D'UN PROVINCIAL EN TOURNÉE
A PARIS
INTRODUCTION
Je suis notaire, monsieur, ou plutôt j'étais notaire, et je reste encore descendant , neveu et cousin de notaire. Je le dis sans vanité, uniquement pour prouver que je suis, de père en fils, un homme d'ordre et un partisan de la propriété.
Il y a vingt- cinq ans que j'ai acheté ma charge dans un ipodeste chef-lieu de canton, et pendant vingt-cinq ans je l'ai remplie, j'ose le dire, en tout bien tout honneur.
J'ai toujours professé la religion du tien et du mien, j'ai toujours aimé la tranquillité dans la rue, ce qui ne m'empêche pas d'aimer toujours la liberté,
6 LA NOUVELLE BABYLONÇ.
ma première passion de jeunesse. Enfin, je crois en Dieu de toute mon âme> sans avoir voulu jamais entrer dans la querelle du Dieu catholique avec le ï)ieu protestant; j'invite de temps à autre un pasteur du voisinage à dîner et je fais volontiers la partie de piquet avec mon curé.
Après la révolution de 18A8, le suffrage universel, ce roi des rois, m'a élu maire de ma commune, je dirais à l'unanimité, si je ne craignais de manquer de modestie. Quatre ans après, un préfet, expédié fraîchement de Paris, crut devoir me retirer l'écharpe. Je la repassai sans regret à mon successeur, honnête marchand regrattier qui commence à lire et saura bientôt écrire. Je remerciai même le préfet et je le remercie encore, du fond du cœur, pour m' avoir relevé de faction. J'aurai désormais plus de loisir pour soigner mes ruches et pour écussonner mes rosiers.
Je vous fais cette profession de foi, monsieur, parce que je viens de marier ma fille, et que j'ai cédé mon étude à mon gendre, un brave garçon, soit dit sans le flatter, licencié en droit et abonné de la Gironde. Je peux donc enfin réaliser un rêve que je caresse depuis longtemps, que je quitte, que je reprends sans cesse à la fin de la journée. %
Ce rêve, monsieur, faut-il vous le dire? c'est de passer un mois à Paris, peut-être même un trimestre.
J'y ai fait un cours de droit, il y a une trentaine d'années, à telles enseignes que j'ai traîné Château-
briand en triomphe, au sortir du cours de M. Ampère ; que j'ai perdu un pan de redingote à la première représentation de Lucrèce Borgia , et enfin
que j'ai vu un soir, au café Procope, l'éditeur Renduel monter sur une table de marbre , faire le signe de croix et lire à haute voix les Paroles d'un Croyant.
C'était alors l'époque de la sève montante et de la floraison du génie français; l'époque de cette magnifique vita nuova de la littérature, qu'ils ont appelée dans le temps l'école du romantisme, et qu'ils auraient dû appeler l'école de l'inspiration; oui, de l'inspiration, car alors l'esprit coulait de source sur le poète comme sur la foule, aussi bien pour créer que pour comprendre.
La France frémissait, la France pensait, la France rêvait, rêvait autant qu'elle pensait, je le confesse à «a gloire : car qu'est-ce donc que rêver, sinon jeter son esprit devant soi, en éclaireur, pour prendre possession de l'avenir? L'idée était dans l'air; la respirait qui voulait de sa fenêtre. On n'avait qu'à prendre une plume pour avoir du talent.
Une âme nouvelle soufflait à la fois sur la science et sur la poésie. Le génie parlait, la jeunesse écoutait;' l'auditoire recevait l'enthousiasme et le renvoyait au maître. Au milieu de ce courant d'électricité intellectuelle, chacun sentait monter d'un degré le niveau de sa température.
Dans l'ordre de la philosophie, Cousin allait herboriser, de droite et de gauche, les doctrines de l'éclec-
tisme, et les jetait ensuite à la jeunesse, éparses et poétiques comme les fleurs du bouquet d'Ophélie.
JoufFroy, chercheur intime, l'œil retourné à l'intérieur, penchait la tête sur le problème de notre destinée, et, le front noyé de vapeurs, écoutait mélancoliquement remonter le murmure de l'abîme.
Lamennais fuyait de Rome en secouant la poussière de ses pieds, et déchirait sa poitrine de ses propres mains pour en arracher les dernières traditions du passé.
Jean Raynaud, astronome de l'idée, relevait la couronne de la métaphysique tombée du front extatique de l'Allemagne.
A quoi bon la métaphysique? C'est le mot d'ordre aujourd'hui. A quoi bon la neige sur la montagne? répondrais-je à mon tour. On ne vit pas là-dessus, je le reconnais volontiers. Mais cette neige, suspendue à mi-côte du ciel , tient dans son urne de glace la source de toute rivière. Sans être la vie elle-même ni la moisson, elle verse cependant partout la sève et l'abondance.
Dans l'ordre du socialisme, l'école de Saint-Simon transformait un ingénieur en pape du dieu Pan et proclamait l'expropriation générale pour cause de capacité; ce qui mettait la société tout entière au régime de l'École polytechnique : le classement par ordre de mérite et la vie à la gamelle.
A côté de l'Église de Saint-Simon, la phalange de Fourier, moins nombreuse, moins bruyante à l'ori-
gine, voulait prendre l'humanité par la main et la conduire, par une route fleurie, à la terre promise du phalanstère. C'était une chimère, je le veux bien; mais qui donc aurait peur d'une chimère, quand elle déplace la pensée et la force à réfléchir de nouveau, ne fût-ce que pour donner la réplique ?
Pendant ce temps-là, Auguste Comte élucubrait en silence, de son côté, une nouvelle explication de l'histoire, et, antipape du saint-simonisme , cherchait à constituer une nouvelle théocratie au profit du positivisme.
Dans l'ordre de l'économie politique, Rossi jetait du haut de sa chaire, sur le texte sévère de Jean- Baptiste Say, la démonstration lumineuse de son génie d'analyse.
Sismondi rédigeait une pathétique protestation contre la concurrence de la machine à l'ouvrier ; et, désespérant sans doute d'amener le siècle à résipiscence, il essayait du moins de retenir l'homme au sol par une idylle à l'agriculture et par la glorification de la petite propriété.
Mais déjà un penseur inconnu, un simple juge de paix de campagne, méditait le long de la haie de son jardin, bourdonnante du murmure des abeilles, la théorie consolante de l'harmonie par la liberté. Il portera plus tard le nom de Bastiat.
Dans l'ordre de l'histoire, Augustin Thierry retrouvait laborieusement les titres de noblesse de la bour-
geoisie ensevelis sous les ruines des communes.
Mignet, confesseur austère de l'histoire, lui arrachait la vérité avec l'inflexibilité d'un juge et la pénétration d'un philosophe.
Michelet soufflait sur la poussière du moyen âge, et cette poussière, ranimée d'un rayon de son génie, tressaillait, marchait, parlait, combattait, souffrait, revivait en un mot, comme dans une immense vallée de Josaphat.
Edgar Quinet, poëte et philosophe à la fois, cherchait le sens caché de l'histoire sur une page de Herder, et, personnifiant l'homme depuis son origine sous la figure d'Ahasvérus, écrivait, au reflet fantastique d'un clair de lune allemand, le poëme audacieux de la marche de l'humanité.
Chaque jour disait son mot : à la Chambre, Royer- Collard exhalait le dernier soupir de son éloquence, Berryer faisait magnifiquement l'oraison funèbre du passé. Thiers élevait la causerie de tribune à la hauteur d'une puissance d'État. Guizot drapait sa personne dans son discours avec la majesté d'attitude d'un orateur romain. Odilon Barrot sonnait, d'une voix grave, le tocsin de l'opposition. Dufaure mettait le doigt sur la question, et tout était dit; il n'y avait plus qu'à voter.
L'Europe tout entière prêtait l'oreille à leur parole; et cette parole, maintenant oubliée, si on voulait bien la chercher, on la trouverait sûrement partout autour de nous, dans le frisson de la Hon-
grie, dans le chant de victoire de l'Italie, dans le gémissement de la Pologne : cette morte sublime toujours en état de résurrection.
Aujourd'hui encore elle sort de son tombeau, pâle, sanglante, comme au jour du meurtre; elle écarte de son sein le pli du linceul; elle montre du doigt sur sa poitrine la dernière blessure, et dit au vainqueur : Frappe encore !
Il vient de frapper un autre coup , et la victime disparaît de nouveau dans l'ombre; la pierre retombe sur le sépulcre : Tordre règne à Varsovie.
La presse dressait alors, jour par jour, le procèsverbal de la politique, et mettait l'esprit public en demeure de choisir entre l'opposition et le pouvoir.
Armand Garrel, soldat tribun, écrivait, dans un style de fer, la profession de foi de la démocratie.
Armand Marrast recouvrait l'âpreté de la polémique de la grâce athénienne de la diction.
Boyer-Fonfrède incendiait de sa verve méridionale l'imagination bordelaise pour la politique de conservation et d'immobilité.
Enfin, à un titre ou à un autre,. sous une cocarde ou sous une autre, de Sacy, écrivain et polémiste consommé; Saint-Marc Girardin, l'implacable bon sens armé à la légère; Sainte-Beuve, comète errante de toutes les opinions; Michel Chevalier, Louis Blanc,
Bastide, Genoude, Mbntalembert, forgeaient l'esprit public et battaient tour à tour l'enclume; le coup répondait'au coup et le pays vibrait dans sa dernière profondeur.
Chacun, sans doute, ne servait qu'une idée, et, comme le Gyclope, n'avait qu'un œil pour voir la vérité, mais, à son insu, conspirait à l'œuvre commune du progrès.
On combattait avec talent, ce qui forçait l' adversaire à redoubler de mérite à son tour; on remontait ainsi de part et d'autre le niveau de la polémique, et, par conséquent, de l'opinion. Le talent élève, la médiocrité abaisse l'esprit d'une nation.
Chaque année donnait son chef-d'œuvre : Lamartine faisait un magnifique adieu à la poésie dans son poëme de Jocelyn et mettait le pied sur la première marche de la tribune:
• Victor Hugo avait passé de l'époque militante à l'époque triomphante ; il régnait sur la jeunesse ; le front déjà touché d'un rayon prophétique, il regardait à l'horizon. Avait-il pressenti l'exil?
Auguste Barbier marquait au fer rouge le culte du sabre et le trafic de la conscience.
Musset à son printemps poursuivait, à travers les lilas en fleur, sa muse enivrée, la robe au vent, comme une bacchante.
Béranger fredonnait, d'une voix chevrotante, une dernière ballade au petit chapeau, et mettait sa popularité à la caisse d'épargne.
Enfin, en arrière, là-bas, ou bien là-haut, debout sur son rocher , Chateaubriand projetait , au soleil couchant , sa grande ombre sur la plaine et la regardait tristement fondre dans l'espace.
Une jeune femme arrivait du fond du Berri, qui devait glorifier le nom de George Sand et prêcher l'amour dans une langue de feu, puis boire la coupe de Médée et revêtir une seconde jeunesse.
Balzac regardait au microscope , de son gros œil à fleur de tête, l'infmiment petit du cœur humain.
Mérimée, épris d'une passion secrète pour le brigandage, racontait au pas gymnastique quelque histoire d'assassinat.
Eugène Sue parlait aux nerfs, en attendant qu'il parlât aux sentiments élevés de sa génération.
Charles Nodier expirait comme un jour voilé d'automne dans un sourire de mélancolie.
Jules Janin écrivait bride abattue , avec une verve à croire vraiment qu'il naquit, un jour, d'un souffle et d'une fée qui ne voulut accoucher que cette fois-là par curiosité.
L'art, de son côté, tenait admirablement la partie : Delacroix inventait le drame par la couleur; Ingres disait le dernier mot du passé ; Scheffer faisait de la peinture une nouvelle forme de la poésie ; Delaroche mettait au contraire le roman en tableau ; Decamps tirait de sa palette le soleil de l'Orient; David donnait au marbre le muscle palpitant du Puget; Pradier retrouvait la grâce de la sculpture du Parthénon;
Rude fixait sur Tare de triomphe le cri héroïque de la Marseillaise; Barye coulait toute une ménagerie en un bronze féroce comme la nature ; Rossini jetait dans Guillaume Tell l'expression suprême de son génie musical, et Meyerbeer enfin rapportait d'Allemagne sa profonde science d'harmonie, etc., etc.
J'ai vu tout cela, il me semble que tout cela est d'hier; car dans la solitude et l'humilité de mon existence d'officier ministériel occupé à minuter, du matin au soir, un contrat de vente ou de mariage, aucune autre pensée n'a pu me détacher de cet enthousiasme de jeunesse; je le porte aussi vivant que le premier jour, au fond de ma mémoire.
Vous comprenez le besoin que j'avais de revoir ce Paris de ma jeunesse, et d'y retrouver la meilleure part de moi-même laissée en otage, d'autant plus qu'un étudiant récemment échappé de la capitale m'assurait qu'elle faisait une nouvelle toilette en ce moment, qu'on l'abattait partout pour la rebâtir en pierres de taille, éclatantes de blancheur. Le vieux Paris disparaît. Est-ce un bien, est-ce un mal? Je n'en sais rien, mais j'ai voulu le saluer encore une fois avant de mourir.
J'ai donc pris le chemin de fer à Bordeaux. Or, ici, monsieur, permettez-moi une réflexion : pourquoi paye-t-on sa place en raison de la distance? Cette façon de tarifer la locomotion à la vapeur constitue l'extrémité de la France à l'état d'infériorité; elle récompense Orléans de siéger sur la Loire, tandis
qu'elle punit Bordeaux de camper sur la Garonne.
À cela on répond invariablement que le voyageur qui va plus loin doit payer plus cher, par la raison que le chemin a coûté plus d'argent de Paris à Bordeaux que de Paris à Orléans, et que la Compagnie brûle plus de charbon sur la totalité que sur la cinquième partie du trajet.
L'argument a une apparence de logique qui fait illusion. C'est en vertu de cet argument que la poste taxait autrefois les lettres en raison de la distance ; elle supposait de bonne foi qu'un pli cacheté entraînait plus de dépense pour l'administration, en poussant jusqu'à Marseille qu'en restant à moitiéchemin.
Mais un jour, un homme d'esprit fit ce raisonnement à la tribune : puisque l'administration a établi un service de dépêches sur toute la surface du territoire; puisque ce service fonctionne régulièrement chaque jour, qu'il circule partout à la fois, à heure fixe, quel que soit le nombre de paquets, qu'importe qu'une lettre aille ici ou là I le service n'en marche pas moins tout entier d'un bout à l'autre de la France, et l'augmentation de distance pour une lettre n'augmente pas plus la dépense de l'administration que la ' diminution de parcours ne lui procure d'économie. Le raisonnement a fait fortune.
Ne pourrait-on pas le retourner aux chemins de fer ? Je sais bien que le voyageur est une matière un peu plus encombrante qu'une feuille de papier pliée en quatre et mise sous enveloppe. Je sais encore que
la baisse des prix doublerait le nombre des voyageurs et par conséquent les frais de matériel et les frais de traction. C'est là une règle de proportion à établir; aussi, sans demander l'uniformité de tarif comme pour la poste, on peut, on doit même réclamer une décroissance de tarif en raison de la distance.
Ce n'est pas une utopie que je soumets à votre réflexion, c'est une épreuve déjà faite, une réalité en exercice. Il y a en effet telle Compagnie qui applique, en ce moment même, le système du prix décroissant en raison de la longueur du parcours ; mais elle accorde seulement cette faveur aux ballots, dans les trains de marchandises. Pourquoi cependant traiter les hommes autrement que les denrées? En quoi les colis vivants coûtent-ils plus à la Compagnie que lés colis sous toile d'emballage? Est-ce parce que les uns montent d'eux-mêmes dans les wagons, tandis qu'il faut mettre les autres sur les trucs à grand renfort de poulies? Est-ce parce que les uns pèsent de cinquante à cent kilos, et les autres quelquefois de mille à deux mille kilos?
Pardonnez-moi, monsieur, cette parenthèse; c'est l'inspiration d'une journée de wagon. Et pourtant c'est un beau spectacle qu'un chemin de fer en exercice : cette chaudière haletante qui emporte à sa croupe une file de voitures ressemble au cheval de la ballade; mais si les morts allaient vite, les vivants vont plus vite maintenant. La machine fume, la machine vole : tantôt elle glisse sur la cime d'une forêt,
tantôt elle plonge dans le flanc d'une colline; alors elle jette un coup de sifflet aigu, désespéré, mais elle ne fait que traverser la nuit , et le voyageur retrouve aussitôt la lumière. Par moments, une ombre rapide vient à passer sur la vitre ; c'est un convoi qui fuit en sens inverse...
Enfin, j'arrive à Paris avant d'avoir eu le temps de me reconnaître ; mais est-ce bien Paris ?