ÉPILOGUE
Quelques mois à peine ont passé depuis que cette étude est achevée, et de nouvelles douleurs se sont abattues sur la vie déjà si tourmentée du maître allemand.
J'ai fait allusion plus haut à la mort de Schnorr, emporté brusquement en pleine force, en pleine jeunesse, en plein succès, par une fièvre maligne. Ce coup fut terrible pour Wagner. J'ai sous les yeux une lettre qu'il m'écrivit pour m'annoncer ce « désastre ; » elle est navrante. Il semble que le dernier espoir de sa vie vient de s'éteindre, que l'ami, l'auxiliaire dévoué, qu'il perd à une heure décisive, ait fait à jamais le vide entre ce monde et lui.
Victime d'une cabale très-patiemment, très-savamment organisée, Wagner a dû quitter Munich ; il n'est même pas probable qu'il y rentre jamais. Il est retourné en Suisse, dans la libre Suisse, son pays d'adoption, sa consolatrice fidèle aux heures des rudes
épreuves. Découragé, anéanti, il semble avoir dit un adieu définitif au théâtre, à l'art, au monde ; il attend, résigné en apparence, le repos suprême qu'il aura si chèrement payé. Quelques mots d'explication sont ici nécessaires. La catholique Bavière ne pouvait voir, sans inquiétude, au nombre des amis de son roi un homme qui, dans ses divers ouvrages, fait assez ouvertement profession de foi d'athéisme, ou, tout au moins, ne recule pas devant le panthéisme d'Hegel et les théories bouddhistes de Schopenhauer. Quand il fut évident pour tous, à Munich, que le jeune monarque n'admirait pas seulement le génie musical du maître, mais qu'il lisait ses livres et les lisait avec un intérêt sympathique, on décida la perte de Wagner. Ce ne fut plus qu'une question de temps et d'opportunité.
A plusieurs reprises, l'auteur de Tristan dut renoncer à visiter son royal protecteur ; on espérait ainsi calmer des hostilités menaçantes. Après le succès de Tristan, on put même croire pendant quelques jours que ces hostilités s'étaient entièrement apaisées, et que Wagner pourrait poursuivre en paix ses projets de réforme, de réorganisation musicale dans la capitale de la Bavière. Courte illusion ! l'heure de la catastrophe était proche.
Wagner s'était à dessein tenu absolument à l'écart de la politique ; il ne voulait pas fournir à ses ennemis l'ombre d'un prétexte. C'est par là cependant qu'il fut attaqué. Après une visite de quelques jours qu'il avait faite au roi, à son château de Hohenschwangen, on crut s'apercevoir qu'il était plus avant que jamais dans les bonnes grâces du monarque, et on voulut lui attribuer quelques déterminations importantes dans l'ordre politique prises par Louis II. On fit entendre au roi que Wagner était pour le pays un objet* d'appréhension et d'inquiétude, qu'à tort ou à raison sa présence à Munich indisposait une population profondément dévouée à la personne royale... Bref, Wagner comprit qu'il fallait partir, qu'il fallait se sacrifier. 11 partit.
Il partit, sûr de l'amitié chevaleresque de son protecteur, et il
s'exila volontairement, emportant dans sa retraite l'assurance d'une immuable affection. Et voilà comment Wagner a été expulsé de Munich ! Voilà comment il a trahi — ces mois là ont été écrits, répétés, — une haute confiance !
A quelques jours de là, les journaux du parti annonçaient, avec une indignation généreuse, que Wagner laissait mourir sa femme de faim à Dresde. 11 fallut que Mme Wagner écrivît une lettre, rendue publique, pour disculper son mari de ces basses calomnies. J'aime à reconnaître qu'en ces tristes conjonctures la presse française fit son devoir. Elle se hâta de publier la lettre si honorable de Mlue Wagner, en même temps qu'elle rétablissait sous leur vrai jour les faits qui avaient amené le brusque départ du compositeur.
Un dernier coup vint le frapper, il y a peu de jours. Depuis vingt ans, Mme Wagner souffrait d'une affection du cœur. Ces secousses réitérées enlevèrent à la vaillante créature ce qui lui restait de courage ; elle mourut en quelques heures delà rupture d'un anévrisme.
Devant ces cruautés de la fortune, acharnée après un homme de génie, il serait temps peut-être que la calomnie désarme et que la justice commence.