CHAPITRE II
LE KANSAS SAIONANT
— Et où êtes -vous né, Sam?
Telle est la question que j'adressais à un jeune noir de trente-cinq ans, joyeux garçon à la mine éveillée, qui maniait le rasoir avec une légèreté peu commune, me poudrait le visage, rafraîchissait mes cheveux et les inondait d'eau de rose.
Notre dialogue avait lieu à Leavenworth, dans le Planters'- Hôuse.
— Moi né dans Missouri, massa.
— Vous êtes donc né esclave ?
— Oui, massa; esclave là-bas, à Weston; maître bien méchant, toujours ivre, toujours des coups de pied pour pauvre nègre.
— Comment avez-vous obtenu votre liberté, Sam? Vous avez sans doute servi dans l'armée ?
' — Non, massa, moi jamais porter fusil ; moi croire faire grand péché en combattant, moi nager.
— Nager? Je comprends. Vous voulez dire que vous avez traversé le Missouri à la nage, afin de passer d'un Etat esclavagiste dans un État libre?
— Très-vrai, massa. Par une nuit noire, moi me glisser hors de Weston, courir à travers bois le long de la rivière, avec le courant ; descendre dans l'eau près de ces arbres et gagner banc
de sable (il désigne le vaste amas de boue qui croupit en face de Leavenwortli, quand les eaux sont basses); moi attendre là jusqu'au matin à regarder les étoiles du ciel et les lumières des maisons-; au jour, moi sortir des joncs et traverser l'eau jusqu'à la levée.
— Et à partir de ce moment, vous vous êtes trouvé libre? Sam ne répondit qu'en montrant toutes ses dents.
— Les habitants du Kansas ont toujours été disposés à protéger les esclaves, repris-je ; les gens de ce côté de la rivière vous auront probablement aidé dans votre fuite?
— Non, massa, moi m'aider tout seul.
Il ajouta qu'il ne s'était confié à personne, car, la veille de son départ, il ne songeait pas à s'éloigner. « Le Seigneur, dit-il, mit cela dans ma tête. » Il était méthodiste, comme la plupart des nègres du Missouri, et un matin qu'il revenait de l'église, pensant « aux nombreuses voies du Seigneur, » quelqu'un lui murmura à l'oreille : « Lève-toi, Sam; pars, et sois homme! » C'était Dieu qui lui parlait, il le savait bien. Cependant il commença par hésiter. Ne commettrait-il pas une mauvaise action en s'éloignant? Ne serait-ce pas voler douze cents dollars à son maître? Mais il se décida bientôt à obéir à l'ordre d'en haut, attendu que, s'il appartenait à un homme, il appartenait bien plus au Seigneur.
— On vous a sans doute poursuivi? demandai-je. .
— Oui, massa, répliqua Sam en donnant la dernière touche à mon visage.
Et l'habile barbier m'apprit que son maître était venu à Leavenworth et l'avait rencontré dans une rue : « Viens ici, satané moricaud! » avait-il crié en tirant son revolver et en saisissant le fugitif par le cou pour l'entraîner vers un canot qui l'attendait. Là-dessus, il se forme un rassemblement : « Laissez ce nègre tranquille », disent les uns; « Donnez-lui un coup de couteau dans le ventre ! » conseillent les autres. On se bat en l'honneur de Sam pendant toute une journée, et la victoire reste aux ennemis de l'esclavage.
Cette petite histoire avait six ans de date. Le Missouri, région fertile dont les forêts s'étendent devant moi, sur l'autre bord
de la rivière, au moment où j'écris, était alors un État esclavagiste avec une population assez rare, mais très-farouche, d'éleveurs et de propriétaires d'esclaves. Neuf années auparavant, c'est-à-dire en 1851, à l'époque où l'univers assistait dans Hyde Park au grand jubilé du progrès industriel, cette vaste contrée, qui s'étend de la rive occidentale du Missouri jusqu'aux montagnes Rocheuses, n'avait pas encore de nom. Des bandes d'Indiens sauvages, — Kansas, Cheyennes, Àrappahoes, — erraient dans ces immenses plaines, poursuivant le cerf, le buffle et l'antilope. Deux routes seulement traversaient les prairies, l'une allant du Sud jusqu'à Santa-Fé, dans le nouveau Mexique, l'autre se dirigeant à l'Occident par la rivière Platte vers le lac Salé et San-Francisco ; le pays, toutefois, était encore une vaste chasse réservée aux Indiens. Les blancs n'avaient pas le droit légal de s'établir dans ce territoire, réservé aux Indiens chasseurs. Le gouvernement américain avait construit sur ce territoire une demi-douzaine de forts, — entre autres les forts Bent, Laramée, Leavenworth, Calhoun et le Vieux-Fort, — mais bien moins pour les blancs et pour les voyageurs que comme garantie accordée aux droits de l'Indien.
Or, tandis que des visiteurs de toutes les nations, réunis dans Hyde Park, s'étonnaient de la grandeur de cette contrée qui n'était représentée encore que par un espace vide, une nuée de colons franchissait le Missouri sur des radeaux ou dans des barques, s'emparait des hauteurs situées entre les forts Calhoun et Leavenworth, bâtissait des huttes, entourait de palissades les plus beaux lots de terrain, surtout au bord des criques ou dans le voisinage des sources, et fondait ainsi les cités aujourd'hui si florissantes d'Omaha, Nebraska, Atchison et Leavenworth, villes du territoire libre de Nebraska et de l'État libre de Kansas.
Alors commença, le long de la rive du Missouri, ce conflit impitoyable, aux chances variées, qui valut à cette région le surnom lugubre de « Kansas Ensanglanté » ou « Saignant ». La lutte dura six ans et fut un des préludes de la guerre civile.
Les villes de Lawrence et de Leavenworth doivent leur ori-
gine à ces escarmouches dont nous venons de voir un échantillon dans la petite histoire de Samuel.
On sait que, pendant la grande querelle entre les ennemis et les défenseurs de l'esclavage, un armistice, que l'histoire désigne sous le nom de « Compromis du Missouri », fut conclu en 1820. Ce traité déclare que l'esclavage ne pourra être introduit dans aucune région occidentale située au delà du degré de latitude Nord 36° 30', sauf dans la partie du Missouri qui dépasse cette limite. Pendant trente ans la trêve fut respectée ; on ne la viola même pas dans l'ouest lorsque la guerre de la liberté contre l'esclavage éclata sur d'autres points. A l'approche de la grande lutte finale, les deux adversaires se montrèrent aussi peu satisfaits l'un que l'autre des conditions de l'armistice. Les propriétaires d'esclaves, qui jouissaient dans leur Etat du privilège exceptionnel de pouvoir s'établir avec leurs esclaves au delà de la limite prohibée, voulurent imposer leurs institutions sociales aux régions situées derrière eux et s'étendant jusqu'au pied des montagnes Rocheuses. Le Sud tout entier les secondait, bien que leur mouvement fût en opposition directe avec la loi. Des sociétés secrètes s'organisèrent dans beaucoup d'États : les Loges bleues, les Ligues sociales, les ^Enfants du Sud; beaucoup d'autres affiliations firent serment de se joindre aux planteurs qui, au mépris de leur propre armistice et malgré le compromis, voulaient porter l'esclavage à l'ouest du grand fleuve.
Les propriétaires d'esclaves du Missouri remportèrent une première victoire sans tirer un coup de fusil : ils votèrent tranquillement une loi locale qui passa inaperçue à New -York comme à Boston, et qui étendait leur frontière occidentale depuis la ligne tracée au nord et au sud à travers la ville de Kansas jusqu'à celle que forme la rivière, ajoutant ainsi à leur Etat, et par conséquent au domaine de l'esclavage, six grands comtés, très-peuplés aujourd'hui. La mesure était d'une illégalité absolue; mais personne, dans les cités de l'est, ne s'avisa de la critiquer avant que les lïlls qui lui donnaient force de loi eussent été promulgués et que les districts annexés eussent été occupés par des propriétaires d'esclaves. Ceux-ci semblaient
complètement maîtres de la situation. De ce nouvel État qui s'étend, en face de ma fenêtre, sur la rive opposée du Missouri, on voyait sans cesse partir des affiliés des Loges bleues, des Ligues sociales, des Enfants du Sud, qui envahissaient les propriétés des chasseurs du Delaware et du* Kansas. Chaque colon, accompagné de ses fils et de ses nègres, accaparait les meilleurs lots. Saint-Louis et la Nouvelle- Orléans applaudissaient à leur courage et on prédisait le succès de leur entreprise. A Washington , des sénateurs, l'aristocratie des marchands d'esclaves, au lieu de mettre en accusation les planteurs missouriens et de leur appliquer la loi, encourageaient cet outrage fait aux États libres. Ils profitèrent de la situation des partis politiques, et, à force d'agitation, obtinrent un second compromis d'après lequel la question de l'esclavage devait être décidée, en thèse générale, par le peuple de toute province nouvellement formée qui demanderait à entrer dans l'Union, soit comme territoire, soit comme État. Aux yeux des planteurs du Missouri et du Kentucky, cet acte allait permettre aux provinces de Kansas et de Nebraska de se déclarer esclavagistes. C'est dans ce moment que l'on voit les Nordistes entrer en scène. Si Nebraska eût cessé d'être un territoire libre, la limite de l'esclavage , dans l'Amérique occidentale , aurait monté au nord jusqu'à Boston! La Société de secours pour les émigrants du Nord fut organisée dans le Massachusetts; de solides fermiers, des professeurs aux convictions ardentes, de jeunes poètes attelèrent des chevaux à une charrette et traversèrent le continent pour gagner le Missouri, jurant de s'établir sur les nouveaux territoires indiens, d'accepter le compromis du congrès, et, en leur qualité de citoyens libres, de voter une libre constitution pour le Kansas. Les Loges bleues avaient déjà bâti leurs cabanes à Leavenworth et à Atchison ; aussi le premier colon arrivant du Nord, sans pouvoir affirmer qu'il possédait des esclaves, fut-il placé dans un petit canot, sans .vivres, sans avirons, et lancé à la dérive le long de la rivière, poursuivi par les railleries et les menaces de ses persécuteurs. Une réunion des Enfants du Sud fut convoquée à Wesport, sur la frontière du Kansas ; mais dans le Missouri, même sur un point limitrophe
du Kansas. Et après des discours d'une éloquence fougueuse, on vota, à l'unanimité, la résolution suivante :
« Les membres de cette association s'engagent, dès qu'ils seront appelés par un citoyen du territoire de Kansas, à se tenir prêts pour agir ensemble et repousser tout colon ou toute compagnie de colons qui se présenteraient sous les auspices de la Société de secours pour les émigrants du Nord. »
Le Squatter Sovereign (le Colon Souverain), journal publié à Atchison (ville fondée et baptisée par Joseph Atchison, sénateur du Missouri), publia dans un de ses premiers numéros le manifeste des planteurs :
« Nous continuerons à appliquer la loi de Lynch, à pendre, à couvrir de goudron, puis à rouler dans un lit de plumes, et à noyer, tout lâche abolitionniste qui souillera notre sol de sa présence. »
Au mois de juillet 1854, trente émigrants du Nord franchirent la rivière dans des canots; ils étaient bien armés, munis de tentes et pourvus de provisions. Remontant le Kansas, ils s'arrêtèrent au pied d'une belle colline, au milieu d'une prairie onduleuse et couverte de fleurs. On dressa les tentes et Ton se mit à abattre le bois destiné à la construction des huttes. L'endroit fut nommé Lawrence; c'était le nom du caissier, homme fort populaire. Le mois suivant, soixante nouveaux colons vinrent rejoindre les pionniers; ils arrivaient bien armés et décidés à fonder une ville et à fouler un sol libre. Le moment était yenu pour les gens du Missouri de montrer leur courage ; cent Yankies, séparés de leurs amis par six grands Etats, se permettaient de s'établir au milieu d'eux, défiant les esclavagistes d'exécuter les menaces adressées à tout étranger qui oserait pénétrer dans le Kansas sans être suivi d'un esclave. Trois cent cinquante Enfants du Sud montèrent à cheval, franchirent la rivière peu profonde; puis, ayant formé leur camp de grand matin et placé des vedettes, firent annoncer à Lawrence qu'ils sommaient les colons de quitter le territoire et de s'engager à ne plus revenir. On leur donnait trois heures pour rassembler leurs effets et se mettre en route. Un clairon yankie appela aux armes les nouveaux venus; ils renvoyèrent à leurs
ennemis une réponse courtoise, mais ferme. Lorsque les Sudistes virent que les Yankies acceptaient la lutte et se montraient disposés à combattre tant que l'un d'eux serait capable de tenir un fusil, ils commencèrent à se méfier les uns des autres, à douter de l'efficacité de leurs carabines et à s'éclipser. Vers l'heure du crépuscule le nombre des défenseurs de l'esclavage avait beaucoup diminué ; à l'aube, leur camp se trouva complètement abandonné.
Depuis lors, Lawrence n'a pas cessé de prospérer et de grandir. Les Missouriens ont envahi à diverses reprises la ville, où plus d'un bâtiment porte encore des traces de mitraille; mais ils n'ont pas pu en chasser les nouveaux venus. Aujourd'hui c'est la capitale d'un État libre, une charmante petite cité, aussi animée qu'une ville du Nord.
Les rues de Leavenworth ont aussi été le théâtre de plus d'une rude bataille. Les Fils du Sud, établis dans le voisinage immédiat, sur la rive boisée que j'aperçois en traçant ces lignes, ne se tinrent pas pour battus. Le sang a coulé dans presque toutes les ruelles, surtout à l'époque des élections; des milliers de Missouriens traversaient la rivière dans des canots, s'emparaient des estrades électorales et obtenaient ainsi une majorité écrasante, mais frauduleuse, en faveur d'une constitution esclavagiste. Un bon citoyen, William Phillipps, fut assailli par les Sudistes pour avoir signé, en sa qualité d'avocat, une protestation contre les abus qui avaient invalidé et déshonoré l'élection. On le jeta dans une barque qui remonta la rivière jusqu'à Weston, sur la côte du Missouri. Là, le prisonnier, après avoir été traité d'une façon ignominieuse, fut vendu aux enchères comme esclave et adjugé à un nègre au milieu d'un concert de hurlements et de menaces frénétiques. Dès qu'il put s'enfuir de Weston, l'avocat regagna Leavenworth, plus résolu que jamais à résister aux empiétements des esclavagistes, et figura aux premiers rangs dans toutes les mêlées.
Il y aura bientôt dix ans — il ne s'en faut même que de huit jours — une bande composée démembres des Loges lieues partit de la rive opposée et débarqua sur cette levée; elle se rendit maîtresse de la ville, qui resta pendant quelques heures à la
merci des envahisseurs. Sous prétexte de chercher des armes, ils envahirent les maisons, les pillèrent et insultèrent les abolitionnistes. Phillips leur refusa l'entrée et fut tué après avoir lui-même fait tomber morts deux assaillants. On incendia sa maison ainsi que beaucoup d'autres. Tous les défenseurs des nègres sur lesquels on put mettre la main furent placés à bord d'un vapeur qui descendit la rivière.
Cependant les émigrants se rallièrent autour de leur drapeau, plus nombreux et plus ardents que par le passé; ils arrivaient avec l'intention bien arrêtée de se fixer sur le territoire qu'ils voulaient rendre libre. Il n'en était pas ainsi des Missouriens. Dans cette région comme ailleurs, il fut démontré que l'esclavage n'a pas la fibre assez solide pour devenir une puissance colonisatrice. Les esclaves ne cultivent pas les prairies de manière à en tirer un produit rémunérateur; un nègre, travaillant sous l'œil et sous le fouet du maître, a besoin du sol riche du Mississipi et de l'Alabama. Tenant le pistolet d'une main, la houe de l'autre, les braves colons du New-Hampshire ou de Massachusetts continuèrent à défricher et à lutter, jusqu'à ce qu'ils eussent remporté non-seulement la majorité dans les élections, mais une suprématie complète en rase campagne.
Parmi les incidents comiques de cette lutte, on peut citer la bataille de Black-Jack, où le capitaine Clay Pâte (Galoche d'argile, un nom de mauvais augure !) joua l'un des principaux rôles.
Ce citoyen de la Virginie , qui affectait les allures d'un soldat de profession, se mit à la tête de ses cinquante-six fils et menaça « de manger » les vingt et un colons qui avaient suivi le vieux John Brown, d'Osawatomie (et plus tard, hélas! de Harper's Ferry). Clay Pâte organisa sa troupe à l'instar d'une petite armée, — cavalerie, infanterie, équipage de campement, train de bagage, rien ne manquait; et comme le chef venait de piller la ville anti-esclavagiste de Palmyre, ses mules étaient surchargées de la dépouille des vaincus. Brown égalisa le combat en s'avançant dans la plaine. Après de rudes efforts de part et d'autre, Clay Pâte se rendit au vigoureux vieillard, abandonnant son épée, son bagage, tout le butin de Palmyre, vingt et
un prisonniers très-bien portants, ses morts, ses blessés et sa superbe tente.
En 1861, quelques mois après le combat livré sous la croisée où je me tiens par les citoyens de Leavenworth qui défendaient mon ami Sam, le Kansas ensanglanté fut définitivement admis à titre à' Etat libre dans l'Union, et ses blessures furent cicatrisées.