PAX
D’une façon générale, le mysticisme allemand ne se peut comparer aux disciplines augustiniennes. Bien que Maître Eckart « cite souvent saint Augustin dans ses spéculations théologiques » (1), il ne dépasse guère l’ontologisme d’une pensée, qui voit Dieu, sans l’aimer positivement. La même remarque s'applique, partiellement du moins, aux doctrines trinitaires de Tauler (2). Mais, en revanche, n'est-ce pas la pure pensée augustinienne, c’est-à-dire le mysticisme essentiellement psychologique de l’expérience intérieure et de l’amour, qui rend attachants jusqu’à l’émoi les Livres de la Sagesse éternelle, de Suso ; des Sept Clôtures de Ruysbroeck l’Admirable et des Révélations de Catherine Emmerich. L’Itinéraire de l’âme à Dieu d’un saint Bonaventure ; les Opuscules de Gerson et l’/mitation de Jésus-Christ ; la Montée du Carmel de seint Jean de la Croix ; le Château de l’Ame de la vierge d’Avila ; les Traités de saint François de Sales et de Fénelon ; les Ælévations trinitaires de Bossuet ; la Théodicée augustinienne de Gratry et les Conférences de Lacordaire révèlent la même doctrine (3).
(1) Cf. VACHEROT, op. cit, t. III, p. 153.
(2) Cf. Serm., fol. 30a, 164a, 1b., 59b. — Cf. V. Derpos : Cahiers de la nouvelle journée, 1925, art. int. : Le mysticisme allemand.
(3) Nous n’aurions eu garde d’oublier le P. Sanson, si, parmi ses Conférences de Notre-Dame, 1927, celle qui a pour titre : La Conception chrétienne
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C'est le rythme ternaire d’Augustin, que marquent, d’une façon si impressionnante, les trois points privilégiés de cet autre hexagramme mystique, qui se nomme, avec le « Mystère de Jésus », l’ordre de la Charité de cet effrayant génie que fut l’auteur des Pensées (1). Et quand ce Rythme ne pleure pomt — car il est parfois des plus poignants — il chante. C’est alors le cantique de l’ineffable amour, que vient sceller, comme une alliance, le triple « Anneau d’or des grands mystiques » (2).
Mais, nulle part la mélodie n’en est plus douce et plus prenante
que dans l'Histoire d'une Ame, de sainte Thérèse de Lisieux (3).
A notre sens, l’inspiratrice de la « petite voie » synthétise toute contemplation et toute effusion d'amour dans la vision spéculaire et la grâce inénarrable d’une âme d’enfant. « Tant que: nos actions, même les plus petites, écrit-elle, en effet, dans ses « Conseils et Souvenirs », ne sortent pas du foyer de l'Amour, la Sainte Trinité. leur donne un reflet et une beauté admirables. Jésus nous regardant... comme à travers Lui-même, trouve nos démarches toujours belles. Maïs, si nous sortons du centre ineffable de l'Amour, que verra-t-il ?..… Des actions souillées et de nulle valeur. »
Aux regards avertis, «les moments de ce Rythme se succèdent toujours dans le même ordre ». Et si, parfois, de nos jours surtout, par suite d’une faute d’harmonie due à la faiblesse originelle, que le raffinement d’un bien-être, discutable et mal défini, toujours irrite et exaspère, l'élément affectif domine, précédant de peu la déchéance dans le sensible et les extravagances d’une mystagogie acataleptique, en revanche, « l’esprit humain, par un rebroussement spontané, remonte vers la thèse de l’action, pour recommencer le même cycle et refaire les mêmes étapes » (4). Bien plus, dans ce qu’ils appellent cette cadence de la raison humaine à la recherche de la Vérité, les grands penseurs de notre époque, et les plus pénétrants, se plaisent à reconnaitre,
de l’homme et de Dieu : la Trinité, ne semblait, au détriment de la transcendance, apporter une trop large contribution à l’immanentisme.
(1) Cf. M. Jacques CnevaLier : Pascal, ©. 1x : Le cœur et l’ordre de la charité, pp. 289, sq.
(2) Cf. M. Emile BAUMANN.
(3) Édit. complète, p. 290. :
(4) Cf. E. LasBax : La Dialectique et le Rythme de l'Univers.
vines ne elles ». ie notion eee Aid de la Trinité. x
ésume, en effet, ces vigoureuses synthèses, qui s’achèvent, sans y confondre, dans l'Infinitude de l'Unité divine. | N'est-ce pas ce Dieu-Trinité de la pensée augustinienne, que Dante chantait ainsi dans un triptyque de son beau poème,
quand, au sommet de son « Paradis », « dans la profonde et % claire substance de la haute lumière, trois orbes lui apparurent 4 de trois couleurs et d’une seule dimension, portant à l’intérieur sa propre effigie (1)
« O Lumière éternelle, qui, seule, en toi-même résides, Qui, seule, te penses, et qui, pensée par toi, Et te pensant toi-même, t’aimes et te souris. » Toutefois, à écouter d’une attention profonde le rythme puissant, qui scande cette admirable strophe du théologien- 4 oète, nous y discernons les nuances plus riches du Sénaire. 5e aussi le Rythme final de la philosophie trinitaire augustinienne. Déjà, le numérisme de Pythagore, ainsi que la théorie D nine des nombres idéaux (2), n’avaient-ils pas accoutumé de voir dans la Décade la perfection du Nombre- Vérité, Ée qui procède de l’Un ? (3) . D'autre part, la vie de l'Univers ne consistait-elle pas «dans une perpétuelle aspiration de l'infini par le fini, de la multiplicité par l'Unité, du vide par le Ciel ? C’est ce que les Pythagoriciens ‘2 appelaient « la respiration infinie du Monde » &. Avec l’Un, le Nombre et le Souffle, se trouvait ainsi constitué le ternaire, que la Décade parachevait. L'esprit subtil d’Augustin transpose, 1e aussi, dans la perfection du Sénaire, égal à « la Somme de Von ses Diviseurs », la transcendance du Nombre Trois. Mais alors, A pour l’auteur du De Trinitate, qu'est-ce que le Sénaire, sinon (AE 4 « le rapport du Simple » de la grande Doxologie du Calvaire, «au double » d’Augustin, considéré dans sa mort spi uenes NV
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(1) Cf. La divina Commedia ; del PARADISO : canto XXXIII.
(2) Cf. Ros1n : La théorie plat. des Idées et des Nombres, d’après Aristote, (3) Cf. Pizoraos, ap. Stob. — Cf. Arisr., Mé.
(4) «& Tù dnetpoy rveèua. »
: et corporelle, l’une et l’autre régénérées, d’ailleurs, par la Charité infinie du Sacrifice rédempteur (1) ? L’Âme augustinienne arrive
‘ainsi, par lé balancement harmonieux et la sublime alternance de deux rythmes divins, à la contemplation extatique du « Nombre Sénaire », c’est-à-dire à la vision « physique » du Christ (2).
À n’en pas douter, c’est Lui-même qu’il avait un instant aperçu aux rivages d’Ostie, dans l’expectative angoissante d’une entrée définitive dans la joie de son Seigneur. « Et quand y entrerons-nous ? soupirait-il. N'est-ce point, à mon Dieu, lorsque nous ressusciterons d’entre les morts ? » Le signe trinitaire, que traça naguère sur les foules africaines, venues à son tombeau, la main de l’évêque d’Hippone, sertie dans le brocart d’un reliquaire d’or, lui en est le plus sûr garant, comme le plus invincible espoir (3).
4, Cependant, l’auteur du Traité de la Trinité le reconnaissait,
. la vision d’autrefois avait été fugitive. Après la minute de ravisse-
ment et de douceur, il lui avait fallu redescendre « aux balbutiements de ses lèvres, à cette parole mortelle, qui commence et qui finit » Avec lui, combien de fois, en effet, en présence de notre verbe «intérieur, », impuissant à « proférer » le plus intime
de notre pensée, ne nous sommes-nous pas écriés : ce n’est point cela ! C'était aussi le mot découragé d’un Michel-Ange en face de son Moïse : Mais, parle donc ! lui disait-il. Et pourtant, le
chef-d'œuvre était d’une merveilleuse beauté. d En Dieu, point de ces déceptions ni de ces dégoûts. En un jour éternel, Dieu le Père a dit à sa Pensée : « Parle donc! »
Et sa Pensée a parlé, et cette Parole était le Verbe, « et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Et voici qu’en un même éternel instant, dans Celui qui procède du Père et du Fils, le Père et le Fils ont vu, ils ont aimé une Beauté identique à euxmêmes, une Beauté infinie, Splendeur suprême de l'Ordre, PEsprit-Saint, dans la suprême égalité des perfections. Tel est, | en un seul Dieu, le Mystère infiniment vivant de l’adorable ! Trinité, de Celle qui, en définitive, apparaît à saint Augustin, dans l'éternel rayonnement de la Vérité unique et incréée, tout ensemble (Vérité créatrice, Véritéilluminatrice, Vérité béatifiante ».
(1) Cf. De Trin., lib. IV, ce. 111 et 1v.
(2) Cf. GRATRY : De la connaissance de Dieu.
(3) Cf. Louis BERTRAND : Autour de saint Augustin.
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ROMEO de, la au /e et de la prière que par les. HO ce mins obliques » et les méandres de lintellection. PERS C’est pourquoi, sans doute, le génial auteur du De Trinitate BF TUE 4 achève sa magistrale étude en l’apaisement de cette oraison. Ha Elle n’est autre, en réalité, qu’une amoureuse élévation au Christ- révélateur. « Seigneur notre Dieu, nous croyons en Toi, Père, 4 Fils et Saint- -Esprit ; car la Vérité n'aurait point dit : « Allez, 1} baptisez au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit », si ru n'étais Trinité ; et le Seigneur ne nous aurait point ordonné
nous faire baptiser au nom d’un Être qui n’eût point été le Seigneur Dièu. » Il ne nous serait point dit, non plus, de ta bouche 4 même : « Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est un », si tu n'étais pas un seul Seigneur Dieu, en même temps que tu es î Trinité. Et si tu étais toi-même Dieu le Père, en même temps que tu serais Jésus-Christ, ton Fils et ton Verbe, et ton propre Don: le Saint-Esprit, nous ne lirions point dans le livre de la Ron: : « Dieu a envoyé son Fils. » Et toi, à Fils unique, tu n’au- rais pas dit, en parlant du Saint-Esprit :« Mon Père vous l’enverra en mon Nom. » Et ailleurs : « Je vous l’enverrai de la part de mon Père. » Donne-moi des forces pour te chercher, toi qui m'as fait te trouver tous les jours davantage. Ma force et ma M blcsse sont en ta présence ; soutiens l’une, guéris l’autre. - Devant toi sont aussi ma science et mon ignorance, reçois-moi “1 quand j'entrerai là où tu m'as ouvert la porte, et ouvre-moi celle que tu me ‘tiens encore fermée, et à laquelle je frappe. npuse je me « souvenir » de toi, puissé-je te « comprendre » | puissé- je t’ « aimer ! (1) » Tel est, en effet, le principe de Vunion éternelle dans le salut final.
Louis Bertrand, dans une allusion à un autre texte de cn BU ustin, est conduit à faire, à ce propos, cette suggestive remarque : « On n’a jamais constaté de progrès collectif; il. es n° y a de progrès qu’individuel, et il s’appelle alors le salut d'une d) âme. » Pensée d’une pénétrante profondeur, et combien exhaus- 4 tive de l’idée de cette communauté de la prière, qui n’est autre, 11 par surcroît, qu’une oraison sociale ternaire. Celui qui tenait des larmes de Monique la grâce de sa conversion croyait à la
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l k (4) Cf. De Trin, lib. XV, c. xxvur. — Traduction de Louis BERTRAND : à Le plus belles pages de saint Augustin. s
Communion des Saints comme en un Dieu Trois Personnes. Il pensait également que si la science est individuelle, avant d’être collective, une connaissance, qui se réfère à une façon supérieure d’être, devient une conscience, et qui s'élève. Or, n’a-t-il pas suggéré, en maint passage de ses écrits, que « toute conscience, qui s’élève, élève le monde » ?
Au surplus, quelle est « l’âme fraternelle », qui, au cours des âges, a valu à tant d’autres de ne point éternellement mourir (1) ? A la vérité, « les fils de nos destinées se croisent » avec les siens « comme les fils d’un tissu, et la cohésion de nos vertus et de nos vies » est faite de ce solidarisme transcendant, qui se nomme la Charité de Jésus pour la plus grande gloire du Père. En particulier, de quel passage des œuvres augustiniennes s'inspire cette « prière au Christ » d’un illustre converti de notre temps ? Ne rappelle-t-elle point, trait pour trait, jusqu’au parallélisme de son Rythme, l’oraison finale du « De Trinitate» ? Ici et là, les accents sont identiques ; même émotion poignante, même sensibilité frémissante, et, pourtant, apaisée : « Qui, en ce monde, cherche le beau, te cherche, toi, sans le savoir, toi qui es la Beauté entière et parfaite; celui qui, dans ses pensées, poursuit le vrai, te poursuit, toi, qui es l’unique Vérité digne d’être connue ; et celui qui tend les bras vers la paix, les tend vers toi,qui es la seule Paix,où puissent reposer les cœurs(2).»
C’est sur cette vision de Paix que s’achève notre travail. Aussi bien, il n’est peut-être pas un terme que saint Augustin ait plus subtilement analysé que ce mot en trois lettres : « P-A-X ». Cest ainsi qu'il l'écrit, et ce n’est point sans un dessein profond. Il l'avoue, d’ailleurs, lui-même, quand il désigne par cette sorte de trinité littérale le Sauveur du genre humain. « Le Christ, dit-il, n’a été appelé de ce nom de Paix que parce qu'il ne peut ni se diviser, ni se déchirer (3). »
Nous en tirons cette conclusion : il n’est donc point de guerre en Lui. Et, par suite, toute idée de pacifisme outrancier mise à part, une Société des Nations, par exemple, ne saurait se constituer rationnellement sans le Christ. « Il n’est, en effet,
(1) Cf. Louis BERTRAND : Saint Augustin.
(2) Cf. Giovanni Paprni : Histoire du Christ, trad. française. Paul Michel, p. #45
(8) Cf. Saint Auc. : Libell. de Unit. S. Trin.
Dai APPENDICE 163
qu’un seul Seigneur, par qui toutes choses ont été faites, et ous sommes par Lui (1).
Serait-il, dès lors, téméraire de le penser, n'est-ce pas dans cette douce et grandiose vision de la Paix trinitaire, — « une conquête |! » — en cette « Religion » finale de la Cité divine, eb de la « Cité humaine » (2), que l’auteur de la Cité de Dieu le saint évêque d'Hippone, préparait autrefois à ses frères guerriers d'Afrique, le divin Banquet de l’ineffable communion des hommes ? C'était le Mystère de la Fraction du Pain, en lequel il pensait, sans doute, qu’enfin ils se reconnaîtraient.
C'était aussi, avec l’Eucharistie trinitaire, — celle de la
‘circuminsession, — une triple eurythmie de louange lorsque,
dans l'attitude hiératique des figures de verrières, sous les cierges assidus qui avaient, en haut, comme des « remuements de lèvres », Augustin traçait avec l’Hostie, sur la coupe sacrée, ce signe des « Trois », dont, enfant de Tagaste, il avait été marqué par une piété de mère. « Per Ipsum, et cum Ipso, et in Ipso, est tibi Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus Sancü, omnis honor et gloria. »
Mais nous avons peut-être quitté aussi le terrain Proprement philosophique de la notion de Trinité, à moins qu’ en l’espèce, il ne puisse être question d’une méthode anagogique. En tout cas, le développement complet d’un tel Organisme notionnel conduit, semble-t-il, en droite ligne, au concept de plénitude de Vie. S'il y a, en conséquence, une philosophie de la Mystique, ainsi que nous avons tenté de l’établir, pourquoi n’existerait-il point une Discipline de «la Vie montante », bref, une Dialectique « de l'Anagénèse » ?
(1) Cf. Ex utroque mixt : quæst. in Vet. et Nov. Test. : qu. CxxII, in fin. (2) Cf. E. LasBax : La Cité humaine, t. II, conclusion.
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