solution aristotélicienne et thomiste du problème du temps est manifestement insuffisante.
On définit le temps : une succession continue, le nombre du mouvement « numerus motus ». On le regarde comme la mesure du mouvement et aussi comme la mesure du repos. Il est donc le nombre d'une réalité inhérente de la même manière à l'un et à l'autre de ces états opposés. Est-ce intelligible ? Si le temps est succession, modalité du mouvement, comment peut-il donc s'appliquer à l'état de repos ?
Examinons la célèbre définition aristotélicienne du temps : « tempus est numerus motus secundum prius et posterius». Nous avons le droit^ dit-il, de traduire comme suit cette formule : « le temps est la grandeur du mouvement suivant la mesure du temps qui s'écoule sur lui » ').
Oii donc est cette mesure ?
Elle n'est pas dans la grandeur du mouvement. En effet, le mouvement est grand, petit ou nul suivant le degré de vitesse dont le mobile est animé ; le temps, au contraire, ne subit aucune de ces variations.
Ce n'est pas davantage l'avant ou le «prius» qui fournit cette mesure : l'avant est un terme indéterminé qui peut désigner n'importe quel jour du passé.
Est-ce peut-être l'après ou le « posterius » ? Nullement et pour le même motif : il est aussi indéterminé que l'avant et se vérifie d'un jour quelconque de l'avenir.
La définition revient donc à dire que le temps est le temps, « die Zeit ist die Zeit » ^).
Aristote n'a donc pas résolu ce problème délicat ; bien plus, il a engagé ses disciples et ses partisans dans une voie qui
') IsE.NKRAHE. Dcr Ihgrijj' dey Zeit. Phiicsophixches Jahrhucli. XV. 1902. s. 23. « Man wird mir eilauben mûssen das 7.11 ùbersetzen wie folgi : Zeit ist die (îrôsse der Bewegung nach Massgabe der darùber verfliessenden Zeit ».
■) A y t. cit. s. 21.
ne pourra jamais les conduire à la vérité. Son grand tort fut de placer le temps dans le mouvement qui ne contient aucun élément de la vraie durée temporelle.
Certains scolastiques ont amélioré la définition d'Aristote en distinguant deux sortes de temps : le temps extrinsèque et le temps intrinsèque. D'après Kleutgen^ dit l'auteur, le temps extrinsèque est la mesure de la durée, concrétisée dans le mouvement apparent des cieux. Le temps intrinsèque est le temps mesuré, c'est-à-dire cette manière d'être propre à toute créature, que nous nommons mouvement au sens le plus large du mot, ou aussi l'être successif. Il faut rejeter la conception du temps extrinsèque, vide de toute réalité et de sens. Mais la définition du temps intrinsèque est susceptible d'un perfectionnement grâce auquel elle deviendra admissible.
Qu'est-ce donc que la durée ?
Le temps, dit l'auteur, est inhérent à l'être même des choses et non pas aux mouvements ou aux changements dont cet être est le sujet. Il s'identifie avec cette propriété essentielle en vertu de laquelle l'être créé s'écoule successivement, se traîne en longueur, se présente à nous sous la forme d'un continu fluent où l'on peut distinguer, comme dans une ligne, des moments et des intervalles divers. « Was verstehen wir also nnter dieser « Dauer » ? Offenbar die den Dingen eigene Art des Seins, welches successiv verlâuft, sich in die Lange zieht, nnd an welchem deshalb wie an eine Linie verschiedene Punkte in Betracht gezogen werden kônnen, die hier Momente und Abstânde markiren, die man Intervalle nennt. Nach dieser Auffassung also inhàrirt die Zeit dem Dasein der Dinge und nicht ihrer Bewegung oder Verànderung » ').
L'écoulement ininterrompu du temps a donc pour sujet l'être même de la créature. Aussi, ajoute l'auteur, attribuer aux choses contingentes un être stable, permanent, c'est contredire au langage universellement reçu. Y a-t-il, en effet, une expression
') A ri. cit., s. 25.
plus familière que la suivante : tout passe ici-bas, tout est entraîné dans le cours du temps ? Or cette expression usuelle ne s'étend pas seulement à la configuration de notre monde qui est, d'évidence, soumise à un perpétuel changement ; elle englobe, avant tout, la substance même des êtres créés 'j.
154. Critique de ce système. 1° L'auteur s'est fait une fausse conception de la théorie scolastique. -
Il a confondu les deux aspects sous lesquels on peut considérer le temps. Comme toute réalité le temps a sa nature propre, ses notes constitutives. Mais comme toute réalité, il a aussi ses propriétés dont la plus saillante est son aptitude à mesurer le mouvement lui-même et la durée des choses créées.
Du premier point de vue, le temps s'identifie avec le mouvement continu ; il en possède la continuité^ l'unité, la succession réelle, ir n'en diffère que par la division mentale introduite dans la réalité continue du mouvement, division qui a pour résultat le « numerus motus ^> ou la distinction actuelle des parties passées, présentes et futures.
C'est donc une erreur d'affirmer, comme le fait l'auteur allemand, que le temps est le « numerus motus » d'une réalité inhérente, de la même manière, au repos et au mouvement. Dans le mouvement, et en lui seul, réside le temps, conformément à la loi qui enchaîne l'accident à son sujet naturel ").
Au lieu de considérer le temps dans sa nature intime, veuton V voir un moyen de mensuration, il est alors indispensable de le concrétiser dans un mouvement déterminé, puisqu'il ne se trouve pas ailleurs, et de choisir un mouvement qui réponde aux conditions d'une mesure t5'pique. Ce mouvement concret, on le sait, était pour les scolastiques, le mouvement apparent des cieux. Lui aussi possède, en tant qu'être successif, un temps intrinsèque. Mais à raison de sa parfaite régularité il constitue une mesure toute naturelle des autres mouvements.
') Arf. cit., s. 27.
') S. Thomas. De /ns/,intidiis. c. 1. De Temporc. c. II.
Lorsqu'on délinit le temps : la m^6-«r^ du mouvement suivant le rapport de l'avant et de l'après, c'est au temps sidéral que se restreint la définition; et loin d'être une tautologie, cette définition nous exprime une mesure universellement admise pour évaluer la durée des phénomènes et l'intensité du mouvement. Ce temps est avant tout la mesure du mouvement « secundum prius et posterius » en nous indiquant avec quelle partie plus ou moins grande du mouvement céleste coïncide la totalité des parties successives de tel ou tel mouvement terrestre, ce que nous exprimons en minutes, heures, jours, années. De plus, il mesure indirectement ^intensité du mouvement laquelle dépend de la grandeur de l'espace parcouru et du temps consacré à le parcourir.
Le temps-mesure se présente donc comme un temps extrinsèque à la chose mesurée. Le temps considéré, au contraire, non plus comme « mensura motus » mais comme « numerus motus » est intrinsèque à la réalité soumise au temps.
Dans certains passages, il est vrai, saint Thomas paraît admettre la possibilité de mesurer un mouvement par le temps intrinsèque qu'il contient. Mais dans ce cas, une partie du mouvement prise pour unité devient la mesure des autres parties du même mouvement, en sorte que le temps-mesure reste, lui encore, un moyen de mensuration extrinsèque à la chose mesurée.
Pour n'avoir point distingué ces deux questions^ cependant si différentes, M. Isenkrahe a pu traduire la définition thomiste en une formule qui est un non-sens ou une tautologie.
Est-ce étonnant ?
Le temps-mesure, le docteur médiéval l'affirme d'ailleurs ■souvent, s'applique surtout aux mouvements divers où se retrouvent les notes de continuité et de succession. Mais on comprend qu'il peut aussi mesurer indirectement la coexistence de certaines choses avec cette durée t3'pique, tels le repos et même la durée substantielle et permanente des êtres créés. Oii donc est la contradiction flagrante qui a scandalisé
— id'] —
le philosophe allemand ? Est-ce identifier le repos et le mouvement que de mesurer l'un et l'autre par un même temps sidéral extrinsèque ? En d'autres termes, une coexistence permanente et une succession continue ne peuvent-elles pas être soumises, bien qu'à des titres divers, à une même mesure temporelle ? ')
155. La théorie de M Isenkrahe conduit à la suppression de toute durée temporelle. — Un
des caractères essentiels du temps est la succession continue. M. Isenkrahe admet cette vérité de sens commun, mais pour lui, cette succession continue qui caractérise la durée temporelle, ne se réalise que dans l'écoulement de l'être créé.
Oue siraifie cet écoulement ?
L'être contingent est-il constamment anéanti et recréé ? Sa persistance revient-elle à une série ininterrompue d'êtres substantiels se succédant les uns aux autres, à peu près comme les positions spatiales dans la trame du mouvement ?
L'auteur condamne avec énergie pareille hypothèse qui enlèverait à Fhomme la responsabilité et même le souvenir de ses actes passés. L'être contingent reste donc identique à lui-même pendant toute la durée de son existence. Où donc se produit la succession réelle qui concrétise le temps ? Cependant, il ne peut y avoir de succession véritable, d'écoulement successif dans l'être même d'une chose qui n'est pas soumis au changement.
Toute créature, dit-on, rentrerait dans le néant, si Dieu ne lui continuait point son influx créateur '),
D'accord, mais la question qui se pose n'est pas de savoir si l'être créé est contingent. II s'agit uniquement de déterminer
') S. Thomas. De Temporc c. III. « sicut tempus est mensura motus per se, ita est mensura quietis per accidens ».... (Mobile) considerari potest quantum ad suum esse substantiale, aut quantum ad suum esse quod habet in motu, quod est suum raoveri. Si consideratur primo modo, sic non mensuratur tem|)ore, secundo autem modo mensuratur tempore : moveri enim mobilis non est totum simul scd successivum ».
') ISENKR vHE. Dey Begriffdey Zdt. Phil ysophisches Jiihrbuch XVI. 1903. s. 34 ,
quel changement la conservation introduit dans l'être conservé. Est-ce le même être qui perdure, ou l)ien l'être créé est-il constamment renouvelé ? Tel est le problème. Si donc l'on admet que l'être de la créature conserve son identité essentielle, il est faux que cet être comme tel soit réellement successif ou subisse, comme le dit l'auteur, une sorte d'écoulement continu : « dass das Sein def Dinge ein fliessendes ist ». Dans cette h3'pothèse, la durée de la substance s'identifie avec l'existence première non détruite ; elle est exempte de succession et ne peut être par conséquent une durée temporelle qui, l'auteur lui même en convient, ne se conçoit pas sans un changement continu.
La création, ajoute-t-on, ne se différencie pas de la conservation, mais l'influx divin n'est pas le même dans les deux actes. Par la création, les choses commencent d'être, par la conservation, elles continuent l'existence reçue ').
N'est-ce pas la même équivoque sous une forme nouvelle ?
L'influx divin, dit-on, n'est pas le même dans les deux cas. Où place-t-on la différence? En Dieu? Assurément.non, car Dieu est un acte pur, identique avec son être nécessaire. Il reste donc à la placer entre l'être créé et l'être conservé. Mais cette distinction est-elle réelle ? Dans l'affirmative^ le temps se confond avec un perpétuel renouvellement d'être qui enlève à toute créature son identité. Dans la négative, il faut dire avec saint Thomas que par la même action Dieu crée et conserve les êtres et qu'il n'y a ni succession réelle, ni temps véritable dans la persistance des êtres substantiels. En un mot, l'être créé est stable, permanent, mais il n'a pas en lui la raison de cette permanence ^).
■) Arf. cit., s. 34.
') S.Thomas. De Tciiipore. c. III. >.< Si consideratur (mobile) quantum ad suam substantiam. sic non mensuratur tempore, eo quod substanlia mobilis in quolibet nunc lemporis est, nec habet successionem, nec prius nec posterius... Si consideratur quantum ad suum esse... sic non mensuratur tempore ». Cfr. Swnm., thcol. I. P. q. 104. a. i ad 4""^ « Dicendum est quod
156. L'argument invoqué en faveur de la théorie s'appuie sur un fait mal interprété. — On ne peut, écrit l'auteur, attribuer aux créatures un être stable, sans contredire au témoignage de l'humanité. Y a-t-il, en effet, un seul homme qui ne connaisse et ne proclame le caractère essentiellement transitoire, passager des êtres de ce monde ? ')
Cet unique essai de preuve appelle une distinction.
Sans doute, tout le monde sait que les réalités de cette terre sont caduques, temporaires ; qu'elles n'ont pas toujours été et disparaîtront un jour. Bien plus, il n'y a pas dans notre entourage un être qui ne soit, à nos yeux^ le théâtre de changements continus, d'altérations plus ou moins profondes. Mais si toute existence nous paraît ainsi doublement limitée, vouée à une disparition certaine, et même jamais assurée du lendemain, est-il également vrai que, d'après l'opinion vulgaire, l'être substantiel de toutes choses soit entraîné dans une sorte de flux continu ? Nous ne le croyons pas. Et nous n'en voulons d'autre preuve que la croyance inébranlable de tout homme à la persistance de son moi, de sa personnalité. Tous nous sommes convaincus que, malgré la variation incessante de nos activités, malgré la multitude et la diversité de nos états passés, notre existence subsistentielle est restée inchangée et le restera jusqu'au moment de notre mort.
Que des croyants réfléchis cherchent en Dieu la raison dernière de cette persistance, nous le concédons ; mais pareille explication ne prouve point la mutabilité constante et essentielle de l'être créé et ne rend point compte du concept temporel que tous possèdent. Et puis, à côté de ces croyants, combien d'autres hommes ne tiennent-ils pas pour évidente la stabilité
conservatio rerum a Deo non est per aliquam novain actioncm, sed per continuationem aciionis quae dat esse, quae quidem actio est sine motu et tempore ».
') ISENKR.VUE. Dey Begi-iffiey Zcit. Philosop ihches. jfahfbuc/i. XV. 1902. s. 27.
de leur être et cependant ne soni^ent jamais à en attribuer la cause à l'action continue du Créateur ?
Assurément, on ne peut nier qu'en dépit de cette croyance invincible à la stabilité foncière des choses de ce monde, l'homme du peuple comme le philosophe les soumet à l'empire du temps, ou plutôt ne leur accorde qu'une durée temporelle. Peut-il en être autrement lorsqu'une foule de successions ou de changements vraiment temporels révèlent avec toutes les clartés de l'évidence l'origine de toute créature, ses destinées fatales et le caractère naturellement successif de ses activités ?
157. Cette théorie est inconciliable avec plusieurs faits d'expérience universellement admis. — Le
temps, dit saint Thomas, doit être apparenté au mouvement, car nous percevons le temps dans le mouvement et jamais dans le repos. ') Voilà bien un fait indéniable qui semble cependant bien difficile à justifier, si, comme le soutient le docteur allemand, « le temps n'a absolument rien de commun avec le mouvement» -j. Le temps passe et s'écoule, dit-il, avec une complète indépendance à l'égard de nos intelligences et de nos perceptions. Il suit son cours normal même pendant notre sommeil ; il le suivrait encore dans rh3q30thèse de l'universelle immobilité de la terre et des cieux.
Pareille réponse laisse inexpliqué le fait en question et accentue même l'opposition radicale de la théorie nouvelle avec l'expérience. Oui, le temps passe à notre insu, et nul scolastique, que nous sachions, n'a contesté cette vérité de sens commun. Le temps, écrit le docteur médiéval, existe en dehors de nous ; il est aussi réel que le mouvement, bien qu'il n'atteigne sa perfection totale, pour nous^ que mo3'-ennant l'interv^ention de l'intelligence. ^) La succession réelle et la continuité qui sont
') S. Thomas. De Tempore. c. II.
') ISENKRAHE. Der Begyiff dey Zeit. (Philosophisches lahrhiich. igoz.J s. 23.
') Si.Thomas. De Tempore. c.ï.<nCu.m tempussit numerus motus, et sit nume-
rusnmneratus; sic est necesse esse tempus, sicul et motus. Constat autem quod
les éléments objectifs et intrinsèques du concept de temps n'appartiennent pas seulement à nos activités sensibles et intellectuelles ; elles sont surtout les propriétés distinctives du mouvement apparent des cieux, ou plutôt du mouvement réel de la terre autour de son axe et du soleil. Le temps peut donc suivre son cours, même pendant le sommeil de l'homme.
Le repos universel, ajoute-t-on, n'aurait même pas d'influence sur l'écoulement du temps, sinon le temps diminuerait par le simple fait d'un repos partiel, hypothèse évidemment inadmissible.
Que dire de cette nouvelle preuve ? Il est à peine besoin d'en montrer la faiblesse. Qui donc a jamais regardé le temps concret, le vrai temps-mesure, en usage dans les sciences et la pratique constante de la vie, comme la somme de tous les temps intrinsèques des êtres créés ? Chez tous les peuples, le temps usuel, le temps qui répond toujours en dernière analyse au terme de « temps » n'est-ce pas le mouvement apparent de la voûte céleste, mouvement le plus régulier, le plus manifeste, totalement soustrait aux caprices de l'homme ? Qu'importe dès lors le mouvement ou l'immobilité des créatures terrestres dont ilrègle la durée? Une immobilité partielle ne saurait donc ralentir ou altérer le cours du temps, mais on conclurait à tort qu'une immobilité complète, universelle de l'univers n'entraînerait point la disparition de toute durée temporelle.
M. Isenkrahe n'admet pas cette conclusion, et pour avoir établi le divorce entre le temps et le mouvement entendu au sens ordinaire du mot, il se voit forcé de placer le temps dans une succession qui n'existe point, d'attribuer une continuité fluente à l'être substantiel des créatures ; du même coup, il se met dans l'impossibilité de nous dire pourquoi le temps n'est jamais perçu en dehors du mouvement sensible.
motus est in re extra. Ergo et tempus est in re extra. Item quantitas continua est vera res extra animam. Tempus autem est vera quantitas continua. Ergo impossibile est quod sit in anima. Et ideo dicendum, quod tempus sit in re extra. »
J'admets volontiers, réplique l'auteur allemand, la connexion naturelle du temps et du mouvement, mais l'être en mouvement est aussi un être créé, c'est-à-dire un être dont l'existence substantielle est soumise à la succession. N'est-ce pas cette sorte d'écoulement interne, bien plus que le mouvement local, qui nous suggère l'idée du temps ?
D'abord, redisons-lc, d'introduire une succession réelle dans l'être essentiel des choses, on supprime leur identité, on réduit leur durée à une série continue de créations et d'annihilations.
En second lieu, supposé, contrairement à l'évidence, la possibilité d'une succession essentielle, inhérente à l'être, mais cachée à nos regards, le problème soulevé sera-t-il résolu, ne reste-t-il pas entier ? D'oîi vient qu'un simple mouvement local éveille en nous l'idée de temps sans que nous pensions à cette mystérieuse succession qui se déroule dans les profondeurs de la substance du mobile ? Par contre, d'où vient que cette même idée de temps ne se présente jamais à la conscience devant l'apparente immobilité des choses, bien que cette immobilité ne puisse, s'il faut en croire l'auteur, entraver l'écoulement des êtres ?
A ces faits si manifestement inconciliables avec la théorie nouvelle, s'en ajoute un autre non moins important : la nature des mesures employées pour l'évaluation de l'intensité et de la durée des phénomènes. Toujours et partout la mesure du temps est empruntée au mouvement et surtout au mouvement local. Or, comment expliquer l'universalité et la constance de ce fait, si, comme on le soutient, le temps est complètement étranger au mouvement ?
158. Système de M. F. Zigon. — L'idée principielle dont s'est inspiré cet auteur, est la même que dans le système précédent : X existence substantielle des créatures est une perfection marquée au coin d'un perpétuel changement ; c'est une réalité fluente, faite d'avant et d'après, comparable à une ligne qui se prolonge et qui partant est divisible, mathématiquement
mesurable, susceptible d'être définitivement arrêtée à chaque point de son extension. ') La durée réelle est le prolongement, dû à une cause externe, de l'être reçu au premier instant. On y trouve donc une succession, un changement, un mouvement différent du mouvement local, mais non moins réel.
D'après cette conception de l'existence de l'être créé, M. Zigon définit le temps : «la mesure de l'être créé ou contingent sous le rapport de l'avant et de l'après. » ^)
En somme, l'expression scolastique « pas de temps sans mouvement » répond à la réalité, ajoute l'auteur, à la condition qu'on entende le mouvement dans un sens très large, c'est-à-dire, à la condition de placer le mouvement au sein même de l'existence des créatures.
Il importe donc de distinguer ici deux questions, l'une psychologique, l'autre métaphysique. Si l'on se place au premier point de vue, on peut très bien admettre que l'écoulement du temps se traduit pour nous dans le changement ou le mouverîient. Mais percevoir et mesurer le temps ce n'est point en faire connaître la nature intime. Cette dernière question est du ressort de la métaphysique et nécessite un grand effort de réflexion.
L'argument principal invoqué par cet'auteur est aussi tiré de la contingence et se résume en deux mots : l'instant actuel d'une créature ne nécessite pas l'instant qui va suivre. Donc, ce second instant est reçu comme le premier, mais il diffère de lui. En attribuant à la substance des créatures, soit corporelles soit spirituelles, une existence permanente toujours identique à elle-même, une éviternité « eevum » les scolastiques ont donc méconnu l'essentielle et constante contingence de la créature.
Un second argument indirect est emprunté aux conséquences de la théorie thomiste. Supposé que le Créateur appelle un ange
') Frans Zigon. Das A-hnan. Philosophisckes J'ahrbuch. XXI B. 4. H. 1908. s. 488.
') Op. cil., s. 492.
à l'existence et ensuite l'anéantisse. Cet ange, dont l'existence est exempte de toute succession, aurait joui d'une durée indivisible. Mais dans ce cas, le moment de sa naissance ou de son apparition coexisterait avec le moment de sa disparition, ce qui est une contradiction manifeste. ';
159. Critique de ce système. — Nous ne reviendrons ni sur le principe de la théorie ni sur le premier essai de preuve qu'on en donne : ces doctrines ayant été examinées plus haut. Qu'il nous suffise d'examiner le second argument.
L'absence de toute succession dans Vêtre créé a, dit-on, pour résultat fatal, la simultanéité de l'apparition et de l'annihilation de l'être, car la durée est indivisible.
Que signifient d'abord ces mots « durée indivisible » ? Ces termes sont-ils synonymes de durée instanta7iée f Nullement ; ils signifient simplement que l'existence n'est point composée de parties successives, qu'elle demeure toujours la même quel que soit son prolongement. L'idée d'indivisibihté est donc tout à fait étrangère à l'idée de temps, en sorte qu'une durée intrinsèquement indivisible peut très bien coïncider avec un temps successif plus ou moins long.
Dès qu'on examine une existence indivisible au point de vue du temps, il faut nécessairement la mettre en rapport avec une durée successive, divisible et mesurable. Dès lors, la question de savoir si l'apparition d'un être coïncide avec sa disparition revient à se demander, si entre les deux instants considérés ne s'est point écoulée une certaine durée externe, successive. Dieu crée un ange le matin, et le fait rentrer dans le néant le soir du même jour. La durée de cet être a été indivisible. Mais ne serait-il pas ridicule de dire que cet ange a été créé et annihilé en même temps? Oui, assurément, parce que l'ange mis en rapport avec la partie du mouvement qui a marqué l'aurore du jour n'est pas identique avec l'ange considéré for-
') Op. cit., s. 496.
mellement dans son rapport avec le déclin de cette même journée. Le même être est affecté de deux relations diôérentes dont l'une est même exclusive de l'autre. Or ces rapports temporels entrent nécessairement en ligne de compte dès que l'on parle de simultanéité.
l6o. Conclusion. — La théorie de MM. Isenkrahe et Zigon nous paraît insuffisante, mais nous aimons cependant à à lui reconnaître un réel mérite : celui d'avoir clairement indiqué la raison dernière pour laquelle les êtres de ce monde sont soumis au temps. C'est en effet à raison de leur contingence, de leur composition d'acte et de puissance que les créatures suivent leurs destinées naturelles au sein de changements continus en lesquels se concrétise la durée temporelle. Un être nécessaire est aussi un être immuable^ exempt de tout changement. Mais tout autre est la contingence d'un être, tout autre le temps qui régit les mouvements dont l'être contingent est susceptible.
Système de De Sau : Le temps est une réalité « sui generis » inhérente à tout ce qui dure.
i6i. Exposé de ce système. — Parmi les théories antagonistes de l'opinion scolastique, il n'en est peut-être point qui appelle davantage notre attention. Bien qu'elle ne compte à l'heure présente qu'un petit nombre de partisans, cette théorie s'impose à la considération du philosophe par l'originalité et la subtilité des arguments dont elle se réclame, par la logique de ses déductions et l'agencement de ses parties. L'un des ses partisans modernes les plus autorisés fut, sans contredit, réminent cosmologue De San. ')
') De San. Instituticnes metaphysicœ spccialis. Cosmo/ogia. De Tcmpore. I uvanii. Fonteyn i88r.
A rencontre de la théorie thomiste qui identifie toute la réalité objective du temps avec celle du mouvement, ce système considère le temps comme une réalité spéciale, siii generis, réellement distincte du mouvement, de la substance des êtres et de leurs accidents ordinaires.
Ce serait cependant une erreur de croire que cette apparente autonomie du temps s'étende jusqu'à l'indépendance complète. La réalité temporelle n'a pas d'existence propre ou isolée. Sa perfection ne dépasse jamais celle de l'accident et^ pour ce motif, elle n'existe que dans les choses qui durent et dépendamment de leur substrat substantiel. Pour en comprendre la nature et le rôle, on peut avatageusement la comparer au mouvement local.
L'n corps soumis au mouvement reçoit à chaque instant une réalité accidentelle, un accident localisateur en vertu duquel il occupe telle ou telle place déterminée dans l'espace. Les positions ainsi communiquées au mobile sont essentiellement fluentes ; l'une ne se réalise qu'en se substituant à l'autre, en sorte que toutes ces réalités spatiales forment un llux continu. Ainsi en est-il de la durée temporelle. Si les êtres créés durent ou continuent l'existence qui leur a été donnée au premier instant de leur vie, c'est grâce à une réalité accidentelle, essentiellement fugitive, constamment reçue, dont chacune des parties vient donner à l'être qu'elle affecte, une place déterminée dans le cours du temps.
Toute durée créée, substantielle ou accidentelle s'écoule donc au sein d'une succession continue, s'acquiert par parties ; mais ce continu fluent ne se trouve ni dans les substances, ni dans les accidents ordinaires ; il adhère aux unes et aux autres pour en garantir la persistance, mais possède sa réalité propre.
Les arguments invoqués en faveur de ce système sont nombreux : les uns tendent à établir une distinction réelle entre le mouvement et la durée ; d'autres ont pour but de montrer que la durée substantielle elle-même est formellement successive ;
d'autres enfin mettent en relief les avantages considérables dont la théorie se réclame.
162. Critique de ce système. Examen des arguments. I-' argument : tiré de la réversibilité du mouvement. — Il semble que les parties du mouvement, laissées à elles-mêmes, s'écoulent dans un ordre déterminé et tellement invariable qu'elles ne puissent jamais devenir, an point de vue de la succession, le sujet d'attributs contradictoires.
Pour peu qu'on y réfléchisse, on s'aperçoit aisément qu'il n'en est rien. Voici un mobile qui, après avoir parcouru un certain espace, revient par le même chemin à son point de départ. Que constate-t-on dans ces deux mouvements opposés ? Les mêmes positions spatiales rangées suivant deux ordres différents. Toutes les parties du mouvement que nous appelons antérieures dans le premier mouvement, nous les appellerons postérieures dans le second si nous les mettons en relation avec le même terme de comparaison, car le terme final du premier est le terme initial du second. Dans l'h^^pothèse 011 la durée temporelle emprunte toute sa réalité au mouvement continu, les mêmes parties d'une succession donnée pourraient donc appartenir à deux ordres chronologiques opposés.
Or, tout le monde en convient, les parties du tenips sont absolument irréversibles, ou, comme le dit l'adage : le passé ne revient plus.
Entre le temps et le mouvement, il y a donc place pour une distinction réelle.
Nous avons eu l'occasion de discuter cet argument à propos du problème de la réversibilité du temps.
Son défaut essentiel, avons-nous dit, consiste dans Yidentification de choses qui ne sont que semblables. Les deux mouvements en question, pour être en tous points équivalents, n'en constituent pas moins deux individualités réellement distinctes, dont l'une appartient tout entière au passé lorsque l'autre .arrive à l'existence. Et dans chacun de ces mouvements, toutes
les parties se trouvent enchaînées par des relations fixes et immuables aux parties qui les précèdent ou les suivent : ce mode d'enchaînement à sens déterminé étant de l'essence même du mouvement concret.
Il est donc inutile de greffer sur les parties du mouvement une réalité adventice qui aurait pour rôle d'introduire l'irréversibilité au sein d'éléments réversibles. La succession même du mouvement jouit de cette propriété à titre de réalité essentiellement transitoire.
Qu'importe donc, qu'aux parties correspondantes de l'espace parcouru en deux sens inverses par le même mobile, on attribue les désignations opposées d'avant et d'après ? En fait, ces attributs s'adressent à des sujets successifs divers et font partie par conséquent de temps différents.
163. 2'"^ argument : tiré de l'inégalité des mouvements réalisés pendant un même temps. — Si le
temps réel s'identifie avec le mouvement continu, tous les mouvements de même quantité doivent s'accomplir dans un même espace de temps. Dans ce cas, en effet, la quantité de durée temporelle ne dépend plus du mode de succession des parties du mouvement; elle relève uniquement du //ow/Zr^ de ces parties, ou de l'espace parcouru. L'expérience prouve, au contraire, que des espaces égaux peuvent être parcourus en des temps inégaux.
Cette difficulté est spécieuse. Plusieurs auteurs en ont été ébranlés ; d'autres ont cru y voir la pierre d'achoppement de la théorie scolastique et la preuve indirecte de la théorie réaliste.
liw fait, elle serait insoluble s'il n'existait que des temps intrinsèques propres à chacun des mouvements de la nature matérielle : dans pareille h3-pothèse, une quantité de mouvement nous donnerait toujours une quantité équivalente de durée réelle. Mais cette variété presque infinie de temps intrinsèques n'a qu'une importance théorique. Le seul temps qui compte, c'est la durée régulière et uniforme que détermine le mouve-
ment apparent des cieux. Intrinsèque à ce mouvement spécial, cette durée est employée comme mesure extrinsèque de tous les autres mouvements et nous permet d'en évaluer la grandeur relative.
L'équivalence du temps et du mouvement qui fait le fond de l'objection se vérifie donc pour le temps-étalon ou le tempsmesure ; en lui les deux quantités se valent.
Mais on comprend que, par rapport à cette commune mesure, deux mouvements qui ont parcouru deux espaces identiques et qui partant prennent des temps intrinsèques égaux, peuvent correspondre à des quantités différentes de la mesure externe et déterminer ainsi des temps extrinsèques de valeur inégale.
Or l'objection suppose qu'on mesure le temps, ce qui autorise l'emploi d'une mesure étrangère à la chose mesurée ; la vitesse de succession des parties du mouvement n'entre plus alors en ligne de compte et la durée du mouvement revient à une durée de coexistence avec le temps-mesure.
164.3"'' argument : tiré de l'accroissement réel de l'existence substantielle. — Les arguments invoqués jusqu'ici tendaient à légitimer la distinction réelle que la théorie réaliste place entre le mouvement et sa durée. D'après les partisans de ce système, le nMe de la réalité temporelle .9?^/ generis s'étend plus loin. Non seulement les accidents successifs et permanents lui doivent la continuation de leur existence, mais la substance elle-même en est tributaire. En un mot, la durée substantielle est réellement successive.
Le principal argument cité à l'appui de cette thèse est une sorte d'argument a fortiori ; il se base sur l'analyse de la durée des créatures les plus parfaites, notamment d'un être spirituel.
La durée d'un ange, dit-on, n'est pas une étiquette, un mot vide de sens ou une désignation purement extrinsèque. Elle est un fait réel, une prolongation vraie de son existence. A chaque instant, l'ange peut disparaître, puisqu'il n'a jamais en luimême la raison de son être. L'instant qui passe ne nécessite
point l'instant qui va suivre. Quelle que soit donc l'opinion que l'on se fait de la durée, il demeure indéniable que l'existence de l'ange se prolonge réellement et s'accroît.
Or, que peut être cet accroissement continu, sinon une réalité fugitive, constamment surajoutée à l'existence substantielle, et destinée à en prolonger le cours ?
D'ailleurs la substance elle-même n'est-elle pas indifférente à l'égard du temps ? Ne pourrait-elle pas, sans subir le moindre changement, coïncider avec des substances tout autres que celles qui ^environnent ?
Examinons cette nouvelle difficulté.- Le fait invoqué dans cette argumentation est incontestable, mais quelle en est l'interprétation vraie ?
Que la durée évoque spontanément dans l'esprit l'idée de prolongation d'existence, d'accroissement continu, c'est une donnée d'expérience quotidienne. INIais faut-il, pour s'en rendre compte, faire appel à la théorie ultraréaliste du temps ?
Nullement, la genèse du concept de durée nous le prouve clairement.
L'être immobile des choses se révèle à nous au sein de perpétuels changements qui engagent, à des degrés divers, toutes les propriétés naturelles. Si lui-même demeure inchangé dans ses notes essentielles, c'est cependant toujours à travers le changement que nous le percevons. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'il nous faille un effort de réflexion pour dissocier l'être de ses propriétés^ le stable du fluent,et que spontanément nous attribuions à la durée substantielle un caractère qui appartient exclusivement à ses manifestations accidentelles ?
En réalité, le sens primitif du terme « durée » n'implique pas de succession réelle. Une chose dure dans la mesure où elle conserve son être. Et s'il s'agit d'un mouvement, on ne peut lui attribuer une certaine durée, qu'à la condition de réunir par la pensée les parties passées aux parties présentes, d'en faire une sorte d'unité inentale ou imaginaire, oi^i se retrouve mais voilée, l'idée d'une certaine fixité.
Considérée dans son concept formel, la durée requiert donc une certaine identité ou persistance d'être.
Dès lors^ pour qu'une substance créée prolonge son existence, il suffit que cette même substance soit conservée. Indépendamment de toute ajoute même accidentelle, cet être demeurant toujours identique à lui-même coïncidera forcément avec les durées fugitives qui constituent le temps réel, et sa durée prendra, grâce à cette coïncidence persistante, les apparences d'un accroissement réel et intrinsèque.
La créature, il est vrai, ne se libère jamais de sa contingence essentielle ; à aucun instant elle ne trouve dans la richesse de son être la garantie de l'instant qui suit. Que conclure de là, sinon que la cause qui l'a tirée du néant doit, pour la maintenir dans l'existence, lui conserver son influx créateur ?
Tout être créé, dit encore l'auteur, étant par lui-même indifférent à l'égard du temps, n'acquiert une place déterminée dans l'écoulement régulier des choses que par une détermination temporelle, spéciale.
N'est-ce pas confondre deux ordres essentiellement distincts : l'ordre idéal et l'ordre réel ?
Dans l'ordre idéal, toute substance est nécessairement abstraite, conçue sans les notes individuelles qui la fixent à tel moment du temps, à tel endroit de l'espace. A raison de cet état d'abstraction, elle nous apparaît comme un type réalisable à n'importe quel moment de la durée temporelle ; en un mot, elle est indifférente à cet égard.
Il en est tout autrement de l'ordre réel. Représentons-nous un mouvement uniforme inauguré au premier jour de la création et se perpétuant sans interruption jusqu'à l'heure présente. Supposons que pendant cet intervalle de temps le Créateur appelle un être à l'existence. Quelle que soit la date de son apparition, est-il concevable que cette créature individuelle, existante, laissée à elle-même, ne coïncide avec aucune partie déterminée de ce mouvement continu ? Ne doit il pas y avoir, et cela à raison du simple fait de la réalisation de cet être, un
instant de la série qui ne sera ni antérieur à cet être concret, ni postérieur, mais coexistant ?
Or s'il en est ainsi, les relations temporelles de cette créature se trouvent du même coup complètement déterminées. Les parties écoulées du mouvement mesurent la distance qui la sépare de chacune de ses devancières et les parties futures donneront la mesure de son âge.
Au lieu d'un mouvement concret et réel, veut-on supposer un mouvement imaginaire sans limite dans le passé et se prolongeant sans fin dans l'avenir ? Il sera tout aussi impossible qu'un être, en sortant du néant, ne vienne point coïncider avec telle ou telle partie de ce mouvement^ et n'ait point, de ce chef, des relations immuables avec l'avenir et le passé.
165. 4"'" argument : tiré des avantages de la théorie. — Les partisans de ce système se réclament d'un avantage précieux que nul autre système, paraît-il, ne peut revendiquer : celui de rendre possible la perception immédiate de l'uniformité du mouvement.
La durée temporelle, dit-on, n'est pas directement perceptible en elle-même ; elle ne tombe sous les prises de nos facultés cognitives que dans et par le mouvement. Mais grâce à ce signe révélateur, notre intelligence peut connaître immédiatement si le mouvement est uniforme ou varié, si des parties égales du mouvement CDrrespondent à des parties égales de durée. Ce fait d'ailleurs se conçoit aisément : le temps se distingue réellement du mouvement ; il a sa réalité propre, et ses parties successives s'écoulent avec une régularité parfaite que n'influencent jamais les vicissitudes du mouvement au sein duquel il se déroule.
Assurément, cet avantage est considérable et nous n'hésitons pas à reconnaître que la théorie scolastique ne le possède pas. Pour nous, la question de la mesure du temps et de l'uniformité du mouvement compte parmi les questions les plus épineuses de la philosophie. Dans cette sorte d'évaluation, l'exactitude
mathématique est même, cro3'ons-nous^ un idéal qui ne sera peut-être jamais atteint. La seule mesure pratique primitive nous vient des faits conscients, et combien hélas ! n'est-elle pas imparfaite !
Mais cette grande facilité de mesurer le temps que nous offre la théorie réaliste, répond-elle à la réalité ? Les faits ne prouvent-ils pas son caractère illusoire et par conséquent la fausseté du S3'stème qui se prévaut de cet avantage ?
La réponse n'est point douteuse. Les physiciens, les astronomes, les mathématiciens, en un mot tous les familiers de la science du temps s'accordent à dire que jusqu'ici nul ne possède un mo^'en pratique^ infaillible de mesurer des temps égaux.
Citons, comme exemple, la conclusion d'une savante étude de Poincaré : « Il convient, dit-il, de conclure. Nous n'avons pas l'intuition directe de la simultanéité, pas plus que celle de l'éo-alité de deux durées. Si nous croyons avoir cette intuition, c'est une illusion. Nous 3^ suppléons à l'aide de certaines règles que nous appliquons toujours sans nous en rendre compte. Mais quelle est la nature de ces règles ? Pas de règle générale, pas de règle rigoureuse ; une multitude de petites règles applicables à chaque cas particulier... Nous pourrions les résumer en disant : La simultanéité de deux événements, l'égalité de deux durées, doivent être définies de telle sorte que l'énoncé des lois naturelles soit aussi simple que possible. En d'autres termes, toutes ces règles, toutes ces définitions ne sont que le fruit d'un opportunisme inconscient ». ')
On le voit, le contrôle de l'expérience, en condamnant sans réserve les conséquences logiques de la théorie, nous en révèle du même coup le caractère fantaisiste.
') Poincaré. La mesure du ie/n/>s. (Re7)ue de Métaphysique et de Morale, janvier, 1898 p. 13). Cfr. Calinon. Elude sur les diverses grandeurs en Matliématiques.'PdLÙs, 1897.
i66. Conséquence de ce système. — Un dernier rejiroche et non le moins grave, que nous devons adresser à cette théorie, c!est de renverser les relations essentielles que la métaphj'sique a établies entre la substance et ses accidents.
Aucune réalité accidentelle ne possède en elle-même les conditions requises de son existence. L'accident^ selon la belle expression d'Aristote, n'a qu'un i?iesse, c'est-à-dire un être emprunté, et c'est la substance qui doit suppléer à cette insuffisance native ; elle seule est à même de lui fournir le soutien dont il a besoin. S'il faut en croire la théorie, la substance créée, parce que contingente, rentrerait immédiatement dans le néant, si elle ne trouvait à chaque instant, dans la réalité temporelle, la garante de sa persistance. Or cette réalité temporelle, sans laquelle l'être s'évanouirait, n'est qu'une réalité accidentelle, essentiellement successive. La substance emprunte donc à l'accident la raison de son existence. N'est-ce ' pas le renversement des rcMes ?
§5 Systèfue du D' Hallez : La durée est la quantité d'existence.
167. Idées maîtresses de ce système. — ]\LTlgré ses étroites analogies avec les autres systèmes réalistes, la théorie de M. Hallez a cependant sa physionomie propre et constitue une solution vraiment originale du problème du temps.
Pour cet auteur, la durée est la grandeur ou la quantité d'existence. Elle appartient avant tout à la substance, secon- ' dairement, aux modalités de la substance. « Va\ vertu de la durée, dit-il, les substances de ce monde, fussent-elles même indestructibles, sont soumises à un accroissement continuel de leur existence, à un changement quantitatif de celle-ci ». La durée réelle (passée) est donc, en fait, une certaine quantité d'existence que possède la substance.
« II existe une distinction réelle entre la quantité continue
et ce dont elle est la quantité, par conséquent entre la durée et l'existence ».
« Le temps, à proprement parler, est une image sensible qui se trouve en nous et qui a pour mission de représenter la durée, la quantité d'existence, l'âge des êtres. Le temps est donc la représentation, et la durée est la chose représentée » ').
A. rencontre des réalistes précédents, M. Hallez ne considère point la durée temporelle comme une réalité essentiellement fugitive, communiquée pour un instant à la substance, destinée à disparaître sans laisser de trace, après avoir rempli son rôle. Pour lui, au contraire, la durée est un accroissement intrinsèque de l'existence substantielle, un perfectionnement réel qui, une fois acquis, demeure la propriété de l'être.
En un mot, le passé d'un être constitue son actif.
Telle est, nous semble-t-il, la noté distinctive, l'idée principale de cette doctrine.
Pour justifier la distinction réelle qu'il place entre la durée et l'existence, l'auteur ne nous donne qu'un seul argument.
« Quoi que toutes les substances, à raison de leur existence, aient nécessairement un âge déterminé, elles n'ont pas nécessairement tel âge déterminé. Or, ce qui n'est pas nécessairement attribuable à un être se distingue réellement de cet être. En effet, les choses entre lesquelles il n'y a point de distinction réelle, c'est-à-dire les différents aspects intelligibles ou les caractères d'un même être lui sont attribués de toute nécessité. Ainsi tel âge, telle grandeur déterminée n'étant point nécessairement attribuée à l'existence, se distingue réellement de celle-ci ^).
i68. Critique de ce système. — Que dire d'abord de l'hypothèse elle même , c'est-à-dire de cette intensification
') D"^ Hallez. Le temps, et la durée. (Revue Néo-Scolastique, février 1896). ') D"" H.\LLE/.. Art. cit., p. 21.
continue, de cet enrichissement progressif de l'existence des êtres ?
Un premier fait indéniable est qu'une existence substantielle, par cela même qu'elle est conservée, acquiert une durée, et coïncide avec des existences successives, réelles ou imaginaires qui nous donnent la mesure extrinsèque de l'âge de cette substance. La conservation des êtres étant aussi un fait hors de toute conteste, la question de la durée revient à savoir si la conservation constitue une ajoute réelle à l'existence, ou n'est que le maintien intégral pur et simple de l'existence reçue .
Or, nous croyons l'avoir suffisamment prouvé plus haut, il n'existe entre ces deux actes, la création et la conservation, qu'une distinction logique ou de raison; la conservation, quel qu'en soit le prolongement, n'introduit aucun changement dans l'existence '). La durée substantielle est donc une réalité permanente, réfractaireà tout accroissement interne. Et puisque le temps ne se conçoit pas sans changement, il faut bien soustraire les substances à l'empire du temps et reléguer celui-ci dans le domaine des réalités accidentelles soumises au mouvement.
En attribuant, à l'acte subsistantiel des créatures un enrichissement progressif, continu, dans le but d'objectiver le concept de durée, cette théorie pose donc dans le monde un facteur que rien ne réclame, et pour ce motif nous lui opposons une fin de non-recevoir.
De ces considérations résulte aussi la réponse qu'il y a lieu de faire à l'argument précité.
') S. Thom.\s. Summ. theol. i» P. q. 104.. a. i. ad 4""". « Dicendum quod conservatio reruin a Deo non est per aliquam novam actionem, sed per continuationem actionis quas dat esse; quas quidein actio est sine motu et tempore. » Cfr. Suarez. Mêtapkys. Disf>. XXI. De conservatiune : « ipse effectus creatus, vel existens in primo instanti, vel ut existons in toto tempore sequenti, solum ratione potest distingui. Ergo idem est in actione indivisibili et ita sunt imposita diversa nomina quibus significatur actio sub illis diversis respectibus seu connotationibus ».
Tel âge, dit l'auteur, telle durée limitée n'appartient pas nécessairement à l'existence d'un être. Nous distinguons : A l'existence d'un être conservée pendant cet intervalle de temps : nous le nions. A l'existence supposée détruite avant l'expiration de ce terme, nous le concédons.
Dans le premier cas, les deux termes sont identiques ; telle durée équivaut à telle existence conservée, mais comme la conservation n'apporte aucune ajoute à l'existence reçue au premier instant, la durée elle-même exclut tout accroissement quantitatif.
Dans le second cas, la réponse doit être négative, car on 3trouve une opposition entre l'être et le non-être. On oppose la substance conservée à la substance non conservée, ou plutôt l'existence affectée de telle mesure extrinsèque à la même existence affectée d'une autre mesure.
Nous distinguons la conclusion de la même manière : La conservation se distingue donc réellement de l'existence con servée, nous le nions. L'existence conservée se distingue de l'existence non conservée, nous sous-distinguons : par une quantité réelle d'existence surajoutée^ nous le nions ; par une mesure purement extrinsèque, nous le concédons. Ou pour reprendre les termes de l'argument : Donc tel âge se distingue réellement de l'existence, nous distinguons : de l'existence conservée, nous le concédons ; de l'existence antérieurement détruite, nous sous-distinguons : par une différence intrinsèque d'existence, nous le nions ; par une différence de coexistence ou de mesure extrinsèque, nous le concédons.
Au surplus, la théorie de M. Hallez prête le flanc au grave reproche que nous avons adressé plus haut aux doctrines réalistes. Comme celles-ci, elle rend l'existence substantielle dépendante d'une réalité accidentelle : l'accroissement quantitatif d'existence qui prolonge la vie de la créature ne pouvant être qu'une ajoute secondaire à une substance présupposée.
THBLE ©NOMHSTIQUE
Aiistote, 6, 8, 12, 25, 3o, 32, 35- 38, 40, 41, 49, 61, 63, 67, 74, 89, loi, 107, 179, 189, 216, 263, 264, 284.
Arrhenius (Swante), 187, 196,
Augustin (St), 8, 66, i32.
Averroës, 124.
Balfour Stewart, 186.
Balmès, 56, 57, 121, 126-128, 220-
Barni, 20g.
Batault, 199.
Baumann (D"') 226-228.
Bénard, 107.
Bergson (Henri), 49, 89, 233-247,
Berthelot (R.), 70-75.
Blanqui, 200.
Boirac, 87, 221.
Boltzmann, 106, 107, 187.
Bonaventure (St), 147, i59, 162,
Boucher, 26, 47, 49.
Bourdon, 24, 25, 28, 45, 58, 59.
Braun (R. P.) 154, 155, 164. Breton, 102- 104.
*Brunhes, 105, 107, 185, 187, 197.
Buchenau, 26.
Cajetan, 17, 69.
Calinon, 87, 284.
Cantor, 179.
Carbonnelle, 102, 104-I07, 163,
Cauch}-, 158.
Chrysostome, (R. P.) 139, 140,
Clarke, 8, 217, 257, 258.
Clausius, 184, 185, 196, 203.
Couturat, 156, 157, 162, 179.
de Kirwan (C.) 185, 196.
de Lapparent, 195, 196, 202,
Delbœuf, 86, 94, 121.
De Lugo, 180.
De San (R. P.), t,"/, 89, lo8^ 109,