‹ La nouvelle BabyloneChapitre 8 sur 58 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il faut cependant renoncer à la recette du royaume d'Yvetot. On n'empêche pas plus l'immoralité par ordonnance qu'on ne crée la vertu avec le prix Montyon.

Savez- vous par quel artifice l'homme échappe au vice, à cette surexcitation du corps appelée la débauche? 11 y échappe en vivant de la vie de la pensée.

Mais il a besoin, pour cela, d'une condition préalable, de la liberté. Questionnez la carte du monde, elle vous répondra que le peuple le plus libre est en même temps le plus moral.

En voulez-vous la raison? L'homme est faible dans l'isolement. Pour faire le bien, il a besoin d'assis-

tance! Où la trouvera- 1— il? Dans l'opinion, cette conscience auxiliaire de la conscience de chacun.

Mais l'opinion n'existe que sous un régime libre, où tous, tant que nous sommes, grands ou petits, également responsables les uns vis-à-vis des autres, nous avons également le droit de tout dire, de tout contredire, de tout savoir, et de le savoir avec toutes les preuves et sous toutes les garanties de la discussion.

Dans un pays de liberté, ou, ce qui est la même chose, d'opinion, le citoyen, quel qu'il soit, vit continuellement au grand jour, sous l'œil du public : ce qu'il fait, ce qu'il dit, tout le monde le voit, tout le inonde l'entend et le juge, comme un jury en permanence.

Si par malheur il a mal agi, trahi sa parole, apostasie sa conviction, adulé la puissance, persécuté la faiblesse, sa conduite le suit impitoyablement pas à pas, et partout où il va elle le montre du doigt à la foule et le nomme par le nom de son action. L'opinion constitue donc une justice anonyme qui châtie ce qu'aucune autre justice ne saurait punir.

Si, au contraire, un homme a bien vécu, sa conduite reste sur lui comme une dignité. Il marche partout, le front haut, et il recueille partout le respect sur son passage. Qu'une voix essaye de le calomnier, sa vie tout entière l'enveloppe comme une garde d'honneur. Il n'a qu'à faire un signe pour écarter l'injure de son chemin. Ainsi la considération

publique acquitte la dette qu'aucune autre monnaie ne saurait payer.

Il y a mieux encore. La liberté, qui fait l'opinion et qui la traduit en estime sur la tête de l'homme de bien, ouvre sans cesse à cet homme une occasion de récompense. Sur une terre libre comme l'Amérique du Nord, par exemple, c'est l'urne et non la faveur qui nomme à la fonction. Là, depuis le conseil de la commune jusqu'au conseil du comté, jusqu'au conseil d'État, jusqu'au conseil des États réunis, la constitution a échelonné une série de places à l'élection, de primes à la probité.

Par sa merveilleuse puissance d'initiative d'ailleurs et d'expansion, la liberté met continuellement l'homme en rapport, en sympathie avec l'homme ; elle improvise, elle organise à chaque instant, dans la grande société, une multitude de petites sociétés volontaires : sociétés de tempérance, sociétés de secours, sociétés de bienfaisance, sociétés de missions, sociétés d'encouragement, sociétés d'art, de science, de littérature, de philharmonie, de philotechnie, etc., toutes ces corporations ont une hiérarchie, un titre d'honneur à conférer par le scrutin, soit au talent, soit à l'honnêteté.

Ainsi, l'homme libre d'un pays libre vit de plusieurs vies à la fois : de la vie de la patrie, de la vie de l'association, de la vie de la famille et de cette autre famille extérieure , de la religion — religion volontaire, par conséquent sincère ; car l'homme ne

pratique sincèrement un culte qu'autant que, partie intervenante au contrat, il a une part d'action dans son église.

L'Américain, multiplié autant de fois qu'il accomplit de fonctions diverses, représente donc l'homme porté à sa suprême puissance.

11 trouve toujours quelque part le placement de son activité ou de sa richesse. Ailleurs, le spéculateur retiré du commerce n'a plus qu'à traîner dans l'oisiveté; or, l'oisiveté engendre forcément l'immoralité, comme l'eau stagnante engendre la fièvre. Mais lorsque tout le monde, riche ou pauvre, peut à son choix prendre place à une œuvre utile, tout le monde sans exception, sous peine de discrédit, doit payer de sa personne.

Voulez-vous maintenant la contre-partie de cette vérité? Voyez la Russie sous Nicolas. La considération publique n'y avait pas droit de cité, par la raison que la puissance qui la distribue , c'est-à-dire l'opinion, n'y avait pas la parole. Personne ne consentait, par conséquent, à être assez dupe pour travailler à mériter l'estime d'une puissance muette , aveugle, qui ne pouvait rien savoir ni rien juger. Le despotisme d'ailleurs a toujours en main et garde exclusivement la disposition de toutes les places ; il enrichit d'un sourire et renverse d'un mot, sans plus avoir à justifier sa faveur que sa disgrâce; il tient ainsi la nation tout entière, homme par homme, dans une sorte de domesticité. Mais, comme il ne saurait

connaître par lui-même le talent de chacun, c'est la protection qui dispose de la signature du maître. Or, on n'acquiert la protection que parla bassesse, c'està-dire l'abdication de la dignité.

Le pouvoir absolu brise toutes les cordes de l'àme humaine pour n'en laisser vibrer qu'une seule, la vanité. C'était pour la gloire de sa vanité que le Russe agissait au siècle dernier, qu'il pensait, si c'était là penser; qu'il sentait, si c'était là sentir. Il n'avait plus dans le cœur que cette passion. Aussi , pour la satisfaire , la race des tsars avait créé , en moins d'un siècle, soixante- dix variétés de décorations, pour hommes, pour femmes, pour femmes mariées, pour demoiselles, depuis le cordon de Saint-Michel jusqu'au cordon de Sainte-Catherine, depuis la médaille jusqu'à la tabatière à l'effigie de l'empereur. En Russe complet, c'est-à-dire soixante-dix fois tatoué sur la poitrine, portait, d'une épaule à l'autre, plus de coquilles qu'un sauvage de l'Océanie.

Quand une âme n'aspire plus en ce monde qu'à un bout de ruban , elle descend au rang de femme entretenue; n'en attendez ni pudeur, ni fierté. Voilà l'état de la Russie, de Catherine à Nicolas. Le respect de soi-même, le sentiment du devoir, tout ce qui fait l'homme, en un mot , manquait à son aristocratie.

Arrivé au terme de son atnbition, chacun n'avait plus que la préoccupation de regagner en jouissance ce qu'il avait perdu en dignité; de mener la vie, bride abattue, au milieu du luxe et de la luxure. Pen-

dant ce temps , le despotisme régnait en paix , le doigt sur sa lèvre, comme le dieu du silence.

Oui, mais il régnait par la terreur, et la terreur démoralise encore plus un peuple que la servitude.

Thalberg rencontra, rue Vivienne, un violoncelle de sa connaissance.

— Gomment te portes-tu ? dit-il en lui prenant la main.

Le violoncelle regarda autour de lui d'un air effaré.

— Assez bien, dit-il d'une voix sépulcrale.

— Tu viens de Russie ? répliqua Thalberg.

En effet, le violoncelle arrivait de Pétersbourg. 11 traînait toujours le fantôme de la Russie derrière la basque de son habit. La police F écoutait, la gendarmerie le regardait; il recevait un ordre de départ pour la Sibérie. La peur brise le dernier ressort de l'âme; l'homme effrayé n'a plus ni voix ni volonté; cela n'est plus l'homme, cela n'est plus que ce quelque chose sans nom, l'être de rebut, le chien couchant, toujours tremblant et rampant sous le fouet.

La liberté, et encore la liberté, je le dis et je le redis sans cesse : voilà la panacée en politique aussi bien qu'en morale; car une seule et même loi, en vertu de la loi supérieure de la solidarité, règne sur l'État comme sur la famille. Or, cette loi, c'est la liberté, la liberté, qui distingue l'homme de la brute et un peuple du bétail ; la liberté, qui inspire chaque molécule humaine et la rend à toute sa puissance de

nature, qui tire de chaque bras toute la force, de chaque cerveau toute la pensée, qui grandit la nation par l'individu, l'individu par la nation.

Et tenez, puisque le quart d'heure m'apporte un argument, je le saisis au passage. On disait hier encore du peuple américain qu'il adorait exclusivement le dieu Dollar; qu'il envoyait au passant une balle de revolver avec tant d'aisance, qu'on aurait pu croire que c'était sa manière habituelle de saluer; on disait encore qu'il avait exagéré le développement de l'individualisme, ce qui me paraît, à tout prendre, un excellent défaut, car si la société représente la chaîne, c'est l'individu qui fait l'anneau; or, la force de la chaîne dépend uniquement de la solidité du chaînon ; on disait enfin qu'il avait réalisé la liberté sans réserve, mais à la condition de la corriger par l'esclavage. Et nous, nous disions en face de ce solécisme : Comment l'Amérique peut-elle mentir ainsi à la gloire et à la logique de sa constitution?

Mais voici que tout à coup le Sud, partisan de l'esclavage, comme pour rejeter sur la race nègre la tyrannie du climat, déchire le pacte d'union. Il demande à faire bande à part; il met sa pétition dans la bouche du canon. Et l'Américain du Nord, ce Yankee, ce butor, l'idolâtre du dieu Dollar, le matérialiste de la politique, — pour une simple idée métaphysique : l'union; pour une autre idée abstraite : la légalité ; pour une idée encore plus abstraite : le drapeau ; pour une douzaine d'étoiles de plus ou de

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moins semées sur une bande de calicot, — l'Américain du Nord, dis-je, porte en offrande, sur l'autel de la patrie, son dernier homme et son dernier écu. 11 donne l'exemple, encore inconnu, d'un budget volontaire, il prend le fusil de lui-même, il meurt pour une abstraction. 11 apprend le métier de la guerre, comme la France de la République, au feu de l'ennemi; il hésite d'abord, il perd la première partie; mais il gagnera la victoire.

Connaissez -vous un plus grand spectacle dans l'histoire et une plus belle apothéose de la liberté?

Faut-il cependant répéter ici le chant sibyllin du Dies irœ sohet sœclum in favilla, ou bien en modeste Français crier à la décadence du XIX e siècle?

Ce serait manquer de patriotisme. J'aime mon siècle comme j'aime mon pays, car si la France est ma patrie dans l'espace, mon siècle est ma patrie dans le temps. Je fais mieux que l'aimer, je l'admire, et je l'appelle comme l'appelait autrefois le peuple grec : « Le faiseur de grandes choses. »

Qui pourrait , en effet , décréter sérieusement le xix e siècle de décadence ? Mais la décadence signifie probablement une diminution de vie : de vie intellectuelle par une réduction de science; de vie morale, par une déperdition de sympathie de l'homme pour

l'homme; de vie physique, par une défaillance de force, et, par conséquent, de travail.

Où trouve- 1- on cette diminution? Est-ce dans Tordre de la science ?

Mais le xix e siècle a créé la chimie, découvert la paléontologie, déchiffré à livre ouvert le procès-verbal souterrain des premières créations, manié l'électricité, approfondi le magnétisme, perfectionné la physiologie, inventé l'anatomie comparée, surpris l'unité de vie sur la planète, entrevu la philosophie de l'histoire, formule la théorie du progrès, etc.

Ce siècle-ci a donc pénétré plus avant qu'aucun autre dans le secret de la nature, et, comme le faune du Titien , soulevé un coin de plus du voile de la nymphe endormie.

Est-ce dans l'application de la science qu'il a perdu le secret de l'inspiration?

Mais il a trouvé l'âme de l'industrie dans une goutte de vapeur: il a versé cette âme dans la fonte, et il a créé un règne nouveau, le règne de la mécanique, le Léviathan de fer,, chargé de remplacer l'homme au travail, de le relever de faction, pour le porter à la- vie supérieure de l'intelligence.

Grâce à la vapeur, le xix e siècle a supprimé l'espace; il a jeté l'Europe sur l'Amérique, installé chaque nation dans la nation voisine, ou plutôt, fait de toutes les [nationalités la patrie universelle de l'humanité; réduit enfin la planète à la dimension d'une île, et la traversée de la mer à la proportion

d'une promenade sur l'eau, en bateau de plaisance.

A partir de ce jour, le xix e siècle a mis en circulation le mot nouveau d' humanitaire , pour traduire l'idée nouvelle de fraternité entre les nations et de réciprocité entre elles par l'idée, par l'échange.

Qui dit humanitaire dit pour le moins un citoyen de l'Europe, qui aime également l'Anglais, l'Allemand, l'Italien; si l'Italien, l'Allemand, l'Anglais lèvent comme lui ou cherchent à lever un front libre sous le soleil.

Qui dit humanitaire, dit l'homme universel, grandi à la taille de l'humanité pour l'embrasser tout entière du regard de la pensée et vouloir toujours coordonner la petite patrie que le hasard lui a mise sous le pied à la grande patrie de la civilisation. Raillez le mot, maintenant.

Mais rappelez-vous que le sentiment caché sous ce mot brisera le droit brutal de la force, dans le monde, et abolira ce meurtre avec guet-apens que vous nommez la guerre, par politesse.

Le miracle appelle le miracle. L'homme chauffait la machine à vapeur avec le charbon de terre, et de cette même houille noire comme la nuit de l'Érèbe il trouve le moyen d'extraire la lumière; il enfouit un soleil humain dans un égout pour relayer l'autre soleil .

La nuit vient de tomber; et aussitôt du sol même de la cité, comme d'un second ciel renversé, jail-

lissent des myriades d'étoiles qui répondent d'en bas aux étoiles d'en haut, et les passants vont et viennent, comme des vainqueurs romains, entre deux guirlandes de clartés.

Le xix e siècle porte encore l'audace plus loin : Oser, voilà sa devise. Il a vengé Prométhée. Il étend, d'un bout à l'autre de l'Europe, un vaste filet électrique, comme un nouveau système nerveux où la pensée va et vient avec la rapidité de la foudre, et fait ainsi d'un continent tout entier je ne sais quel être sentant, vibrant à l'unisson, sans cesse en conversation avec lui-même, car sans cesse une invisible parole flotte dans l'espace.

Le xix e siècle a enfin trouvé la pierre philosophale ; il change l'argile en métal; il va chercher, à une profondeur incalculable, la veine jaillissante du puits artésien; il dégorge, à l'aide du drainage, le soussol injecté d'eau; il arrête, sur une plaque, le rayon fugitif de lumière et il emporte l'image avec le miroir. Bien plus encore, il trouve le secret d'endormir la douleur sous le couteau du chirurgien et d'enlever un lambeau de chair, pendant que le patient nage dans l'extase d'un rêve de volupté.

Vous voyez donc qu'il a eu, en fait d'inventions, la main plus heureuse qu'aucun autre siècle de l'histoire.

Où donc alors trouver la décadence? Est-ce dans l'ordre du sentiment? Mais en quoi consiste le sentiment? A aimer son prochain, n'est-ce pas ? et à vouloir améliorer sa destinée.

Eh bien! la main sur la conscience, dites-moi à quelle heure du temps l'homme a-t-il jamais témoigné une plus vive sympathie pour l'homme, a-t-il plus sérieusement travaillé à la rédemption de la souffrance?

C'est lui qui a aboli la traite, puis supprimé l'esclavage ; lui qui a rayé du code international le brigandage de la lettre de marque ; lui qui a raturé de la législation pénale la torture après coup du fer rouge et du pilori ; lui qui a témoigné un tel respect de la vie, même sous ses formes inférieures, qu'il a mis les animaux de notre domesticité sous la protection de la loi; lui qui a brisé la hache pour cause politique et en a jeté le manche si loin qu'aucune main désormais ne pourra la rendre au bourreau.

Ai-je tout dit? Non. C'est lui encore qui touche à chaque instant d'une main fraternelle à la plaie vive du prolétaire ; qui a proscrit la loterie , qui a versé de l'air aux logements insalubres, qui a réduit les heures de travail de 1* enfance dans les manufactures ; lui qui a donné l'ordre de traiter les aliénés comme des malades et non comme des forçats, qui a fondé enfin les caisses d'épargne , les crèches , lés salles d'asile , les sociétés de secours mutuels, les colonies agricoles, les associations ouvrières, etc.

C'est lui qui , sous le nom de socialisme, a mis à l'étude le problème de la misère ; lui qui a provoqué, par tous les moyens, le bien-être du pauvre, la vie à

bon marché, la réforme de l'impôt, le libre échange, pour reverser sans cesse sur le travailleur une plus forte part de salaire ; lui qui a proclamé la fusion des classes entre elles, dans le rendez-vous commun de la bourgeoisie , placée à moitié chemin du privilège et du prolétariat, pour réaliser l'égalité non au rabais mais dans l'aisance.

Où donc enfin trouver cette décadence introuvable qui fuit toujours devant notre recherche?

Dans la production ? Mais chaque coup de piston de la machine à vapeur répond par un bruit de foudre à l'accusation ; mais, pour ne prendre que la France, je la vois partout occupée à couler, à fondre, à moudre, à limer, à scier, à laminer, à broyer, à fouler, à tisser, à tourner, à forger, à distiller, à raboter, à bâtir, à creuser, à drainer, à marner, à métamorphoser enfin la matière en formes innombrables pour d'innombrables usages.

Voilà les états de service du xix c siècle; si quelqu'un essaye de les nier, je le regarde comme mon ennemi personnel; il m'a injurié, et, par esprit de vengeance, je le forcerai à monter en chemin de fer pour abréger de six jours la route de Paris à Bayonne, à écrire à Londres par le télégraphe électrique et à recevoir la réponse en dix minutes; à regarder le nouveau Pérou que Ruolz a tiré de la pile de Volta; àTouler sur l'or au prix du cuivre ; à tendre la mainàTouvrier pour l'élever en dignité; à élargir son àme à l'infini en y engouffrant l'âme tout entière

de l'humanité; à vivre multiplié autant de fois qu'il aura convoqué en lui de mondes de sympathies ou de connaissances; à vivre heureux, enfin, à tous les instants, par tous les pores de l'esprit, en maudissant le siècle magnanime qui lui a donné ce bonheur.

Voyez l'état de l'Europe. Qu'était-elle il y a quarante-cinq ans, à l'exception de l'Angleterre? Qu'est" elle aujourd'hui ? Que va-t-elle être demain ? Faites l'appel nominal de toutes les nations, vous verrez que l'esprit vivant du xix e siècle les a délivrées du despotisme et acheminées à leur délivrance. Les souverains, saisis dans leur palais par je ne sais quelle puissance occulte et troublés d'une sorte de terreur sacrée, essayent de réagir; ils lèvent la main pour jeter l'anathème à la liberté, leur main tombe, leur langue tourne, et, comme Balaam, ils bénissent au lieu de maudire.

Devant le grand drame européen de ce moment, en face de ce qui croule, en présence de ce qui monte, je crois, une fois de plus, au Dieu du progrès, et malgré la tristesse du quart d'heure , je le remercié de m' avoir donné une place au parterre, dans cette grande représentation de l'histoire.

Je ne justifie pas le xix e siècle : je fais mieux, je le glorifie. C'est un siècle prophète. Il a beaucoup donné, il promet encore davantage. L'insulte qui voudra ou essaye qui voudra de lui fermer le passage , nous levons les épaules et nous passons. Nous

savons que toute femme qui accouche, à. l'heure qu'il «st, accouche d'un fils de la liberté et d'un soldat de la démocratie.

N'allez donc pas vous y tromper ; je ne cherche pas à décourager la France , mais bien à la rappeler à l'œuvre du siècle; n'est-ce pas elle, la nation inspirée entre toutes , sympathique comme le vin de ses collines , qui a dirigé longtemps le mouvement politique de l'Europe. Qu'elle rentre en elle-même, qu'elle fasse sa paix avec elle-même, et bientôt elle reprendra la tête de la colonne.

A une condition , pourtant , c'est que la jeunesse sache qu'elle porte le sort de la France et qu'elle fasse honneur à son destin.

Je ne viens pas lui dicter sa leçon. Qui suis-je pour cela? elle n'en a pas besoin. Déjà elle porte témoignage.

Que pourrait lui dire d'ailleurs notre génération? Le temps n'a pas voulu de nous; nous n'avons su rien faire , pas même garder notre héritage. Que la jeunesse passe sur notre corps et qu'elle marche en avant.

Mais écoute , ô jeunesse ! la parole testamentaire d'un de ces aînés qui t'a toujours aimée. Tu peux l'écouter en toute confiance , car il croit n'avoir jamais joué avec la parole.

On a dit que, flétrie dans ta fleur par le souffle du scepticisme, tu ne songeais qu'à jouir et qu'à baiser la main qui distribue la faveur. On a dit cela ; on a menti.

Instruis-toi : l'étude est la garantie contre l'erreur. Fais de ton esprit le panthéon de toutes les vérités, et, forte de leur force , tu pourras marcher la tête haute ; tu auras mis la loi éternelle de ton côté.

Croisa la liberté, crois à la démocratie, sa suprême formule, crois à l'une et à l'autre sans réserve, à corps perdu; croire mollement, c'est agir mollement, car la force qui descend dans l'acte, c'est l'âme qui la verse et qui la verse en raison de sa conviction.

Lorsque le parti de la liberté, dans la démocratie, a perdu non -seulement le pouvoir, mais encore le droit de compter, il semble à l'esprit de désespoir que ce parti, refoulé sur lui-même, n'a plus qu'à ramener son manteau sur la tête et qu'à dire le mot de Brutus.

Est-ce qu'un parti, par hasard , ne serait plus une idée, et qu'une idée pourrait être à la merci d'un événement? Non. Elle est aujourd'hui ce qu'elle était hier ; on peut la frapper hors de nous ; mais en nous, qui pourrait l'atteindre? Essayez donc, voilà notre poitrine !

Un parti, même proscrit, pour peu qu'il ait le sentiment de sa moralité , a toujours beaucoup à faire à côté du pouvoir. Le pouvoir, sans doute, possède

les faits, les places, les rubans, les canons; mais il n'y a pas que les faits, et ces faits-là, dans la société.

C'est à une portion plus haute de l'humanité

qu'un parti doit en appeler à son moment d'épreuve,pour rentrer en grâce avec la destinée. Moraliser le peuple, l'instruire, le pacifier, l'ennoblir, le fanatiser de justice, non-seulement de la lèvre, mais encore par l'exemple; voilà l'œuvre de quiconque porte en soi le sentiment de la démocratie. Voilà sa grandeur, et cette grandeur en vaut bien une autre devant l'histoire. Gloire pour gloire, on aime encore mieux saluer le nom de Montesquieu que le nom de Maupeou.

Mais pour réformer l'esprit d'un peuple, il faut savoir se réformer soi-même. La fortune corrompt, l'adversité purifie. Un parti tombé en disgrâce doit mettre à profit la retraite où l'a jeté la fortune; il doit faire son examen de conscience.

Qu'il s'interroge donc en toute loyauté ; qu'il se dise, la main sur le cœur : Si j'ai eu l'impatience du progrès, si j'ai brusqué l'heure sur le cadran , je reprends mon erreur, et j'en fais amende honorable. Autrement, il perd toute chance sur l'avenir. La même faute ljii prépare la même punition.

Ainsi, plus d'impatience, plus de colère contre

l'obstacle. L'obstacle lui-même a son utilité, ne fûtce que pour éprouver la vérité du progrès. La force est modérée ; l'exagération est la langue de la faiblesse. L'enfant crie, l'homme parle.

La liberté est la seule gardienne possible de la liberté ; et comment la gardera-t-elle si elle ne sait pas se garder elle-même de toute violence ? Ainsi , quiconque aime sincèrement la liberté doit pratiquer la modération.

Après avoir mis sa conscience en ordre , le parti de la démocratie doit faire sa paix avec lui-même. Plus de querelles de ménage. C'est toujours par la brèche de nos divisions que la contre-révolution est entrée dans la place ! Plus de récriminations sur le passé : toi, tu as fait ceci, je te renie; toi, tu as fait cela, je te maudis.

Eh ! mon Dieu, le plus homme de bien peut faillir à l'action ; et toi qui lui jettes la pierre, qui dit qu'à l'heure de la crise tu aurais mieux agi?

Laissons retomber au fond du temps tout ce qui est du temps, tout ce qui est fait ou acte passager, ou produit de la circonstance. Unissons-nous dans la partie commune, et par conséquent la seule vraie, la seule impérissable de nos doctrines; faisons-lui chacun le sacrifice de nos idées particulières et de nos prétentions.

Eh ! qui donc parmi nous oserait dire : je tiens la vérité tout entière sous la semelle de^mon soulier? Quand ils partirent pour la conquête du monde , les apôtres commencèrent par le baiser de paix, et ce baiser leur donna le monde. Le bon accord promet le succès. Aimons-nous si nous voulons être aimés.

Montrons-nous sympathiques, même aux esprits

en retard qui ne comprennent pas nos idées. La haine divise, la sympathie rapproche. Nous habitons la vérité, comme une maison, pour en faire noblement les honneurs. Nous ne parlons pas pour convertir ceux qui sont déjà convertis, nous parlons pour appeler à nous les âmes dans l'attente : et com- ' ment viendront - elles , si elles ne trouvent au seuil de notre porte une parole de bienvenue?

Entrez donc, vous tous qui espérez un avenir meilleur, sans en connaître encore la formule. Nous ne vous demandons pas d'où vous venez, mais bien où vous allez. Vous allez à la liberté, cela suffit; prenez place à l'hospitalité de la démocratie ; notre table sera votre table, notre pain sera votre pain. l'Évangile l'a dit : Il y a toujours joie dans le ciel pour le nouveau venu. La Grèce refusait le droit de cité au peuple voisin, et mourut de son isolement. Rome le répandit, au contraire, autour d'elle ; elle posséda l'univers.

Mais il ne suffit pas au parti de la démocratie d'avoir pour lui la vérité , il doit encore mettre de son côté l'avantage de la vertu. Je sais que le mot a vieilli; on veut bien encore le respecter, mais à condition de le reléguer dans un cours élémentaire de morale. Partout ailleurs il exhale un parfum de pédagogie. Hâtons-nous de prendre ce mot de vertu comme notre signe de reconnaissance.

C'est à ce signe que chacun juge, du premier coup d'œil, la grandeur d'une idée. En voyant un homme

de bien, on est toujours tenté d'en faire honneur à son opinion ; et l'opinion, à son tour, bénéficie de ce mérite. Que partout donc où il y a la souffrance à secourir, l'huile à verser sur une blessure, une institution de fraternité à fonder, une invention nouvelle à propager, un exemple de dévouement à donner, on voie le parti de la liberté à l'œuvre, sans marchander, sans compter avec l'obstacle ; c'est l'obstacle, en définitive, qui provoque l'effort, et c'est l'effort suprême qui constitue l'héroïsme. Chacun de nous a plus ou moins en lui la monnaie d'un héros ; il n'a qu'à vouloir.

Quand un parti a fait tout cela, il a mis son esprit en règle, il a pris un gage sur l'avenir. Il a sans doute le droit de ressentir la haute mélancolie de la défaite, mais il ne doit avoir ni abattement ni défaillance. A une époque où les âmes passées à l'état de choses, et variables comme les saisons , tournent à tous les caprices du vent , le parti de la liberté doit enseigner à la France le secret de la constance et de la fermeté de caractère.

N'aurait-il que cette leçon à donner, par sa tenue en face de la grande coureuse d'aventures appelée la Fortune, qu'il aurait la belle part, dans ce temps de scepticisme. Malheur à qui pourrait en gémir, il ne comprendrait pas, celui-là, la véritable gloire ; il ne mériterait pas l'avantage que lui fait la destinée. La plus belle page du protestantisme date de l'époque de la persécution. La persécution trempe l'homme

d'une trempe à part; elle le fait plus qu'un autre homme : elle l'élève de son vivant au rang de martyr.

Et après tout pourquoi douter de l'avenir? Quand on veut le bien de son pays sans arrière-pensée, on peut dire, à coup sûr, que son pays, un jour ou l'autre, finira par comprendre son propre bonheur. Et puis, tenez; nous savons lire dans le passé; en retournant la tête , nous voyons derrière nous trop de génies, trop de dévouements, trop de principes acquis, trop de champs de bataille, trop d'illustres morts, engagés d'honneur au triomphe de la liberté* pour avoir sur son compte une immortelle inquiétude.

La liberté veut être méritée ; mérite-la, ô jeunesse! elle veut être achetée, achète-la, s'il le faut; paye-la de ta patience, signe avec elle le traité de Jacob avec Rachel.

Jusqu'au jour de la victoire de ton idée, tu n'as pas le droit de modestie. Nous avons tous, petits ou grands , mission d'enseigner, car la société tout entière n'est qu'une immense école mutuelle; nous agissons tous et nous réagissons tous, à l'infini, les uns sur les autres, et nous n'avons satisfait à la consigne qu'autant que nous avons donné notre mesure.

Rappelle-toi que du moment où tu auras pris sur ta tête la charge de la vérité, tu as fait avec elle un marché à fonds perdu ; sache qu'ouvrier sans salaire tu n'auras plus qu'à lutter et à souffrir. Mais ta souffrance même donnera une éloquence de plus à ta

parole. Et après tout, au moment où l'idéal sacré, ce soleil de l'âme, avait disparu, tu n'auras pas commis du moins le crime d'être heureuse.

Va donc, ô jeunesse aimée, où t'appelle la liberté. Que sa flamme te brûle jusqu'à la moelle; tu ne saurais trop en avoir l'enthousiasme ; à mesure que tu avanceras dans la vie , tu le perdras toujours assez.

Mais rappelle-toi aussi que tu as le temps dans ta

complicité ; chaque heure qui sonne sonne pour toi ;

ne t'agite pas en vain , laisse passer ce qui passe ;

repose-toi dans ta force, et, appuyée sur ton principe

% comme sur un lion, regarde fièrement l'avenir !

Note I.

Je crois devoir ajouter à la correspondance du notaire provincial la déposition du témoin le plus compétent sur l'édilité parisienne, de M. Ferdinand de Lasteyrie.

On aurait tort vraiment de croire le public parisien indifférent à ce qui se passe. Comment pourrait-il en être ainsi lorsque, sur tous les points de Paris à la fois, riches et pauvres se voient également menacés dans le calme de leur domicile, dans les habitudes de leur commerce, de leur industrie ou de leur vie paisible?

Le bon sens public fait la loi, et les quelques intérêts froissés se résignent, quand l'expropriation municipale agit en vue d'améliorations évidentes et dès longtemps réclamées. Mais peut-il en être de même lorsque des quartiers entiers, parfaitement satisfaits de leur sort, se voient tout à coup bouleversés en vue de projets ruineux,

mal conçus et que personne n'avait jamais songé à réclamer ?

Prenons-en deux ou trois exemples parmi les travaux actuellement en cours d'exécution.

L'un des plus riches, des plus beaux quartiers de Paris, le faubourg Saint-Honoré, avait, presque seul avec le faubourg Saint-Germain, conservé le privilège de posséder bon nombre de maisons spacieuses, peu élevées, pourvues de larges cours et de vastes jardins. L'air y arrivait à flots, la circulation y était facile ; à peine réclamait-on l'enlèvement d'une vieille maison oubliée en travers du chemin, au coin de la petite place de la Madeleine. Les rues d'ailleurs, sans être bien larges, avaient le bonheur, grâce au peu d'élévation des maisons, de recevoir en toute saison leur raisonnable contingent de rayons de soleil. Nul quartier de Paris, enfin, ne réunissait de meilleures conditions hygiéniques.

Tant de circonstances favorables avaient fait tout naturellement du faubourg Saint-Honoré le rendez-vous d'un grand nombre de familles opulentes, et , par suite, les terrains y avaient acquis beaucoup de valeur.

Eh bien ! ce beau, riche et tranquille quartier n'est plus aujourd'hui qu'un monceau de ruines. La trombe des embellissements a passé par là et tout ravagé sur son passage.

Pour quelle raison?

Je n'en connais aucune qui puisse être ainsi nommée.

Sous quel prétexte, au moins?

Le prétexte?... Il y avait, à droite de la Madeleine, un boulevard, reste de l'ancienne enceinte de Paris, qui s'en allait obliquement vers le faubourg Montmartre. On a trouvé qu'il serait joli de faire partir symétriquement, à gauche, un autre boulevard allant... n'importe où. Et, de

fait, il ne va nulle part. Après avoir bien ravagé tous les jardins et les plus beaux hôtels de la rue d'Anjou, cette grande voie, si pompeusement ouverte, s'en vient maladroitement se casser le nez contre la butte déserte qui couronne le quartier de la Petite-Pologne. Là, elle ne sait plus quel parti prendre ; elle hésite, elle se dédouble, elle oblique à droite, elle oblique à gauche, laissant, pour seule perspective à son prétentieux alignement, une église projetée dont Taxe ne coïncide seulement pas avec celui du boulevard. Quant aux deux rameaux de l'avenue bifurquée, c'est à vingt-cinq ou trente pieds en contre-bas du niveau des terrains voisins qu'il faudra les poursuivre. Deux véritables tranchées de chemins de fer entreprises sous prétexte d'embellissement !

Mais revenons en arrière, sur la seule partie du boulevard qui mérite ce nom. Elle commence à prendre figure. Déjà, à la place des beaux jardins de la reine de Suède ou de M. d'Aligre, s'élèvent deux rangées de ces ruches de pierre à six ou sept étages qui font l'orgueil et la joie de M. le préfet de la Seine, lorsqu'il se rend dans son carrosse de l'Hôtel de Ville aux Tuileries. Partout se répand, avec son faux luxe, avec sa lourde uniformité, ce qu'un mauvais plaisant proposait naguère d'appeler le style Haussmann.

Pour moi, je suis plus juste envers l'administration du département de la Seine, et, quoiqu'elle n'ait jamais fait preuve de bien bon goût 1 , j'aime à croire qu'elle fonde

1. Je lis dans le dernier discours de M. le baron Haussmann : « On m'a accusé dans certains journaux de manque de goût ; on m'avait un peu gâté précédemment : aujourd'hui une réaction s'opère. » M. le préfet a raison, je crois qu'une réaction profonde s'opère parmi ceux qui, dans le principe, ont pu admirer ses entreprises; mais je n'ai jamais été de ce nombre.

ses espérances à l'admiration des siècles futurs sur des titres plus solides que le mérite artistique des constructions dont sont bordées les voies nouvelles. Mais elle ne s'aperçoit pas, malheureusement, que ce style uniforme et défectueux, ce sont ses opérations imprudentes et mal conçues qui l'imposent en quelque sorte aux propriétaires.

Je l'ai déjà dit plus haut, le propriétaire, au prix où en sont arrivés les terrains, est obligé d'entasser étage sur étage pour faire produire un intérêt suffisamment rémunérateur au capital immobilisé par lui sur quelques mètres à peine de superficie.

Qu'on ajoute à cela la détestable configuration de la plupart de ces terrains, resserrés qu'ils sont entre des rues trop rapprochées et coupées à angle aigu, et Ton comprendra sans peine comment, sur tous les points de Paris, surgissent fatalement ces immenses constructions sans cour, sans air, sans profondeur, qui semblent toutes avoir été jetées dans le même moule.

Le faubourg Saint-Honoré n'y a pas échappé plus que les autres. L'aristocratie s'est vue chassée de ses somptueuses et confortables demeures, non moins lestement que l'ouvrier du quartier Saint-Martin l'avait été de son humble ruche : et tout cela pour faire surgir du sol de ces quartiers rasés de nouveaux quartiers si bien conçus qu'ils ne conviennent pas plus à l'habitation des uns qu'à celle des autres, — des maisons inabordables pour le pauvre, inhabitables pour le riche, faites tout au plus pour ces parvenus à qui les misères de l'arrière-boutique importent peu, pourvu qu'ils puissent étaler leur luxe de fraîche date à la devanture dorée de ce qu'ils nomment un hôtel.

Et c'est pour de si glorieuses transformations que la

ville de Paris porte le trouble dans l'existence de ses plus paisibles habitants, qu'elle grève chaque jour son budget de nouvelles charges !

Si opposé que je sois à de folles entreprises, je ne voudrais pourtant pas tomber dans une injuste exagération. Loin de moi la pensée de confondre dans un aveugle anathème tous les percements nouveaux que la ville entreprend ou projette. Il peut certainement y en avoir d'utiles.

Rien n'est plus convenable, par exemple, que d'ouvrir de nouveaux débouchés aux principaux groupes de population, que de rendre plus aisément abordables les principales gares de chemins de fer.

Ainsi, le centre de Paris manque de communications directes avec Belleville et le faubourg du Temple. Les gares du Nord et de l'Est sont perchées sur une montagne qui n'est reliée à la partie occidentale de la ville que par un vrai labyrinthe de rues étroites et tortueuses.

Qu'on prolonge vers le centre la rue du Faubourg-du- Temple-, qu'on prolonge vers le faubourg Montmartre la rue La Fayette en adoucissant sa pente : ce sont là des travaux dispendieux sans doute, mais dont l'utilité peut et doit faire accepter la dépense.

En revanche , quelle idée est celle de prolonger cette même rue La Fayette jusqu'au boulevard des Capucines, prenant ainsi en écharpe toutes les rues les plus opulentes de la Chaussée-d'Antin , rasant les plus riches hôtels, les derniers jardins de ce quartier, délogeant à beaux deniers comptants toutes les sommités de la finance 1 ; le tout pour concentrer aux abords déjà si encombrés du futur

1. Trois de ces immeubles, situés rue de la Chaussée-d'Antin , coûtent, à eux seuls, plus de onze millions à la ville de Paris.

Opéra le mouvement incessant de deux ou trois chemins de fer!

L'Opéra! Je ne voudrais pas en parler incidemment; car un pareil sujet vaut certes bien la peine d'être traité à part. Mais comment passer sans dire mot à côté de ces nombreux hectares de ruines auxquelles ledit Opéra a servi de prétexte, avant qu'on eût même arrêté le plan de sa construction définitive ?

11 y en a là pour une quarantaine de millions, sachez-le bien, bons Parisiens !

Sans doute, la ville aura beaucoup de terrains à revendre; leur valeur, me dira-t-on, aura même augmenté. Mais sera-ce la population parisienne qui profitera de cette plus-value?

(Des travaux de Paris, par Ferdinand de Lastktrib.)

Note II.

On peut avoir toute raison de croire que l'honnête tabellion girondin aura mal entendu la conversation du vieux général du premier Empire; voici cependant le rapport qu'un général de la Restauration , le comte de Glermont-Tonnerre , adressait à Charles X quelque temps avant le coup d'État de Juillet :

En soumettant à Votre Majesté un rapport spécial sur l'établissement de la caserne du Trocadéro , je crois de mon devoir d'appeler un moment son attention sur le système général d'après lequel le casernement de Paris me semble devoir être établi.

Paris, déjà si grand, tend constamment à s'accroître, et une force de choses que je crois irrésistible tend de plus en plus à faire de Paris une ville industrielle et

commerçante, c'est-à-dire une ville où les soulèvements populaires sont le plus à redouter. Paris, cependant, est le centre du gouvernement, et en supposant que quelque jour il fût possible de transporter à Versailles la résidence du roi, Paris exercera toujours sur la France une action si puissante, que le gouvernement devra toujours être en mesure de maintenir cette grande capitale dans l'obéissance et le devoir.

Votre Majesté n'ignore pas que c'est surtout dans des vues militaires, et pour pouvoir, en cas d'attaque du Louvre, gagner en sûreté le château des Tuileries, que Henri IV a construit la galerie qui réunit le Louvre aux Tuileries.

Quand Louis XIV fonda Versailles et en fit la résidence royale, ce n'était pas seulement dans des vues de magnificence que ce grand roi prit une si importante détermination. Le souvenir de la Fronde était présent à sa pensée, et l'on sait qu'il avait voulu s'éloigner avant tout de son immense capitale, et qu'il fut même question, entre autres projets, de transporter sur la Loire le siège du gouvernement. Sans la faiblesse et la perfidie qui perdirent la monarchie au 6 octobre, la prévoyance du grand roi eût été pleinement justifiée par la défaite des factieux qui osèrent venir de Paris pour attaquer la demeure de leur souverain.

Enfin , Sire , quand Bonaparte s'établit dans le palais de nos rois, il sentit, plus qu'aucun autre, la nécessité d'isoler la demeure du souverain et de la mettre à l'abri des attaques d'une immense population qui se soulèverait contre le gouvernement. Ce fut dans ce dessein qu'il entreprit de construire la nouvelle galerie qui doit enceindre dans le palais même une immense place d'armes, ayant des débouchés sur toutes ses faces, qu'il isola le

jardin des Tuileries et fit percer la rue de Rivoli dont le prolongement doit aller jusqu'à la colonnade du Louvre, afin de dégager entièrement l'enceinte du palais.

Mais il ne se contenta pas d'isoler le palais et de le placer entre de longs espaces que le canon ou des charges de cavalerie peuvent balayer avec la plus grande facilité; il ajouta à ces premières dispositions une précaution de détail qui mérite d'être remarquée, en réservant en face du pavillon Marsan une petite place en retraite, dont le but est évidemment de pouvoir, au besoin, réunir et mettre à couvert une réserve de troupes d'artillerie, et par l'acquisition qu'il fit du terrain jusqu'à la rue Saint- Honoré, il s'assura les moyens d'agir sur cette importante communication. On sait, enfin, qu'il se refusa constamment à dégager la façade de Saint-Roch, où il avait acquis, le 13 vendémiaire, la preuve que le peuple soulevé pouvait trouver un point d'appui redoutable, afin que du haut de cette citadelle on ne puisse pas prendre de vue sur les Tuileries, ou déboucher facilement de la butte Saint-Roch près du château, sur la rue de Rivoli. Suivons maintenant l'ensemble de ses combinaisons et voyons jusqu'à quel point il avait porté la prévoyance du danger « que peut faire courir au chef d'un État une population « de plus d'un million d'âmes. »

La première disposition à l'aide de laquelle il avait appuyé son système était l'établissement d'une caserne en face du Pont-Royal, afin d'être ainsi le maître des deux rives de la Seine et de conserver toujours sa communication libre avec les troupes casernées à Grenelle et à l'École militaire; mais ce n'était pas assez, et il connaissait trop bien la guerre pour ne pas savoir combien est grande l'influence qu'exerce l'occupation des hauteurs sur les populations qu'elles dominent, et il avait senti, en con-

séquence, le besoin de fortifier Chaillot ; mais, « pour ne « pas laisser percer au dehors les craintes et la défiance « dont son cœur était rempli, » il annonça seulement le projet de construire ce qu'il appela le palais du roi de Rome, et voici en quoi consistait ce projet : le palais, placé sur la hauteur en face de l'École militaire, dominant le pont d'Iéna, enfilant le cours entier de la rivière, d'une part, et tout le développement de la rue de Rivoli, de l'autre, devait être construit de manière à remplir toutes les conditions d'une véritable forteresse ; mais pour lui donner toute la valeur dont elle était susceptible, il embrassait dans ses dépendances tout le grand plateau quf s'étend de la barrière de l'Étoile et de la hauteur des Bons -Hommes jusqu'au bois de Boulogne et à la route de Neuilly. Sur ce plateau, il devait établir un immense jardin entouré de fortes murailles ou de fossés profonds qui en faisaient au besoin un vaste camp retranché auquel arrivaient par toutes les routes , et sans être obligées d'entrer dans Paris, les troupes de Versailles, de Courbevoie et de Saint-Denis, et, en un mot, la garde entière.

Tel était , Sire , l'ensemble d'un système dont Votre Majesté appréciera la force. Voici maintenant celui dans lequel je crois nécessaire d'entrer. Le passé porte un flambeau destiné à éclairer l'avenir, et de trop malheureux exemples prouvent que l'autorité la plus légitime et même la plus paternelle peut avoir besoin de la force, pour qu'il ne soit pas d'une sage politique de s'assurer les moyens d'en user.

Le premier fondement du système que je crois nécessaire de porter le plus rapidement possible à sa complète exécution, est la construction d'une forte caserne sur la hauteur de Chaillot. J'ai développé les avantages

de cette position : elle domine le cours de la Seine; elle assure la possession des deux rives par le pont d'iéna ; elle prend à revers la rue de Rivoli , les Champs-Elysées et les Tuileries ; on y arrive de toutes parts sans être obligé de traverser Paris ; c'est un point d'où l'on peut se porter et agir dans toutes les directions. Cette caserne présenterait l'aspect d'un monument élevé à la gloire du pacificateur de l'Espagne; « mais, en réalité, elle aurait toute la « solidité d'un fort. » Des dispositions particulières et non apparentes donneront la facilité d'y placer du canon ; elle sera isolée sur tout son pourtour, placé au bord de l'escarpement faisant face à l'École militaire; elle aura en arrière, dans la direction du bois de Boulogne, une grande place qui formerait au besoin une place d'armes pour la réunion des troupes. On aurait soin de diriger vers cette place de grandes communications, dont la principale arriverait directement de la porte Chaillot. Enfin, les alignements des rues qui , par suite , pourraient être tracés à partir de ce plateau, seraient dirigés vers l'intérieur, de manière à ménager scrupuleusement les vues que la hauteur de Chaillot prend sur le cours de la rivière, sur les Champs-Elysées , les Tuileries et la rue de Rivoli.

Ce premier point établi , pour s'assurer plus complètement la possession des deux rives de la Seine et la communication par le pont d'Iéna, on construirait, de l'autre côté de ce pont, la caserne de cavalerie destinée à remplacer celle qui se trouve retirée à la garde royale par l'aliénation des terrains de Belle-Chasse. Et pour avoir toujours la disposition libre et prompte de l'artillerie, on construirait, au pied de la hauteur même de Chaillot, en face du pont, une caserne pour l'artillerie et le train de service.

u Un autre objet du plus haut intérêt est l'achèvement « de la seconde galerie du Louvre et la prolongation de a la rue de Rivoli jusqu'à la place de la colonnade; » mais cet objet est entièrement en dehors des attributions du ministre de la guerre, et je ne puis que l'indiquer à la sollicitude de Votre Majesté. Il est aussi très-important de conserver aux gardes du corps, et d'acquérir si Ton peut, la caserne qu'ils occupent de l'autre côté de la rivière, près du Pont-Royal. Le roi se rappelle sans doute que, quand les anciens mousquetaires existaient, leur quartier était placé rue du Bac, dans l'endroit où est maintenant le marché Boulainvilliers. Ce n'était pas sans une vue militaire que cet établissement avait été fait. Ce n'est peut-être pas sans l'influence des hommes qui préparaient la révolution que sa destination a été changée.

Mais ce n'est pas assez que de pouvoir se défendre contre les soulèvements d'une grande ville et de s'être assuré les moyens d'en faire une exemplaire justice; il faut, autant que possible, leur préparer des obstacles qui puissent les prévenir ou les arrêter du moins dans leurs développements ; et, pour arriver à ce but, il existe un moyen simple, mais nécessaire à employer, c'est d'établir les casernes des régiments de la garnison de manière à présenter partout, contre la population ameutée, des moyens de résistance et de répression qui la contiennent dans le devoir. Ces casernes doivent être isolées; elles doivent, autant que possible, contenir des régiments entiers ; elles doivent être construites de manière à présenter, au besoin, une grande résistance et à donner une action directe et énergique sur les quartiers populeux à portée desquels elles seront placées. Mais , pour pouvoir les construire avec toutes ces conditions, il est nécessaire

d'aliéner une partie considérable des casernes que nous possédons aujourd'hui dans Paris et d'en employer le produit à construire des casernes nouvelles sur des points qu'il faudra déterminer d'avance et où il faudra acquérir des terrains propres à la construction. Mon intention est, en conséquence, de préparer un travail spécial sur cet objet, et j'aurai l'honneur de le soumettre à Votre Majesté aussitôt qu'il sera terminé.

Enfin , il est une dernière disposition qui forme le complément du système, mais qui toutefois se rattache plus particulièrement à l'organisation générale' de la défense du royaume, et dont l'exécution ne peut être envisagée que dans un long avenir : « je veux parler d'un « fort, ou plutôt d'une grande citadelle à établir à Mont- « martre. » Il peut être nécessaire quelque jour, par suite de grands désastres militaires comme de grandes commotions politiques, de mettre en sûreté des objets précieux, des richesses d'une valeur immense; il y a, de plus, « une évidente utilité à tenir près d'une grande « ville une forteresse qui la commande et qui la con- « tienne par la crainte, » en même temps que, dans la supposition d'une guerre malheureuse, elle empêche que l'ennemi ne puisse occuper en paix la capitale du royaume, et ménage contre lui des retours offensifs. C'est donc par de très-puissants motifs que je pense, avec beaucoup de militaires, qu'il conviendra d'établir sur Montmartre un point de résistance imposant; mais cet objet, ainsi que je l'ai dit, appartient à d'autres temps, il tient à des combinaisons d'un ordre plus élevé, et je ne l'ai indiqué ici qu'à cause de sa liaison évidente avec le sujet de ce rapport.

Tel est, Sire, le système que j'ai cru utile de présenter à Votre Majesté; je ne lui demande point aujour-

d'hui de l'approuver en son entier, mais j'en disposerai les détails de manière à pouvoir prendre successivement ses ordres sur chaque objet en particulier ; je lui demande uniquement de constater ici l'accomplissement d'un devoir qui m'était imposé dans l'intérêt de l'avenir.

Note III.

On avait songé sous la Restauration à brider la population de Paris. On reprit la même idée sous le gouvernement de Juillet. On présenta au conseil des ministres, le 25 octobre 1839, un projet de rues stratégiques déguisé sous le nom d'embellissements de Paris. Voici le curieux mémoire adressé à M. Duchâtel à l'appui de ce projet :

En même temps qu'on travaillerait à l'assainissement du centre de la ville , ces travaux le rendraient à une circulation commode , y ramèneraient la population qui Ta quitté; ils auraient encore pour utile effet d'en ouvrir l'entrée à la force publique, pour qui l'accès en est si difficile. Des événements récents viennent de rappeler quelle en serait l'importance; mais c'est moins encore pour le présent que pour l'avenir que ceci demande attention.

Il est hors de contestation , et cela est démontré par l'expérience d'un demi-siècle, que Paris est désormais le champ où les forces se mesurent et où se décide la forme que prend le gouvernement parmi nous. Ce rôle de Paris dans l'État , l'avenir ne peut que le lui confirmer, à mesure que sa population s'accroîtra davantage, c'est-à-dire que les forces qu'il contiendra pèseront davantage dans la balance des forces générales. Or, avec un rôle si imposant, le centre de Paris, dans son ensemble, est dans un état de communications qui en font un véritable camp retranché , tout à l'avantage des forces populaires , et de nature, sans contredit, à rendre infailliblement leur action décisive le jour où les masses d'ouvriers qui les habitent viendraient à s'ébranler.

Mais ces populations ouvrières , déjà si imposantes par leurs forces, augmentent chaque jour en nombre par le développement de l'industrie. De plus , par l'effet des moyens d'instruction mis à leur usage, leurs idées s'ouvrent chaque jour davantage, et par une marche naturelle leurs passions s'éveillent de plus en plus. Puis, comme, par la nature et les formes de notre gouvernement, leur attention est appelée sur les questions politiques, on les voit s'en occuper, s'en mêler plus qu'elles n'ont jamais fait, si ce n'est à l'époque de notre histoire où l'état de révolution était l'état permanent. Qui ne voit qu'il y a là dans cet ensemble de circonstances, en même temps que dans l'humeur propre à notre population , qui lui fait trouver du goût dans le combat , le chercher, s'y porter avec ardeur, apprendre chaque jour, comme on a pu le remarquer, à tirer un parti plus habile de la disposition des lieux; qui ne voit qu'il se prépare là des conditions pour que ces attaques de vive force deviennent plus fréquentes, plus redoutables dans l'avenir? Et qui ne com-

prend dès lors l'utilité, disons mieux, la raison d'État de ne pas laisser subsister un pareil champ de bataille?

Le passé a pu ne pas nécessiter de pareilles précautions. Tant que ces populations demeuraient dans un état d'idées moins développé, ne ressentant que de loin le contrecoup des choses politiques et n'apportant que rarement leurs forces dans la balance, que ces quartiers fussent dans cet état, la chose sous ce rapport n'avait aucune importance. D'ailleurs, elles étaient moins nombreuses dans la ville, c'est-à-dire par rapport au reste de la population d'alors ; enfin , on n'ignore pas qu'une organisation différente dans les forces supérieures donnait d'autres moyens de résistance. Mais la marche du temps a changé ces rapports. Tout , à l'égard de ces populations, tout tend à la faire sortir de plus en plus de cet état d'idées peu avancé, le mouvement général de la civilisation, des esprits, aussi bien que les efforts du gouvernement lui-même à les éclairer davantage. D'un autre côté , par le développement de l'industrie dans la ville , la proportion de leur nombre avec le reste de la population change chaque jour au profit de leur prépondérance. Enfin, l'organisation dans les forces supérieures n'est plus ce qu'elle était auparavant : autant de causes qui placent les choses dans des conditions différentes.

Mais les chemins de fer ne sont-ils pas une raison nouyelle pour qu'on y songe? Ne pourront-ils, quand ils seront en activité, amener dans vingt-quatre heures à Paris des auxiliaires de 40 à 50 lieues à la ronde? De plus, l'intelligence des partis sera-t-elle longtemps à leur faire comprendre qu'ils peuvent profiter de ces chemins pour eux et les ôter au gouvernement après l'avoir fait; et qu'il suffit pour cela, après avoir passé, de les attirer sur quelques points , d'autant mieux que, par une condition des

gouvernements libres , l'active et inquiète surveillance du parti dans l'opposition ne permet guère au parti qui gouverne de prendre en pareil cas d'autre position que celle de l'attente , d'une attitude passive; ce qui laisse à l'attaque la facilité de préparer, de choisir son moment. Évidemment les chemins de fer, avec cette faculté de transporter mille personnes aussi aisément que la diligence en amenait dix, et de plus avec la célérité qu'ils y mettent , vont nous placer sous ce rapport dans des conditions nouvelles : ils rendront possibles des concentrations subites et considérables. Ce qui s'est vu pour les chefs en pareil cas montre assez qu'il n'y a que les moyens qui manquent aux soldats pour venir. Ces chemins les leur donneront. Avec ces chemins, avec les mouvements d'aller et de venue auxquels ils habitueront les populations, tout ce qui se trouvera dans un rayon étendu autour de Paris , deviendra des dépendances de la ville, en communauté étroite d'habitudes, d'idées, de passions. Les partis le comprendront, en profiteront, y établiront leurs relations comme dans la ville même.

Or, ces dépendances de la ville dans un rayon étendu éprouvent une sorte de transformation industrielle , analogue à celle que subit la ville. A mesure que Paris devient de plus en plus grand centre d'industrie, elles le deviennent à leur tour, par cette raison que plus le rôle que Paris joue dans l'industrie est considérable , et plus il devient, comme capitaux, comme ressources d'hommes intelligents en état de comprendre les affaires , comme centre où aboutissent les relations, les demandes de l'étranger, plus il devient la ville dont il y a avantage à se rapprocher ; autant de causes qui rassembleront, concentreront, sur le théâtre étendu dont Paris sera le centre et dont ces chemins ne feront qu'un seul tout, des masses

considérables pour se rendre à Paris. Dans les temps de crise, elles auront les chemins de fer, et pour y agir elles auront le centre de la ville dans l'état que Ton connaît. L'inconvénient qui résulte de l'existence d'un pareil champ de bataille dans la ville serait moindre, si , par la partie de ville où il est, il ne tenait précisément en échec à la fois et la résidence communale et la résidence royale. Dans ces conditions encore, cet inconvénient serait moindre si , par l'effet du déplacement qui se fait , les populations qui en sont maîtresses n'avaient, comme elles s'accroissent, tendance à porter leurs accroissements dans la direction et aux portes mêmes de la résidence royale, qui ne se déplace pas, et qu'elles rencontrent sur leur chemin. En effet , si on veut bien apprécier les inconvénients qui résultent de l'état actuel des choses, il faut remarquer qu'il y a inconvénient d'abord à ce que le centre , placé comme il l'est par rapport à ces deux résidences essentielles, soit inaccessible à la force publique; que, de plus, ces inconvénients s'aggravent de ce que le centre étant dans cet état , ce sont les classes populaires qui l'occupent; qu'enfin il s'aggrave encore, et de ce que ces populations, déjà redoutables aujourd'hui, croissent en forces, et de ce que, amenées qu'elles sont , en s' accroissant , à s'étendre , il arrive qu'au lieu de le faire dans toute autre direction que celle de la résidence royale, c'est, par l'effet du déplacement, précisément dans celle-là qu'elles le font. Or, ce dernier inconvénient n'est pas celui qui demande le moins d'attention. Il y a, dans ce contact de la résidence de ces populations avec celle de la couronne , un danger qu'il est difficile de méconnaître. Ce sont deux puissances qu'il est sage de ne pas laisser en présence, surtout avec la disposition de notre population à passer si vite à l'action. Il

faut entre elles , en matière de résidence , des intermédiaires comme dans le mécanisme constitutionnel. Il est si vrai que cela est nécessaire, que l'histoire nous démontre que la couronne s'est toujours retirée à mesure que ces populations s'approchaient de trop près. Au palais devenu depuis le Palais- de- Justice, le dauphin Charles V a vu sa chambre envahie par le parti de Marcel , et ses serviteurs égorgés à ses pieds ; les rois en ont quitté la résidence. Au Louvre , Henri 111 s'est vu enveloppé par les barricades du duc de Guise. Henri IV s'en est en quelque sorte retiré en le liant aux Tuileries par la galerie du bord de l'eau. Le palais Cardinal, devenu, par la résidence de la régente Anne d'Autriche, Palais-Royal, n'a pu continuer de l'être : la Fronde s'était approchée jusqu'à ses portes. Il est probable qu'entre toutes les causes qui ont fait créer Versailles, s'est trouvée l'intention de donner à la couronne une résidence à l'abri des mouvements populaires; car ils avaient agité l'enfance de Louis XIV. Mais après que trois rois y eurent résidé, la puissance populaire a ramené de vive force, dans la personne de Louis XVI , la couronne aux Tuileries , d'où elle ne peut plus quitter. Au 13 vendémiaire, le gouvernement qui a remplacé la royauté a eu à repousser l'agression de Saint-Roch. Charles X n'a pas cru pouvoir y siéger pendant les ordonnances. Il n'est personne qui ne sentirait l'inconvénient de mettre une autre branche des grands pouvoirs de l'État, les chambres, par exemple, dans le contact de ces populations. Par les mouvements qui ont suivi depuis, nous l'avons vu , il faut que de suite la couronne songe à ses foyers. Au moindre échec qui arriverait, elle est en péril. Ce sera bien autre chose encore dans l'avenir, par l'accroissement de forces de ces classes ouvrières qui augmentent, et que le déplacement en appro-

che de plus en plus. Bien que la royauté réside aux Tuileries, sa résidence s'étend en réalité jusqu'au Louvre. La prise du Louvre, comme cela a eu lieu sous Charles X , peut décider du reste. L'effet moral qui en résulte, l'exaltation qui s'ensuit dans les esprits, a une portée qui peut être décisive, et la présence, le voisinage de séjour de ces populations peut beaucoup y aider. Or, dans ce moment même le quartier des Bourdonnais, qui formait quelque peu rempart contre le débordement des Halles vers le Louvre , subit un changement. Sa population cède peu à peu la place à celle des Halles, qu'il amène ainsi dans le voisinage , dans le contact du Louvre. Ce sont des faits qui ont pour l'avenir une portée qui ne demande que quelques instants de réflexion pour être sentie , mais qu'on ne remarque pas , parce qu'ils s'accomplissent à petit bruit. A quelque opinion que Ton s'adresse, mettre en contact si immédiat les forces populaires et le siège du gouvernement, ne paraîtra sage à personne, avec une population comme la nôtre et cette prépondérance que l'avenir prépare aux classes ouvrières. On a vu que la résidence royale a reculé autant que cela lui a été possible. Elle Ta fait jusqu'à quitter la ville. Elle ne le peut plus aujourd'hui. Si donc on veut que le rapport de position qu'il est utile de maintenir entre les lieux où siège le gouvernement, et ceux où résident et s'accroissent les masses populaires, soit. conservé, ce sont elles désormais qu'il faut faire naître.

Le temps n'est plus où, comme cela a eu lieu tant de fois dans notre histoire, quitter Paris pour la couronne , c'était gagner la partie. Le prestige existait. Mais par la tendance des esprits , et de longtemps par les divers prétendants à la couronne, quitter la partie serait la perdre. C'est sur les lieux mêmes qu'il faut la soutenir pour la

gagper. Il faut donc donner à la couronne toutes les conditions pour le faire, et il le faut d'autant mieux qu'il est assez visible désormais que la force prépondérante n'est plus la sienne , et que cela sera moins encore dans l'avenir. Cela est si vrai , que s'il arrive qu'on demande à quelque opinion que ce soit ce qu'il adviendra dans l'avenir de ces masses ouvrières qui s'accumulent, il n'en est pas qui ne réponde avec anxiété. Cette anxiété est le sentiment d'un danger; c'est ce danger qu'il faut diminuer autant que possible.

Pour cela, que faire? Prendre dès maintenant des mesures pour que les mouvements auxquels ces forces se livreront, soient les moins dangereux que possible. Se reposer pour cela sur une surveillance , sur une sagesse de conduite que l'action de ces causes supérieures mettra en défaut un jour ou l'autre , serait trop donner au hasard.

A un âge des sociétés , et tout indique que nous y sommes , la périodicité de ces crises est presque inévitable. Ce serait se faire illusion que de se. flatter de les prévenir. A tel accident que l'esprit de vigilance aura prévu et évité, en succédera un autre qu'il n'aura pas prévu , et cela parce que quand les causes de fond existent , les causes accidentelles ne manquent jamais. En ceci, la sagesse est bien plutôt de s'attacher à les traverser heureusement qu'à les vouloir prévenir, car la chose n'est pas possible. Par rapport au théâtre où tout nous montre que ces luttes s'engageront , ce sont des mesures de fond qu'il faut prendre. C'est de se proposer, par un système adopté dès maintenant et suivi avec persévérance dans l'avenir, d'ouvrir le centre à grandes voies , de reporter au loin les classes ouvrières qui s'approchent, et de dégager par là le siège du gouvernement. Le jour

où les luttes s'engageront, il faudra, obligées qu'elles seront de s'engager au loin, qu'elles s'engagent deux fois pour qu'il y ait renversement ; sur le théâtre actuel , il suffisait d'une seule.

Il y a en cette question ceci d'heureux, que tout ce qui est proposé dans le véritable intérêt municipal de la ville, sert en même temps la question politique. Cet intérêt demande qu'on ramène dans le centre de la ville le grand commerce qui l'a quitté; ce sera là l'intermédiaire entre les masses populaires et la résidence royale. Il demande qu'on ranime le haut de la ville en y reportant les classes ouvrières : ce sera reculer le théâtre où les luttes s'engageront , ce sera dégager cette résidence. Il demande que le centre soit percé de grandes et larges voies pour y circuler à l'aise, ce sera faire que la force publique puisse y pénétrer.

A bien examiner, ceci ne serait que la suite de ce qu'une première expérience, celle des temps de 93, a déjà fait commencer dans la ville. A côté de leurs motifs d'utilité matérielle, il y a eu certainement , dans le dégagement des Tuileries sur la rue de Rivoli et sur le Carrousel, il y a eu le motif de détruire de redoutables positions d'attaque, dont les forces populaires avaient fait un si formidable usage. 11 faut faire plus, et parce que l'avenir nous prépare des conditions toutes nouvelles, et parce qu'il est sensible que désormais le gouvernement peut être aussi bien compromis par une résistance de plusieurs jours dans le centre de la ville qu'il l'a été , à une autre époque, par l'invasion de sa résidence même.

Mais ceci a été fait ailleurs. Pourquoi, par exemple, a-t-on ouvert les routes stratégiques de la Vendée? — Pour balancer les forces hostiles qui s'y trouvent et dont l'expérience avait fait sentir le danger. Ici, des forces ana-

logues n'existent-elles pas dans la ville? Évidemment, et tout annonce même qu'elles s'y accroissent. Y a-t-il des épreuves qui en aient fait sentir le danger? Tout le demisiècle que nous venons de traverser est là pour y répondre.

Mais il y a en ceci un autre côté à voir. Ces forces populaires n'ont-elles d'action que le jour des crises, que le jour où elles se mettent en mouvement? N'est-ce que de leur action matérielle qu'il faille se préoccuper? N'en ontelles pas aussi une morale et permanente qu'il convienne d'apprécier, dont l'influence, pour être indirecte, n'est pas moins réelle, et qui est due à ce qu'on sait qu'elles sont toujours là prêtes à s'ébranler? De nos jours déjà , dans les grandes affaires, n'est-on pas en quelque sorte obligé de les consulter, de composer avec elles? Qu'on ait à prendre une mesure voulue par l'intérêt de l'État, mais de nature à froisser leurs instincts , leurs passions , on y regarde à deux fois, on se demande ce qu'elles feront. Que seulement une nouvelle fâcheuse arrive, dont l'événement aura été complètement en dehors de. l'action du gouvernement, la première chose qu'il faut faire est de se mettre sur ses gardes; on craint tout de l'agitation dans laquelle cela peut les mettre. Est-ce là être libre de ses mouvements? En fait, ces forces exercent déjà une grande influence, et une influence permanente. Que serace dans l'avenir? Ce n'est plus la réalité de l'émeute, c'est la possibilité de l'émeute qui agit. C'est là une influence irrégulière qui fausse les conditions du gouvernement; elle n'a rien de commun avec cette influence sage et régulière de l'opinion publique qu'on a raison de consulter, et qui, du reste, a parmi nous ses organçs constitués ; c'est bien plutôt le commencement de cette influence aveugle et tyrannique qu'exerce la démocratie là où elle

est toute-puissante ; et cette toute-puissance, l'avenir tend à l'établir parmi nous, en rétablissant dans Paris qui est tout désormais. On voit donc qu'il n'y aurait qu'à-propos à employer tous les moyens secondaires pour l'affaiblir. Or, soustraire la résidence royale à l'action matérielle de ces forces , c'est la soustraire autant que possible à cette influence.

C'est en 1789 que la prépondérance a passé du côté des forces populaires. Ce qu'il y a eu à.faire depuis, a été de les balancer. Toutes les tentatives ont échoué jusqu'à l'empire, qui la. leur a ôtée, et les a , non balancées, mais dominées et contenues tant par son organisation accidentelle que par les occupations du dehors. Sous la Restauration, où ces deux moyens manquaient, et qui l'avait placée le plus possible dans les classes supérieures, et après elles dans les classes moyennes, les forces populaires ont recommencé leur travail par la ressaisir. Et comme le grand développement de la population commerçante et industrielle les secondait , il devait arriver qu'elles la reprendraient ou de gré ou de force. C'a été de force en 1830, et la chute de la Restauration leur a été due en partie, tant dans les faits préliminaires qui l'ont préparée que dans la lutte qui l'a décidée. Depuis, leur travail a continué et les mêpies circonstances les secondent ; tout nous annonce même que celles que l'avenir prépare ne leur seront que plus favorables encore. On voit donc que chaque accroissement qu'elles ont pris en se développant, s'est traduit de gré ou de force en modifications dans Tordre général des choses de l'État. Mais comme tout nous dit qu'arrivés au point où nous sommes déjà , il y a désormais pour l'État plus à perdre qu'à gagner à ce que cela continue, tout commande de les balancer et de ne rien négliger pour cela ; si donc leur ôter la force

de position qu'elles tirent de l'état de ces quartiers est un moyen de le faire, tout commande de l'employer. La royauté restera-t-elle aux Tuileries? Tout est là pour le côté politique de la question : car si elle les quitte, si elle change de résidence comme elle l'a déjà fait plusieurs fois, elle échappe à ces conséquences des choses. Mais l'importance monumentale de cette résidence , l'opinion qui y est attachée qu'elle est le siège du gouvernement, rendent-elles la chose possible? Puis, pour où aller, si elle les quitte? Quand du Palais-de-Justice elle allait aux Tournelles , que des Tournelles elle allait au Louvre, du Louvre au* Tuileries, c'était toujours dans la ville , près de la ville qu'elle se portait. Mais maintenant où le faire ? Tout est occupé à l'entour. 11 faut désormais que ce soit hors la ville. Sera-ce à Neuilly, dans le bois de Boulogne, que s'élèvera le nouveau palais? C'est alors que va reparaître la question municipale ; c'est alors que se prononcerait, que s'accélérerait dans de bien autres proportions le déplacement qui se fait. La chose ne paraît pas possible. Peut-être on pensera que ces alarmes sont portées trop loin, qu'il se peut que rien de cela n'arrive, et que la couronne continue de résider où elle est , sans avoir à craindre du voisinage et de la marche de ces populations. Mais le passé est là pour nous montrer que cela est arrivé déjà , et nous avons vu les circonstances nouvelles que l'avenir nous prépase, tant par ces grandes forces qui s'accumulent que par le déplacement qui les approche. Pour peu qu'ensuite on songe au caractère de notre population et à la manière dont elle procède, deux points qu'il importe de ne pas perdre de vue et qui demandent qu'on ne la confonde pas sous ce rapport avec la population des autres capitales , la réflexion ne fera que confirmer ce qu'apprend l'expérience du passé. Évidemment ne pas

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prendre de parti à cet égard, laisser les choses ce qu'elles sont, ce qu'elles tendent à devenir, c'est ajouter aux chances contraires que l'avenir fait déjà entrevoir. On demandera si cela remédierait à tout? Non , sans doute. Mais combien de fois n'arrive-t-il pas, dans les affaires, qu'une mesure secondaire a joué un grand rôle dans l'événement? Il est sensible qu'une pareille question est de celles où l'expérience commande de laisser le moins possible au hasard de l'avenir.

Demandera-t-on si ce sont bien les populations à craindre qui s'approchent? — Qu'on le remarque avec soin : ce qui se porte aujourd'hui dans les quartiers de la Bourse, du Palais-Royal, Richelieu, Saint-Honoré, c'est-àdire ce qui se porte sur les côtés de la résidence royale , ce sont les populations des rues Saint-Denis et Saint-Martin , dont le nom dit assez ; et ce qui envahit le quartier des Bourdonnais, c'est-à-dire ce qui aborde de front le Louvre, c'est la population des Halles. Le haut commerce se porte dans la Chaussée- d'Àntin; les classes élevées, dans les faubourgs du Roule , Saint - Germain ; et elles laissent de la sorte la résidence royale à découvert. Et plus le mouvement s'avancera, plus cette résidence entrera en quelque façon dans l'atmosphère des derniers rangs de la population , comme cela a eu lieu pour l'ancienne résidence royale du Palais-de-Justice. On dira que la résidence royale aura toujours ses issues libres ; mais désormais la question sera dans la prise de possession, non de la personne royale , mais de la résidence , et le point important n'est pas qu'elle puisse au besoin le quitter, mais bien qu'elle puisse toujours s'y maintenir. Ce sera sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois , sur celle du Palais-Royal que l'affaire $£ décidera. Or on a vu les deux ordres de population qui s'y dirigent.

Au reste, pour peu qu'on y réfléchisse, dans un point de vue d'histoire , on verra que de pareilles mesures dérivent delà nature des choses ; que si, dans le passé, quand c'était dans la noblesse que résidait l'esprit de turbulence, la société par l'organe du pouvoir royal a eu besoin, pour obtenir un état d'ordre , de détruire les châteaux fortifiés, d'où cet esprit tirait sa force d'agression; aujourd'hui que, par suite des transformations accomplies dans l'intérieur de notre société, c'est dans les classes inférieures que cet esprit réside, et que c'est, dans Paris, de l'état impraticable des quartiers qu'elles habitent, qu'elles tirent cette même force, la société a besoin aujourd'hui que ces autres forteresses disparaissent; que c'est de là , à part les circonstances accidentelles, que sont venus les dégagements des Tuileries ; de là les fortifications récentes de Lyon , qui , si elles ne les ont fait disparaître, les annulent; delà que viennent les travaux que nous proposons. C'est un point de vue général pour les sociétés, une condition de leur existence, que de bien reconnaître quand des changements survenus dans les choses en demandent dans les moyens. Ici il est sensible que les changements dans les choses s'accomplissent chaque jour davantage par cette prépondérance des forces populaires , et que le moment est venu d'en mettre dans les moyens , non que ces moyens empêcheront que les choses de fond n'existent, mais ils peuvent faire que ce que ces choses de fond ont de dangereux disparaisse ou du moins s'affaiblisse; or c'est là un des soins que propose le gouvernement des sociétés. Enfin , si on se place sous le point de vue d'une politique plus étendue, et qu'on embrasse d'autres populations encore que celles ouvrières , comment se dissimujer qu'on ne saurait employer trop de moyens, seraient-ils secondaires, seraient-

ils indirects, pour contenir cette exubérance de forces qui se manifeste dans tous les rangs de la société , qui se prépare chez nous par le développement de la civilisation ; pour maintenir dans les bornes ce nombre croissant d'esprits plus actifs , plus ouverts à toutes les idées, à toutes les passions , signe et danger à la fois de notre civilisation avancée : car il semble que, lorsque la civilisation a pu être conduite jusqu'à un certain terme, toute la sagesse humaine échoue à la conduire plus loin, souvent même à l'y maintenir; pour empêcher que toute cette agitation intellectuelle qui en dérive n'aboutisse à des éclats, ne se jette en des écarts: problème d'autant plus difficile à résoudre que le premier effet de ces forces qu'on fait naître est précisément, en se déployant, de se porter sur l'organisation même au sein de laquelle et par laquelle elles se sont développées, comme ces gaz qui, en augmentant d'intensité, forcent les parois entre lesquelles ils ont été formés? D'où il arrive qu'à mesure que les forces à contenir augmentent, les moyens de les contenir diminuent , tandis qu'il faudrait le contraire. La force d'un État, en effet, par le désordre qu'elle y porte quand elle n'est pas contenue, le ramène en arrière, et peut-être avons-nous été déjà ramenés. 11 ne serait donc qu'à propos, dans le point de vue général comme dans le particulier, de ne négliger aucune voie, soit indirecte, soit secondaire , d'ajouter à ces moyens de contenir et de rétablir autant qu'il se peut l'équilibre.

Le résumé de tout ceci est, par rapport à Paris , qu'il convient de porter l'attention sur l'accroissement des classes ouvrières dans la ville , dans ses environs, et sur l'effet des chemins de fer ; de la porter sur l'effet du mouvement, du déplacement considéré dans ses rapports avec la résidence royale, et sur les moyens de la dégager

en reportant au loin les classes ouvrières, et, pour lé faire, d'aborder un nouveau système d'améliorations dans la ville. f *

Je terminerai en rappelant qu'ici la question municipale, engagée comme elle Test, permet d'exécuter ces travaux sans rien soulever de la question politique.

Le conseil des ministres, appelé à délibérer sur ce projet, le repoussa par deux raisons , Tune constitutionnelle, l'autre pratique: la première, que la forme du gouvernement né de la liberté ne devait avoir d'autre défense que la liberté; la seconde, que le conseil municipal, librement élu, ne consentirait jamais à cette transfiguration militaire de la capitale.

Note IV

De tout temps la fièvre jaune des places a existé en France; une femme de génie, madame de Staël, la caractérisait ainsi :

Sous le règne de Bonaparte, on n'a bien fait que la guerre; et tout le reste a été sciemment et volontairement abandonné. On ne lit presque plus en province, et Ton ne connaît guère les livres à Paris que par les journaux qui, tels que nous les voyons, exercent la dictature de la pensée, puisque c'est par eux seuls que se forment les jugements. Nous rougirions de comparer l'Angleterre et l'Allemagne avec la France sous le rapport de l'instruction universelle. Quelques hommes distingués cachent encore notre misère aux yeux de l'Europe-, mais l'instruction du peuple est négligée à un degré qui menace toute espèce de gouvernement. S'ensuit-il qu'on doive remetre

l'éducation publique aux prêtres exclusivement? Le pays le plus religieux de l'Europe, l'Angleterre, n'a jamais admis une telle idée. On n'y songe ni dans l'Allemagne catholique, ni dans l'Allemagne protestante. L'éducation publique est un devoir des gouvernements envers les peuples , sur lesquels ils ne peuvent prélever la taxe de telle ou telle opinion religieuse.

Ce que veut le clergé en France, ce qu'il a toujours voulu, c'est du pouvoir; en général, les réclamations qu'on entend au nom de l'intérêt public se réduisent à des ambitions de corps ou d'individus. Se publie-t-il un livre sur la politique, avez-vous de la peine à le comprendre, vous paraît-il ambigu, contradictoire, confus, traduisez-le par ces paroles : je veux être minisire ; et toutes les obscurités vous seront expliquées. En effet, le parti dominant en France, c'est celui qui demande des places ; le reste n'est qu'une nuance accidentelle à côté de cette uniforme couleur; la nation, cependant, n'est et ne peut être de rien dans ce parti.

En Angleterre, quand le ministère change, tous ceux qui remplissent des emplois donnés par les ministres n'imaginent pas qu'ils puissent en recevoir de leurs successeurs ; et cependant il ne s'agit entre les divers partis anglais que d'une très-légère différence : les tory s et les wighs veulent tous les deux la monarchie et la liberté, quoiqu'ils diffèrent dans le degré de leur attachement pour l'une et pour l'autre. Mais, en France, on se croyait le droit d'être nommé par Louis XVIII parce qu'on avait occupé des places sous Bonaparte ; et beaucoup de gens, qui s'appelaient patriotes, trouvaient extraordinaire que le roi ne composât pas son conseil de ceux qui avaient jugé son frère à mort. Incroyable démence de l'amour du pouvoir! Le premier article des droits de l'homme en

France, c'est la nécessité pour tout Français d'occuper un emploi public.

La caste des solliciteurs ne sait vivre que de l'argent de l'État; aucune industrie, aucun commerce, rien de ce qui vient de soi ne leur semble une existence convenable. Bonaparte avait accoutumé de certains hommes qui se disaient la nation à être pensionnés par le gouvernement ; et le désordre qu'il avait mis dans la fortune de tout le monde, autant par ses dons que par ses injustices, ce désordre était tel qu'à son abdication un nombre incalculable de personnes sans aucune ressource indépendante se présentaient pour toutes les places, à la marine ou dans la magistrature, au civil ou dans le militaire, n'importe. La dignité du caractère, la conséquence dans les opinions, l'inflexibilité dans les principes, toutes les qualités d'un citoyen, d'un chevalier, d'un ami de la liberté n'existent plus dans les actifs candidats formés par Bonaparte. Ils sont intelligents, hardis, décidés, habiles chiens de chasse, ardents oiseaux de proie ; mais cette intime conscience qui rend incapable de tromper, d'être ingrat, de se montrer servile envers lé pouvoir et dur pour le malheur ; toutes ces vertus, qui sont dans le sang aussi bien que dans la volonté raisonnée, étaient traitées de chimères ou d'exaltation romanesque par les jeunes gens même de cette école. Hélas! les malheurs de la France lui rendront l'enthousiasme ; mais, à l'époque de la Restauration, il n'y avait presque point de vœux décidément formés pour rien; et la nation se réveillait à peine du despotisme qui avait fait marcher les hommes mécaniquement, sans que la vivacité même de leurs actions pût exercer leur volonté.

C'était donc, répéteront encore les royalistes, une belle occasion pour régner par la force. Mais, encore une fois,

la nation ne consentait à servir sous Bonaparte que pour en obtenir l'éclat des victoires ; la dynastie des Bourbons ne pouvait ni ne devait faire la guerre à ceux qui l'avaient rétablie. Existait-il un moyen d'asservir les esprits dans l'intérieur quand l'armée n'était point rattachée au trône et que, la population étant presque toute renouvelée depuis que les princes de la maison de Bourbon avaient quitté la France, il fallait avoir plus de quarante ans pour les connaître?

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