LA PHILOSOPHIE DE L’'ESPRIT-SAINT
Telle nous est apparue dans son ensemble, au triple point de vue de la phylogénèse, de l’orthogénèse et de l’ontogénèse du Rythme, la notion philosophique de la Trinité chez saint Augustin. Beaucoup d’autres considérations — et peut-être d'importance — auront échappé à nos aperçus. Du moins, si nous avons quelque peu réussi à montrer dans quelle mesure le saint Docteur a servi en lui la grâce et l'humilité de son Verbe, ce parfait Révélateur de l'Unité transcendante des Trois dans ladorable Trinité de l’Un, c’est le but que nous nous sommes, avant tout, proposé.
Sans doute, au terme de ses travaux, d’un si génial effort rationnel (1), y avait-il touché lui-même ; et, comme autrefois,
(1) « Augustin ne se contenta point de scruter la nature de Dieu d’après les seules forces de l’intelligence humaine ; à la lumière des Saintes Ecritures, et sous la conduite du Saint-Esprit, il dirigea la vigueur de son admirable génie sur le plus profond de tous les mystères, que tant de Pères et de ses prédécesseurs défendirent avec une constance presque infinie et avec une merveilleuse ardeur contre les sacrilèges attaques des hérétiques, c’est-à-dire l’adorable Trinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit dans l’unité de la nature divine. Éclairé de la lumière céleste, il disserta avec tant de profondeur et de subtilité de ce premier et fondamental article de la foi catholique que les Docteurs postérieurs n’eurent, en quelque sorte, qu’à puiser dans les exposés d’Augustin pour construire les solides monu-
par delà les plaines de l’Agro, s’était-il reposé un instant dans la douceur et la plénitude de son rêve. Et pourtant, l’évêque d'Hippone se reprochait, dans son traité de la Virginité, de n'avoir point connu toutes les exquises délicatesses de cet Amour divin, qu'avec la puissance des mains jointes, l’inquiétude de la recherche et le brisement du cœur, il avait tant de fois conjuré, au nom de la Vérité du Christ, de le conduire enfin à l’ineffable vision du Père.
Pourquoi ne pas rappeler ici — aussi bien, elles sont à sa louange — des paroles qui, à ce sujet, prennent sur ses lèvres, ainsi qu’on l’a écrit, « une émouvante et mélancolique beauté, lorsqu'il souhaite à de plus heureux que lui la seule nuance d'intimité avec son Maître », que semblent lui interdire à jamais les années troublées de son adolescence. « Cet Agneau marche dans un chemin virginal, dit-il en son commentaire d’un passage bien connu de l’Apocalypse. Comment pourraient le suivre là ceux qui ont perdu un don, qui ne se peut retrouver ? Vous, suivez-Le, à la bonne heure, Vierges du Christ. Suivez-le, en gardant avec persévérance ce que vous avez voué dans l’ardeur de vos âmes... Toute la multitude des fidèles, qui ne peut, en cela, suivre l’Agneau, vous verra ; et. en se réjouissant avec vous, elle trouvera en vous ce qu’elle ne possède pas en ellemême.»
De tels accents ne prouvent-ils pas, à l’évidence, que le Verbe incarné, le Maître intérieur, a été l’instrument unique de l’ascension trinitaire augustinienne. L’auteur du De Trinitate le déclare lui-même, c’est à l'Évangile qu’il croit tout d’abord, et à Jésus, qui le lui a donné. Mais il n’est pas moins équitable de le reconnaître, seule, la lecture des Livres platoniciens a pu le mettre sur la voie qui conduit de la « crédentité » à la «crédibilité ». Abstraction faite du néoplatonisme, nous n’aurions peut-être jamais eu le magistral traité de la Trinité. Aussi bien, n'est-ce pas en cet ouvrage que l’auteur parachève la conciliation de Platon, d’Aristote et de Plotin, en les dépassant, toutefois, de l'infini de la Personnalité d’un Dieu fait Homme ?
Ce ne sont plus simplement, en effet, le Démiurge des triangles
ments de théologie sur lesquels, en tout temps, les traits de la raison humaine dévoyée, qui rejette ce mystère, le plus difficile de tous à comprendre, sont venus s’émousser. »
(Gf. Encyclique sur le XVe centenaire de saint Augustin.)
originels et de l’heptacorde cosmique, le Bien, la Pensée de la Pensée, ou la plus ou moins grande indétermination de l’Un- Premier, dans une série linéaire de dégradations indéfinies, que nous apercevons, dans cette œuvre définitive, mais nous y discernons, au-delà de la neutralité divine des philosophies antiques, la physionomie divinement expressive de l’infiniment Bon. On l’a finement observé : « Tout ce que dit Platon, vit dans saint Augustin. »
Est-ce à dire que l’évêque d’'Hippone ait pénétré, avec l'Homme-Dieu, dans toute la profondeur des secrets trinitaires ? Nullement : il ne l’a pas même tenté. On ne pénètre point l’impénétrable. Aussi bien, son génie ne lui interdisait-il pas plus qu’à
d’autres d’imiter le geste puéril de celui qui s’efforcerait de
verser dans un creux de sable le contenu de l'Océan ? La légende, qui lui prête une telle attitude, est, d’ailleurs, dénuée de tout fondement. La raison de l’humble croyant s’est donc arrêtée, comme il s’y attendait, au seuil du Mystère. Avec un penseur, il eût pu s’écrier, lui aussi : « Si je Vous comprenais, Ô mon Dieu, ou bien Vous ne seriez plus ce que Vous êtes, ou bien je ne serais plus moi-même ce que je suis! »
Au surplus, comme le disait, avec profondeur, l’auteur du De Trinitate, Dieu n'est-il pas d'autant mieux connu, que l’on sait davantage combien on le connaît mal ? Mieux connaître, c’est, en eftet, comprendre moins. Pour avoir ainsi agrandi les frontières de l’inconnu, il ne les a pas moins reculées, et ce n’est point là un si mince succès. « Cherchons, disait-1l, comme ceux qui doivent trouver, et trouvons comme ceux qui doivent chercher encore, car il est écrit : celui qui se croit arrivé au but ne fait que commencer. » Le but, il ne l'avait pas atteint, mais il l'avait aperçu dans le clair-obscur de la participation. S'il lui avait été plus malaisé de voir dans la nuit, une plus grande activité du regard, attentif à recueillir les moindres lueurs, lui avait fait découvrir, au fond de l’immensité, de nouveaux univers. Tel est, en réalité, le terme ultime de la connaissance et de l’illumination augustiniennes. En définitive, celles-ci ont trouvé quelque chose. C’est là une des conclusions les plus nettes de l’ouvrage sur la Trinité. « Dans les recherches sur l’Incompréhensible, y écrit saint Augustin, on doit se garder, en effet, de croire qu'il n’a été rien trouvé, alors qu’en fait, il a été trouvé combien l’objet de la recherche est incompréhensible. » (De Trin., lib. XV, c. 11, n° 2.)
ÈS
Cependant, il est allé plus loin ; car «le cœur », a-t-on dit, a aussi ses raisons, que la raison ne connaît pas. » Et c’est ainsi que le Mystère rencontré à la croisée des chemins, qui conduisent
au Monde céleste, lui indique tout naturellement, comme dans
une sorte d'expérience cruciale, la voie du mysticisme. « Il s’agit de savoir, interroge, à ce propos, William James (1), si les états mystiques ne seraient pas des fenêtres ouvertes sur un monde nouveau. » La question ainsi posée, il existe, semble-t-il, une notion philosophique de la réalité mystique, et qui introduit toute une théorie rationnelle de la connaissance et de l'être, à la condition, toutefois, que l’on veuille bien la considérer à égale distance des excès d’un intrinsécisme radical, ou d’un illuminisme béat.
Quand le mystique auteur du traité de la Trinité disait à Jésus-Christ : « Mon Dieu, je vous aime à ce point que si Vous étiez Augustin et que je fusse Dieu, je voudrais être Augustin, pour que vous fussiez Dieu » (2), ne demeurait-il pas en même temps le plus raisonnable des hommes ? M. Maurice Blondel, à propos du « Procès de l'intelligence », indique, d’ailleurs, « l'existence, les étapes et la fonction de cette connaissance réelle, par connaturalité », c’est-à-dire le mysticisme, « qui fonde, alimente, recueille, complète la connaissance notionnelle en tout ordre d'activité mentale, et qui est une condition, non seulement de la vie d'expérience et de science, mais encore de la vie de foi et de sagesse » (3).
Au surplus, l’ensemble de notre travail ne s’est-il pas constamment efforcé de montrer, en l’âme augustinienne, l’existence d’un mysticisme ternaire transcendantal, dont la grande expérience — et peut-être unique en son genre — demeure à jamais consignée dans le De Trinitate, par celui qui l’a éprouvée, comme un document rapporté par « un explorateur de terres inaccessibles » ? En tout cas, à toutes les époques, depuis les antiques poésies de l’orphisme jusqu'aux disciplines biraniennes, partout, dans l’histoire mystique de la pensée qui, en dépit d’étranges et multiples déformations, reste unique en elle-même, l’on perçoit distimctement, selon la suggestive remarque d’un contemporain,
(1) Expériences religieuses.
(2) Saint François DE SALES : Traité de l'Amour de Dieu. (3) Cahiers de la nouvelle journée, 19925.
CAR MNT .
ce Rythme du nombre Trois : il se nomme action, intelligence,
affectivité (1).
Une déviation naturelle au paganisme l'explique par l’inspi-
ration exaltante des failles, le songe inhibitif des’ pèlerins
d'Épidaure, et l’extase rituelle, que procure la liqueur enivrante du Sôma. N'est-ce pas dans l’antre mystérieux de la Pythie de Delphes, remplie du dieu par la coupe d’eau de la source Cassotis et la feuille mâchée du laurier sacré, qu'Amélius recueille cet oracle d’Apollon sur le séjour de l'âme de Plotin ? « Je prélude à un hymne immortel, en l'honneur d’un ami qui m'est cher, en l’accompagnant de la suave musique, que mon plectre d’or tire de ma cithare mélodieuse. J’appelle les Muses, afin ‘qu’elles unissent leurs voix variées en un chant harmonieux, comme elles ont été appelées à former, en l’honneur du fils d'Eaque; un chœur où leurs transports divins se mêlèrent aux chants d'Homère.. Tu arrives à l’assemblée des démons, d’où s’exhalent des souffles délicieux. Là se trouvent l’amitié, le désir gracieux, plein d’une joie pure, toujours rassasié de l’ambroisie, qui vient des dieux... Là habitent, issus de la race d’or du grand Zeus, Minos et son frère Rhadamante. Là se trouvent Platon, cette âme sainte, le beau Pythagore, et tous les chorentes de l’immortel Eros. »
Toutefois, c'était au génie d’Augustin, qu'à la suite du disciple bien-aimé, il était réservé de discerner, dans les profils incertains des mythes millénaires, la Personne divine du Christ. C'était Lui, le Verbe fait chair, le Maître intérieur, qui était
venu révéler à d’humbles et patientes recherches la notion transcendante de la Trinité, et, par elle, jeter, enfin, dans le tumulte des systèmes, la Parole libératrice.
Ce n’est, en effet, qu’à partir de l’oraison ardente et tourmentée du Voverim te ! et de l’inquietum cor de l’évêque d’Hip-
(1) Qu'il suffise de rappeler, à ce propos, les trois illuminations baconiennes des philosophies médiévales ; « La Recherche de la Vérité, » de MALEBRANCHE ; le « Conatus » ternaire de l’Ethique spinoziste ; la « Siris » de BerkeLey ; la trinité de Scaezzine ; l’optimisme des trois éthiques schopenhauériennes de la justice, de la pitié et de l’ascèse ; l’élan vital, l'intuition et l’ordre de BErGson. — Cf, Raoul CarTon : La Doctrine de lillumin. int. chez Roger Bacon. — E. LasBax : La Hiérarchie dans l'Univers chez Spinoza. — Émile BRÉHIER : Schelling ; —Théodore RUYSSEN: Schopenhauer. — BErGson : L’Evolution créatrice. (Cf., en particulier,
p. 340, sur le « triple sens », du mot «eidoç »,
pone, qu’un mysticisme authentique conduit, aux paisibles accents d’un rythme très doux, à la fois purifiant, illuminateur et unitif, jusqu’à l’extase de la Charité dans la béatitude des saints. Le mysticisme d’Augustin — ce Platon du christianisme — épanouissement et énergie de sa foi au rayonnement et au souffle de l'Église, c’est-à-dire de Celle qui ne s'adapte point, nous apparaît, dès lors, bien au-delà du néoplatonisme, peutêtre même dans un sens plus exhaustif que le Thomisme de la Pensée aristotélicienne, comme la plus haute et la plus tendre expression de cette éternelle communion d'Amour, où se résolvent, dans l’Infini, « tous les problèmes que la philosophie pose ».