CHAPITRE V
Monsignor s'éveilla brusquement, dans son lit, et demeura quelques secondes sans se rappeler où il était.
Les deux prêtres avaient passé près d'une semaine à Versailles; et chacune des journées qu'y avait vécue le prélat était venue contribuer, poursa part, à lui rendre plus réel l'espèce de rêve ou de conte de fées inauguré depuis l'étrange éveil dans un parc de Londres. Mais il y avait toujours en lui quelque chose comme un élément subconscient, d'ailleurs parfaitement inexplicable, qui continuait à lui affirmer que le monde ne devrait pas être tel qu'il le voyait, et que la religion, en particulier, ne devrait pas y jouer un rôle aussi primordial. Si bien qu'il conservait un peu la certitude d'avoir à sortir de son rêve, tôt ou tard, pour se retrouver dans un état de choses tout différent, — un état de choses où la Foi; entourée d'innombrables ennemis, lutterait désespérément pour la vie ou la mort. C'était surtout la nuit et le malin que cette impres-
sion le ressaisissait, aux heures où l'instinct, libre de la contradiction des faits, s'affirme en nous avec le plus de force. Pareillement il en fut pour lui, cette nuit-îà.
Il promena des yeux égarés autour de la petite chambre obscure; puis il tâta le mur, au-dessus de sa tête, poussa un bouton, et tout fut inondé de lumière.
Il était étendu dans un petit lit pareil à une couchette de paquebot. A côté de lui se dressait une sorte de bureau fermé qui devait contenir et cacher des objets de toilette ; au-dessus de lui saillait une large planche, formant étagère, et deux petits rideaux de soie recouvraient une fenêtre. Sur la porte, devant son lit, pendait sa soutane de monsignor; et la ceinture pourpre qui y était jointe lui rappelait, tout au moins, une partie des faits. La cabine était peinte en blanc clair, et du plafond émergeait un globe lumineux.
Il eut ensuite une sensation de froid; et, instinctivement, il se pencha en avant pour ramener sa couverture sur ses genoux. Alors, dans un éclair, il se ressouvint; et, en dépit du froid, dès l'instant suivant le voilà hors du lit, agenouillé sur sa couchette et tâchant à regarder au dehors, entre les rideaux !
Tout d'abord, il ne put rien voir. Derrière la vitre, rien qu'un abîme insondable. Mais bientôt il se mit debout sur la couchette, et, ramenant les rideaux derrière sa tète pour s'abriter de la lumière éîec-
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trique, il recommença à regarder. Et maintenant, par degrés, il put voir.
Tout droit en face de lui scintillait une immense masse blanche, à une distance qu'il lui était impossible de mesurer. Et cette masse blanche faisait courbe, par-dessous le navire aérien, jusqu'au point où elle rencontrait une autre masse noire.
Pendant tout ce temps, un silence profond. Quelque part seulement, dans l'air, monsignor entendait la note douce et continue d'un petit bourdonnement. Une fois, aussi, il entendit des pas au-dessus de sa tête, lents et réguliers comme ceux d'un veilleur qui marcherait de long en large sur le pont d'un navire.
Le prélat se rassit un moment, essayant défaire pénétrer de force dans son imagination les faits qu'il percevait, et ceux aussi que lui rappelait sa mémoire.
Ils avaient quilté Saint-Germain le soir précédent, après avoir dîné à Versailles. Ils étaient en train, maintenant, de franchir les Alpes, et arriveraient à Rome pour la messe et le déjeuner. Ce que le navire traversait en ce moment, c'était sans doute l'un de ces défilés dont il croyait savoir, — peutêtre, en effet, d'après ses lectures historiques, — que jadis les trains de chemins de fer avaient coutume de les suivre mètre par mètre et spirale par spirale, dans un temps où il ne pouvait s'empêcher d'imaginer que lui-même avait vécu, lui-même voyagé de cette façon...
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De nouveau il se dressa sur le lit, se pencha en avant, referma les rideaux derrière sa tète, et regarda.
Il lui sembla que le ciel s'était un peu éclairci. Peut-être était-ce la lune qui se levait quelque part. Très loin sur la gauche, les masses blanches s'accentuaient et devenaient évidemment des montagnes couvertes de neige; et ces montagnes se mouvaient, comme si le navire était demeuré immobile et que la terre courût au-dessous de lui. A ses pieds il voyait de longues raies noires, striées de blanc par endroits. Le bourdonnement de tout à l'heure semblait s'être changé en un sifflement continu, produit par l'air au passage de l'espèce de grand oiseau mécanique.
Mais soudain, devant soi, à une distance qui lui paraissait incalculable, il découvrit quelque chose déplus surprenant encore,quelque chose qui changeait d'aspect à tout instant. D'abord, ce n'était rien qu'une tache lumineuse ; et il croyait deviner une ville éclairée. Mais le caractère de la chose s'altéra pendant même qu'il formulait cette pensée, et trois lumières très brillantes, pareilles à des étoiles bleues, surgirent tout d'un coup, dans des positions sans cesse variées. Il regardait ces trois étoiles, stupéfait et quelque peu effrayé; car il avait observé qu'elles montaient et s'approchaient avec une rapidité vertigineuse.
Oui, les voilà qui arrivaient ! Il se recula un instant, machinalement; et puis, lorsqu'ensuite il
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s'appuya de nouveau contre la fenêtre, il les vit passer à quelques coudées de lai, — du moins suivant ce qui lui semblait. C'étaitun grand objet d'un bleu éclatant, accompagné d'un son musical étonnamment clairet beau, qui s'élevait depuis unenote profonde d'orguejusqu'au son vibrant d'une flûte...
Il se sourit à soi-même en revenant s'étendre sur sa couchette, quelques minutes après. II avait maintenant reconstitué et interprété sa vision. Ce n'était rien qu'un autre navire, se dirigeant en sens inverse, et qui, sans doute, venait de passer à des centaines de mètres du sien.
Allons, il s'agissait de tâcher à dormir un peu! Bientôt l'on serait arrivé à Rome.
Les deux voyageurs avaient retardé le plus possible leur départ de Versailles, le P. Jervis ayant jugé que la France était, en somme, Fun des lieux du monde les mieux faits pour permettre à monsignorde renouer à nouveau les fils de la vie. Tout d'abord, la France était proche de l'Angleterre; mais surtout elle se trouvait être, à présent, le grand théâtre de la curiosilé universelle, en raison de la présence de cet empereur d'AUem igni dont l'avenir était directement lié à celui des destinées de l'Europe. Car le monde entier se demandait si le souverain allemand se rallierait au catholicisme, ou bien se mettrait décidément à la tête de la révolution socialiste et agnostique.
Et le fait est que le prélat avait beaucoup profité de ce séjour. Non seulement il s'était instruit le
plus possible de l'état général du monde ; mais, chaque jour, il s'était familiarisé avec sa propre tâche, à tel point qu'il se sentait maintenant presque en état de reprendre ses fonctions habituelles. Le cardinal Bellairs s'était tenu en communication quotidienne avec lui, et ne lui avait point caché sa joie des progrès constatés dans sa convalescence. Et, enfin, il avait abondamment causé en latin avec le P. Jervis, par manière de préparation pour son prochain séjour à Rome.
Une voiture automobile les emmena dans Rome, îe la station des aériens, qui se trouvait en dehors des murs. Partout sur le passage, à travers les rues et sur le pont du Tibre, tout le long de leur chemin vers le Transtévère, où ils allaient demeurer, monsignor apercevait des signes évidents d'une immense fête populaire.
Toute la route, du Latran au Vatican, n'était qu'une longue voie triomphale. Des mâts se dressaient, couronnés de guirlandes et peints aux couleurs pontificales ; des barrières allaient d'un mât à l'autre, derrière lesquelles déjà les foules commençaient à s'entasser, bien qu'il fût à peine six heures du matin; et de chaque fenêtre pendaient des tapis et des bannières, des emblèmes brodés. La voiture dut s'arrêter au moins une demidouzaine de fois ; mais les insignes du prélat permirent aux voyageurs de passer rapidement ; et la demie sonnait tout juste au moment où l'automo-
bile s'arrêta devant un vieux palais situé à droite du chemin qui conduisait du libre au Vatican, à un quart de mille environ de Saint-Pierre.
Monsig-nor regarda les armoiries sculptées et peintes au-dessus de la porte et sourit :
— Je ne me doutais pas que vous dussiez m'amener ici ! dit-il.
— Comment, vous reconnaissez l'endroit ?
— Hé ! n'est-ce point le palais où demeuraient autrefois les membres proscrits de la famille royale des Stuarts?
— Allons, dit en souriant le P. Jervis, je vois que votre mémoire est décidément en train de s'améliorer I
Un magnifique serviteur apparut sur le seuil, s'inclina très bas, et fit entrer la voiture.
— Au fait, dit le P. Jervis, pendant qu'ils traversaient le vestibule, je ferais bien d'aller m'informer tout de suite au Vatican. Donnez-moi votre carte ! Je vais courir tout de suite là-bas, et puis je reviendrai vous retrouver à la table du déjeuner. Je dirai ma messe à Saint-Pierre.
Sous la conduite d'un nouveau serviteur, monsieur pénétra dans une très agréable suite de chambres, disposées un peu de la même manière qu'à Versailles. Les fenêtres donnaient sur une cour centrale, où jouait une fontaine. Les chambres ellesmêmes étaient aménagées suivant la vieille mode romaine, avec des plafonds peintf, des dalles de pierre, et quelques tentures de damas.
Monsignor se tourna vers le serviteur :
— Il y a quelque temps déjà que je ne suis point venu à Rome, dit-il , en latin. Cette maison-ci, qu'estce que c'est maintenant ?
— Monsignor, c'est le Palais Anglais. L'appartement que va occuper monsignor est celui de S. E. le cardinal Bellairs.
— Et le roi lui-même demeure ici?
— C'est le palais de Sa Majesté ! répondit l'homme. Le prince Georges est arrivé il y a deux jours. Son Altesse occupe l'appartement d'au-dessous.
Monsignor sourit. Il comprenait maintenant la manière évasive dont le P. Jervis avait accueilli toutes ses questions, touchant leur prochaine demeure à Rome. Evidemment on avait voulu que le malade pût assister de près à toutes les cérémonies.
Une demi-heure après, le P. Jervis arriva.
— Monsignor, dit-il, vous avez le choix. En votre qualité de prélat domestique, vous pouvez ou bien prendre place dans la procession, — voici votre permis ! — ou bien, si vous le préférez, vous pouvez voir la procession des fenêtres du palais.
— Et quel est le programme?
— A neuf heures, la procession quitte Saint- Pierre pour se rendre au Latran. Là, le Saint-Père chante la messe, en évêque, dans sa propre cathédrale. Puis, vers midi, je suppose, au retour de la procession, Sa Sainteté visite la tombe de saint