‹ La notion philosophique de la Trinité chez Saint AugustinChapitre 5 sur 36 · DA DIALECTIQUE DE LA TRINITÉ · texte numérisé non relu

DA DIALECTIQUE DE LA TRINITÉ

: d tu yeux que ceux du corps. Nous savons d’autres réalités que le temps et l’espace ; il est des visions inconnues à nos regards humains. Bref, nous avons une intelligence ouverte sur le monde intelligible.

« Nous l’acquérons en devenant, non pas ce qu il est lui-

même, mais très proches de lui, l’atteignant d’une manière

merveilleuse et intellectuelle, illuminés et pénétrés à fond par sa Vérité. » (1) Il est aisé de reconnaître, en ce texte, l’expression d’une haute discipline intellectualiste, attendu que l’intelligence S'y définit, au terme de son évolution, comme une faculté de saisir, au sommet de l’intelligible, la suprême réalité. Mais il ya Win. de cet intellectualisme de! l’Idée, au pâle logicisme d’un simple concept. Nous tendons en effet, de tout notre effort, à la possession intellectuelle du Souverain Bien, qui est Activité pure. L

« La volonté du Tout-Puissant, en effet, observe, à ce propos, saint Augustin, est toujours invincible. Jamais elle ne peut être mauvaise ; Car, dans les maux qu’elle fait subir, elle est juste ; et, puisqu'elle est juste, elle n’est pas mauvaise. Donc, Dieu tout-puissant ne fait rien d’injuste, il ne fait que ce qu’il veut, et tout ce qu’il veut, il le fait. » Dans un autre passage de l’'Enchiridion nous est révélée, en ces termes, la plénitude de cette vérité : « Dans l’éclatante lumière de la Sagesse divine apparaîtra ce qui aujourd’hui est pour les âmes pieuses un objet de foi, et qui, alors, devra être parfaitement connu; il apparaîtra combien la volonté de Dieu est certaine, immuable et tout efficace ; combien sa puissance s'étend au delà de ses décisions, mais combien ses désirs ne dépassent jamais sa puis-

sance. » L’Action, telle sera, pour Augustin, dans le premier

par les sens. Mais j’ignore si Dieu, ou si quelque cause occulte de la nature ne changera pas le cours de la lune ; or, si pareil changement arrivait, toutes mes prévisions seraient détruites. — La Raison : Et vous croyez que cela se peut faire ? — Auc. : Je ne le crois pas. Mais, il n’est pas question de croire, il est question de savoir. » Cf. Solilog., lib. I, c. 11, n° 8. — Contra Acad., lib. III, c. 11. — Connaissance sensible et intellection s’opposent, ainsi, d’un autre point de vue, que science et sagesse. Cf. De Trinit. : lib. XII, c. 45, n° 25. « Aeternarum rerum cognitio intellectualis… et intellectuali mente cernendum est. Temporalium rerum cognitio naturalis. » — « Ad scientiam pertinet quæ cognitione historica continetur. » Cf. De Trin., Hb/XIF1, c: 1, n° 2 ; lib. XIV, c. vir, n°9 9 ; c: vit, n° 11.

(1) Cf. De Mor. Eccl., ©. x1, n° 18. — Serm. 150, n° 10.

i 1e > er t 10 NOTION PHILOSOPHIQUE DE LA TRINITÉ a

AS PER 44 moment de: son rythme, le SE culminant. de an “Théorie

trinitaire.

Sa pensée est très nette à ce sujet : « Ce qui est saisi par re

l'intelligence, dit-il, se trouve au dedans, dans lesprit ; et le posséder, ce n’est rien d’autre que de le voir » (1). Dans le livre des quatre-vingt-trois Questions diverses, ii écrit dans le même sens : «On ne peut connaître la vie heureuse et être malheureux ; car, pour l’aimer, comme elle doit l’être, la connaissance en doit être une parfaite possession (2). » Saint Augustin expliquait, d’ailleurs, cette pensée en disant : « Pour l’esprit, posséder, c’est connaître. » On peut renverser la proposition et dire : Pour l'esprit, connaître, c’est posséder. Aussi bien, c’est là une idée toute plotinienne, ainsi que le reconnaît l’auteur de la Cité de Dieu (3).

Mais alors, voir Dieu par lintelligence, — l'identité mise à part, — quelle joie, quelle plénitude dans l’union! « Oh! si les hommes pouvaient voir ce quelque chose d’éternel, présent au fond de l'intelligence ! s’écriait-il. Pour moi, je l'avais goûté, et je frémissais de ne pouvoir le leur montrer (4). » C’est qu’en réalité, comme le dit un philosophe contemporain, « l'acte de Dieu est Amour, et c’est par l’amour que le trouvera aussi l’âme humaine : « Aïmez, et faites ce que vous voudrez ; dilige et quod vis fac. » (In epist. Joh., vir, 8.) On ne sert Dieu qu’en l’aimant. Or, cet amour se fonde sur une adhésion de la volonté ; il implique une transformation de tout l’être, une conversion qui vous relie au Principe, une « Religion ». Si vous voulez connaître bien, agissez bien, cherchez diligemment et pieuse-

em mem = +

(1) Cf. De util. cred., ©. xrir, n° 28.

(2) Cf. Quæst. 35 ; n9S 1 et 2.

- (3) « Est-ce que le principe de la félicité (des Anges) pourrait être difiérent de celui qui doit causer la nôtre ? Mais, sur ce dernier point, nous n’avons aucun différend avec ces illustres philosophes. Ils ont su, ils ont longuement écrit dans leurs livres, que la source de la félicité des Anges était aussi celle de notre bonheur. Dans ces Esprits bienheureux se répand une lumière intelligible, distincte d’eux-mêmes, et qui est leur Dieu ; elle les embellit, elle les éclaire ; et c’est en y participant qu’ils sont parfaits et bienheureux. Très souvent, Plotin, en exposant le sentiment de Platon, assure que même cette âme, qu’il croit être l’Ame du Monde, n’a point d’autre principe de sa félicité que celui qui doit faire la nôtre. » CF De couts Det, X, ©. 2,

(4) CE. Conf., lib. IX, ch. 1v, n° 10.

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t lus nu + ie dit oint “pour 1 bonne formation de.

on à bien faire ; vient ensuite le plaisir | a vérité » (1). À d'autres termes, (a aires c est vivre -»; ‘et, dès

© lors, ne s'agit-il pas ici, non plus du seul aspect représentatit de la connaissance et de son activisme exclusif, mais bien de o m4 participation de ces deux éléments dans le troisième moment

du rythme, c’est-à-dire dans l’affectivité de l’union ? Autrement, quelle possibilité y aurait-il de connaître et de posséder un bien qui ne serait pas aimé (2)? La vie heureuse est la joie du vrai (3). Et, par suite, seule, une connaissance aimante est

capable de nous donner, avec Dieu, qui est l’immuable Vérité,

la faculté d’en ; jouir. Oui ne se souvient de l’exclamation doulou: reuse, de ce cri passionné des Confessions ? « Je t’ai aimée trop

re Beauté si ancienne et si nouvelle, je t’ai aimée trop tard...

… Tu m’as appelé, tu as crié, tu as brisé ma surdité. Tu as brillé, tu as resplendi, et tu as mis en fuite ma cécité. Tu as exhaléton … parfum, et je t’ai respirée, et mes narines adhèrent à toi. Je t'ai goûtée, et j'ai faim et soif de Jo Tu m’as touché, et jai flambé d'amour pour ta paix (4). » À Comment ne pas reconnaître en ce passage l’â âme érioute de l’auteur des Soliloques : « O Dieu, vous êtes le Père de la Vérité, le Père de la Sagesse, le Père de la vraie et souveraine Sr le Père de la Béatitude, le Père du Bien et du Beau, le Père de la Lumière intelligible, l Père de notre réveil et de notre clarté (5). » L’intellectualisme du grand Docteur, ou, plus

(4) Cf. Contr. Faust, lib. XXII, ch. 52. — Cf. E. Lasnax, La

Dialectique et le Rythme 2 l'Univers, p. 57. Nous avons puisé dans che

| ouvrage remarquable l'inspiration générale de ce travail,

cs à

(2) Cf. De div. quæst., qu. 35.

(3) Cf. Conf., lib, X, c. 23, n° 33.

(4) Zbid., c. 37, n° 38. e

(5) Cf, Sol., lib. I, n° 2. — « Loin de moi, Seigneur, loin de lesprit de votre serviteur, qui vous découvre le fond de son cœur, la pensée de : me croire heureux de toutes sortes de joies. Car il en est une qui est refusée

aux impies (Is., xzvrrr, 22), mais que vous donnez à ceux qui vous servent par un motif d'amour, Cette joie, c’est Vous-même, et la vie heureuse,

exactement, cet « activisme affectif », qui, pour parvenir à la connaissance et à la possession du are Bien, se colorait

ainsi des nuances les plus délicates d’un indéfectible amour, se ramenait, semble-t-il, à la trilogie fameuse, dans laquelle saint Augustin conçoit Dieu comme source de tout être, de toute vérité, et de toute bonté (1).

Peut-être ne sera-t-il point malaisé de discerner, en cette division tripartite de la Théodicée de celui qu’on a si justement appelé « le Platon du Christianisme », la théorie platonicienne de la causalité. Dieu nous y apparatrait tout ensemble, par une triple influence, comme cause d’être, de vérité, et de bonté. Voilà comment Augustin ramènerait toute sa discipline à l’unité

d’une puissante synthèse. Trois grandes considérations, relatives à la Création, à la Vérité, à la Béatitude, résumeraient et domineraient ses recherches. Et de fait, on ne saisira ni la doctrine

c’est se réjouir en Vous, par Vous et pour Vous : elle est là, elle n’est pas ailleurs. Ceux qui la cherchent ailleurs poursuivent une autre joie, mais non pas la véritable : cependant, c’est encore par une image de la vraie joie que leur volonté se laisse entraîner. » Cf. Conf., lib. X, c. 22. Et l’auteur, après avoir recherché ainsi ce qui est meilleur que l’homme, nous invite : à considérer ce qu'est l’homme même et le souverain bien de l’âme. Celui-ci n’est autre que la joie de la vertu. Cf. De Morib. Eccl., lib. I, c. III-VI.

(1) « Platon, en réunissant les deux enseignements de Socrate et de Pythagore, a le mérite d’avoir perfectionné la philosophie, qu’il divise en trois parties : l’une morale, qui a surtout pour objet l’action ; l’autre, naturelle, à laquelle on assigne la contemplation ; la troisième, rationnelle, dans laquelle on distingue le vrai du faux. Bien que celle-ci soit nécessaire aux deux premières, c’est-à-dire à l’action et à la contemplation, cependant c’est la contemplation surtout, qui revendique pour elle-même l'étude approfondie de la vérité... Ceux qui ont le mérite d’avoir plus approfondi, plus fidèlement compris, et suivi avec plus d’éclat Platon, le pl ilosophe qui, sans contredit, s’est élevé de beaucoup au-dessus de tous les autres chez les païens, ceux-là peut-être ont de Dieu ce sentiment qu’en Lui se trouve et la cause de l’ Pre et la raison de l'intelligence et l’ordre de la vie.

De ces trois choses on voit que la première se rapporte à la partie naturelle, la seconde à la partie rationnelle, et la troisième à la partie morale. Car, si l’homme a été créé tel que, parce qu’il a d’excellent en lui, il puisse atteindre Celui qui est excellent par-dessus tout, c’est-à-dire le Dieu unique, vrai et très bon, sans lequel aucune nature ne subsiste, aucune doctrine n’instruit, aucune pratique n’importe, il faut donc le chercher Lui-même là où tout est pour nous assurance ; il faut le contempler là où tout est pour nous certitude ; il faut l’aimer à où tout est pour nous rectitude.» Cf. De civit. Lei, lib. NITISCA

re ri -

ou », l'évêque FT FRS pe sée en ce > sens. Sa NS n'est-elle pas, à la physique, une logique et une éthique ?

; ; que, pour croire à la Vérité, il faut y aller de toute. x son âme. Il ne suffit done point qu’elle soit : il importe qu’elle Ha soit aperçue ; il est indispensable aussi qu'elle soit intérieure-

it ment vécue. « Quand je lis les Epîtres de saint Paul, — observe x

D à ce sujet saint Augustin, cherchant déjà, sans doute, à pénétrer

= sa vie de cette résonance intime d’un Verbe irrésistible, — À témoin ému des luttes qu 71l a engagées et soutenues pour le . - triomphe de la croyance, je ne puis résister, en effet, à un trans-

ne

port d’amour pour ce grand Apôtre.

TA : Or, qu'est-ce que j ’aime en lui ? A la vérité, ce n’est point

ce LA Son corps, que je n’ai jamais vu; c’est son âme, parce qu’elle

est juste. Qu'est-ce donc qu une âme juste ? Je sais ce qu'est 24 une âme, puisque je crois à mon âme. J’ai aussi la notion de L Ë justice ; car, à supposer même que je ne sois point juste, j'en aperçois en moi l'idéal. Bien que je ne l'aime pas assez pour __ être Juste, j'aime cependant, à cause de lui, le juste qui le réalise. Mais, si j’éprouve de la sympathie pour l’homme juste, ‘c’est Ÿ uniquement au nom de l’Idée que j'aperçois en moi, et que

aimez-vous cette personne ? — Je répondrais peut-être : Parce

la justice ? — Je dirais simplement : Parce que c’est la justice.

Or, la « Justice, c’est Dieu (2). » Tel est, en définitive, l’objet de la contemplation d’Augustin. .

É Ce qui est plus remarquable encore, dans sa doctrine, c’est

que le second moment de sa haute spéculation, dès qu’elle est

parvenue elle-même à son terme ultime, se définit par un Logos

F {1} « Homo ergo qui creditur justus, ex ea forma et veritate diligitur, quam + cernit et intelligit apud se ille qui diligit : ipsa vero forma et veritas non est quomodo aliunde diligatur. » C£. De Trin., lib. VIII, c. 6. (2) « Dominus autem Justitia est. » Cf. Serm. cuix, ©. 8. — Cf. De Morib. Manich., lib. Il, ce. 1 et 4. — Cf. Ferraz : Psychologie de saint Aus. p. 353, Paris, 1869.

“ pour elle-même (1). Si l’on me disait, dès lors : Pourquoi

Fe qu'elle est juste ; mais si l’on ajoutait : Pourquoi aimez-Vous

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ternaire, source du Vrai en soi, du Vrai dans « l’être », et du Vrai dans le « connaître ». Verbe éternel, il est, en particulier, le Soleil des intelligences, le seul Maître, la Parole intérieure, La lumière ; bref, il est, d’un mot, la Causalité du Vrai (1). En définitive, la Vérité, c’est Luil « La philosophie, disait poétiquement, en ce sens, le jeune Licentius, est plus belle que Thisbé.…., puis, soupirant, il rendait grâces au Christ (2). » Lui, c'était le Christ, en effet. N'est-ce pas à Lui, au surplus, que s'adresse le mot suggestif des Soliloques : « Je vous invoque, 6 Dieu-Vérité, en qui et par qui sont vraies toutes les choses qui sont vraies » (3).

. Aussi bien, peut-être verrons-nous, au cours de ce travail, l’ontologisme initial de saint Augustin évoluer harmonieusement dans le sens d’une Christologie parfaitement révélatrice d’une Cause première, dont le problème, d’ailleurs, se pose nettement, pour lui, « en fonction d’une Trinité » (4). C’est précisément de ce point de vue que nous nous proposons d’envisager «la notion philosophique de la Trinité chez saint Augustin ». Nous le ferons par l’analyse successive des notions phylogénétiques de Personnalisme, de Participation et de Sympathie, et des concepts ontogénétiques de Principe, de Procession et de Relation. -

(1) Cf. De Magistro en entier.

(2} Cf. De Ordine, lib. I, c. 8, n° 21.

SRGPS all, ib. T,"c. 4, n°:3% "ch. 6, n°142 etc 8; "n9M?;

(4) « L’essentiel (de l’Ontologie métaphysique) sera le « Rythme ternaire » fondamental, qui préside à toutes les étapes de son déroulement. Le problème de la Cause première, par exemple, devra se poser nettement en fonction d’une Trinité : à cette condition seulement, l’argument ontologique sera légitime et l’Univers s’expliquera par la Divinité; c’est la vieille notion platonicienne du Dieu Père, auquel s’adjoignent un Démiurge fabricateur et une Ame du Monde. » Mais, pour redonner l’être à la notion philosophique de Trinité, il faudra, à la suite de saint Augustin, essayer « de pénétrer intimement dans le Rythme de la vie psychologique... de mettre en évidence, surtout, le thème de la conversion, de montrer comment l’action se condense peu à peu en représentation, mais comment, au terme de cette descente, se réveille soudain une activité, qui n’était qu’assoupie. Par ce brusque revirement, se réalise l’adaptation, centre de tout processus vital. » Nous nous efforcerons de le montrer au cours de cette étude, un tel réveil ne peut s’acquérir « qu’au prix d’un changement radical du sens de l’action, d’un rebroussement de la volonté, qui ramène l’idée vers l’acte, en la transformant en affection ». Cf. E. Las- BAX, Op. cit., pp. 414 et 416.

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