DIALECTIQUE DE LA TRINITÉ
De
L’idée de Dieu, organisme trinitaire, au rythme fondamental de cette Vie divine, qui est à la fois activisme, intellection et affectivité, domine toute la philosophie augustinienne. Pour connaître Dieu et l’aimer, l’évêque d’Hippone ne s’était-il pas appliqué, pendant plus d’un demi-siècle de sa prodigieuse contemplation, à pénétrer, dans le douloureux enfantement d’une âme nouvelle, le mystère de sa propre intelligence ? Le traité de la Trinité lui-même, qui, au premier abord, — son titre le dit assez — semblerait plutôt avoir orienté ses recherches vers l’unique considération de la Nature divine, est, en réalité, selon une judicieuse remarque, « plus essentiellement encore une étude approfondie de l’esprit humain » (1).
(1) Cf. Jules MarTIN, Saint Augustin, préf., p. x1. Déjà, les Confessions publiées en 400 étaient significatives à ce propos. Ne sont-elles pas, avant tout, par suite du mystère de l’amour infiniment condescendant d’un Dieu, qui prévient les élans du cœur humain, l’histoire même de l’intelligence sympathique, dont l’auteur était divinement doué ? Même remarque au sujet de « l’interprétation littérale de la Genèse » (400-415) où, au témoignage de Cassiodore (Cf. Znstitutiones, ©. 1, n° 2), « saint Basile et saint Ambroise s'étaient acquis une gloire merveilleuse ; cependant, si malaisé soit-il de réussir après de tels hommes, saint Augustin a élevé son œuvre à une bien plus grande hauteur. » La supériorité incontestable de l’auteur du Le Trinitate (400-416) consiste, en effet, dans la préoccupation psychologique de la recherche,
\Des quinze livres qui le Anar en Et deux seulement abordent directement la question. Quant aux autres, ils semblent se définir ainsi : peut-on, non certes, comprendre — si comprendre
est égaler — du moins s'expliquer à soi-même, en quelque manière, ne fût-ce que par l’audition avertie de cette parole
intérieure, qui s'appelle notre conscience, la Vie transcendantale
d’un Dieu en trois Personnes, et comment le pouvons-nous ?
La réponse à cette double question révélerait sans doute quelle connaissance de soi doit conduire à quelque vague intuition de létonnante Vitalité trinitaire.
Et c’est pourquoi Augustin, ce voyant de l’Invisible, entreprend d'étudier l’âme humaine, ou, plus précisément son âme, à lui, et de s’y intérioriser, en apportant, dès le seuil, l’ineffable candeur de la Lumière intelligible. Est-ce à dire qu'il s’agirait, en l'espèce, d’un intellectualisme exclusif ? (1) Nous ne le pensons pas. Ce n’est pas lui qui eût écrit que « toute volonté de croire est une raison de douter ». Le conceptualisme de la connaissance apparaîtrait, dès lors, comme le roman de l’augustinisme. Aussi bien, la théorie en est plus complexe et s’offre à l’analyse.
A la vérité, le dessein de ce profond penseur, lorsqu'il oppose aux Académiciens le fait du « Cogito », est de les conduire à observer, sur un exemple, notre rapport avec le monde intelligible. Cette considération sera même, nous le verrons, le moment privilégié de la participation. Tel sera, en effet, le point de vue représentatif de la dialectique augustinienne : car celle-ci ne suppose pas, avec Arcésilas et Carnéade, que notre capacité de connaître se limite à la perception extérieure (2). Nous avons
(1) Cf. Vacanr, Dict. théol. : art. saint Augustin, col. 2334, théorie augustinienne de la connaissance intellectuelle, les sources de la doctrine et les interprétations diverses qui en ont été données.
(2) « AuGusrTin : Il ne me suffit pas de connaître Dieu comme je connais Alype, que, d’ailleurs, je ne connais pas même assez. — La Rarson : Voyez si vous ne poussez pas à l’excès votre prétention de tone Dieu, vous qui ne connaissez pas suffisamment Alype. — Au. : La conséquence ne vaut pas. Car, enfin, en comparaison des astres, qu'y a-t-il de plus vil que mon souper ? Cependant, j'ignore de quoi je souperai demain. Mais, dans quel signe la lune se lèvera demain, je puis, sans présomption, affirmer que je le sais. — La RaAIson : Donc, vous suffit-il de connaître Dieu, en la manière où vous savez dans quel signe demain la lune se lèvera ? — Auc.:Il ne suffirait pas ainsi; car,là encore, c’est une connaissance acquise,