PARIS MATÉRIEL
Ce n'est pas du moins la ville de ma connaissance ; c'est une autre ville, une ville remuée, une ville bouleversée de fond en comble, une révolution générale du moellon. Partout on abat, partout on tranche, partout on coupe , partout on taille en plein drap ; partout la ligne droite fait une trouée avec la conscience d'un boulet de canon.
Un boulevard part d'ici, un autre part de là, un troisième prend le second en écharpe, et ils vont tous n'importe où, nulle part. Ils vont aux champs; ils vont pour aller , et toujours pour cause d'utilité publique. Ils n'en passent pas moins sur le corps de tout un quartier et le broient fièrement sur leur passage.
On regratte ou bien on remanie tous les édifices.
22 LA NOUVELLE BABÏLONE.
L'Institut repose comme uq invalide sur des béquilles; le palais des Tuileries croule sous le marteau; la Sainte-Chapelle porte une aiguille de fonte, et Notre- Dame en coiffe une autre pour faire la symétrie. Enfin, tout à fait à l'ouest, au delà de la place de la Concorde, je crois avoir aperçu quelque chose en verre qui pétille au soleil : à quoi peut servir cette splendide cloche à melon?
Paris, sans vouloir le flatter, avait un avantage sur les autres capitales de l'Europe : c'était son pavé. La Providence , partiale à son égard, avait déposé tout exprès pour lui une mine de grès à fleur de terre, dans la forêt de Fontainebleau. Il pouvait y puiser à discrétion. Aussi, depuis Colbert, le pavé faisait partie intégrante de notre civilisation. Il avait donné à la Parisienne en course sa marche étbérée de bergeronnette.
Mais le pavé passait pour professer des opinions révolutionnaires. Il avait jeté à bas deux dynasties en moins de dix-huit ans. Comme on l'accuse encore de conspirer sous terre, on l'a remplacé par le gâchis dans l'intérêt de l'ordre public. Quand je dis le gâchis, je veux dire le macadam.
Le macadam est une invention admirablement entendue pour faire de la boue l'hiver, de la boue et de la poussière l'été. La police arrose le matin, le soleil sèche la terre, le vent achève l'opération et souffle la chaussée à la figure du passant. On a ainsi les deux bonheurs combinés selon la méthode de Fourier.
Pour faire une rue macadamisée , on commence par creuser une tranchée ; on y étend ensuite un lit de silex, de granit ou de meulière indifféremment, le tout cassé, aigu, tranchant et mobile sous le pied ; ce qui contraint le piéton fait pour étrenner ce mode féroce de pavage à marcher, pendant un certain temps , tantôt sur des pointes de clous , tantôt sur des lames de rasoir.
On passe le rouleau là-dessus, et le va-et-vient des voitures finit par aplanir la difficulté. On n'a plus à craindre que le danger de la crotte ou du simoun , selon la saison. Je ne connais pas dans Fart de la navigation de problème plus difficile à résoudre que la traversée du boulevard , pendant ou après une averse.
Avez-vous jamais vu, par hasard, une élégante de Paris lancée dans les périls de l'entreprise, avec toutes ses dépendances, avec toutes ses servitudes, avec toutes ses atmosphères concentriques, accumulées les unes sur les autres autour du noyau primitif de la planète? C'est un spectacle, monsieur, d'un intérêt tragique pour quiconque éprouve encore la charité de la toilette.
L'élégante sonde d'abord le terrain du bout de la bottine ; au même instant , un boueur en fonction lui envoie' 1 , d'un coup de balai, un flot de bouillie jusqu'à la cheville. Le sort en est jeté ; elle fait un premier pas sur la pointe du pied; un tilbury la croise à toute vitesse et l'éclaboussé avec générosité. Elle
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aborde enfin l'autre rive, mais toute barbouillée et mouchetée, du haut en bas, comme une naïade de l'égout.
Aussi les femmes portent maintenant la robe relevée jusqu'au genou, et, sous cette robe prudente, un jupon ostensible, coquet de couleur et de dessin. Pauvre jupon digne de pitié, car il est le souffre-douleur de la toilette, sacrifié au macadam, voué à l'infamie, destiné à ramasser la crotte et à garder le secret, lorsqu'on a laissé retomber sa robe pour rendre une visite.
Malheur à l'aristocrate de bureau que la destinée oblige au devoir du cuir verni et de l'habit noir, pour aller en soirée ou pour dîner en ville ! C'est lui véritablement que la grandeur attache au rivage. Gomment pouvoir traverser à pied sec cette mer rouge, opaque et grasse, du granit concassé et délayé par la pluie ? Il devra donc prendre une voiture sous peine d'indignité.
Le macadam a multiplié ainsi et multiplie de jour en jour le nombre des voitures : voitures à un cheval, voitures à deux chevaux, voitures de toute dimension, voitures de remise, voitures de place, sans compter l'innombrable famille de ces mastodontes roulants qu'on nomme les omnibus : omnibus de ville, omnibus de banlieue, omnibus de chemin de fer, omnibus de pension, etc.
De sorte que la foule de la rue, prise entre un double mouvement de roues, en sens inverse, de plus
en plus précipité, passe en quelque sorte entre les dents d'une immense machine à carder. Plus d'une victime, hélas! est prise au passage et broyée sur place. La traversée du boulevard offre plus de danger pour la vie humaine qu'un voyage en Australie. Autrefois la statistique de Paris comptait un homme et demi, un homme trois quarts tout au plus, écrasé journellement sous une roue de voiture. Aujourd'hui je n'ose mentionner le chiffre, de peur de pousser à la désertion.
Les voitures de luxe sont les plus meurtrières, par la raison toute simple qu'une éducation savante a su donner au trot de leurs chevaux la vitesse du galop ; elles filent hypocritement sans faire de bruit sur le fond vaseux du macadam et n'avertissent le passant de leur présence que lorsqu'elles l'ont culbuté sur la chaussée. Le cocher fouette à tour de bras, et tout est dit ; si le blessé respire encore, on le conduit à l'hôpital, sinon il passe à la morgue.
Si encore la rue pouvait être certaine d'être la rue, c'est-à-dire un endroit où Ton peut passer ; mais on ne la laisse jamais en repos. A peine est-elle macadamisée et livrée à la circulation qu'on a besoin de la baisser ou de la relever, pour lui donner une autre assiette; car il est écrit qu'elle doit changer de niveau aussi souvent que la rivière ou que l'imagination de M. le préfet.
Voilà enfin la rue nivelée à poste fixe : va-t-on du moins pouvoir circuler désormais en toute liberté sur
cette belle chaussée fraîchement ferrée? Non, il faut encore l'éventrer, la creuser pour quelque grand travail de taupe qu'on appelle un égout. On met impitoyablement la pioche dans une terre noire, imprégnée de gaz, et à chaque coup on en fait jaillir une bouffée malhonnête d'hydrogène sulfuré, après quoi on rebouche le trou; mais on le rouvre aussitôt, et on procède à une autre opération souterraine : à la pose d'une conduite en fonte, pour promener, de maison en maison, Teau absente qui coule encore à l'heure qu'il est, à soixante lieues de Paris, dans les plaines de la Champagne.
Ce n'est pas seulement le dessous, c'est encore le dessus du sol qui entre sans cesse en révolution. Jugez de mon étonnement lorsque, le jour même de mon arrivée, en sortant de mon hôtel, je vis un nuage de fumée boucher la rue dans toute sa largeur. Ce n'était pas une maison qui brûlait, car la fumée semblait sortir de terre ; on eût dit qu'un Vésuve ignoré venait d'ouvrir boutique sur. le trottoir.
Je voulus vérifier sur place le miracle ; mais à mesure que j'approchais du cratère, une odeur de goudron me prenait à la gorge; l'enfer tout entier sans doute remontait à fleur de terre et avait choisi Paris comme l'endroit le plus convenable pour supplicier l'humanité déchue. Et en effet, des hommes passés à la flamme et roux comme des démons, les épaules nues , les bras velus , brassaient au fond
d'une chaudière le bitume en fusion et le répandaient en tartine sur le trottoir : système de dallage d'autant plus ingénieux qu'il donne une occasion loyale de fumer le peuple de Paris comme un blaireau dans son terrier.
J ? ignore si c'est l'influence de l'air ou de l'âge; mais hier, en cheminant le long de l'éternelle rue de Rivoli, j'éprouvai je ne sais quelle tristesse , et je murmurai au fond de mon cœur : Qu'es -tu venu faire ici? tu n'y retrouveras pas la trace de ta jeunesse !
Savez -vous ce qu'on disait, pour justifier l'abatis de la moitié de Paris? On disait que l'invention de la vapeur en avait fait l'auberge de l'Europe.
Lorsque vous montez la montagne Sainte-Geneviève par cette large brèche qu'on vient d'y faire sous le nom de boulevard de Sébastopol, vous rencontrez un vieux tas de pierres, orné de deux ou trois arches et recouvert de lierre , comme une ruine d'opéra.
Ce rocher informe était autrefois un palais romain. Là vivait un petit César trapu, un philosophe au pouvoir, qui portait la barbe en pointe, mangeait sur le pouce, couchait sur la dure, ou rôdait sur les gouttières pour faire la conversation avec les étoiles ; c'était l'empereur Julien l'Apostat, un grand cœur
au demeurant , à cela près qu'il voulait remonter le cours de la pensée et ressusciter la mythologie à jamais évanouie de l'Olympe.
Or, Julien l'Apostat écrivait autrefois : « J'étais en « quartier d'hiver dans ma chère Lutèce ; c'est ainsi « que les Gaulois appellent la petite cité des Pari- <( siens, située sur le fleuve qui l'environne de toutes « parts. »
Il y a quinze cents ans de cela; Paris tenait alors tout entier dans l'îlot de la Cité. Il a bien grossi depuis. Il faut avouer aussi qu'il avait choisi à point nommé l'emplacement le plus convenable pour loger un ou deux millions d'habitants. Que faut-il en effet à une ville pour remplir un jour ou l'autre le programme exigé d'une capitale?
Un climat tempéré?
Un paravent de collines abrite Paris des vents du nord et détend sa température pendant l'hiver.
Une rivière navigable ?
La Seine rend à la population de Paris tous les services imaginables, même les services les plus courageux pour une rivière qui tiendrait à se respecter.
La matière à bâtir?
La vallée de la Seine renferme un magasin inépuisable de calcaire , de plâtre , de terre à brique , richesse dangereuse, puisque notre époque devait en abuser.
Est-ce tout? Non, il faut du bois.
Un cirque de forêts, ménagé autour de Paris, lui
fournit en abondance, non-seulement le bois de construction, mais encore le bois de chauffage. Je ne compte pas le gibier, article à reporter à un autre chapitre.
Il faut encore le pain.
Précisément, la Providence cachée des choses futures avait placé la Brie et la Beauce, Tune à Test et Vautre à l'ouest de la capitale , comme deux greniers d'abondance.
Il faut le pot-au-feu. -
Or, voici que la prairie perpétuelle de la Normandie transforme son herbe en viande grasse, qu'elle achemine ensuite sur le marché Poissy.
Enfin la mer, en bonne voisine, mettait son poisson à la disposition de Paris , et ajoutait même au paquet, avec le temps, le sucre, le coton, le café.
Grâce à toutes ces prévenances, à toutes ces politesses de la nature, Paris a pu grandir de siècle en siècle, et réaliser le prototype d'une capitale.
On dirait qu'il en a la conscience, car il a toute la coquetterie d'une ville qui cherche à plaire et à briller par-dessus toutes ses rivales de l'Europe,
Il n'y a jamais eu de capitale au monde qui ait fait plus de frais d'architecture et plus prodigué de monuments, et de monuments de toute espèce, bâtis sous toute espèce d'inspiration, pour toute espèce d'usage, oii même sans aucune espèce d'utilité.
On dirait que la France a voulu écrire en pierres de taille toutes ses contradictions d'idées, comme
pour mettre tous ses démentis à elle-même devant notre regard et nous donner continuellement une leçon de modestie. Sur cette place-ci, par exemple, elle a dressé une colonne de bronze, avec un homme en redingote, debout au sommet d'une spirale de victoires ; et sur cette autre place, une autre colonne pour servir de perchoir au génie de la liberté qui semble toujours prendre son vol dans l'espace et reste éternellement enchaîné par le pied.
La France a surtout la folie des palais ; elle les aime à la profusion; elle en bâtit, en veux- tu? en voici, en voilà, à ne savoir ensuite quel parti en tirer. On bâtit par exemple un palais au Louvre et on y loge l'antiquité ; un autre rue de Bourgogne, et on y loge le corps législatif; un autre à la Bourse, et on y loge l'agiotage ; un autre aux Tuileries, et on y loge la Cour; un autre à l'Hôtel de ville, et on y loge M. Haussmann ; un autre au Luxembourg, et on y loge le sénat.
En outre de tous les palais, Paris élève encore aux nues son innombrable famille de coupoles : une coupole au Panthéon, pour abriter la candidature de la poussière à l'immortalité ; une coupole à la Sorbonne, pour couvrir des paroles; une autre aux Invalides, pour couvrir des blessures; une autre au Val-de- Grâce, pour couvrir des maladies; une autre à l'Institut, pour couvrir des compliments.
Le génie parisien a multiplié enfin , de siècle en siècle, les églises, les écoles, les hôpitaux, les fon-
taines , les marchés, les quais, les places , les ponts, les statues, les colonnades, les frontons, les théâtres, qui pouvaient témoigner pompeusement de toute la richesse et de toute la puissance de la nation.
De tout temps, Paris a eu l'ambition de passer pour une ville d'agrément et de dépense. Lorsqu'un homme a le spleen , n'importe dans quelle langue , c'est ici qu'il vient signer sa paix avec l'existence ; lorsqu'il veut dîner agréablement, c'est au Palais- Royal qu'il vient prendre son repas. Les trains des chemins de fer versent sans cesse, dans cette nouvelle Babylone, des flots et des flots d'Anglais, de Russes, d'Allemands, de Norvégiens, de Suédois, de Danois, de Hollandais, de Serbes, de Bédouins, de Croates, de Moldaves.
11 y avait, du fait de l'invasion étrangère, un tel encombrement sur le pavé, que le passant devait prendre la file dans la rue, comme à une queue de spectacle. Il fallait bien, dans ce cas, battre la ville en brèche et la percer de part en part, pour livrer passage et donner un écoulement de largeur à l'engorgement de la circulation.
Voilà ce qu'on disait; et je le crois sur parole. Que dans cet ordre d'idées on ait prolongé la rue de Rivoli, rien de mieux ; on ouvrait ainsi Paris dans sa longueur. Qu'on ait fait ensuite le boulevard de Strasbourg, passe toujours; on éventrait Paris dans sa largeur. Que par la même occasion on ait encore
nettoyé le Carrousel et achevé le Louvre d'un coup de baguette, qui oserait protester contre ce changement de décoration?
L'homme de goût pourrait sans doute, à la rigueur, critiquer la nouvelle cour du Louvre en forme de culasse et la nichée de statues perchées sur la balustrade du portique. « Il y a trop d'hommes sur le rempart, » disait Préault; mais tel quel, je préfère encore le Louvre improvisé de ce temps- ci à l'ancien cloaque de- la place du Doyenné.
Vous rappelez-vous , monsieur, ce champ de foire sous les fenêtres de la royauté, couvert de baraques, de planches, d'échoppes, de savates, de ferrailles, d'estampes, de volières, d'oiseaux, de perroquets, de chiens en cage, de chats à l'étalage, de cochons d'Inde sur la paille et d'écureuils en mouvement de rotation ? Tout cela faisait un tapage à couvrir le bruit d'une séance orageuse du sénat. Aujourd'hui, grâce à Dieu, je trouve à la place de cette ménagerie un palais à perte de vue, et devant la porte de ce palais un zouave, de faction, en culotte courte, le coude sur le canon de son fusil.
J'imagine qu'il figure là comme détail d'architecture, pour embellir la perspective.
Ce n'est pas, monsieur, que j'admire le moins du monde cette. architecture de commande. A défaut de génie, l'architecte pouvait avoir un talent d'archéologue. Il n'avait qu'à copier le Louvre de Germain Lescot; on n'y aurait vu qu'un chef-d'œuvre tiré en
longueur. Mais il a mieux aimé travestir l'œuvre de Lescot et procréer un style, j'allais dire un monstre, qui n'appartient à aucune époque et à aucune famille. Le chef-d'œuvre de l'art en ce genre, c'est la mairie du premier arrondissement. On en a fait une caricature assez réussie de Saint-Germain -l'Auxerrois. Figurez -vous un homme qui porterait un chapeau, une perruque de Louis XIV, la fraise de Henri IV, un pourpoint et un paletot par dessus, et vous aurez une idée assez exacte clu mardi gras architectural qu'on destine à servir de pendant à l'église de Saint-Germain.
Et cependant le boulevard de Strasbourg et l'achèvement du Louvre ont donné l'idée de mettre des boulevards et des Louvres partout , pour servir de casernes , quelquefois de salles de spectacle, ou bien encore pour remiser un jet d'eau , comme le Palais de l'Industrie. C'est là une fièvre de démolition et de bâtisse que je comprends à peine, que je comprendrais encore moins, si j'habitais par malheur cette ville chancelante, toujours remise en question.
Est-ce vivre, monsieur, que de vivre en camp volant, sur le qui-vive, en renversant la parole de ce mort sur son tombeau : « A toi aujourd'hui, à moi demain ? » On est père de famille, on est retraité, on est rentier, on est homme d'habitude, on est ambi-
tieux de repos, on est assez heureux pour avoir trouvé un logement à sa convenance; on a réalisé là tout un petit monde intérieur ; on a mis tout son cœur, tout son art à meubler son chez-soi, à le décorer, car il y a un sentiment et une poésie jusque dans l'aménagement d'un salon ou d'une salle à manger.
Ici, c'est la bibliothèque; là, c'est la toilette; là encore, c'est le cabinet de travail; de ce côté, c'est une gravure de Raphaël; de cet autre, c'est une statuette de Michel-Ange. On sait par cœur la place de la. moindre tête de clou, la fonction de telle ou telleautre tablette; on a le doigté en quelque sorte de chaque touche de son ménage.
Un homme a vécu dans ce logement, c'est-à-dire qu'il y a versé une part de lui-même; il y a aimé, il y a bercé son enfant, il y a élevé sa famille. La religion du foyer a fait pour lui de cet appartement une sorte de sanctuaire ; il tient à chacune de ces pierres par un souvenir ou par une affection, et à ses heures de solitude , la tête penchée sur ses tisons , il lui semble que chacune de ces pierres à son tour l'interpelle à voix basse et lui raconte le roman intime de son existence.
Pendant qu'il écoute cette confidence délicieuse du passé, voici qu'à la même heure, là-bas, dans une salle de l'Hôtel de ville, un autre homme étudie, le sourcil froncé, une carte de Paris, et de temps à autre la pique d'une épingle noire, comme
un général d'armée qui médite une opération de stratégie. Un nouveau boulevard vient de passer par l'imagination féconde de l'édilité parisienne, incarnée en la personne de M. le préfet. Votre maison doit tomber. Demain matin, à votre réveil, un billet imprimé vous priera poliment de plier bagage.
Adieu donc à tout ce qui était encore vous, autour de vous, à ce petit monde de votre création, imprégné de votre pensée : ce ne sera bientôt plus que du plâtras qui va partir en tombereau pour quelque trou à combler. Plaise à Dieu que le locataire évincé ait eu la sagesse de faire un bail et de le porter à temps au bureau de l'enregistrement, car si, pour son malheur, il a négligé cette formalité; si, fort de T amitié du propriétaire, il a cru avoir l'éternité devant lui et a embelli de confiance son logement, peine perdue, monsieur, argent jeté par la fenêtre.
L'infortuné aura beau réclamer le remboursement de la dépense qu'il a faite là, année par année, en menuiserie, en peinture, en dorure, la Ville n'en tient pas plus compte que Sa Majesté Chinoise, à l'heure qu'il est, ne fait cas de la bouffée d'opium exhalée de sa pipe impériale. La Ville ne doit aucune indemnité au locataire qui n'a pas su prévoir qu'on démolirait la maison et rédiger un bail dans cette perspective. Elle consent à la vérité à lui accorder le prix d'un trimestre, mais par un acte de pure munificence, pour
payer la voiture de déménagement, ou le déchet du mobilier.
Voilà donc le malheureux dans la rue à la recherche d'un domicile. Mais le cataclysme qui Ta jeté sur le pavé y a jeté du même coup ni plus ni moins que tout un quartier. Il doit gagner de vitesse une tribu, expatriée comme lui, errante comme lui, a tête en l'air, le regard flottant sur les écriteaux des maisons à louer.
Si la fée de son berceau a mis un million sous son chevet, alors il peut conserver l'espoir de rapatrier sa famille dans quelque recoin de Paris; car on trouve , encore des appartements de sept à huit mille francs, avec un peu de bonne volonté. Mais que l'humilité de son budget le condamne à mettre tout au plus un millier de francs dans son loyer, alors il peut compter sur une effroyable odyssée en ligne perpendiculaire, du premier au quatrième étage.
Il battra tous les quartiers de Paris, il montera tous les escaliers, il visitera tous les cinquièmes, il fouillera tous les sixièmes, il interrogera tous les greniers; et de toutes ces ascensions dans les nuages, il remportera la douloureuse conviction que le malheureux, assez déshérité de Dieu et des hommes pour n'avoir que sept ou huit mille francs de rente ou de traitement , a perdu le droit d'habiter Paris et doit dresser sa tente dans la banlieue. Mais dans ce cas il faut ajouter aux frais de loyer les frais d'omnibus ; or, toute réflexion faite , il aime encore mieux sur-
charger la dépense du ménage d'un excédant de location, sauf à rattraper le déficit sur la nourriture, pour avoir du moins la consolation de rester dans le voisinage de ses occupations et de ses connaissances.
Le préfet de la Seine a cru devoir donner aux Parisiens la raison du renchérissement des loyers. 11 leur a expliqué que c'était une chose courante, une loi d'économie politique, connue de tout temps, qui dit de tout temps aussi que le prix de la marchandise est toujours en raison de la demande ; ce qui prouverait entre nous qu'on demande plutôt qu'on n'offre à Paris la marchandise appelée un appartement.
Mais à la page suivante le préfet ajoute, pour mettre une goutte d'Huile sur la blessure, que la bâtisse marche plus rapidement que la démolition, ce qui prouverait encore, au besoin, qu'il faut plus de temps pour jeter une maison à bas que pour l'édifier de la cave à la toiture. Mais puisque la statistique de la préfecture montre à la population de Paris deux maisons rebâties pour une abatttue, de ce moment l'offre doit dépasser la demande, le prix des loyers doit baisser au lieu de monter ; et cependant il monte toujours.
Les loyers ont doublé et quelquefois triplé dans l'espace de dix années. Or, la statistique évaluait en 1840 le revenu des maisons de Paris à un chiffre de 100 millions; ce revenu dépasse donc aujourd'hui
la somme de 200 millions. C'est, en réalité, un impôt de 100 millions que la population locataire acquitte chaque année pour les métamorphoses de la voirie. La hausse des loyers a fait hausser naturellement le prix des denrées, ce qui équivaut à une réduction de moitié de tous les revenus et de tous les traitements. Le fonctionnaire qui avait autrefois six mille francs d'appointements n'en a plus que trois mille aujourd'hui. Gomment peut-il vivre?
Certes, nous autres hommes de province, oiseaux de passage, nous pouvons admirer ces avenues plantées hier d'arbres de vingt ans et bordées de maisons sculptées. Nous pouvons même envier les squares imités des Anglais et resplendissants de cannes indiennes ; mais quand nous pensons au prix coûtant de ces lignes de boulevards, irréprochables comme la géométrie, droites comme le sentier de la vertu ; quand nous songeons à ces fleurs de serres échappées des tropiques et frileuses aux rayons malades de notre soleil, nous devons avouer que les bourgeois de Paris payent suffisamment cher les voluptés de leurs regards. Nous avons bien aussi contribué à la dépense , tous tant que nous sommes , Français du nord et du midi, de l'est et de l'ouest, en vertu de cet axiome que Bordeaux représente tout au plus la Gascogne, mais que Paris représente la nation.
Je conçois qu'un peuple galant aime à parer sa capitale; un peuple sensé doit placer l'utilité avant la parure. Réflexion de notaire, dira-t-on peut-être.
Je passe volontiers condamnation. Mais je crois avoir, moi aussi, la fibre de la sensibilité. Je vous écris sous le coup d'une émotion. Je viens de voir de près la tristesse d'un déménagement. Je veux à l'instant même vous en faire le récit.
J'avais connu, dans le temps, au quartier latin, un jeune homme qui avait quelque disposition pour la littérature. Il avait écouté la voix de la fée Mélusine et suivi le feu follet de la vocation. Il avait fini par attraper ce petit grain de phosphore qu'on appelle un nom : le droit de mourir de faim en travaillant toute l'année.
Nous avions toujours eu, l'un pour l'autre, une pointe de sympathie, et de temps en temps nous faisions l'échange d'une lettre pour empêcher la prescription.' Je lui avais naturellement réservé ma première visite; je courus la lui rendre le jour même de mon arrivée. Il demeurait rue de Vaugirard, du côté du Luxembourg; mais depuis une semaine son numéro venait de disparaître. A la place de sa mai-
son, il n'y avait plus qu'un nuage de poussière : un dernier pan de mur achevait de crouler sous la pioche.
Mais où pouvait être mon compagnon d'étude? Un sergent de ville allait et venait gravement le long du trottoir. A tout hasard, je lui demandai la nouvelle adresse de mon ami. La police, pensais-je en moi-même, doit connaître tout le monde à Paris.
L'honnête policeman me regarda d'abord attentivement. 11 cherchait sans doute à placer un signalement sur ma figure.
— Adressez-vous au boulanger, dit-il brusquement.
Il continua sa promenade. J'entrai dans une boulangerie.
— Adressez-vous au boucher, répondit le boulanger à ma question.
Le boucher me renvoya au marchand de papier, ce qui était de sa part un trait de génie, car si l'écrivain peut se passer à la rigueur de potage, il a du moins besoin de papier.
Mais, hélas ! le papetier lui-même ignorait l'adresse du transfuge.
Enfin, après avoir erré de Gaïphe à Pilate et longuement interrogé l'écho, je parvins à dépister le vagabond au fond du Grand ou du Petit-Montrouge , je ne sais trop lequel, dans la maison délabrée d'un jardinier-maraîcher.
Je le trouvai sur son lit, roulé dans sa couverture.
— Vous êtes malade? lui dis-je.
— Je suis mort, répondit-il.
— Mais, pour un cadavre, vous me paraissez encore assez vivant.
— Oui, sans doute, au physique ; cet imbécile de corps va toujours son train , mais je meurs au moral ; le préfet m'a tué.
Je le regardais avec inquiétude ; je craignais que dans le changement de domicile sa tête n'eût déménagé la première.
— Oui, tué, ajouta-t-il en portant le poing à son front. 11 y avait là quelqu'un, et maintenant, j'ai beau frapper : rien, pas une idée !
— Comment le préfet a-t-il pu vous ôter l'esprit?
— Mais en m'ôtant mon logement ! Vous ne savez donc pas que l'esprit est une bête d'habitude? Bourdaloue ne joue bien que dans son tripot, écrivait madame de Sévigné, pour dire que Bourdaloue ne prêchait bien <ju'à certaine église. Le mur de la chapelle l'inspirait comme le Saint-Esprit. En voulezvous une autre preuve, tirée cette fois de la philosophie? Le philosophe Kant avait un peuplier devant la fenêtre de son cabinet de travail ; une main profane abattit un jour l'arbre rêveur, et du coup le philosophe perdit le fil de sa pensée.
L'âme, comme la plante, a son atmosphère ; l'extérieur agit toujours sur l'intérieur. J'attache une grande importance à l'habitation, car la forme, car l'orientation de notre appartement, car la couleur, car la ligne de notre entourage, tout cela déteint sur
notre pensée, tout cela nous parle, nous inspire bien ou mal, et travaille avec nous à notre insu. Voulezvous avoir le secret de la littérature du premier empire : allez voir le mobilier du temps chez quelque marchand de bric-à-brac.
Que pouvait rêver, que pouvait dire en conscience le génie le plus robuste sur ces chaises roides, devant ces meubles stupides, devant ces pendules idiotes chargées de troubadours; devant ces vases, à quatre mille ans près, étrusques, les deux couleurs les plus tristes de la terre : suie et brique; devant ces sofas de satin jaune, peints en jaune, comme pour donner la jaunisse à l'amour?
C'est parce que je connais de longue date le danger du milieu sur notre esprit, que j'avais cherché, que j'avais trouvé l'idéal de l'appartement pour un homme d'étude. C'était au fond d'une cour, au troisième étage; je planais sur le jardin du Luxembourg; je voyais, à la vérité, le palais, mais je voyais aussi le parterre. Sitôt que le printemps ramenait le soleil, j'en avais la primeur; sitôt que le jardin fleurissait, j'en respirais l'odeur de ma croisée.
Le soir, après ma journée de travail, je regardais les étoiles dormir sur les marronniers. Le matin, au petit jour, les merles me réveillaient en sifflant une aubade. Je vivais dans mon grenier, à moitié route du ciel, comme un dieu de l'Inde, au milieu des chants et des parfums-.
Mais, un jour, le préfet eut l'inspiration poétique
de jeter une rue à travers le jardin du Luxembourg. Il fallait, pour réaliser cette œuvre d'imagination, raser l'orangerie à peine bâtie de la veille, démolir la charmante fontaine de Marie de Médicis, rogner la magnifique allée de platanes; n'importe! place au moellon !
Le sénat murmura bien à voix basse contre cette usurpation sur son territoire. La nouvelle rue mettait en quelque sorte le palais en dehors du jardin. Mais le destin avait parlé par la bouche du préfet; la ligne funèbre marquée à l'encre rouge passait sur ma tête, et, par sommation d'huissier, j'ai dû quitter mon appartement, l'Éden de ma pensée, tout palpitant encore du bruit d'ailes des sylphes de mes rêves et tout parfumé du souffle des lilas.
Je demeurais là dans mon centre, dans le centre de mes études et des études de mes enfants, à côté des bibliothèques et des collèges. Et maintenant, voyez : le sort m'a relégué dans ce faubourg, au milieu des rouliers et des fumiers. Quand je mets la tête à la fenêtre, ma vue flotte délicieusement sur un échiquier de choux et de poireaux ; quand j'envoie mes fils au collège, les malheureux font le matin une lieue pour le trajet, une lieue pour le retour, et le soir ils recommencent la même cérémonie : quatre heures en tout, quatre heures perdues. Pour peu que j'aie besoin d'un livre, je dois consentir pour mon compte au même sacrifice. Ah ! maudit soit le jour...
11 craignit sans doute de trop parler; il refoula
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sa pensée, il mit sa tête sur sa main et garda le silence.
— Que ne restiez- vous au quartier latin? lui dis-je, pour rompre le cours de sa tristesse.
— Que le quartier latin ne restait- il d'abord en place? reprit-il avec vivacité. Allez voir la montagne de Sainte-Geneviève ! on dirait une ville de Galabre le lendemain d'un tremblement de terre. La première population arrachée dç ses foyers a naturellement envahi les maisons échappées au cataclysme; quant aux maisons nouvellement bâties, elles n'ont d'appartements que pour les grands seigneurs de la bourgeoisie, qui peuvent mettre au moins deux mille francs à leur loyer ; et encore ne trouvent-ils à ce prix qu'un quatrième étage, couronné à la vérité d' un balcon .
La spéculation recherche les nouvelles lignes de voirie, mais la ville vend les terrains au poids de For, et condamne ainsi l'entreprise de la bâtisse à faire uniquement des logements de luxe pour rattraper le prix des. terrains. Quand l'espace a pris tant de valeur, on le ménage avec férocité. Ces maisons étalent sur le trottoir leurs broderies de sculpture, et semblent faire des avances aux passants. Entrez ; ce ne sont plus que des maisons cellulaires : il n'y a pas là de chambres, il n'y a que des chambrettes, pas même des chambrettes, des cabines de navire. On n'y respire pas, on y étouffe; à peine a-t-on assez de place pour étendre ses jambes devant la cheminée.
L'architecte croit- avoir trop fait pour la cuisine, quand la cuisinière peut y tenir debout.
On a cru aérer Paris en ouvrant, de droite et de gauche, une multitude de boulevards. On Ta, en effet, aéré du côté des nouvelles voies percées. Mais si les maisons du vieux temps faisaient face à des rues étroites, elles avaient du moins derrière elles de vastes cours, et souvent même d'honnêtes jardins. L'abatis de Paris a retourné la proposition ; il a mis par devant ce qui était par derrière, et encore a-t-il notablement diminué la colonne d'air respirable.
Les maisons neuves, sans doute, puisent abondamment le jour du côté des boulevards, mais de l'autre côté elles ouvrent sur des cours étroites ou plutôt sur des caves, où, à aucune époque de l'année, le soleil ne saurait faire acte de présence. Gomme les chambres intimes donnent d'habitude sur cette espèce de puisard, la salubrité publique a plutôt perdu que gagné à cette révolution de la truelle.
Mais ce n'est là encore qu'un inconvénient. Les Anglais ont le bon esprit de ne construire que des maisons à peu près viagères. Ils savent par expérience que, de siècle en siècle, pour ne pas dire de génération en génération, le progrès change toutes les conditions de l'existence. Or, au pas de course dont marche le progrès, un siècle aujourd'hui ne dure guère plus de cinquante années.
Y a-t-il prudence à rebâtir Paris à chaux et à sable, en moellon et en fer, quand demain peut-être un
chimiste inconnu , maintenant penché sur son fourneau , le soufflet à la main , va trouver quelque nouveau système d'éclairage ou de chauffage à l'électricité, ni plus ni moins miraculeux que le télégraphe, et destiné d'avance à bouleverser l'économie intérieure de chaque ménage? J'abuse de votre patience. Aussi, pourquoi avez-vous mis le doigt sur la blessure? Laissons là le présent; parlons du passé.
— Votre conversation, au contraire, a pour moi un intérêt d'égoïsme; elle flatte mon amour-propre, elle justifie un pressentiment que j'avais en débarquant ici. Mais, dites-moi, quelle tarentule a donc piqué l'édilité parisienne pour faire ainsi table rase du vieux Paris?
Il sourit en changeant aussitôt de conversation.
— Que faites-vous demain de, votre soirée?
— Je la mets à votre disposition.
— Voulez-vous la passer avec moi chez la baronne Corbineau?
— Une baronne de l'empire, je suppose.
— Une baronne avancée ; vous trouverez chez elle l'élite de la démocratie.
— J'accepte votre offre, lui dis-je; ne fût-ce que pour tâter le pouls de l'opinion.
Il me conduisit le lendemain rue de Glichy, chez la baronne Corbineau, impérialiste dans sa floraison, et jacobine à l'heure du regain; elle reçoit d'ailleurs toutes les opinions dans son salon , et dit ensuite à sa décharge qu'elle aime à varier les fleurs de son bouquet.
Mon ami crut devoir me présenter à cette bouquetière de l'empire, comme un personnage influent de mon département et un maire destitué après le 2 décembre. Elle me présenta, à son tour, en cette double qualité à une vieille moustache blanche, que je soupçonnais, à première vue, une relique de la grande armée.
C'était, en effet, un général antédiluvien qui avait survécu à la retraite de Moscou, et avait dégelé seu-
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lement à la fin de la Restauration. Il venait de faire un voyage à Vichy pour guérir un point goutteux à la jambe gauche, et en avait rapporté la goutte dans toute sa personne.
— Où demeurez-vous maintenant, général? demanda la baronne, de la même façon qu'elle eût demandé autrefois : Gomment vous portez-vous? car, depuis la nouvelle dispersion de Babel, il a bien fallu changer la politesse.
— Dans la rue, madame.
— Délit prévu par le Code pénal.
— Que voulez-vous? baronne, on abat mon quartier. J'ai cherché un logement daus le quartier voisin, mais il commence à crouler.
Je crus devoir à mon tour interpeller le général.
— Pourriez-vous m'expliquer, lui dis-je, pourquoi on démolit Paris ?
Il me regarda d'un air étonné :
— Pour le rebâtir, je suppose.
— J'en avais le soupçon; mais pourquoi veut-on le rebâtir?
— Monsieur, sans doute, répliqua-t-il , n'est pas militaire?
— Je répondrai comme cet autre qu'on prenait pour un abbé : Je n'ai pas cet honneur.
— Eh bien ! écoutez ce que je vais vous dire, et tâchez d'en faire votre profit.
Il approcha d'un air mystérieux sa moustache de
mon oreille, comme pour me gratifier d'une confidence.
— On démolit Paris, voyez-vous, parce que la Révolution de Février a démontré qu'aucun gouvernement honnête ne pouvait tenir dans ce coupe-gorge
d'un million d'âmes, dans cet écheveau inextricable de rues, de ruelles, d'impasses, de galeries, où, avec une douzaine de pavés l'un sur l'autre et autant de blouses derrière ces pavés, la première société secrète venue, coiffée du système de feu M. Maximilien Robespierre, pouvait arrêter un jour, deux jours,* trois jours même, toute l'infanterie, toute la cavalerie, toute l'artillerie, toute la gendarmerie de la garnison de Parie. C'était là une insulte à l'uniforme, une irrégularité qui ne pouvait durer. Vous me comprenez bien, n'est-ce pas? àjouta-t-il en prenant une prise de tabac et me tendant sa tabatière.
— Je vous comprends, sans doute, mais je ne soupçonne pas encore la conclusion.
— Attendez une minute, reprit-il ; de tout temps le pouvoir a regardé Paris comme son premier danger. « C'est une tête trop grosse pour le corps, » disait Louis XL C'était un homme celui-là! Comme il ne pouvait couper cette tête, il mit la sienne à l'abri derrière la herse du Plessis. Henri III partageait l'aversion de Louis XI pour sa capitale; il avait, je l'avoue, quelque raison pour cela ; car il reçut de la Ligue un congé en règle suivi bientôt d'un coup de couteau. A une ou deux générations de distance, la
Fronde venait confirmer une fois de plus l'incompatibilité d'humeur de Paris avec le pouvoir; aussi, lorsque Louis XIV voulut donner à la France un bon gouvernement, il alla établir sa résidence à Versailles, le meilleur poste militaire que la stratégie pût choisir à la porte de Paris , couvert qu'il était en première ligne par la Seine, et en seconde ligne par les hauteurs de Saint-Cloud et de Meudon. Une insurrection ne pouvait déboucher sur Versailles que par le défilé de Sèvres, où une compagnie d'infanterie aurait aisément écrasé une armée. Louis XIV fit donc de Versailles le camp retranché de la monarchie, mais il eut l'esprit de le déguiser en palais. Il y installa même un sérail pour égayer la garnison. Vous suivez bien toujours mon raisonnement?
— Je vous écoute, général; mais pour soutenir l'attention, encore une prise de tabac.
Il me tendit de nouveau sa tabatière, marquée à l'effigie du premier empereur.
— Ce n'est pas assez de m'écouter, reprit-il; il faut encore m' entendre. Je reprends ma démonstration : après la mort de Louis XIV, le duc de Bourbon, premier ministre d'un roi en jaquette, tremblait de frayeur devant l'enflure toujours croissante de Paris. Le coup de baguette magique de Law dans la rue Quincampoix en avait doublé la population et arrondi à vue d'œil la circonférence ; le duc de Bourbon porta un édit pour empêcher de construire de nouvelles maisons et pour raccourcir au besoin les faubourgs ;
notre époque a bafoué cet édit : si la monarchie l'eût exécuté à la lettre , elle régnerait peut-être encore.
Le duc de Bourbon mourut. La royauté tomba en quenouille. Sous le règne de madame de Pompadour, une ordonnance de police donna commission aux archers de l'écuellê de ramasser et de transporter au Mississipi tous les petits vagabonds qui embarrassaient la voie publique ou demandaient l'aumône. Les archers profitèrent de l'occasion pour capturer les enfants de famille bourgeoise et pour tirer uue rançon de leurs parents. Quant aux petites filles, ils prélevaient la redevance en nature ; ils les coupaient ensuite en quatre pour éviter le bavardage, et en jetaient les morceaux dans la rivière. Une émeute éclata dans Paris par la faute des mères, il faut le reconnaître. On leur avait dit que le roi versait chaque matin du sang d'enfant dans sa baignoire, pour ravitailler une santé délabrée par l'abus de l'insomnie : sous le coup de cette rumeur, on vit de douces bonnetières, de tendres chapelières courir, la broche à la main, pour reprendre leurs rejetons aux archers.
Ce ne fut qu'un feu de paille, à la vérité; mais le jninistre d'Argenson comprit l'avertissement : il licencia le guet, espèce de garde nationale recrutée dans la bourgeoisie , ou plutôt il le réorganisa militairement sur le pied de la maréchaussée. Il distribua ensuite une demi-douzaine de casernes dans les différents quartiers de Paris afin de les brider,
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et il les brida si bien que depuis ils n'ont plus bougé*
— Pas même à la Révolution ? lui dis-je, en souriant de cette légère infraction à l'histoire.
— J'allais faire moi-même l'objection, reprit-il vivement, et la réponse. Mais puisque vous prenez les devants , je reconnais avec vous que les troupes casernées à Paris en 1789 passèrent au peuple au premier coup de fusil , parce que les officiers gentilshommes et officiers , parce qu'ils* étaient gentilshommes, avaient une autre opinion, je veux dire un autre intérêt que les sergents sortis de la roture et condamnés à perpétuité au galon. Aussi les gardesfrançaises allèrent, bras dessus, bras dessous, avec les hommes des faubourgs, canonner les murs de la Bastille. Mais aujourd'hui, grâce à Dieu, le principe de l'égalité a glissé le bâton de maréchal dajis la giberne et rétabli l'harmonie entre le galon et l'épaulette. Après le 18 brumaire, Napoléon comprit la nécessité de mettre le pouvoir hors de page, c'est-à-dire hors d'atteinte de l'insurrection. Il déblaya le Carrousel, il ouvrit la rue de Rivoli, il ménagea une place d'armes à l'entrée, pour y loger un bataillon à l'abri de la fusillade ; il évita soigneusement de percer une rue en face de l'église Saint-Roch, bien que le charme de la perspective lui en donnât le conseil, car il avait appris en vendémiaire à considérer Saint-Roch comme l'ouvrage avancé d'une insurrection contre le château des Tuileries. Il éleva en outre la caserne du quai d'Orsay pour commander la rive gauche et
•pour défendre au besoin le Pont-Royal. Il combina enfin tout un système de défense, et ce qu'il appelait le palais du roi de Rome n'était, en réalité, qu'une citadelle sur la hauteur de Chaillot. Me comprenezvous, maintenant? Faut-il encore vous ouvrir ma tabatière ?
— Je comprends que vous me faites une leçon d'histoire, mais j'attends toujours la conclusion.
— Patience, la voici. A la fin de la Restauration, le comte de Clermont-Tonnerre reprit l'idée de Napoléon. 11 adressa un rapport à Charles X pour démontrer l'urgence d'embastiller Paris. Au moment où il parlait, la Révolution de Juillet coupa la phrase en deux : Louis-Philippe en reprit la dernière moitié. Il mit à Paris la camisole de l'enceinte continue, et autour de l'enceinte il égrena un chapelet de forts détachés; il sema de droite et de gauche,, dans l'intérieur de la ville , des corps de garde crénelés et percés de meurtrières; de plus, il inspira au maréchal Gérard l'infaillible plan stratégique qui devait prendre l'insurrection au traquenard.
Eh bien! l'expérience a prouvé l'insuffisance des casernes de d'Argenson, de la place d'armes de Bonaparte, de l'embastillement de'Paris, du plan stratégique du maréchal Gérard. Ce gouvernement-ci a eu le bon esprit de compléter le premier système de défense. Il a poussé la rue de Rivoli jusqu'à la rue Saint- Antoine; il a sapé les quartiers opaques, compactes de Saint-Denis et de Saint-Martin ; il a coupé ce quar-
tier général des insurrections en cinq ou six tronçons qu'on pourra désormais aborder ou tourner avec de Ja cavalerie ou de l'artillerie; il a dégagé l'Hôtel de ville, et il l'a couvert d'une caserne qui commande à la fois le quai et la rue de Rivoli ; il a élevé à l'extrémité des halles centrales un blockhaus en pierres de taille, qui surveille la pointe de Saint-Eustache; il a construit à l'entrée du faubourg du Temple la caserne monumentale du Prince-Eugène ; il a terminé enfin la place d'armes du Louvre et du Carrousel. On ne pourrait enlever maintenant la position qu'avec du canon. C'est là un outil que l'émeute ne trouve pas chez l'armurier.
On a donc voulu faire de Paris un camp retranché, et du Louvre un quadrilatère; avec cela et la garde impériale pour garnison, le principe d'autorité peut dormir. La population honnête ne verra plus d'hommes en tablier de lustrine, un pot de colle à la main, qui barbouillent la muraille d'un coup de pinceau et placardent gravement au coin de la rue l'affiche d'un nouveau gouvernement.
Sur ce dernier mot, il prit son chapeau.
— Adieu, monsieur.
Il sortit sans me laisser le temps de la réplique.
Au fait, il me tira d'embarras; je n'aurais su que lui répondre, car cette explication n'avait pas le sens commun. On me l'avait déjà donnée et j'en avais souri de pitié. Comment croire en effet qu'un gouvernement qui a l'urne électorale pour lui, la presse,
l'armée, la garde impériale, aille chercher je ne sais quels suppléments de garantie dans des brouettes de terre ou sous des tas de moellons? C'est le calomnier de gaieté de cœur, et, pour ma part, je repousse la calomnie.
Or, pendant que, la tête penchée, je rêvais dans ma cravate sur l'incertitude du jugement de l'homme, je sentis quelqu'un poser la main sur mon épaule.
C'était un jeune homme qui avait assisté en tiers à la conversation, et qui,, d'un bout à l'autre, avait gardé le silence.
— Vous demandez pourquoi on rebâtit Paris, dit-il ; je crois pouvoir vous dire la vérité sur ce chapitre, car, entre nous, ce brave général radotait tout à l'heure, et je vous engage à jeter son opinion au panier.
Ce jeune homme portait une barbiche au menton et une étincelle à la boutonnière. Je le tenais, sur sa mine, pour un lieutenant de cavalerie en congé de semestre. Il avait évidemment un pied et peut-être même deux dans la maison, car c'est lui qui mettait au besoin une bûche au feu, qui donna Tordre de servir le thé et servit lui-même la brioche.
— Vous venez d'entendre le général, dit-il; c'est un brave homme qui a reçu un coup de sabre sur la tête au passage de la Bérésina.
— Et la raison , sans doute, a décampé depuis ce glorieux moment.
• — Bien mieux; il a épousé, à soixante-dix ans, une jeune fille de dix-huit, et, le soir même de la noce, il lui a dit : « Nous passerons les douze premiers
mois de Tannée à la campagne. » Vous comprenez qu'il ne rêve que système de défense. Chacun d'ailleurs juge au point de vue de son état. Lorsqu'un officier d'état-major traverse une belle campagne, croyez- vous qu'il admire la ligne ou la couleur du paysage? Il peilse qu'on pourrait placer une batterie sur cette colline et lancer dans cette plaine une charge de cavale rie.
Je ne connais pas M. le préfet de la Seine, mais je puis vous affirmer qu'en démolissant la moitié de Paris il n'a jamais voulu barricader le gouvernement. Le barricader? et contre qui? contre le peuple? Mais le gouvernement a la prétention d'être le peuple fait homme par une opération du scrutin. Ce serait donc contre lui-même qu'il armerait dans cette hypothèse? Et vous pourriez admettre une pareille ineptie? vous pourriez supposer qu'il aurait la maladresse de dire et d'écrire en pierres de taille : J'ai peur de mon ombre? Non, monsieur, croyez-moi, quand le préfet a mis Paris sens dessus dessous, ce n'est pas par crainte d'une chimère, mais par une inspiration de génie.
Il a eu le cœur assez moderne pour comprendre qu'un pouvoir démocratique sorti de la boîte universelle avait charge de la classe ouvrière et devait lui donner du pain ; et lui donner comment ? de la main à la main comme à un mendiant, ou bien à un Romain du temps de César? Non, sans doute, mais en lui donnant du travail, ce premier droit, monsieur, car c'est le droit de vivre. Le droit de voter,
LA NOUVELLE BABYLONE. 6i
après tout, n'est que le droit de philosopher : primum vivere, deinde philosophari. Le latin a plus d'esprit que le français.
— Mais c'est là, lui dis-je, le droit au travail!
— Vous commencez , répondit-il , à comprendre ma pensée.
— Mais c'est encore l'article premier du socialisme !
— Du socialisme par en haut et non par en bas; je vous prie de remarquer la différence.
— C'est enfin une résurrection des ateliers nationaux !
— Précisément; mais résurrection intelligente. La Révolution de Février avait imaginé de faire la charité à la classe laborieuse : or, pour ménager la pudeur des ouvriers, pour donner à l'aumône l'apparence du salaire, elle avait inventé une apparence de travail : elle occupait indistinctement bijoutiers, orfèvres, tailleurs, typographes, selliers, mécaniciens, à bêcher le Champ de Mars , à brouetter la terre du nord au sud , pour la rapporter ensuite au point de départ, opération dont ils sentaient si bien l'utilité, qu'à la seconde brouettée ils allumaient leur pipe et lisaient le journal; le tout aux frais de l'État.
Mais aujourd'hui, le gouvernement impérial, au lieu de dépenser le budget, à fonds perdus, pour faire promener de la terre sur une place publique, le dépense à reconstruire Paris y à développer la bâtisse; la bâtisse, vous entendez, l'industrie mère,
l'industrie des industries, qui met en mouvement tous les corps d'état à la fois : carriers, maçons, briquetiers, charpentiers, couvreurs, plombiers, menuisiers, plâtriers, serruriers, vitriers, peintres, doreurs , sculpteurs , fumistes , ébénistes , tapissiers, etc. Grâce à la sollicitude du gouvernement, cent mille ouvriers, cent mille électeurs, touchent régulièrement leur paye le samedi à la sortie du chantier, et bénissent la Providence du dimanche au lundi : et, ce qu'il y a de mieux, monsieur, c'est que tout le monde gagne au marché. L'ouvrier, je viens de le dire, y gagne le bien-être; le maître, un bénéfice; la spéculation, un dividende; la population, la beauté du coup d'oeil; la nourrice, un square ombragé pour ballotter son poupon; le gouvernement, enfin, une assurance de tranquillité; car lorsque l'ouvrier travaille, il mange, et lorsqu'il a mangé, il pense sainement : la digestion a l'esprit conservateur; c'est la pensée à jeun qui rêve de révolution.
— Mais dans le dénombrement, lui dis-je, vous avez oublié le locataire?
— Le locataire , reprit-il avec un certain sourire, qu'est-ce que cela? Il peut bien payer son loyer un peu plus cher pour le salut de l'État; mais si, par hasard, il le paye trop cher, l'État, après tout, pourrait venir à son secours.
— Par quel moyen?
— Par un tarif des loyers.
— Parlez plus bas, monsieur, car, si vous continuez sur ce ton-là, vous pourriez faire crouler le toit de cette maison.
— Je n'ai pas peur d'une idée. Un journal appelait l'autre jour cette idée une inspiration du socialisme; que ne disait-il plutôt : de l'ancien régime? Il aurait ainsi restitué une gloire de plus à la monarchie, car c'est la monarchie qui a tarifé la première le prix des loyers. Vous savez peut-être que Louis XV résidait à Versailles; mais savez- vous combien il avait de gentilshommes attachés au service de sa personne? Trois mille, monsieur, tous de bonne race, tous en habit de livrée, depuis le duc ou prince, gentilhomme de la garde-robe ou du gobelet, qui passait la chemise à Sa Majesté ou lui versait à boire, la serviette sur l'épaule, jusqu'au porte-nain, qui portait le singe du roi, et au hâteur du rôt, qui surveillait la broche, l'épée au côté.
C'était ce qu'on appelait la cour; tout cela logeait au château. Mais , en dehors de cette cour interne, il y avait une seconde cour externe , qui , sans avoir précisément ni charge ni bouche au château, comme on disait alors, aspirait cependant à* quelque faveur, venait placer sa candidature sous le regard du monarque, à portée de son sourire, et tendait la main par la grille, en attendant qu'elle pût, à son tour, entrer dans le giron. Cette noblesse mendiante affluait de plus en plus à Versailles, et amena naturellement avec elle une hausse de loyers. Que fit Louis XV dans
sa sagesse? Il cassa ou il réduisit tous les baux de son autorité privée. Quelle impossibilité verriez-vous à ressusciter cette ordonnance?
— La même impossibilité que je verrais à décider par décret que la pièce de vingt francs en vaudra quarante; revenons à la question. Vous prétendez que, pour tenir la classe ouvrière toujours en haleine , le gouvernement a voulu remettre Paris à neuf et faire en quelque sorte de Paris un immense atelier national; ce ne serait, à vous entendre, qu'un nouveau service de sûreté publique qu'il aurait eu l'intention de monter. Mais permettez- moi de vous dire que, vous aussi, vous jugez au point de vue de votre état.
— Je n'ai pas d'état, je voyage pour mon instruction.
— Au point de vue de votre opinion, si vous voulez. Eh quoi ! parce que vous faites profession de socialisme, parce que vous prêchez le droit au travail, parce que vous regardez l'État comme le factotum d'une nation; que vous appelez, que vous désirez, que vous croyez déjà posséder l'État entrepreneur, l'État maçon, l'État gâcheur de mortier, l'État peintre en bâtiments, et que sais- je encore? vous pouvez sérieusement supposer que le pouvoir actuel, moitié par raison de charité, moitié par raison de sécurité, a mis la capitale de la France en adjudication? Mais il agirait contre son propre désir; mais il provoquerait précisément le péril qu'il veut écarter ; car, en développant à outrance l'industrie de la bâtisse, il déve-
lopperait , dans la même mesure , la population flottante occupée à bâtir. Si cette classe comptait autrefois cinquante mille ouvriers , elle en compterait maintecent mille; elle en compterait bientôt deux cent dans votre système. Et alors, qu'aurait fait en réalité le gouvernement?
Veuillez suivre jusqu'au bout votre hypothèse. Il aurait dépeuplé les campagnes déjà trop dépeuplées; il aurait arraché cent mille bras de plus à la charrue ; il aurait transformé de paisibles agriculteurs élevés sur la bruyère vertueuse, au doux murmure du châtaignier, dans la paix de l'idylle, dans le respect du garde champêtre; il les aurait convertis en maçons de Paris, en faubouriens de Paris, sous le vent et au foyer même de toutes les doctrines d'indiscipline ou d'insurrection. Dans ce cas il aurait pris l'engagement tacite avec ces prolétaires, qu'il aurait attirés luimême et accumulés à plaisir dans la capitale, de les approvisionner indéfiniment de travail, et par conséquent de démolir et de rebâtir indéfiniment Paris, et de renouveler, la truelle à la main, la fable ingénieuse de Pénélope.
Mais enfin on ne peut pas abattre et reconstruire à perpétuité. Quand la fièvre delà maçonnerie viendrait à tomber, à quel horizon lointain le gouvernement écoulerait -il ces deux cent mille ouvriers sans ouvrage ? Les renverrait-il à leur ombre natale et à leur première existence champêtre, en vertu du décret qui lui donne le pouvoir de débarrasser, par mesure
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de police, le pavé de Paris? Mais ces travailleurs ont perdu l'usage de la charrue : qu'iraient-ils faire dans leur village ? Y mourir de misère. Ou bien le gouvernement mettrait-il à la porte ces masses oisives, ces bandes affamées, ces matières inflammables de la démocratie? Mais, à la première étincelle qui tomberait là-dedans, on entendrait le bruit de l'explosion à Pétersbourg? Vous voyez, monsieur, que vous faites injure à la prévoyance du pouvoir. Je ne saurais donc accepter votre explication.
— La sagesse en politique consiste à sauver le premier quart d'heure.
— A condition toutefois de ne pas surcharger le quart d'heure suivant. Eh quoi! l'État, à vous entendre, aurait l' arrière-pensée d'embrigader la classe ouvrière à son service? Il lui dirait, comme un officier instructeur à la manœuvre : Fais ceci et fais cela; et l'ouvrier, attaché désormais à cette glèbe de l'État, n'aurait d'autre volonté que la volonté de l'État, d'autre existence que le salaire de l'État? A partir de ce moment, il prendrait place dans l'histoire à côté de la brute du Paraguay, qui venait tendrement recevoir le fouet et baisait ensuite la main qui l'avait fouettée. Emmenez-moi plutôt à Gonstantinople; non, ce n'est pas assez loin, au Soudan. Pour l'honneur de l'État comme de la classe ouvrière , je repousse une semblable hypothèse.
— Monsieur, sans doute, ajouta-t-il du haut de l'épaule, habite la province?
La conversation commençait à revêtir un caractère d'aigreur. La maîtresse de la maison nous avait jusqu'alors écoutés en silence; mais, à ce moment, elle crut devoir intervenir dans la discussion :
— Mon ami , dit-elle au jeune homme , veuillez faire encore une tournée de brioches; pendant ce temps-là, je vais entreprendre à mon tour la conversion de monsieur.
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La baronne avait la beauté d'une ruine au crépuscule; elle commença par jeter un regard dans la glace, et, après avoir rétabli, d'un tour de main, la symétrie d'un nœud de ruban, pour nous montrer la grâce savante d' une virtuose de toilette :
— Votre interlocuteur, me dit-elle, prenait une loutre pour une zibeline. Peut -il bien croire, en conscience , que le gouvernement ait bâti tant de palais, qu'il ait tracé tant de boulevards, qu'il ait planté tant de marronniers emmaillottés avec leurs ingénieux plats à barbe sous le menton, uniquement pour graisser la marmite de l'ouvrier carrier ou de l'apprenti maçon? Est-ce que le travail en France a jamais manqué au travailleur de bonne volonté? Pourquoi donc et depuis quand l'État devrait- il
venir au secours de la truelle ou de la varlope?
Il faut savoir rendre justice à tout le monde, même au gouvernement. Lorsqu'il a mis le marteau à l'ancien Paris, ce n'était pas pour une idée de gamelle, c'était par une inspiration d'artiste. Dans un siècle comme le nôtre, où le sentiment du beau rayonne de plus en plus dans la masse, et où le beau pénètre de plus en plus dans l'existence, où la moindre grisette sème un parterre sur sa fenêtre et suspend une gravure à la cloison de sa mansarde, je vous le demande sans esprit de parti, la France devait-elle garder indéfiniment une capitale de plâtre et de papier mâché ?
Vous avez sûrement passé par une vieille rue en démolition ; or, par la brèche de quelque maison éventrée , vous avez pu voir, sur les pans de mur encore debout, ces longues traînées de suie, ces loques de papier, ces morceaux de bois pourris, ces plâtres jaunis à la celle ou enfumés par le charbon, ces plombs voués depuis des siècles à des œuvres anonymes, tous les mystères, en un mot, de ces nids d'hommes et de rats qu'on appelait autrefois des logements. Ces foyers de fièvres typhoïdes, imprégnés des miasmes de dix générations, étaient- il» dignes des idées de notre temps et des magnificences du progrès?
Non. A un peuple souverain il faut une capitale élégante comme un palais; à un peuple artiste il faut une capitale splendide comme un musée.
C'est là ce que le gouvernement a compris ; il a voulu , par amour-propre national , nous loger conformément à notre rang et à notre mérite ; il sait que depuis l'invention des chemins de fer tous leâ tracés convergent à Paris, que tous roulent vers Paris; que tous les voyageurs, sans exception, lorsqu'ils montent en wagon, à Londres, ou à Madrid, ou à Vienne, ou à Pétersbourg, y montent avec la pensée ou avec l'arrière-pensée d'aller un jour à Paris. Il a donc décrété dans sa sagesse que Paris ferait dignement les honneurs de l'hospitalité à l'Europe.
Au lieu de quartiers moisis, de ruisseaux boueux, de devantures éclaboussées, de pignons noircis, il a étalé partout, au regard émerveillé de l'étranger en tournée d'agrément, de longues avenues bordées de façades neuves ou fraîchement grattées, ou peintes au blanc de céruse. Quelle bonne opinion un Valaque doit prendre des habitants en voyant leurs habitations ! Gomme il doit croire que nous sommes toujours le grand peuple qui pense en grand, qui travaille en grand, qui fait tout en grand, même le mortier! Je comprends aujourd'hui la sublimité du mot d'Auguste : J'ai trouvé Rome de brique et je l'ai laissée de marbre; c'était le plus beau compliment qu'il pût adresser au peuple romain.
J'entends bien dire autour de moi : Respect au vieux Paris! c'est de l'histoire, et l'histoire c'est l'âme en quelque sorte, c'est la mémoire d'une nation. Eh quoi! parce que depuis le moyen âge on
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pendait et on rouait sur la place de Grève, était-ce une raison pour conserver cette place incorrecte par ménagement pour l'histoire?... Et parce qu'à l'angle de cette place il y avait un cabaret orné d'une tourelle, où madame de La Popelinière loua une fenêtre vingt louis pour jouir du spectacle d'un homme écartelé, fallait-il proclamer l'inviolabilité de ce bouchon, en souvenir de madame de La Popelinière?
Que telle ou telle masure célèbre, inventoriée sur une page de Félibien, succombe dans la mêlée, qu'importe, en définitive, si Paris a meilleure mine et meilleure tenue? Ne reste-t-il pas d'ailleurs au dilettantisme de l'archéologie ce gros rocher appelé le Palais de Julien, la Tour de Clovis, l'église de Saint- Germain, la cathédrale, la Sainte-Chapelle ? Voyons, répondez donc, donnez-moi la réplique ; la conversation est un jeu de raquettes : je ne peux pas toujours lancer le volant.
— Madame, lui dfë-je, j'admire votre enthousiasme.
— Mais partagez-vous mon opinion?
— Je demanderai d'abord à la comprendre.
— Ne vous ai-je pas expliqué suffisamment que l'empereur avait réédifié sa capitale pour l'embellir?
— Pour la mettre en tenue de réception, n'est-ce pas, en l'honneur de l'étranger?
— Vous dites le mot ; la capitale du monde civilisé a bien le droit d'avoir, elle aussi, un mouvement de coquetterie.
— C'est donc une pensée de luxe, et rien que de luxe, que vous prêtez en ce moment au pouvoir?
— Et quand cela serait, où serait le malheur? Le luxe n'est-il pas le signe de la race supérieure sur la race inférieure ? Quant à moi, je le déclare, j'aimerais mieux me passer de dîner que de dentelles.
— Pendant combien de temps, madame?
— Toute ma vie, monsieur.
— Ce jeûne-là n'empêcherait pas le luxe de ruiner l'État.
— Où avez-vous fait cette découverte ?
— Mais dans le monde entier; c'est le luxe qui a ruiné Rome sous l'empire, c'est le luxe qui a ruiné l'Espagne au dix- septième siècle; une princesse y portait sur elle des millions de diamants et n'avait pas de jupon ; c'est le luxe qui a dépravé la Pologne à la même époque ; la noblesse y avait converti le capital national en bijoux et en joujoux. Quand un général polonais cavalcadait » autour des dames, il portait un feu d'artifice sur sa personne; c'est le luxe enfin qui a ruiné la France sous Louis XIV, lorsque le grand roi eut l'ingénieuse idée de dépenser son royaume à Versailles.
— Si le luxe ruine l'État, il enrichit du moins l'industrie.
— L'industrie... de luxe, sans doute, mais c'est la pire industrie.
— Pourriez- vous dire pourquoi?
— Parce qu'elle travaille pour la petite consom-
mation, tandis que la véritable industrie travaille au contraire pour la grande clientèle.
Voyez la Hollande, la première en date : a-t-elle jamais songé à brocher ou à broder du brocart ou du satin pour tel landgrave ou tel souverain du voisinage? Elle a mieux fait, elle a salé, elle a fumé du hareng; comme c'est le plat du gueux et comme la gueuserie forme la majorité, la Hollande a battu monnaie dans le monde entier et fait de la caque sa corne d'abondance.
Et l'Angleterre , la seconde en date , croyez-vous qu'elle ait jamais tourné son génie d'invention à la fabrication de quelque somptueuse babiole pour la vanité de sa noblesse? Elle sait trop bien compter; elle a fabriqué de la cotonnade et de. la ferraille à bon marché, parce que tout le monde porte plus ou moins une chemise et a besoin d'un couteau.
Donc, production illimitée, bénéfice illimité. Mais la France, sous la monarchie, à grand fracas, du droit divin, a craint sans doute d'encanailler son industrie; elle aime mieux produire des tableaux en porcelaine à Sèvres, et des tableaux en laine aux Gobelins. Quel bénéfice a-t-elle jamais retiré de ces magnifiques hors-d' œuvre, de ces chiffons au poids de l'or, imaginés pour les caprices des princes, et mélancoliquement relégués aujourd'hui dans les déserts des palais?
. — Je vois, reprit-elle d'un ton piqué, que monsieur entend proscrire le luxe de sa république. 11
veut probablement retourner à Sparte ; quant à moi, j'ai fait élection de domicile à Athènes.
— Vous ne me rendez pas justice. Je n'ai certes pas l'intention de rétrograder à l'oignon, ni au lit de fougère du roi Léonidas. Je reconnais que le luxe a eu de tout temps et doit avoir sa part dans une société civilisée. Quelqu'un l'a défini : le beau ajouté à l'utile. J'accepte la définition. Le luxe participe de l'art dans une certaine mesure, et il a le même droit que l'art dans la république; mais ce droit, je voudrais pouvoir le restreindre à la classe assez riche pour rouler impunément sur le velours.
Le luxe même, dans ce cas, est un service public, un moyen pour la richesse de reverser à la société l'excédant de son revenu ; mais lorsqu'il envahit indistinctement toutes les classes de la nation , il les détourne toutes de l'épargne, c'est-rà-dire de la reproduction de la richesse. Je peux donc croire que vous avez méconnu la pensée du gouvernement en supposant qu'il rebâtit la moitié de Paris pour donner une leçon de ruine à la nation.
— Savez-vous bien, monsieur, reprit- elle vivement, que vous avez l'esprit porté à la contradiction.
Le général vous a dit que Paris faisait peau neuve pour organiser un système de défense contre un coup de main populaire, vous avez secoué la tête et vous avez repoussé l'hypothèse.
• Mon jeune ami vient de vous dire que c'était pour
instituer un atelier national qui assure du travail à la classe ouvrière; vous avez encore payé d'incrédulité et demandé une autre raison.
Je vous ai dit enfin , à mon tour, que c'était pour faire de la capitale la première parure du peuple français, et vous avez prononcé une véritable homélie contre cette opinion. Puisque vous rejetez ces trois opinions Tune après l'autre, eh bien ! alors prenezles toutes les trois à la fois.
Après quoi, elle fit la pirouette et alla complimenter une respectable matrone sur une nouvelle échancrure de corsage.
Comme nous revenions à minuit, mon ami et moi, par la rue de Clichy :
— Dites-moi donc, lui dis-je, le nom de ce petit officier qui veut mettre la France en régie.
— Ce n'est pas un officier ; c'est tout simplement un archéologue. Il aime l'antiquité, comme vous voyez. Il accompagne madame à la promenade et il soigne la chienne quand elle a des vapeurs.
— Et c'est à cet exercice qu'il a gagné son bout de ruban?
— Non , il a trouvé une marche d'escalier dans la plaine d'Argos, et le Brésil l'a décoré pour ce trait de génie ; mais, pour en revenir à la question, vous devçz savoir maintenant pourquoi on rebâtit Paris.
— Non, je flotte entre les trois opinions que je viens d'entendre sans pouvoir en agréer aucune.
— Prenez les trois opinions à la fois, vous a dit la baronne; elle pourrait bien avoir raison.
Je méditai une partie de la nuit sur cette parole, et le lendemain, à mon réveil,... je flottais dans la même incertitude.
J'avais envie de demander une audience au surintendant de l'Hôtel de ville, pour avoir de sa bouche le mot de l'énigme, mais il m'aurait donné probablement une quatrième explication, et j'aurais aujourd'hui une difficulté de plus à résoudre.