‹ La nouvelle AmériqueChapitre 4 sur 71 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

— Dites donc, juge, voici deux Yankies de notre côté du fleuve. Ils feront joliment bien d'avoir l'œil au guet; sans quoi ils pourraient y perdre leurs dents de sagesse! Pas vrai, juge?

— Vous pourriez avoir raison, répondit lentement l'homme qu'on appelait juge.

Et il termina sa phrase par la fameuse locution américaine : « / guess » (Je devine, je pense).

Mon compagnon de route, mon bon ami Dilke (1), et moi, nous étions les Yankies, deux Anglais assurément, de souche incontestable et faciles à reconnaître. Mais ici, sur les bords du fameux Missouri, tout ce qui a le teint blanc, tout ce qui ne porte pas le couteau-poignard (Bowie-Knife) est yankie.

La chose se passait donc sur les limites de la civilisation, dans la petite auberge de la très-petite ville d'Atchison. Insectes et immondices y abondent, et tout ce qui m'étonne., c'est qu'un si étroit espace puisse en contenir autant.

(1) Excellent poète peu connu en France.

[Note du traducteur.)

Le second interlocuteur, le juge, avait lentement soulevé sa tête, à demi ensevelie dans la bouillie de maïs et de bœuf fumé que contenait son assiette. Il avait promené son regard de ma personne à celle de mon compagnon de route, avait prononcé sa triste prophétie sur nos pauvres dents de sagesse, et avait continué son repas.

Ce Missouri est pour le Western boy (l'enfant de l'Ouest) ce que la Seine est pour le paysan des départements français, la Tamise pour nous autres Anglais, le Rhin pour tout brave Allemand. Ce fleuve -américain représente le commerce, les arts, l'élégance, la civilisation. Avoir franchi cette dernière limite des pentes sauvages et des primitives forêts, c'est être civilisé, c'est avoir pris part à la société humaine.

— Je vais faire un tour en Amérique, dit le loy, le sauvage enfant de l'Ouest (c'est sa plaisanterie de fondation). Et il part avec ses grosses bottes et son bonnet de fourrures.

Muni de son Bowie-Knife, la taille entourée de sa ceinture avec revolver à six coups, il méprise profondément l'habitant paisible de la rive opposée. Ainsi l'Arabe, dont la tente est plantée au delà du Jourdain, ne voit qu'avec dédain l'habitant d'un village de Galilée ; ainsi le fier Hidalgo écrase de sa supériorité le Portugais des bords du Douro.

Quant à mes dents, j'y tiens beaucoup, et je pense à cet égard, comme le grand poëte Walter Savage Landor, que je visitais à Florence, il y a cinq ans; il avait dépassé sa quatrevingt-quatrième année et se portait merveilleusement bien. Je l'en félicitai.

— « Ah! me dit-il, ne m'en parlez pas! J'ai perdu quatre de mes dents! J'aimerais mieux avoir perdu ce que je peux avoir d'esprit! »

Mais enfin nous étions lancés. Le Missouri, notre Jourdain, était franchi. Il fallait affronter les hasards et se résigner.

La veille, par une lourde matinée du mois d'août, nous avions quitté de fort bonne heure Saint-Louis, ville des plus animées, moitié saxonne, moitié latine, dont les habitants mènent la vie à grandes guides et que venait de frapper au cœur une effrayante panique, une de celles que la peste provoque parfois au Caire

ou à Alep. Pendant un mois d'une chaleur accablante, — la chaleur d'une plaine située dans les bas -fonds d'un vaste continent, à trois cents milles des collines les moins éloignées, — le choléra venait de sévir. Sur ces quais où travaillent les pauvres Irlandais, dans ces repaires insalubres où logent les nègres imprévoyants, des victimes innombrables étaienttombées.

Lors d'une visite précédente du fléau, quinze cents jeunes gens de la ville, riches et valides, se mirent bravement à l'œuvre pour venir en aide aux malades ; mais, en 1865, aucune société philanthropique ne s'était organisée; on n'avait rien tenté pour faire face à une calamité qui plane sans cesse sur Saint-Louis, ville construite dans un véritable égout, l'un des plus profonds que la nature ait creusés.

Le conseil municipal, avec une sottise rarement égalée en dehors des murs de Gotham (1), avait cessé de publier chaque jour le relevé des morts, dont on ne pouvait calculer le nombre que d'après la marche des convois qui se succédaient dans les rues ou en interrogeant les registres des dix ou douze principaux cimetières de la, ville. Le chiffre des décès était fort élevé, et l'arithmétique de la peur l'exagérait encore. On avait allumé des feux dans chaque rue et répandu de la chaux dans chaque ruisseau; personne n'osait s'aventurer en voiture publique. A table, vos voisins vous racontaient à voix basse d'horribles histoires, telles qu'en inventent les cervelles du Sud. On vous disait que tous les employés des cimetières, y compris les assassins auxquels on avait promis leur grâce à la condition d'enterrer les victimes du choléra, s'étaient enfuis; que les cadavres, privés de sépulture, gisaient entassés dans l'île; que cercueils et linceuls avaient été incendiés par les fugitifs; que mille horreurs sans nom avaient été commises dans les maisons mortuaires et dans les cimetières. Le glas funèbre retentissait jour et nuit.

(1) Surnom sous lequel Washington Irving désigne New- York dans son Salmigondi, par une allusion transparente aux Béotiens de Gotham dont parle un proverbe anglais, ceux qui voulaient entreprendre un voyage au long cours dans une écuelle en bois. Le vrai Gotham est mie paroisse de Xottinghamshire. De même en Allemagne Krsehwinkel et Tetrow passent pour les cités de la sottise et de l'ignorance.

Nous quittâmes la ville de grand matin. Midi nous trouva à Mâcon; nous nous régalons de raisins et de melon; à minuit, nous étions à Saint-Joseph (ou à Saint-Joë, pour employer le petit nom d'amitié à l'usage des indigènes), à une douzaine de milles au-dessus d'Atchison, sur la rive orientale du Missouri. Vers deux heures du matin nous atteignîmes l'extrémité de la voie ferrée. Le waggon qui nous transportait se vida tout à coup au milieu d'un terrain hérissé de mauvaises herbes. Dans cet endroit on s'attend en général à trouver un bac et son conducteur.

Comme nous restions exposés à un vent glacial, nous fûmes enchantés d'entendre la voix d'un commissionnaire d'hôtel qui criait : « Y a-t-il des voyageurs pour Planter1 s Roîose? » Oui; tout le monde désirait se réfugier dans l'auberge du Planteur. Nous grimpâmes donc à la hâte, avec nos sacs et nos bâtons, nos couvertures de voyage et nos paletots, dans un omnibus qui, prêt à nous recevoir, se tenait à côté de la dernière planche du raihvay. Holà! Quel monstre est couché sous nos pieds? Un animal que l'on pourrait prendre pour un chien colossal gît endormi au fond de la voiture ; au moment où nous pénétrons par la portière, il se met à grogner et à lancer des ruades. Décidément, la taille de la bête ne permet pas de supposer que nous ayons affaire à un chien. Serait-ce un taureau qui, trouvant la portière ouverte, aurait cherché un abri contre le climat rigoureux du Missouri? Mais l'étrange animal commence à jurer comme un païen — des jurons comme ceux que l'oncle Toby (1) entendit durant la campagne de Flandre; — puis, lorsqu'il est tout à fait réveillé, on reconnaît le cocher du véhicule qui ronfle, blotti et caché sous une peau de buffle. Après m'être installé auprès d'une douzaine d'infortunés non moins à plaindre que moi, je crie :

— Tout le monde est casé ! •

Et j'ajoute, à l'adresse du cocher :

— En avant !

— M'est avis que vous attendrez le bac, réplique l'automédon

(1) Personnage du roman de Sterne (Tristam Shandy).

en lançant une bordée d'imprécations qu'une dame ou un homme d'église aurait trouvées par trop épicées.

— Quand arrivera-t-il? demanda quelqu'un.

— Vers sept heures.

Il n'était que deux heures du matin; un froid humide nous glaçait; nous étouffions dans l'omnibus, et nous nous trouvions au milieu d'un champ où rien ne nous abritait. Secouant le commissionnaire de l'hôtel, — car le cocher et lui sommeillaient dans le coin le plus confortable de la voiture, — nous apprîmes que la rivière pouvait être franchie à cet endroit, même dans l'obscurité, si nous consentions à nous risquer dans un petit canot. Nous risquer? Parbleu! Nous voilà cheminant à travers les grandes herbes, chargés de nos effets, — il n'y avait personne qui voulût les porter pour nous jusqu'au rivage, — ne posant le pied qu'avec précaution le long de la pente, l'oreille au guet, afin de distinguer le clapotement de l'eau, et lançant des appels aux collines qui nous font face. La côte que nous descendons est fort inclinée, le sol mou et noir glisse sous nos chaussures, un épais brouillard jaune pèse sur le flot écumant et rapide. Sur les hauteurs de la rive opposée nous entrevoyons vaguement la silhouette d'une petite ville — quelques maisons blanches éparses çà et là. — Mais où est le canot? Pas de ce côté de la rivière ; car Bill a bâti sa cabine de célibataire sur l'autre bord, dans l'État de Kansas; et l'écho seul nous renvoie le formidable yepl yep! du commissionnaire, une espèce de cri de guerre qui aurait éveillé les Sept Dormeurs dans leur grotte. Pas de canot! Après avoir passé une heure au bord de l'eau, comme le brouillard augmentait et que nous commencions à imaginer que la rivière allait s' élargissant, nous tournâmes le dos à la boue du rivage, sans trop regretter que le cri de guerre n'eût pas troublé le repos du batelier.

Revenus près de l'omnibus, nous retrouvons le cocher qui ronfle dans son coin. Jamais je n'oublierai la volée de jurons et d'invectives dont il nous couvrit durant les quatre heures qui suivirent. Je ne peux pas oublier non plus la façon brutale et bienveillante avec laquelle il jeta sur nous une de ses couvertures et une de ses peaux de buffle. Mon ami se mit à son aise

et s'endormit : la jeunesse a le sommeil facile. Moi, j'allai me promener sur la voie ferrée; je fis un second tour jusqu'au bord de l'eau; je regardai pâlir les étoiles, j'adressai des injures à ces grandes herbes et je fumai mon cigare.

A sept heures du matin, le vapeur qui sert de bac arriva; une heure après, nous étions attablés dans l'auberge du Planteur, entourés de ces aristocrates peu civilisés du Kansas, gaillards pleins d'entrain dont chacun portait un bowie-knife dans sa poche et un revolver à sa ceinture.

— Pourriez-vous me dire, monsieur, à quelle heure la malle du lac Salé quitte Atchison?

C'est à cette question que répondit, ou plutôt ne répondit pas le shériff, dont j'ai rapporté les paroles au commencement de ce chapitre. La question était fort simple; mais le shériff, au lieu de me satisfaire, me donna seulement à entendre que mes dents de sagesse ne lui paraissaient guère en sûreté dans l'État de Kansas.

Ne comprenant pas tout d'abord, je l'avoue, la portée de cette réplique, je regardai mon homme bien en face et je répétai ma question, d'un ton très-sérieux cette fois. Alors la compagnie partit d'un éclat de rire joyeusement satanique; puis le juge nous annonça que la malle (nous étions venus de Saint- Louis à Atchison, point de départ de cette malle, afin de nous rendre à Denver et au lac Salé) avait cessé de suivre la route de la Platte ; le personnel et le matériel avaient descendu la rivière jusqu'à Leavenworth, et la malle devait partir de Denver pour franchir les plaines par une route plus facile et plus courte.

La malle, l'agent, le matériel, les mules, les voitures, tout a donc été expédié à Leavenworth. Il ne nous reste qu'à rassembler nos effets et à^ en faire autant. Nos commensaux rient à nos dépens avec une bonne humeur un peu brutale ; la mesure qui a transporté la malle d'Atchison à Leavenworth cause un si grand dommage à leur ville, que l'on peut pardonner à des gens, dont la fortune peut se trouver compromise, de ne pas prendre la chose en bonne part. Ils voient en nous des compagnons de malheur. Que nous perdions une ou deux dents cela leur semble naturel.

On nous débite une centaine de phrases pour nous convaincre que la malle abandonne la meilleure route pour la plus mauvaise. La route de la Platte, à ce que l'on nous répète sur tous les tons, est sûre et commode; une bonne route, bien approvisionnée et pourvue de stations, où les postes militaires sont assez forts pour protéger la malle, où les Indiens, sur tout le parcours, témoignent de l'amitié aux blancs; en un mot, c'est la route par excellence. La nouvelle voie doit le nom de colline qui fume (Smoky-Hill) à un nuage de brume qui pèse sur une centaine de milles.

— Allons, messieurs, vous la verrez, cette route, et vous en jugerez par vous-mêmes. Peut-être ne tenez-vous pas à vos dernières dents.

Un autre de ces citoyens tire de sa poche la gazette du jour, qui donne des nouvelles de la région nommée Colline-Fumante. Ce journal annonce que Chaudron-Noir, Chien-Tacheté, Nez- Romain et plusieurs autres chefs des Peaux-Rouges se sont engagés sur « la piste de guerre » ; il cite tel ou tel rancho solitaire pillé et incendié par les Cheyennes, et fournit la liste des blancs massacrés par ces sauvages. La même feuille démontre aussi que dans le Nord les choses, loin de s'améliorer, prennent une mauvaise tournure. Une troupe de blancs, attaquée par les Pieds Noirs, pendant qu'elle descendait le Missouri, a échangé des coups de fusil avec ses assaillants, qui l'ont poursuivie à la nage, et elle n'a dû son salut qu'à la rapidité de sa manœuvre. Les voyageurs échappés au tomahawk rapportent que sept de leurs compatriotes, surpris sur la même rivière à bord d'un canot, ont été tués par les Corbeaux, tribu indienne qui a récemment conclu un traité de paix avec le gouvernement, mais qui, se croyant insultée, s'est maquillée d'ocre et de vermillon et foule aujourd'hui, comme ses frères les. Cheyennes et les Sioux, le sentier de -la guerre.

yn grand gaillard qui a l'air de vouloir tout casser, hérissé d'un rifle, d'un bowie-knife et d'un revolver à six coups, entre en flânant dans la salle à manger. On nous présente le capitaine Walker, — le fameux capitaine Jem Walker, monsieur, — qui a traversé vingt-sept fois les plaines et donné son nom à Y Anse

Walker, anse dont je rougis d'avoir ignoré jusqu'ici le nom célèbre. Nous sommes, dit le capitaine, des sots fieffés si nous nous faisons scalper en prenant la mauvaise route, — la route de la Platte est la seule qui soit sûre. — Nous répondons à cela que, la malle ayant abandonné cette route, nous ne pouvons guère la suivre ; mais notre conseiller opine que nous agirons sagement en passant quelques jours à Atchison; il en profitera pour nous mettre à même de ne pas prendre des vessies pour des lanternes, et pour nous éclairer, généralement, sur la situation politique des Prairies. Si nous ne savons pas écouter un bon avis, nous pouvons aller au diable, — qui ne manquera pas de nous faire faire connaissance avec le couteau Cheyenne.

Evidemment les Atchisonniens ont une triste idée de la route de Leavenworth comparée à la leur. Néanmoins, lorsque nous apprenons qu'un petit vapeur doit partir dans l'après-midi pour cette dernière ville, nous demandons notre note et nous ordonnons de transporter nos effets à bord du steamer. Il n'est que neuf heures, et comme les voyageurs n'ont rien à faire, leurs amis de fraîche date jugent à propos de leur tenir compagnie afin de les aider. Je ne trouverais rien à redire à cet acte de politesse, sans leurs allusions aussi fréquentes à la duperie dont je suis victime. Vers midi, un accident vint nous rendre leur estime. Nous finîmes même par y occuper une place plus élevée que celle d'où nous étions tombés, et nous quittâmes la ville tambour battant, bannière déployée, — je parle au point de vue moral.

Comme je flânais dans la rue, tout en causant et en fumant, je lus sur une enseigne : Poste aux Lettres, et j'entrai. Je trouvai dans le bureau une lettre non affranchie dont l'enveloppe portait mon nom. Bien que l'écriture me fût inconnue, je payai les trois centimes et je brisai le cachet.

La lettre n'étant pas pour moi, je m'empresse de la replier. Je la rends au maître de poste, en lui expliquant qu'il y a erreur et en l'engageant à garder la lettre, qui peut avoir une certaine importance pour mon homonyme. Le fonctionnaire me regarde d'une drôle de façon et me remet les trois centimes.

— Vous avez vu? demande le shériff à son voisin. Voilà qui

n'est pas trop maladroit ! Il a lu sa lettre et gardé son argent. Le diable m'emporte ! ce ne sont pas là des Yankies.

Un petit trait de coquinerie! Et tout le monde, dans Atchison, vous reconnaît pour son frère!

Page 1