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Pierre. L'après-midi, Elle assiste aux vêpres dans la basiiique ; après quoi Elle donne la bénédiction urbl et orbi, du haut du balcon, comme d'habitude.
— Et, vous, qu'est-ce que vous me conseillez?
— Ma foi, je vous engagerais à rester ici jusqu'à midi, de manière à ne pas vous fatiguer. Nous pourrons tout voir admirablement. Puis nous irons à Saint-Pierre, pour assister à la visite du tombeau, et nous reviendrons ici pour le grand déjeuner. Et ensuite nous verrons à arranger l'après-midi. Cela vous va? Parfait ! Et maintenant, hâtons-nous de nous restaurer un peu 1
— Qui donc est le prince Georges d'Angleterre? demanda monsignor, quelques instants plus tard, pendant que les deux amis se trouvaient attablés devant des tasses de cafés.
Le P. Jervis se mit à rire.
— Ah ! vous avez déjà appris cela ? Mais oui, naturellement, c'est lui qui est venu ! Il n'est que le second fils du roi, un jeune garçon; mais c'est lui qui va représenter la couronne d'Angleterre. Chaque souverain a envoyé un prince du sang royal pour cette journée, à l'exception de l'empereur d'Allemagne.
— Chaque souverain de l'Europe ?
— Non pas de l'Europe, mais du inonde entier. C'est que, voyez-vous, l'Orient se trouve à moins de trois jours d'ici, par les aériens rapides. De telle façon que même les Chinois...
— Allez-vous me dire que la Chine et le Japon ont envoyé des représentants ?
— Mais certainement ! Le Japon est naturellement tout chrétien, depuis longtemps ; et la nouvelle dynastie chinoise est chrétienne aussi.
— Et dites-moi, reprit monsignor, la Russie, depuis quand est-elle devenue catholique ?
— Hé, mon cher monsignor, voilà une question embarrassante ! Ma foi, il y a bien au moins un demi-siècle.
— Et qu'est-ce qui l'a convertie au catholicisme?
— Le simple bon sens, je suppose. Ce qui m'étonne, au contraire, c'est que ces gens-là aient pu rester aussi longtemps dans leur erreur.
— Mais l'ancienne dispute des deux Eglises, la clause du Filioqueï
— Bah ! du moment que Pierre est accepté, le reste s'ensuit.
— De telle sorte qu'à l'exception de l'Allemagne la masse entière du monde civilisé se trouve représentée à Rome aujourd'hui ?
— Mais certainement! Vous allez voir tous les princes à la procession.
Une heure plus tard, ils prirent leurs places devant la fenêtre centrale de la longue Sala du troisième étage, donnant sur l'étroite rue qui, elle-
même, débouchait sur l'énorme place de Saint- Pierre.
C'était une vraie journée romaine, intensément claire et brillante, mais déjà assez chaude pour que monsignor pût se féliciter d'avoir choisi ie rôle d'un simple spectateur. Sûrement, le retour du Latran, aux environs de midi, allait être pour les membres de la procession une épreuve sérieuse.
La rue et la place présentaient un aspect d'un éclat extraordinaire. Le pavé, d'abord, ne formait tout entier qu'une épaisse couche de verdure. Les maisons d'en face, où chaque fenêtre était encombrée de têtes, se trouvaient à demi cachées sous les tapisseries et les bannières ; et par delà les clôtures, de chaque côté des mâts enguirlandés, c'était également une masse compacte de tètes et de bras. Avec cela, un murmure continu, comme un bourdonnement étouffé et puissant produit par d'innombrables voix, dans toute l'atmosphère d'alentour. Car, depuis vingt-quatre heures déjà, la Campagne avait déversé sur Rome tous ses habitants; et il n'y avait pas une ville en Italie, ni presque en Europe, d'où des aériens spéciaux n'eussent amené de pieux pèlerins pour assister à la l'été des Apôtres <lans leur cité propre. Voilà donc pour les e1 pour les oreilles : tandis que l'odorat, de
m côté, aspirait délicieusement le parfum dts plantes aromatiques semées sur le pavé, el d^jà un peu foulées sous les pieds des chevaux galopants d'une centaine de gendarmes ou de mei
Monsignor eut d'abord quelque peine à se représenter exactement les dispositions adoptées pour l'ornementation de la vaste place circulaire. La façade de la basilique était tapissée, suivant la coutume italienne, de gigantesques tentures de drap rouge ; et jusqu'au haut des marches du seuil s'allongeait la large avenue de verdure qui cachait les dalles. Aux deux côtés se dressaient des groupes imposants de cavaliers, rangés là., sans doute, en attendant qu'ils pussent prendre leur place dans la procession. Sur la droite, immuable et magnifique s'élevait le palais du Vatican, sans autre ornement qu'une tenture décorant les Portes de Bronze ; et par-dessus tout cela, comme une bénédiction en pierre, se détachant contre le bleu vif du ciel, planait le dôme de la basilique.
Monsignor Masterman employa de longues minutes à examiner et à se rendre compte. Puis il se rassit au fond de sa chaise, avec un soupir.
— Autrefois, demanda-t-il, lorsque Rome dépendait du gouvernement italien, le pape ne sortait jamais du Vatican, n'est-ce pas ?
— Hé ! comment aurait-il pu en sortir? Ne voyez-vous pas que la seule chose absolument nécessaire, au point de vue humain, pour que le monde accordât sa confiance à l'Eglise, était que (e pape lui apparût vraiment un personnage supra national? Pendant bien des années, naturellement, 1 usage était que le Souverain Pontife fût de race italienne : car son séjour à Rome le faisait
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dépendre de l'Italie, et les Romains ne se seraient pas facilement accommodés d'un étranger. Mais cette situation imposait d'autant plus au pape le devoir de se détacher, après son élection, de tous ses liens personnels avec ses compatriotes de naguère. Il était tenu, pour ainsi dire, d'être à la fois deux choses : un Italien pour l'Italie et un non- Italien pour le reste de la chrétienté. Et pourriezvous indiquer un autre moyen qui lui permît de réaliser ce dilemme paradoxal ?
Monsignor soupira de nouveau et se prit à rêver.
Le fait est que quelque part, au fond de son esprit, il y avait un courant profond de pensées, — ou bien encore comme une voix étrangère, — lui affirmant que l'ancienne attitude des papes, leur obstination à demeurer prisonniers dans le Vatican n'était rien qu'une pose sotte et vaniteuse. (Il supposait que, sans doute, il avait dû lire cela quelque part dans un livre d'histoire.) Sûrement, descatholiqnes eux-mêmes avaientcoutumede juger ainsi ! Des catholiques s'étaient plu à déclarer que le Vicaire du Christ aurait agi d'une manière bien plus chrétienne, en acquiesçant à L'ordre de choses établi et en se contentant de vivre comme un simple sujet italien, sans désirer ni réclamer une possession dont saint Pierre, certes, n'avait jamais joui. A (juoi bon toutes ces histoires, disait-on, touchant un certain Pouvoir temporel, alors que le Royaume du Christ « n'était pas dece monde »?
Et cependant, maintenant que monsignor revoyait tout cela à la lumière des explications de son ami, il commençait à comprendre non pas à quel point l'ancienne attitude des papes avait été habile, mais combien elle avait été absolument et manifestement nécessaire. Il était possible à Pierre, en vérité, d'être sujet de Néron dans les choses qui regardaient César ; mais comment cela aurait-il été possible au successeur de Pierre depuis que le royaume qu'il avait à diriger ici-bas était devenu une société supra-nationale, chargée de guider toutes les nations du globe ? Oui, tout ce que lui avait dit le P. Jervis lui apparaissait étrangement clair.
Il fut réveillé de sa songerie par une main appuyée sur son genou, et, au même instant, un bruit nouveau lui arrivait de la place Saint-Pierre.
— Tenez! lui dit vivement le vieux prêtre. Voici que la procession se met en marche î
Un singulier frémissement s'était répandu sur la place, pareil au mouvement d'une fourmilière soudain réveillée. Des deux côtés de l'ample voie verte par laquelle le pape allait venir, surtout, ce frémissement se poursuivait sans arrêt; et déjà des figures émergeaient à l'entrée de la petite rue, en même temps qu'un brusque éclat de musique de
cuivres rem plissait l'air. Un courant magnétique d'attention passait tout le long de la rue, pour aller se perdre à l'autre coin, du côté du fort Saint-Ange.
Puis ce fut l'approche de la procession, débouchant de la place dans la rue comme d'un étang dans un étroit canal. D'abord s'avançaient des troupes militaires, compagnie par compagnie, chacune ayant une musique à sa tête. Par degrés, les deux prêtres virent passer sous leur fenêtre tous les uniformes du monde civilisé.
Durant les premiers instants, le P. Jervis avait murmuré quelques noms à l'oreille de son ami; il lui avait même mis la main sur l'épaule lorsque les lifeguards d'Angleterre étaient apparus, avec leurs visages imperturbables dominant la splendeur d'argent de leurs uniformes ; mais bientôt l'extraordinaire spectacle qui se constituait sur la place, et notamment sur les marches de la basilique, avait enlevé aux deux prêtres tout désir de parler. Monsignor Masleriiian put à peine disposer d'un coup d'œil pour les ligures monstrueuses de la garde impériale chinoise, qui passaient maintenant sous la fenêtre, en armures blanches et en casques compliqués, semblables à d'anciens dieux orientaux. Car sur la place, là-bas, la procession des princes était en train de se former ; et déjà les marches delà basilique commençaient à s'allumer d'é.carlate et de pourpre, pendant que les cardinaux et la cour pontificale se préparaient à accueillir leur Souverain.
Et enfin ce Souverain lui-même apparut.
Monsignor Masterman s'occupait à considérer avec une véritable stupeur le passage des grands carrosses royaux, chacun surmonté d'une couronne, chacun entouré d'une petite garde de cavaliers. Il reconnaissait quelques-unes de ces couronnes ; et son cœur bondit de surprise lorsqu'il vit en pleine réalité, devant lui, la couronne impériale d'Angleterre, soutenue par le Lion et par la Licorne, avec au-dessous, dans le superbe carrosse doré, le charmant visage d'un jeune garçon tout coiffé et vêtu d'écarlate. Mais alors un silence soudain du murmure des voix le contraignit à retourner la tête, de nouveau, vers l'extrémité de son horizon.
La place n'était plus maintenant qu'une grande mer de blanc et de pourpre, avec toute sorte d'emblèmes, or, argent, et joyaux, étincelant çà et là. C'était la procession pontificale qui avait commencé ; et voici qu'en effet un groupe nouveau surgit sous les colonnes géantes du portique de Saint- Pierre; et la clameur des trompettes d'argent fit savoir aux milliers de spectateurs que le Vicaire du Christ, sortant de son palais, s'avançait dans la ville qui était redevenue la Cité de Dieu.
Très lentement, le pape descendit les marches, une petite figure blanche et gemmée, parfaitement visible cependant sur le haut trône où elle était portée, tandis que d'immenses éventails s'agitaient derrière elle comme pour la protéger de l'air du
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dehors. La figure descendait, descendait, parmi la clameur des trompettes ; et des vagues de couleur la suivaient; et puis elle disparut, pour un instant, au milieu de la foule qui l'attendait en bas des marches.
Involontairement, monsignor Masterman se redressa sur sa chaise, et ferma les yeux...
Mais bientôt la main du P. Jervis s'appuya de nouveau sur son bras. Le vieux prêtre ne résistait pas au désir de lui signaler encore quelque chose de curieux.
A leurs pieds, maintenant, la rue était aussi complètement ecclésiastique qu'elle avait été militaire tout à l'heure, à cela près que les zouaves pontificaux s'avançaient, un par un, de chaque côté de la procession. Mais entre leurs deux rangées, ce n'était plus maintenant qu'une troupe compacte de séminaristes et de clercs. Puis^ derrière ceux-ci, venait la cour romaine, avec une magnifique chevauchée de cardinaux tout vêtus d'un rouge éclatant, et s'avançant quatre par quatre, sous leurs larges chapeaux rouges. Encore le prêtre anglais ne leur donna-t-il qu'un regard fugitif: car il avait vu derrière eux s'avancer, sous un dais splendidement orné, s'avancer lentement et en un relief merveilleux, une figure blanche sur un cheval blanc, une re qu'ombrageait seulement un grand chapeau écarlate.
Et ainsi la journée s'écoula comme un rêve, et l'homme qui conservait encore l'impression comme d'avoir été réveillé d'entre les morts observait, recueillait les images, et tâchait à se les assimiler. Une ou deux fois, durant la journée, assis à table auprès du P. Jervis, il lui posa quelques questions, et entendit vaguement des réponses ; d'autres fois, en allant et venant, il s'entretint avec d'autres ecclésiastiques ; mais le plus souvent il poursuivit un actif travail intérieur, s'ingéniant à peupler de faits nouveaux l'étrange édifice du monde qu'il commençait à découvrir autour de soi. Il prit part à !a visite du tombeau de l'apôtre par le Souverain Pontife, il regarda de quelle manière le Père des Princes et des Rois s'avançait, entre ses royaux enfants, jusqu'aux portes de la Confession, qu'entouraient des lampes d'or, et de quelle manière l'héritier du premier Roi Pécheur s'agenouillait auprès des restes mortels de celui-ci.
Plus tard, aux vêpres, du haut de la même tribune, il entendit l'appel des grandes orgues neuves, dans la basilique, et les mélodies des psaumes s'élevant d'un côté à l'autre du temple, partagées entre les deux masses des chœurs. Il revit une fois de plus, en face de soi, la tribune royale où, chacun sous un dais, les souverains de la terre ou leurs représentants siégeaient pour rendre honneur à
l'Oint du Très-Haut. Mais surtout ses yeux allaient et revenaient sans arrêt, avec une expression presque hagarde qui, à plusieurs reprises, ne laissa pas d'inquiéter le P. Jervis, à la figure centrale de toute cette fête, tantôt assise sur un trône, avec un groupe nombreux d'acolytes derrière soi, et tantôt se rendant à l'autel pour l'encenser, et puis enfin s'en allant, portée sur la sedia, vers le palais où, dorénavant, elle avait reconquis le droit de régner. Le soir, lorsque déjà le soleil commença de s'abaisser derrière l'immense dôme, et que Rome surgit pareille à une cité de rêves orientale, avec des' illuminations étincelant à toutes les fenêtres, monsignor Masterraan, accoudé au balcon de sa chambre, eut la surprise d'apercevoir une dernière fois la petite figure blanche se dressant debout, au fond de la place, avec la triple croix pontificale étincelant dans sa main ; tout cela parmi un silence qui permettait au prêtre anglais d'entendre distinctement une voix un peu frêle, mais nette et découpée, invoquer sur la cité el le monde, avant l'imposant Amen, la bénédiction du Dieu Tout-Puissant en trois personnes, le Père, le Fils, et le Saint- Esprit.