‹ La nouvelle BabyloneChapitre 7 sur 58 · PARIS MORAL · texte numérisé non relu

PARIS MORAL

Voulez-vous prendre sur le fait la démoralisation sans cesse croissante de cette minute de l'histoire ? Regardez , et suivez pas à pas ; comptez , si vous pouvez, la multiplication des cafés.

De la Madeleine à la Bastille, la ligne des boulevards n'est plus qu'une enfilade de cafés, de cafés à toucher les cafés, d'estaminets sur estaminets, de tentes en saillie, de tables ou de chaises en pleine invasion sur le trottoir. Il semble que la moitié de la population de Paris n'a plus ni logement, ni intérieur, ni sentiment, ni devoir de famille; qu'elle ne vit plus que là, en camp volant, une partie de la journée, le coude sur la table de marbre, en contemplation devant un jeu de dominos, ou en extase devant un petit verre d'eau-de-vie de betterave !

Et tenez! pas plus tard qu'hier, dans ma rue, à ma porte, la spéculation a recouvert d'un toit de verre un jardifi tout entier, et voilà un café à perte de vue ; et dans cette tabagie où tel duché d'Allemagne tiendrait à l'aise, la jeunesse, encore à sa première barbe , attablée pêle-mêle avec une autre jeunesse en jupon, oublie, au milieu de cet air échauffé des fumées combinées du cigare et de l'anisette, que la France a mis en elle son espoir.

Ce n'était pas assez des cafés à l'infini ; il fallait encore y ajouter un perfectionnement : le café chantant, le café émaillé d'une plate-bande de femmes habillées, ou plutôt déshabillées, en robe de mousseline abaissée au-dessous de la limite légale, de Malibrans de pacotille, qui chantent à tour de rôle, d'une voix alcoolique, des couplets grivois, et les chanteraient encore bien plus grivois si l'austère sergent de ville, toujours allant et venant, l'épée au côté, ne protégeait la morale publique par son perpétuel mouvement de navette.

Mais il y a une institution de ce temps-ci qui déprave encore plus la population. Je veux parler de la prune à 1* eau-de-vie. Qu'est-ce que la prune à l'eaude-vie? direz- vous peut-être. Avez-vous lu la circulaire du préfet de police? Dans ce cas, vous aurez pu comprendre vaguement que c'était le cabaret monté en grade, sous le nom de caboulot, le cabaret doré sur tranche au dehors, et décoré au dedans d'un comptoir en marbre de Carrare, et d'une dame enru-

bannée assise au fauteuil pour amorcer le chaland par un sourire sans façon et une devanture sans hypocrisie.

Il y avait, du temps du Directoire, à ce que j'ai entendu dire , une femme expérimentée , appelée la mère Moreau , qui avait reçu du ciel une vocation particulière pour mettre la reine-Claude en bocal. La mère Moreau ouvrit boutique au bout du Pont- Neuf, et obtint, en peu de temps, le môme débit que la galette du Gymnase. Elle fit fortune ; elle transmit sa clientèle par ordre de primogéniture , et la France compta une dynastie de plus : la dynastie de la mère Moreau.

Le succès de la prune à F eau-de-vie provoqua naturellement la concurrence ; concurrence modeste d'abord, une boutique à peine par quartier. Mais voici que tout à coup, depuis quelque temps, la mère Moreau pousse partout de bouture et recouvre la surface de Paris. De rue en rue , on la voit surgir du pavé , et on voit flamboyer le soir, à la lumière du gaz, sa vitrine bariolée de toutes les teintes bleues, vertes , roses , de tous les poisons incendiaires de l'alcool étages, à côté les uns des autres, dans leurs bocaux, leurs bouteilles ou leurs fioles de cristal.

Gomment expliquer ce débordement de la prune à Feau-de-vie? A quel dieu en colère doit-on cette nouvelle plaie d'Egypte?

J'ai % entendu faire à ce sujet bien des versions. Je

vais vous les soumettre Tune après l'autre, sans en prendre la responsabilité.

Une première hypothèse attribue à l'armée d'Afrique l'initiative de la distraction alcoolique, aujourd'hui passée en habitude,

Lorsqu' après un vigoureux coup de collier contre quelque tribu bédouine , un détachement allait occuper un blockhaus, au fond de la JMitidja, vous comprenez que cette brave garnison, faite pour la marche, pour la charge à la baïonnette, ainsi reléguée à l'autre bout du monde, enfermée comme en cellule, dépaysée d'esprit et de regard, sous un ciel de plomb, dans un air de feu, en face d'une plaine morne, vide, sans drame, sans incident qu'un nuage de poussière à l'horizon ou une colonne de fumée..., vous comprenez , dis-je , que le soldat français tombât aisément au piège de la nostalgie, et que , pour faire diversion à sa tristesse , il cherchât un alibi dans l'alcool, et surtout dans l'absinthe.

Mais l'absinthe , après n'avoir été à l'origine qu'une gaieté d'emprunt, devint bientôt , comme la pipe , une seconde nature. De l'armée d'Afrique , elle passa sur le territoire français , et l'y voilà acclimatée d'une façon plus certaine sans doute que la liberté.

A en croire une seconde hypothèse , la cherté du vin aurait rejeté l'ouvrier de Paris du côté de l'alcool ; il abandonnerait désormais l'entrain spirituel de la bouteille pour l'ivresse brutale de l'Irlandais.

La flamme de l' eau-de-vie brûle son sang , la race française dépérit , il faut abaisser le niveau de la taille pour la conscription ; encore un siècle , moins d'un siècle peut-être, et, grâce à l'absinthe, grâce à la distillation de la betterave , le monde verra une France phthisique, rachitique, grelottante au soleil, qui pourra à peine tenir le fusil ou la pioche.

Quoi qu'il en soit, et sans vouloir confirmer cette prophétie de malheur, la consommation de l'alcool augmente d'année en année.

Une génération ennuyée a imaginé un nouveau genre de distraction : le caboulot, c'est-à-dire le débit de la prune et du chinois , du citron confit à l'état de fœtus dans l' esprit-de-vin , le tout couronné par une femme à peu près vêtue , belle de la beauté diabolique d'Astarté; elle aime à rire, elle aime à boire, comme une chanson de Béranger , elle a le bras dodu et la jambe bien faite, toujours comme une chanson de Béranger, et elle rit, et elle chante, et elle verse , et elle trinque , et elle passe ensuite derrière le rideau ... ; et le caboulot a multiplié comme la race d'Abraham, et M. le préfet de police a bien voulu remarquer qu'il déprave la jeunesse.

Mais le caboulot relève de la même législation que le cabaret; mais pour ouvrir un nouveau cabaret, comme pour fonder un nouveau journal , il faut une autorisation du pouvoir ; or, pendant que le pouvoir la refuse ordinairement à l'écrivain qui veut créer

un organe de publicité, il raccordait au contraire couramment à tout liquoriste qui veut enrichir le pavé de Paris d'un nouveau caboulot, avec une femme pour amorce. Et pourtant, poison pour poison, le poison sérieux du verre d'absinthe offre peutêtre autant de danger que le poison purement métaphorique de l'écritoire.

Ce n'est pas que nous demandions aucune mesure, ou préventive ou restrictive, contre l'industrie du caboulot, pas plus que contre tout autre commerce. Nous approuvons à coup sûr le sentiment , le retour de moralité qui a inspiré la circulaire de M. le préfet de police. Mais nous ne saurions nous payer d'illusion sur l'efficacité de son règlement , pour sauvegarder la santé ou l'innocence de la jeunesse; la police obligera sans doute la demoiselle de cérémonie à mettre un fichu , le consommateur prendra désormais son chinois sans rire ni chanter ; mais on n'en passera pas moins d'un côté à l'autre du comptoir; la démoralisation n'en ira pas moins son chemin.

Le caboulot n'est pas une cause, il n'est qu'un effet. On peut supprimer un symptôme du mal, mais le mal persiste , car il tient à un état général de la société. M. le préfet de police voit le danger au fond du bocal , il devrait le voir plutôt dans le cœur du consommateur.

La Providence ne nous a pas seulement donné un corps à remuer, elle nous a donné aussi la sympa-

thie pour sentir, l'intelligence pour penser. Notre vie est donc une coalition de facultés diverses , les unes corporelles, les autres morales, les autres rationnelles, toutes harmonisées entre elles, bien que combinées à dose différente dans chaque individu.

L'homme physique en nous porte l'homme intellectuel, l'homme intellectuel dirige l'homme physique, l'homme moral inspire l'homme physique et intellectuel à la fois. Ces trois hommes indissolublement unis et toujours présents dans notre nature constituent l'être humain.

Lorsque l'homme physique , fait pour agir, reste immobilisé à une œuvre comme l'esclave enchaîné à la meule , il cherche une diversion à la stagnation du corps dans l'agitation cérébrale de l'ivresse. L'industrie sédentaire, condamnée à travailler surplace, va chercher le mouvement au cabaret.

Lorsque l'homme intellectuel , créé pour penser, ne trouve pas de champ d'activité à son intelligence, il cherche dans l'ivresse une indemnité à cette banqueroute d'existence. La femme grecque n'avait pas droit à l'étude : son mari devait lui cacher la clef du cellier. Elle faisait en quelque sorte sa lecture de l'amphore.

Lorsque l'homme , né pour la sympathie , ne trouve pas à la répandre autour de lui dans l'intimité de sa famille, il cherche à réchauffer le besoin souffrant de tendresse à l'électricité de la bouteille.

Depuis l'origine du monde , la classe condamnée à la solitude du cœur par le célibat a toujours fourni un contingent respectable à l'ivrognerie.

Lorsque l'homme perfectible, et par conséquent porté d'instinct au progrès , flotte dans ce monde, comme sur le radeau de la Méduse, au milieu d'un vide immense, sans espoir à l'horizon, alors il défonce le dernier baril de rhum, et il boit l'eau du Léthé pour traverser l'enfer.

Voilà la loi , non pas la loi écrite sur le papier, mais la loi écrite dans notre sang. La vie humaine veut vivre au complet ; elle n'accepte ni compromis, ni réduction ; elle ne permet, en un mot, à personne de vivre ou de mourir à moitié.

Sitôt qu'un homme meurt à une de ses trois vies, une sorte de fatalité tragique le saisit à l'instant et le traîne , de mort en mort, de la nostalgie à l'orgie , de l'orgie à l'hôpital et de l'hôpital au cimetière.

Ainsi donc , quand la vie de la sympathie ou de la pensée baisse dans un pays , on peut affirmer à coup sûr que la consommation de l'alcool augmente dans la même proportion ; et par la raison inverse , quand la vie du cœur ou de la pensée remonte au baromètre, la consommation diminue. A ce compte, la meilleure hygiène contre la distraction lugubre du cabaret pourrait bien être une certaine recrudescence de liberté. On ne remplace une passion que par une autre, d'un rang plus élevé dans la hiérar-

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chie. Or, passion pour passion, j'aime encore mieux la préoccupation de la politique que la fureur de l'absinthe.

Un jour, un médecin d'un faubourg de Paris disait, en caressant avec bonheur le ruban fraîchement éclos de sa boutonnière :

— L'ivrognerie avait disparu de mon quartier en 1848 ; mais, après tout, il vaut mieux griser le peuple avec un petit verre qu'avec le socialisme.

Je regardai ce médecin : il parlait sérieusement.

L'alcool provoque au tabac, par raison de symétrie; l'un surexcite et l'autre engourdit le cerveau.

La mousson jeta , au xvi e siècle , sur la côte de Manille, un navire monté par des singes d'une singulière espèce. Ces singes, vêtus comme des hommes, poussaient assez loin l'imitation de la figure humaine pour faire illusion au premier moment. Mais ils mangeaient du feu en bâton et en rejetaient la fumée par une protubérance nasale d'une effroyable longueur.

Ces animaux étaient les Espagnols, qui venaient d'apprendre en Amérique l'art de fumer, et le portaient tout chaud sur la côte d'Asie.

Les habitants de l'archipel indien , habitués au

nez économique de la race malaise, ne pouvaient regarder sans une secrète horreur l'aquilin copieux du type castillan.

Le nez long l'emporta sur le nez court* grâce à l'assistance de l'arquebuse. La race conquérante apprivoisa la race conquise à la servitude. Savezvous comment ?

En l'abrutissant par le cigare.

• La France résista longtemps à l'invasion du tabac ; le régent en fit distribuer gratuitement au peuple, pour lui en donner l'avant- goût et lui en inspirer le besoin. Alors le tabac rapportait tout au plus au fisc quelques centaines de mille francs ; il rapporte aujourd'hui deux cents millions !...

Mais, du moins, au xvm e siècle, on prenait le tabac en poudre , on le prenait par le nez , et cette façon de le prendre avait quelque chose de sympathique. La tabatière passait de main en main , on y plongeait le doigt à tour de rôle ; la tabatière ellemême représentait une œuvre d'art, un bijou de prix, un bréviaire du cœur, le portrait d'une personne aimée.

C'était bien la méthode qui convenait à cette société frelatée de seigneurs hermaphrodites, de petits abbés , de duchesses évaporées , de minois chiffonnés, de bouches en cœur toujours amorcées d'un sourire. Le coup de pouce de la prise de tabac, en retroussant de plus en plus le nez , lui donnait un air de défi, et le tabac lui-même, en poivrant la mem-

brane muqueuse, semblait gratter l'esprit, et le mot partait, Dieu sait quel mot ! mais le x vm e siècle ne visait qu'à l'amour, et de temps à autre à l'épigramme , pour rompre la monotonie.

Le tabac, injecté sans cesse dans la fosse nasale, avait fini par éteindre le sens de l'odorat, ou, comme dit Fourier, le sens de l'amour. Lorsqu'un Tagale aime une femme, il reconnaît à l'arôme flottant autour d'elle, au vieux nuage ambroisien de* Vénus, si cette femme le paye ou non de retour. Le xvm e siècle n'y regardait pas de si près. Il aimait la fleur sans tenir au parfum ; que lui importait? il avait le nez bouché , et sa narine suintait un jus acre couleur de fumier. Or, qui perd une délicatesse d'organe perd du même coup une pudeur. Voyez l'aveugle ou le sourd-muet.

Le xvm e siècle, une fois sourd du nez, tomba dans une passion forcenée de la venaison faisandée , de la putréfaction sur un plat d'argent. Par la même raison, il rechercha la femme de haut goût, la galanterie de la borne et du ruisseau. La Du Barry régna partout, du haut en bas de l'aristocratie. Il fallut plonger cette société infecte au lavoir de la révolution, pour la nettoyer de sa crapule.

Et maintenant que l'homme a retrouvé son nez, qu'il peut respirer le parfum de la femme et de la fleur, voici qu'il perd un autre sens, c'est-àdire une autre pudeur. Il prend le tabac par la

bouche, il l'aspire en fumée. Il fait du sanctuaire du goût un tuyau de cheminée. Il en tapisse et il en imprègne chaquB paroi d'une suie humide de nicotine; c'est là que l'âme immortelle tient audience, c'est là que la parole habite, la parole, la gloire de l'homme, la communion de l'homme avec l'homme, de l'homme avec la femme. Et quand il dit maintenant une confidence du cœur, la confidence infectée d'une odeur de pipe flotte sur sa lèvre, comme la fade, comme la chaude bouffée de trottoir exhalée d'un soupirail de cuisine. Quelle poésie peut garder le mot d'amour en si mauvaise compagnie? Il faut que la femme ait bien besoin de pardonner à l'homme, pour faire grâce au cigare.

La nature, cette sentinelle chargée de nous garder contre nous-mêmes, a beau protester contre cette fumigation intérieure de notre personne ; elle a beau nous prévenir charitablement du danger par la peine même que nous avons à nous aguerrir à la fumée du tabac, la contagion de l'exemple nous entraîne, le démon de la pipe nous tient ; elle exige sans doute un long noviciat; nous aurons dix fois par jour le mal de mer, nous aurons la sueur froide; mais à force de souffrir, nous avons acquis du moins le droit de sentir mauvais.

Le tabac a tué le baiser, a dit Michelet; il a fait plus encore : il a fermé le salon. Jadis, on causait après dîner. Hommes et femmes, réunis autour de la même lampe, faisaient réciproquement leur éduca-

tion : les hommes initiaient les femmes à la vie de la pensée, et les femmes enseignaient aux hommes Tait de la bonne grâce; de part et d'autre, on gagnait au marché. C'était, comme on voit, la théorie du libre échange dans toute sa splendeur. La femme fleurit et parfume la conversation.

Mais la moitié masculine du peuple français éprouve l'ambition de faire concurrence au hareng ou au bœuf fumé de Hambourg; quelque part qu'on l'invite à dîner, à peine sortie de table, à peine entrée au salon, elle tourne autour d'elle un regard de mélancolie; que lui importe la beauté ou la conversation spirituelle de la maîtresse de maison? Est-ce qu'un jeune homme de notre temps a besoin de renvoyer la balle à un trait d'esprit? Il languit après dîner, il rêve d'un cigare de la Havane.

Mais, comme une femme bien élevée ne peut changer son salon en estaminet, tout ce qui porte ou pourrait porter moustache lève la séance au premier prétexte et va trouver la lorette, chez laquelle on peut fumer à l'aise, le corps à la renverse, les jambes à l'américaine, sur le manteau de la cheminée, sans crainte de laisser dans les rideaux de la chambre d'indélébiles souvenirs de tabagie. La jeunesse dorée recommence donc chaque soir, dans un entre-sol équivoque, un cours pratique de cynisme, le trabucos à la bouche , et apprend , à l'heure printanière du cœur, le mépris d'elle-même et le dégoût de la femme.

Parfois, une élégante de la bonne société, désespérée de voir le cigare couper l'humanité en deux et la condamner désormais au célibat de la conversation, essaye de retenir le sexe déserteur en ouvrant intrépidement un fumoir dans son hôtel et en fumant elle-même une cigarette, pour donner l'exemple.

Mais le londrès a plus de charme chez la femme communiste que chez la femme honnête. Là, du moins, on peut l'arroser de bière et d'eau-de-vie. C'est ainsi qu'une herbe fétide de la Havane, brûlée dans le gosier, chasse de plus en plus de notre existence le vin religieux, le dieu français, je le dis sans blasphème, car n'est-ce pas lui, ce rayon de soleil marié à la sève généreuse de notre France, qui a fait du peuple français le peuple de la sympathie et de la chevalerie ?

Jusqu'à présent, le vin avait toujours gardé, en France, la place d'honneur; chaque fois qu'on voulait donner un signe d'affection, envoyer un salut à l'amitié ou à la patrie, que ce fût le coup de l'étrier ou le toast à la liberté, le vin seul coulait dans le verre, et sur lui seul le cœur disait au cœur, comme Juliette à Roméo : C'est à toi que je bois!

Mais, pas plus le vin parfumé du Médoc que le vin électrique de Bourgogne n'a prise maintenant sur le palais obtus du fumeur; et le malheureux plonge sa lèvre dans l'écume de la décoction amère du houblon, ou il engloutit d'un trait un verre de kirsch, ce

qui est une manière comme une autre de se tirer un coup de pistolet dans la bouche.

Dans toute intrigue de cabinet, disait un homme d'État, il y a toujours une femme. Vous ne la verrez peut-être pas d'abord, mais cherchez bien, vous la trouverez. J'en dirai autant de toute espèce de goût contre nature passé en usage; pour qu'il ait pu convertir la France entière de proche en proche, il faut qu'il ait sa raison; cherchez-la, vous la trouverez.

Vous trouverez, hélas! la même raison que pour l'alcool : le désœuvrement, le désenchantement du cœur et de la pensée. Un prisonnier d'État me disait un jour : Avant d'entrer en cellule, j'avais encore ma virginité en fait de tabac ; mais j'ai appris à fumer sous le verrou, pour tromper la longueur de la solitude. Voilà pourquoi le paysan russe fume toute la journée; il habite, lui aussi, une prison.

Depuis quelque temps, la consommation du tabac augmente effroyablement. Un enfant de dix ans sait déjà fumer. Mais il est temps d'y songer : le tabac constitue un poison, un poison lent, je le veux bien, si lent même que, tout empoisonné qu'on est, on peut encore mourir de vieillesse; mais un poison, à coup sûr, car il engourdit le cerveau, car il éteint la mémoire, car il donne le vertige, et enfin l'horrible maladie du cancer buccal et du ramollissement de la moelle épinière.

Lorsqu'il ne tue pas tout à fait, il tue en partie,

de concert avec l'alcool, son camarade de chambrée ; il saccage l'organisme, il rabougrit l'espèce. Que va bientôt devenir le corps humain? Au lieu du corps antique, toujours beau par le soin même que la Grèce prenait d'en développer la vigueur, au lieu de cet exemplaire irréprochable comme une statue de l'Olympe, que verriez-vous aujourd'hui, si vous pouviez lever le voile du dieu caché ?

Vous verriez un spectre d'homme dégénéré, déformé par le ravage intérieur de la pipe et de l'eaude-vie, maigre, flétri, calleux, cagneux, noueux, souffreteux, quelque chose comme un macaque chauve du haut en bas, pour avoir perdu sa fourrure dans une maladie.

Si les baignoires pouvaient redire les confidences qu'elles ont reçues, elles diraient que l'espèce humaine dégradée par l'homme et réduite à la plus simple expression, au point de n'être plus qu'une variété de la sauterelle, une sauterelle de grande espèce, ne saurait désormais dissimuler sa difformité sous trop de caleçons et de jupons.

Ce n'est pas seulement au physique que le tabac frappe l'homme, c'est encore au moral : il atrophie la pensée, il paralyse l'action. A chaque bouffée de tabac que l'homme aspire, expire, il exhale, il évapore une énergie ou une vertu. L'Allemagne fume et rêve, l'Espagne fume et dort; la Turquie fume depuis trois cents ans ; elle n'a plus la force de rester debout; elle rêve toute la journée, couchée sur un

divan. Or, Toussenel le dit quelque part : « Le peuple vertical fera toujours la conquête du peuple horizontal. » Jeunesse, prends garde à toi ! si tu ne jettes ton cigare, la France pourrait bien s'en aller en fumée.

La poésie de l'estaminet conduit à la polygamie : c'est Michelet qui l'a dit le premier, et je lui restitue sa parole.

Il fallait du courage pour venir dire à un temps hébété par la pipe et le petit verre, qu'il peut fumer, qu'il peut boire, mais qu'il ne vit pas, ou qu'il vit à l'aventure, puisque, des deux parts indispensables de l'humanité, l'homme et la femme, il a perdu la seconde en chemin.

Ce n'est pas que la femme n'existe encore, qu'elle ne tienne sa place sur le pavé et que même elle n'ait augmenté de volume; mais elle a beau faire violence au regard par l'exagération de sa circonférence, l'homme ne voit plus en elle qu'une variété du cigare et une distraction de passage.

Et l'âme humaine, où va-t-elle pendant ce tempslà? Dans le vent avec la fumée de tabac!

Plus de pensée héroïque, plus d'action vigoureuse nulle part ; car pensée ou action, tout cela ne prend feu qu'au rayon de l'amour; car l'amour, après avoir créé l'homme une première fois dans le sein de la mère, le recrée continuellement ici-bas en l'électrisant sans cesse ; car œuvre ou gloire, tout ce que l'homme fait, tout ce qu'il cherche, a son inspiration première et sa récompense suprême dans le sourire de la femme aimée, j'allais dire de la muse du travail.

Oui, de la muse du travail. N'est-ce pas d'elle, en effet, qu'un perpétuel sursum corda coule daûs le cœur de l'ouvrier, que ce soit l'ouvrier delà main ou l'ouvrier de la parole ? Et n'est-ce pas à elle, après la journée de fatigue, que remonte la joie de l'œuvre accomplie ?

Ainsi donc , aimer, c'est, de la part de l'homme, travailler à son perfectionnement moral ; mais qu'entendons-nous par aimer ? Est-ce aimer de porte en porte, par coup de tête, c'est-à-dire passer, et toujours passer, tenir et jamais retenir, refaire enfin sans cesse un bouquet sans cesse défait, et le jeter ensuite d'un doigt distrait à l'écume du courant ?

Ce n'est pas l'amour, cela, ce n'en est que la bohème ; le véritable amour consiste à mettre sa main dans la main d'une femme pour vivre au même foyer, sans esprit de retour, dans une indissoluble intimité,

jurée et consacrée, de corps et d'esprit ; tout autre amour n'est que le plaisir, et le plaisir n'est que l'éclair de la matière.

Or, l'amour ainsi conçu c'est le mariage ; mais qu'est-ce que le mariage ? Je puis aussi bien que personne répondre à la question, car j'ai sur ce chapitre une expérience de notaire.

Un homme, souvent un vieillard, choisit une jeune fille, et la conduit, en grande pompe, un voile sur la tête, dans un endroit désigné pour ce genre de cérémonie, devant un respectable fonctionnaire orné d'une écharpe. Et là, après un interrogatoire sommaire sur les noms et prénoms, le pontife municipal tire de sa poche un code civil, frotte son verre de lunette, et d'une intonation de voix plus ou moins irréprochable, selon le patois du pays, il lit un paragraphe à peu près ainsi libellé :

— Vous, conjoint, vous promettez protection à votre conjointe ; et vous, conjointe, vous promettez obéissance à votre conjoint.

Le mari jure, la femme jure, après quoi l'un et l'autre saluent le maire, et Vont boire du vin de Champagne jusqu'à minuit.

Je n'admets le mariage qu'à la vie et à la mort ! Si un homme pouvait prendre une femme à l'essai, sous réserve du vice rédhibitoire, et si la femme exerçait le droit de réciprocité, que deviendrait la famille? Une vie d'auberge.

On ne saurait jamais le nom d'une femme à la fin

de Tannée. La société regorgerait de veuves éplorées dont les maris dîneraient gaiement au café Anglais, et de veufs involontaires dont les femmes accoucheraient, le mois suivant, sous une autre raison sociale.

Mais encore faudrait-il, avant de signer l'engagement de vivre sous le régime de la communauté jusqu'au tombeau et de continuer la cohabitation jusque dans le tombeau, qu'on eût, de part et d'autre, la certitude acquise de jtënser et de sentir à l'unisson.

Gomment pouvoir acquérir d'avance cette certitude?

Un célibataire blasé apprend l'existence d'une fille à marier; il prend information sur la dot et sur les espérances...

Les espérances, mot charmant pour dire la mort du père et de la mère !

Après cette enquête préparatoire de commodo et incommoda , le prétendant envoie un plénipotentiaire demander la main, lisez la bourse, de la jeune fille, et par la même occasîbn il envoie l'inventaire légèrement poétisé de sa fortune; pour peu qu'il ait aussi une espérance sous forme de père et mère à enterrer, il ajoute l'espérance au bilan.

On négocie lentement de part et d'autre la question du douaire, la question du préciput ; et, l'œuvre de diplomatie matrimoniale résolue à la satisfaction mutuelle de chaque partie, le fiancé obtient la

faveur insigne d'une entrevue avec la demoiselle négociée.

Il arrive au rendez-vous en tenue officielle de candidat, frisure fraîche, cravate blanche, gilet de piqué et chaîne de montre en guirlande sur la devanture. Puisse-t-il avoir assez mérité de la patrie pour joindre à tant de recommandations un ruban à sa boutonnière !

Il entre au salon de sa fiancée : il a le sourire sur la lèvre, il a de l'esprit, il doit en avoir du moins ce jour-là, sauf à rentrer le lenderpain dans son élément naturel; il parle à la grâce de l'inspiration; il devise de musique, de poésie , et du beau ciel d'Italie.

Pendant ce temps, la prétendue, assise à l'angle de la fenêtre avec la modestie d'une demoiselle bien élevée, coud, brode, rougit, pâlit tour à tour, répond par monosyllabes et songe au roman qu'elle lit en cachette.

L'épreuve recommence une ou deux fois encore, trois peut-être, quatre à la rigueur ; à la quatrième, le futur fera un coup d'État : il osera offrir un bouquet de cinq francs à sa future. En reconnaissance de cet acte de chevalerie , mademoiselle poussera la hardiesse jusqu'à estropier sur le piano, à l'intention expresse de l'adorateur autorisé, la symphonie pastorale de Beethoven.

Après ce protocole sommaire, la famille de la mariée procède d'urgence à la signature du contrat. Une

lettre de faire part sur papier satiné apprendra le lendemain à la ronde qu'un tel, chevalier de la Légion d'honneur, épouse une telle, fille légitime , à l'église de telle paroisse.

La mariée rayonne de bonheur; elle vient de recevoir sa corbeille de noce , elle peut étaler aux regards, sur l'autel, c'est-à-dire sur le lit de sa chambre à coucher, les choses saintes de la toilette : la coiffe de nuit, la chemisette ornée de dentelle, la robe de chambre du matin.

Mais, je vous lé demande à vous le premier, est-ce que, dans cette rapide confrontation du mari et de la femme, avant l'heure de la bénédiction nuptiale, ils ont eu le temps de déchiffrer sur le front l'un de l'autre, par je ne sais quel procédé somnambulique, le mystère caché de leur sympathie.

Je ne te connais pas et tu ne me connais pas, toi qui m'amènes dans ta maison. — Qu'importe? tu apprendras plus tard à me connaître. — Mais si nous nous sommes trompés l'un l'autre, si l'esprit de variété qui a présidé à la création nous a pétris d'un limon antipathique, toi le scepticisme, moi l'enthousiasme? — Eh bien, à la grâce de Dieu! nous aurons toute la durée de la vie pour nous habituer à notre erreur.

Il y a quelque temps, j'entrai dans un cabinet de lecture achalandé par l'élite du faubourg Saint-Germain. Un jeune homme assis à côté du comptoir, ou plutôt renversé dans sa chaise, le genou à hauteur

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du menton, attendait la rentrée d'un roman appétissant de la Bohème^ en sifflotant sur la pomme de sa canne une cavatine de Bellini.

Tout à coup, à un moment donné, il ramena sa chaise en avant; un autre jeune homme venait d'entrer, un camarade, j'imagine, de plaisir; et sans préparation, à brûle-pourpoint j comme reprenant une conversation interrompue ;

— Combien épouses-tu? dit-il.

— Cent mille francs, répondit l'autre.

— Avouez , messieurs , reprit la maîtresse du cabinet de lecture , que si vous pouviez épouser la dot sans la fille , vous aimeriez encore mieux ce marché.

— Vous avez raison , répondit le premier interlocuteur.

Et cependant tous deux étaient jeunes , aisés, à en juger du moins par leur élégance. On dit à Paris que tous les héros de la polka pensent ainsi, à l'âge, aujourd'hui supprimé, de l'illusion.

Combien épouses-tu? Voilà le mot d'ordre d'une certaine jeunesse. Le mariage n'est plus qu'une succursale de la Bourse et une dernière extrémité pour payer le bottier ou le tailleur.

Quel lendemain attend cette jeune fille, dans la dépendance de cet homme qui l'a prise à forfait , pour reconstituer un budget épuisé par la dissipation?

• Une fois en fonds , le mari par nécessité retour-

nera à son métier de jeunesse, avec toute la fureur du joueur heureux et du plaisir ajourné par raison d'économie. Il ira au club , au café, au bois de Boulogne, et, le soir, au théâtre, en loge grillée. Il partira de bonne heure, il rentrera tard, pour échapper à l'ennui , au poids de sa maison, à lui-même , à sa femme , cette autre conscience extérieure dont chaque regard entre en lui comme un remords.

Sa femme l'attend , dans toute la résignation de l'Évangile, bien avanj; dans la nuit, près du berceau de l'enfant, soulevé par le rhythme du sommeil ^ régulier comme le souffle de l'innocence, à la lueur mélancolique d'une lampe voilée, et la tête penchée sur la cendre refroidie du foyer. Pendant sa longue attente elle lit peut-être quelque roman , ce perfide consolateur de l'âme trompée, et, de temps à autre, laissant sous son doigt la page à moitié tournée, elle lève le regard au plafond, pour suivre, dans le ciel mystique , le fantôme évanoui du bonheur.

Elle avait rêvé l'amour, elle le rêve sans doute encore, ce besoin céleste de donner, de recevoir ce que l'âme humaine a de meilleur. Mais sa jeunesse tombe feuille à feuille , et avec la jeunesse la gloire de l'existence; elle va mourir, elle meurt déjà, car la femme meurt deux fois, une première fois à la beauté , une seconde fois à la vie ; elle résiste, elle proteste ; elle veut connaître, ne fût-ce que pour un jour, ne fût-ce qu'une goutte de la coupe enchantée.

Alors sonne l'heure d'un drame domestique, du procès en adultère, ou peut-être encore d'un procès plus abréviatif, où le mari, médecin de son honneur, comme dit Calderon, tue son rival.

Je respecte la loi, j'oserai dire jusqu'à la superstition ; qu'elle ait cru devoir mettre la fidélité conjugale sous la sanction pénale de l'amende et de la prison , elle a bien fait ce qu'elle a fait en tout état d'hypothèse; mais qu'un homme, quel qu'il soit, qu'un mari , presque toujours coupable le premier, suive sa femme à la dérobée, dans l'espérance (quelle espérance, grand Dieu!) de la surprendre en flagrant délit ; que, pour plus d'authenticité , il mette dans le complot un commissaire de police, et que cette femme, sa propre femme , la mère de son enfant , la première part de son existence , son sommeil, son réveil, son sourire, son intimité, le pain et le vin de son âme, une heure du moins dans sa vie, il la traîne par les cheveux devant les juges, il déchire sur elle ses vêtements, et la livre à ces dogues appelés avocats en séparation , pour la lugubre satisfaction de flétrir son propre nom sur le front de sa compagne et la marquer à tout jamais au fer chaud, par arrêt de justice, c'est là une vengeance que je ne puis comprendre, que je ne puis admettre en mon âme et conscience. Mais le malheureux a donc oublié que ce cœur, qu'il brise ainsi en public, et qu'il jette au ruisseau du carrefour, a palpité un instant si près de son cœur, que Dieu, du

haut du ciel , a descendu sur cet instant comme sur un autel.

Passe encore que le mari, pour venger ce qu'il appelle son déshonneur, Y étale en public. Mais aller au delà, mais juger dans sa propre cause, mais, fort de l'excuse légale et d'une impunité certaine, charger froidement un pistolet , attendre sa femme derrière un paravent , et, au moment où Françoise de Rimini reçoit Galeotto, sortira l' improviste de son embuscade , faire feu sur ce couple désarmé , laisser là un cadavre, deux cadavres baignés dans le sang, usurper sur la gloire du bourreau , frapper comme lui sans danger, et ensuite aller dormir, ah ! monsieur, je trouve que ce droit de vie et de mort, égaré du moyen âge dans notre siècle , traîne légèrement en longueur, et que le rôle de boucher de sa femme a perdu quelque peu de sa poésie dantesque, en tombant du seigneur Malatesta au premier perruquier venu de province.

Eh bien, monsieur, ouvrez une statistique judiciaire, n'importe laquelle, vous y verrez une recrudescence progressive de procès erf séparation et de meurtres par jalousie.

Qu'est-ce à dire? Que l'homme oublie la femme et que la femme l'oublie à son tour, que l'âme demande sa part dans le mariage et que, faute de l'y trouver, elle va la chercher ailleurs.

Sauvons la famille si nous voulons sauver la patrie, çar^ une nation n'est que la famille élargie. Quelle

vertu civique attendre d'une génération qui n'a soif que de l'eau du ruisseau? Que parlez- vous du citoyen? Commencez par régénérer l' homme au foyer. Oubliez- vous donc que la débauche a toujours été l'école préparatoire de la servitude ? Venise le savait par expérience, lorsqu'elle faisait du carnaval l'article premier de la constitution du despotisme.

La désunion du mariage conduit l'homme à la femme de rechange, je veux dire à la lorette.

La lorette forme une institution dans l'État; cette institution grandit d'année en année; elle occupe déjà tout un quartier de Paris.

Qu'est-ce que la lorette ? C'est la loi du divorce rétablie, et, pour plus d'un mari, je le dis avec tristesse, la patience du mariage.

Sous le règne de Béranger, on ne connaissait encore à Paris que la grisette, courageuse au travail , indulgente au plaisir, qui portait une robe d'indienne et demeurait sur la gouttière. Elle ne possédait au monde que deux ou trois pots sur les fenêtres de sa mansarde et y semait au printemps des cobéas et des pois de senteur; c'était dans ce petit ermitage aérien,

fleuri et parfumé, qu'elle cousait, qu'elle brodait , qu'elle travaillait en un mot à la tâche, et qu'à l'heure du repas elle émiettait la moitié de son pain à ses voisins les moineaux.

De temps à autre, après le coucher du soleil, elle regardait le plafond céleste à travers les fleurs de sa croisée, et, en voyant la petite étoile qui semblait tinter de préférence sur sa vitre, pendant sa veillée forcée , elle disait :

— Que peut-il se passer là-haut ?

Lisette, en dépit de Béranger, a toujours eu un grain de poésie ; elle riait souvent , elle soupirait , quelquefois.

Elle travaillait consciencieusement toute la semaine , et, sur son timide pécule, elle faisait la part du dimanche; ce jour-là, elle allait d'un pied léger au bois de Romainville ; elle acceptait un dîner, parce qu'elle pouvait le payer, mais elle donnait toujours son amour par-dessus le marché. Elle aimait à la fortune du pot, c'est-à-dire du caprice.

Quand un ami lui offrait de partager autre chose que la piquette de Suresnes , et tentait de lui glisser dans la main un billet doux signé du directeur de la Banque, elle le laissait aussitôt retomber avec la majesté d'une reine offensée.

— Comment peux-tu penser, répondait-elle, que j'aurai la lâcheté de te faire payer mon bonheur ? J'entends toujours me posséder, pour avoir le droit de me donner.

Si elle n'avait pas l'innocence , elle avait du moins la fleur du cœur; tout cela sans doute n'était pas régulier, ni d'une orthodoxie irréprochable au point de vue du catéchisme. Mais on doit avoir de l'indulgence pour sa mémoire, car si la loterie de la naissance ne l'avait condamnée au travail de l'aiguille, elle aurait peut-être tenu honorablement un ménage.

— Que n'ai-je trouvé un mari! disait une Lisette ; je crois que je l'aurais aimé.

Quand elle avait promis à quelqu'un de l'aimer, elle tenait en effet parole.

Mais depuis que la maladie du temps a gagné le cœur de Lisette, depuis qu'elle sait que « sa jambe bien faite » peut avoir sa valeur cotée sur la place , elle a voulu marcher, elle aussi, au pas de l'industrie ; elle a changé la robe d'indienne contre la robe de moire ; elle a troqué la mansarde fleurie pour un entre-sol doré ; elle a vendu son nom du passé pour le titre de lorette. Nouveau nom, chose nouvelle.

La lorette n'est ni fille, ni femme, à proprement parler. C'est une profession , c'est une boutique. Vous rappelez-vous ce mot du neveu de Rameau , en parlant de son fils : « Si aussi bien c'était une fille...?» Le neveu de Rameau avait inventé ce jourlà la lorette. 11 avait deviné le parti qu'on pouvait tirer de la Du Barry.en la dressant de bonne heure au métier.

Eh bien, monsieur, aujourd'hui — voilons-nous

la figure de douleur *— il y a , dans je ne sais quel Paris souterrain dont personne encore n'a fait l'his- • toire, plus d'une mère de famille qui, en déshabillant sa fille le soir de la première communion et en contemplant d'un œil maternel la beauté naissante de l'enfant, dit en elle-même :

— Elle fera fortune.'

A partir de ce moment, la mère place son petit avoir sur la tête de sa fille comme à une caisse d'épargne; elle fait pour elle la dépense exorbitante d'un professeur de danse; elle va même jusqu'au maître de piano, et si elle trouve quelque aubaine dans son état, elle pousse la générosité jusqu'au maître de grammaire, car elle connaît le danger d'une faute d'orthographe. Elle garnit donc sa fille de toute l'artillerie des arts d'agrément; elle l'arme en course pour l'envoyer ensuite capturer quelque galion de passage , banquier juif ou marquis brésilien.

Quand ce n'est pas la mère, c'est une voisine, c'est une tante vraie ou fausse qui prend à forfait l'éducation de la jeune fille, qui la dresse, qui l'instruit, qui la prémunit contre toute imprudence de sincérité. Pas de folie, pas de faiblesse, pas de coup de tête , ni de coup de cœur, surtout ! Il faut jouer de sang -froid le jeu de l'amour, mais sans mettre à la partie; il faut savoir résister et céder à propos, et placer toujours une faveur à la petite semaine.

Il n'y a pas deux lorettes à Paris, il n'y en a qu'une, — omnis Thaïs Thaïda olet, — la lorette de Gavarni, la même figure, la même âme , un chiffre à côté d'un autre chiffre, numéro premier, numéro second. C'est l'expérience de la vieillesse combinée avec l'audace de la jeunesse ; c'est une espèce d'eunuque femelle , châtrée du cteur, plus habile qu'un Fanariote dans la science de l'intrigue, toujours maîtresse d'elle-même sur le champ de bataille, toujours âpre à la curée. Qu'elle sourie, qu'elle pleure , qu'elle flatte, qu'elle boude, qu'elle couve un homme d'un œil de louve, comme si elle allait le dévorer de sa tendresse, traduisez toute sa pantomime par une nouvelle lettre de change à signer.

Malheur à qui l'aime , sans pouvoir acquitter régulièrement, à la fin du trimestre, le quartier de son amour; elle le méprise, elle le brise; si du moins ce payeur retardataire avait l'esprit de voler! Elle met à ruiner un fils de famille la même conscience qu'un partisan à ravager un pays. C'est une victoire pour elle, et elle en éprouve un sentiment d'orgueil.

Malheur à qui l'a trompée ! Elle saura bien trouver un vengeur. Une lorette disait un jour à un jeune homme qui avait le courage de l'aimer sérieusement :

— Sais-tu tirer l'épée ?

— Passablement.

— Assez pour tuer le marquis de Cisterne ?

— Pourquoi me battrais-je avec lui ? Je ne le connais pas.

— Tu te battras , sinon adieu.

A quelque temps de là, deux voitures de place montaient, au petit jour, vers TArc-de -Triomphe ; elles glissaient en silence sur la terre assoupie par la neige; elles arrivent à la dérobée à l'entrée du bois de Bologne.

Deux hommes en descendent, escortés chacun de deux amis , et choisissent un carrefour à l'écart. Ils croisent d'abord le fer avec circonspection , chacun semble étudier le jeu de son adversaire et cherche un passage secret à travers le cercle mouvant de l'épée.

Mais à un moment le bras de l'un , jusqu'alors à moitié replié sur la poitrine , part avec la rapidité foudroyante d'un projectile. Le marquis de Cisterne a porté la main à son cœur et a poussé un cri étouffé. Il chancelle sur lui-même , il fait un pas en arrière, et il croule de tout son poids dans la poitrine de son témoin. Il regarde d'un œil voilé son vainqueur :

— Je ne t'avais jamais vu , pourquoi m'as-tu tué ?

— Parce que cette femme l'a voulu.

Ce que je raconte là n'est pas une anecdote imaginée à plaisir. Sur neuf duels aujourd'hui, il y en a huit pour une lorette, et elle entre sûrement pour quelque chose dans le neuvième.

Elle porte la même férocité à la vie de plaisir qu'à la vie de galanterie. La petite lorette court au bal Mabille et au bal masqué; c'est là qu'elle cherche l'oubli d'elle-même, ou plutôt qu'elle vit pour son compte, au milieu des fleurs ou des lampions, en dansant une sarabande effrénée, pendant que l'orchestre à la Paixhans de Musard vomit dans l'air un ouragan de musique. .

Mais la lorette de haute volée dédaigne la vo-

lupté vulgaire du pas de danse justiciable du sergent de ville; elle exige des fêtes spéciales dans des villas louées à son intention, dans des soupers féeriques à couvrir d'humiliation l'ombre de Lucullus.

Il y a quelques jours, après une nuit d'orgie romaine, une lorette donna l'ordre d'apporter une baignoire et de la remplir de vin de Champagne ; elle prit un bain de cinq cents francs en présence de ses convives , elle donna ensuite le bain encore pétillant à boire à ses dix amants.

Voici un petit palais qui fait honneur au goût de l'architecte; il est fermé de portes en bronze, couvert de tuiles antiques; le pavé est illustré d'une mosaïque , le mobilier, textuellement copié sur le style

de Pompéi; on y trouve à chaque pas une exquise polissonnerie du musée secret de Naples, sous forme de trépied de candélabre.

Au centre de l'édifice , et sous une cage de verre peint en bleu, pour donner à la pièce un faux air

de clair de lune, l'architecte a ménagé un boudoir avec cette inscription latine sur la porte : Venereum. Dans une niche de ce sanctuaire il a placé la statue de la déesse, c'est-à-dire de la maîtresse de la maison, déguisée en. Vénus. Comme elle touche à la quarantaine, elle a orné son venereum de deux peintures de son imagination : le Printemps et V Automne. La première figure, la poitrine au vent, sème les roses à pleines mains ; la seconde rêve , la tête penchée sur un livre à moitié fermé. Vous comprenez l'allusion.

Mais la salle de bain, si je dois en croire la légende, l'emporte encore sur le boudoir; c'est le chef-d'œuvre de la volupté moderne. Ni Pétrone dans toute sa gloire, ni Bibbiena, avec l'assistance de Raphaël, n'ont eu une semblable inspiration. On a fait de la serre une chose à double entente : on a placé la baignoire au milieu du gazon, ou plutôt un bassin toujours rempli d'eau chaude pour deux, et enseveli sous une voûte de lataniers et de camellias ; des jets d'eau ménagés dans les feuilles des plantes exotiques distillent, à un moment donné , une pluie d'eau de senteur qui retombe en rosée sur le tiède cristal de la baignoire. Un nègre vigoureux, orné seulement d'un pagne de rigueur, fait le service de la serre, toujours tenue à la température asiatique d'un harem.

Savez -vous à qui appartient cet hôtel? A une lorette, une lorette affranchie, à la vérité, pour

avoir épousé un hidalgo; aujourd'hui elle porte le titre de comtesse , mais elle a congédié son mari.

On demandait un jour à une de ces femmes comment elle faisait pour concilier les prétentions de tous ses servants :

— Je suis le procédé, répondit-elle, d'un certain négrier de ma connaissance. C'était un homme blond et frisé , sans barbe , une figure de femme avec un œil bleu, doux comme une pervenche, et un sourire à poste fixe sur la figure. Je lui demandais un jour comment il avait pu gagner les quatre cent mille francs, que nous faisions valoir ensemble , sans tomber aux mains des croisières. — Par un moyen bien simple, répondit- il; quand j'avais embarqué ma cargaison sur la côte de Sénégambie, j'en faisais, à vue de nez, trois paquets : dans le premier paquet je mettais la fleur de la marchandise; dans le second, la seconde qualité; dans le troisième , enfin , la pacotille. Après quoi je mettais trois fers au feu : le premier portait le chiffre 1, le second le chiffre 2 ; vous devinez le troisième. Ensuite je numérotais le bétail sur l'épaule, en commençant par la première catégorie. Il y avait bien de temps à autre quelque amour -propre récalcitrant qui protestait contre l'ordre de numérotage, mais je maintenais à coups de nerf de bœuf le principe d'autorité. Je flambais toujours : puis , quand une corvette anglaise donnait la chasse à mon brick, je commençais par jeter à la mer le

numéro trois pour alléger la marche; si la corvette forçait de voilure, le numéro deux suivait le numéro trois dans la gueule des requins. Je fais, reprit-elle, comme ce capitaine négrier, aujourd'hui pensionnaire de Clichy; je numérote ces messieurs; je les classe par ordre de mérite, vous entendez, c'est-àdire de solvabilité : le banquier avant le marquis , le marquis avant l'officier, l'officier avant ou après le romancier, et quand je vois un danger à l'horizon, je débarrasse la manœuvre en jetant par- dessus bord le numéro trois, puis le numéro deux; puis quand j'ai apaisé Samuel Bernard par cet holocauste, je répands de nouveau mes bienfaits dans le monde entier.

La lorette porte dans le monde un front de marbre sur lequel on lit un seul mot : Défi. J'assistais l'autre jour à une représentation de Charlotte Corday. Au moment pathétique du drame, au milieu du silence et de l'émotion, quand le cœur attendri d'une femme d'avoué sautait par-dessus le corset, voici tout à coup la salle en rumeur ; on retourne la tête, on chuchote , on regarde , on dirige, de droite et de gauche, sur un même point, l'artillerie volante du binocle. Qu'est-ce donc? La lionne vient d'entrer. La connaissez-vous ? C'est cette beauté qui graisse de poudre d'or la roue de sa voiture et qui a déjà dévoré un fils de famille ! Mais elle, calme et fière sous le feu croisé des regards et des lorgnettes, elle arrachait négligemment le duvet de son mantelet de cygne, le dis-

tillait devant sa lèvre, du bout du doigt, et le chassait ensuite d'un souffle, comme pour dire à ces hommes béants devant elle : Voilà le cas que je fais de vous.

Il faut aller aux Champs-fclysées quand il fait beau temps; c'est là qu'on peut encore le mieux étudier l'insolence du Paris heureux.

Je traversais dernièrement je ne sais trop quelle avenue, assez paisible d'habitude. Ce jour-là, une longue file de voitures stationnait devant la porte d'un hôtel. Qu'était-ce? Probablement une exposition. Quelle exposition, cependant? De peinture? Mais la foule titrée n'aime la peinture qu'au palais de l'Industrie. Un tableau n'a de mérite qu'autant que la main de l'État l'accroche à la muraille.

Qu'était-ce donc? Un spectacle curieux probablement, pour avoir ainsi détourné du bois de Boulogne la moitié de ses • équipages. C'était l'exhibition du mobilier d'une lorette qui voulait quitter le monde

pour prendre l'état réglé du ménage et mettait son fonds de commerce à l'encan.

L'élite de la société parisienne avait voulu visiter en passant les lieu* saints de la galanterie et faire en quelque sorte une partie de débauche platonique en interrogeant, d'un œil plus ou moins impartial, les mystères de la vie de courtisane.

J'entrai, avec la foule, dans l'antre de la déesse; je crus d'abord marcher dans un rêve des Mille et une Nuits; c'était tin rez-de-chaussée assez modeste d'apparence, mais un rez-de-chaussée tellement doré, que la dorure perçait sous la dorure, comme l'étoile sous l'étoile, dans la voie lactée. Vous rappelez-vous la robe d'or brochée sur or de la Montespan? Cet appartement aurait pu lui faire concurrence.

Il y avait dans la salle à manger, décorée d'ailleurs et meublée avec le goût d'un tapissier de mérite, une montagne d'argenterie. Cette femme eût pu donner à dîner à un régiment de la garde et renouveler le service à chaque plat; elle possédait pour le moins un kilomètre de cuillers et de fourchettes, sans compter les surtouts, les réchauds, les seaux à vin de Champagne.

La chambre à coucher resplendissait de satin blancs comme la robe d'une mariée. Lorsque j'y entrai avec la timidité du profane indigne d'une pareille fortune, j'entendis une dame de haute volée dire à un vieux bonhomme, qui avait fait glorieusement le coup de sabre dans sa jeunesse :

— Remarquez-vous, monsieur le baron, qu'il n'y

a que des chaises longues dans cet appartement. L'article bijou formait à lui seul un musée; je comptais sous une vitrine deux ou trois cents bagues; sous une "autre, un assort ment copiplet de toutes les formes de camées; sous une autre, soixante paires de bracelets. Cette femme devait avoir cent bras, comme Briarée, pour embrasser l'univers.

— Tu vois bien ce bracelet; disait un jeune dandy à son voisin, en montrant un chef-d'œuvre de filigrane, avec cette inscription : Remember; c'est moi qui l'ai donné.

— Voici le mien, répondait l'autre, en indiquant un serpent roulé, avec des yeux de rubis et cette devise : Mémento.

Cette Marion Delorme pratiquait le système d'égalité en véritable révolutionnaire; elle mettait également tous ses souvenirs à l'encan.

La foule faisait cercle autour d'un cinq-rangs, c'est-à-dire d'un collier de perles plus grosses que des œufs de pigeon. Les uns l'estimaient cent mille francs, les autres plus, les autres moins, et disputaient avec la même vivacité que dans un meeting, par un jour de tempête, sur le prix de ce joyau. On prononçait même tout bas le nom du donateur, mais je ne l'ai pas entendu.

La salle de toilette témoignait, par son luxe, de toute l'importance que la prêtresse du lieu attachait à cette cérémonie ; il y avait place pour deux à l'autel. On y voyait deux lavabos, deux robinets d'ar-

gent et, de part et d'autre, un clavier complet de petits pots pour exercer le doigté* de Fartiste. Il parait que dans ce monde-là l'opération du nettoyage a l'humeur sympathique çt qu'elle aime la compagnie.

Je dois rendre justice, cependant, à la propriétaire de l'établissement. Elle paraissait aimer la lecture. Elle avait une bibliothèque choisie, richement reliée par Cape. Elle y avait réuni une collection complète de la théologie de l'amour. Horace, Anacréon, Boccace, Brantôme, La Fontaine, Parny; au milieu de tous ces Pères de l'église de la religion de Priape, Alexandre Dumas l'ancien avait glissé un volume de X Imitation, et à la première page de ce poëme de la pénitence il avait mis cette dédicace :

« On ne sait ce qui peut arriver. »

Croiriez-vous, monsieur, que la vente de ce mobilier a produit cinq cent mille francs? encore en avait-on retiré la fleur du panier, c'est-à-dire un tapis de je ne sais où, un miracle de l'art du tissu, mais il portait un chiffre compromettant, à ce qu'on dit du moins, et que je vous répète uniquement sous bénéfice d'inventaire. On l'a mis sous séquestre.

Voilà ce que j'ai vu hier, sans avoir rien fait, je vous prie de croire, pour mériter cet honneur. Comment voulez-vous qu'après la provocation d'une pareille opulence enlevée d'assaut, la jeune fille, munie de quelque don de nature, puisse prendre son parti de la pauvreté ?

LA NOUVELLE BABYLOSE.

SI l

Aussi voit-on augmenter à vue d'oeil le nombre des lorettes. 11 faudra bientôt, bâtir un second Paris pour les loger.

Pourquoi nous en étonner? Depuis que l'orgie financière, qu'on a bien voulu surnommer la prospérité publique, pendant un moment, a semé l'or à la volée; depuis que l'invention de la vapeur a réalisé ce proverbe : que tout chemin mène à Rome, c'est-àdire à Paris -/depuis que l'étranger sait, d'Arkhangel à Lisbonne, qu'on trouve toujours à Paris le placement total des vingt-quatre heures de la journée; depuis ce temps-là, enfin, c'est la lorette qui donne le ton, c'est elle qui dicte la mode, c'est elle qui a inventé la crinoline, c'est elle qui la perfectionne de jour en jour, c'est elle enfin qui règne ; son esprit remonte de temps à autre dans la bonne société.

11 y a un moment de l'année où la classe mandarine du premier degré croit pouvoir se laisser aller sans imprudence au décousu de la lorette. C'est à l'époque du carnaval. Àvez-vous jamais entendu parler d'un bal masqué chez une puissance de la banque ou de la diplomatie? On y voit, à ce qui paraît, une quantité de poésies abstraites et concrètes réalisées par des couturières : des Nuits, c'est-à-dire des jupes semées d'étoiles ; des Aurores, c'est-à-dire des poitrines nues et un corset de satin rose avec le disque à moitié émancipé d'un double soleil levant ; des Neigefs enfin, des Foudres, c'est-àrdire des flocons

d'édredon , et des rubans en désarroi comme les flammes du tonnerre.

Passe encore pour ces imaginations à peu près modestes; mais les beautés convaincues de leur mérite intime veulent profiter de l'occasion pour mettre l'assistance dans le secret de leurs beautés inédites, et elles entrent dans la mêlée sous les traits naïfs de Diane chasseresse ; elles dansent de la jambe légère de la déesse, sans autre costume que le carquois, que le brodequin, et un tricot tellement hypocrite qu'on ne sait s'il est chair ou poisson. D'autres tirent prétexte des Ondines et des Naïades pour prodiguer les grâces de l'inconnu, toutes ruisselantes de perles, et pour les déployer aux regards reconnaissants de la galerie; d'autres enfin apparaissent costumées en chattes ou en lionnes, au bras d'hommes déguisés à leur tour en chats ou en lions. Mais la loyauté exige qu'on ait soin d'indiquer le sexe, par un signe de reconnaissance, de peur de méprise ; on dirait une ménagerie.

Le héros du bal masqué était, cette année, un Américain d'une taille homérique et d'une musculature herculéenne ; il fit entrée à un bal célèbre sous cette rubrique ingénieuse : « le ê diable en costume de noce. » Le diable, à peu près nu, sans avoir cependant tout à fait le courage de son opinion, portait un caleçon de satin collant, un gilet de même étoffe toujours hermétiquement collé, et sur le front, deux cornes de diamant. Commenttrouvez-vous cette

LA NOUVELLE JJABYLONE. 313

allusion aux dangers du mariage? Les dames du bal montaient sur leur chaise pour admirer ce brillant échantillon de la race yankee, sans en perdre une' particule.

Puis après le souper, au chant du coq, quand le pâté truffé, le vin de Tokay, le sang fouetté par la danse, la poussière, la fumée, le gaz, la musique, les fleurs, tous les miasmes et tous les courants électriques dégagés dans l'atmosphère; quand tout cela réuni a suffisamment réchauffé le courage des Neiges, dès Naïades, des Chattes et des Panthères, on secoue, d'un accord tacite, l'étiquette, et on danse d'inspiration la danse hyperbolique du bal Mabille, sans l'avoir jamais apprise.

On mauvais vent souffle, je vous le dis sans pruderie. Ouvrez les comptes rendus de la justice criminelle , vous y verrez foisonner les attentats à la pudeur. Jls étaient rares autrefois, les voilà fréquents, que dis-je? endémiques, comme les cas de fièvre jaune et de choléra. Évidemment, cette recrudescence de délits honteux tient à un état général de la société.

Avez-vojis remarqué cette phrase sinistre dans le dernier rapport du ministre de la j ustice :

« Le nombre des accusés de crimes contre les mœurs a continué de suivre la progression ascendante déjà signalée dans le rapport de 1850; les accusations de cette nature forment plus de la moitié du nombre total des accusations de crimes contre

les personnes, tandis que de 1826 à 1830, elles n'en formaient que le cinquième environ ? »

Et cette autre phrase encore :

a L'accroissement anormal du nombre de prévenus de délits contre les mœurs qui, de la première à la dernière période, a plus que quintuplé, suivant ainsi le mouvement ascensionnel indiqué dans le nombre des accusés de crimes de la même espèce ? »

N'êtes-vous pas effrayé, comme moi, de tous ces procès faits coup sur coup, non-seulement à des êtres de rebut, mais à des prêtres, mais à des frères de la doctrine chrétienne? Sommes- nous des boucs ou

des hommes, et faudra-t-il passer la société au soufre comme Gomorrhe? Plus de respect de la femme, plus de respect de soi-même; le vice lâche conduisant au crime plus lâche encore. En même temps, une indicible tristesse a marqué au front cette génération destituée de loute espèce d'idéal. La statistique dénonce encore un nombre toujours croissant de suicides. L'alcool, le tabac, le libertinage, le suicide, tout cela relève de la même logique secrète. Voyez ce jeune homme : il arrive à Paris tenter la fortune ; il veut jouir avant de travailler ; il ravage l'avenir avant de posséder le présent.

Mais un jour, le courage vient tout à coup à lui

manquer. Il n'a plus la force de reprendre un autre

' point de départ. La folie l'égaré du côté de ce fleuve,

là-bas, dont sa pensée a déjà franchi le parapet :

un bruit sourd et un remous de plus dans l'eau

sombre, éclairée seulement de pâles reflets, et tout est dit, le fleuve continue de couler. Quelque temps après, la morgue étale un cadavre de plus aux regards de la multitude.

Le gouvernement a bien essayé , à l'occasion , de réagir contre l'épidémie régnante. Souvent même un. préfet de bonne volonté a cru qu'on pouvait rétablir la pudeur à Vaide d'un, arrêté suivi d'un gendarme,, et, à ce sujet, je vous demande la permission de vous raconter une excursion que j'ai faite je ne sais . plus où, sinon ailleurs.

J'avais l'esprit rebattu de la question chinoise, de la question cochinchihoise, de la que3tion mexicaine, de la question américaine, etc.*; on l'aurait à moins, n'est-ce pas? et pour le remettre de sa fatigue, j'avais pris le parti d'aller respirer l'air pur et libre du dehors, dans quelque bon petit pays, bien calme, • bien retiré, sans cérémonie et sans broderie, où', l'on fît tout au plus de la politique par occasion , sur

LA NOUVELLE BABYLONK. 317

l'herbe, en casaquin, à la fraîcheur, et en société des linots. Mais où trouver un semblable pays? J'avais beau chercher sur la carte, il n'existait nulle part, ou, s'il existait par aventure, il existait si loin, làbas, de l'autre côté du soleil couchant , que ce n'était vraiment pas la peine d'y aller.

Alors je me rappelai qu'un poète jovial avait autrefois chanté un certain royaume d'Yvetot, dont le roi , coiffé et monté comme vous savez, buvait sec , dormait bien, et par conséquent laissait tout le monde dormir. Ce bon petit roi que voilà avait trépassé sans doute depuis longtemps, à telles enseignes, disait la chanson , que son image pendait à la fenêtre du cabaret, par manière d'apothéose. Mais peut-être avaitil repoussé de souche et laissé après lui une dynastie, ne fût-ce que pour maintenir la légitimité , tout aussi légitime qu'une autre, du bonnet de coton.

Je cherchai sur la carte le royaume d'Yvetot. Terra ignota;]e suivis au hasard le premier chemin venu sur la foi du dieu des aveugles. Je recommande ce nouveau mode de voyage par le somnambulisme.

Or, un matin, je m'éveillai en face d'un poteau où je vis ceci parfaitement écrit: Royaume d'Yvetot, et un peu plus bas un placard ainsi conçu : Ici il est défendu de fumer. La ligne suivante était effacée. Voilà, sûrement, un royaume bien tenu. On n'y est pas incommodé de la fumée du tabac.

Une minute après, je faisais mon entrée dans la capitale. Cette capitale, parfaitement distincte, d'ail-

leurs , de son homonyme de Normandie , est une bourgade d'une centaine de feux, d'un clocher ou plutôt de la moitié d'un clocher. À ce moment, un homme à cheval déboucha du haut de la rue en fai sant claquer son fouet.

Le cheval était un bidet de taille, le corps tout en longueur et le cou encore plus long, un dernier débris échappé à la déroute du coucou. Ce vétéran poussif d'un autre régime portait l'oreille basse et la tête au second étage, comme s'il avait mangé, toute sa vie, par-dessus le râtelier. Il avait, en trottant, le mouvement tellement déboîté, que tout interminable qu'il était il paraissait encore , à chaque pas , s'allonger de moitié. Du reste, mauvais trotteur: il buttait à toutes les pierres du chemin. Il allait donc ainsi, en répandant autour de lui le mélancolique gémissement d'un soufflet blessé' qui laisse échapper son âme à travers la. basane , lorsque j'entendis tout à coup pousser à ma droite le cri de : Vive le roi!

L'homme qui avait poussé ce cri était un garde champêtre, à en juger par la plaque collée sur son parement. Il représentait l'enthousiasme du royaume. L'homme pour lequel le cri avait été poussé devait être le jroi d'Yvetot. J'ôtai mon chapeau. C'était un homme sur la quarantaine, aussi haut que son cheval était long, et aussi maigre que son cheval était maigre, la mine fière, la tête à la Colin, et vêtu... je ne dirai pas comment, par respect pour l'uniforme. Il n'y a qu'au Chili qu'on voit un costume, comme cela,

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si jamais en Amérique on a pratiqué la blouse et pardessus la blouse une épaulette de garde national.

Hélas! le roi d'Yvetot lui-même, le successeur du bon petit roi que voilà , avait suivi l'exemple de la Hesse et fait, lui aussi, sa contre-révolution, Pour plus de dignité, il avait commencé par mettre son âne de côté. \\ trouvait un bidet plus royal. Ensuite, il avait permuté le bonnet de coton contre un shako de la meilleure époque, puis, il avait enlevé l'auguste image de son prédécesseur de l'enseigne du cabaret, et peu s'en fallut que le cabaret à son tour ne partageât la disgrâce. Enfin, il avait réformé, de fond en comble, son royaume, et comme il trouvait qu'on y perdait couramment le paradis, il tenait à être vertueux pour tout le monde et faisait de la vertu par ordonnance.

Il a donc passé sa vie à régler la vie de ses sujets. Il règle leur boucherie , leur boulangerie , leur lieu de réunionne crois même qu'il a mis son tourniquet à l'entrée du marché pour empêcher l'abus de la vente et de l'achat. Chaque jour apporte un nouveau Secret, tantôt pour ceci, tantôt pour cela. J'ai voulu avoir la conscience nette d'un État si bien réglé, et à cette intention j'ai fait élection de domicile à l'honnête bouchon où le bon petit i % oi que voilà traitait autrefois tout son royaume. Le premier matin, j'entends sous ma fenêtre un roulement de tambour : De par le roi, défense est faite à tous les jeunes garçons et à toutes les jeunes filles de danser

avant l'âge de seize ans révolus. C'était le garde champêtre qui lisait cela. Je l'ai entendu, monsieur.

Ce décret, évidemment, avait la charitable pensée de protéger l'innocence, et, à cet égard, il méritait l'approbation, mais il me semble qu'il a fait un mauvais calcul. Il devait interdire la danse, au contraire, au-dessus de seize ans, car c'est à partir de cet âge qu'elle peut véritablement induire en tentation. Jusque-là elle est l'innocence même, à mon avis. N'importe, le décret existe, et non pas à l'état de lettre morte, comme on pourrait le supposer, puisque l'autre jour le même garde champêtre a dressé procès-verbal contre Jean Cadet, un valseur de quinze ans qui, malgré sa minorité, pirouettait de contrebande avec Madeleine Sureau. Et maintenant les uns disent que Cadet ira en prison; d'autres prétendent au contraire qu'il en sera quitte pour l'amende. * C'est aussi mon opinion.

Le lendemain, nouveau coup de baguette: Défense â tout aubergiste y cafetier , cabaretier ou tout autre, de donner à boire à quiconque n'a pas l'âge requis pour danser. Et pour que le débitant du cru n'en ignore, on a collé à la porte de son bouchon, ou, sivous l'aimez mieux, de son tripot, la liste de tous les enfants de la commune. De sorte que chaque père de famille a l'honneur maintenant d'avoir son propre sang affiché au cabaret. Ce que je dis là, monsieur, je l'ai vu , et vous pouvez me croire sur parole. Cer-

taines gens approuvent la mesure , mais blâment l'affiche. Je trouve au contraire que l'affiche est la conséquence forcée de la mesure, et qu'il faut leur accorder à toutes les deux son estime.

Autre coup de tambour : Défense est faite de fumer dans la rue. C'est l'ordonnance que j'avais déjà lue sur le poteau. Voici le complément que j'ignorais : Autrement que dans une pipe surmontée d'un couvercle. L'intention sans doute est excellente, car le couvercle est là, j'imagine , pour empêcher l'incendie. Mais pourquoi, du même coup, n'avoir pas étendu l'interdiction au cigare, à l'allumette chimique, à la bourre de fusil, à la fusée volante, au feu d'herbe sèche, au feu de berger, au feu de cuisine, au four à chaux, bien autrement incendiaires \ de l'aveu de l'expérience, que la pipe de Saint-Omer? Il est clair que si on supprimait tout ce qui peut mettre le feu, à commencer par le tonnerre, le monde n'aurait plus besoin d'assurances contre l'incendie. Le décret du roi d'Yvetot attend donc, pour le bonheur de l'humanité, une série de nouveaux décrets.

Le jour suivant, autre ordonnance à son de caisse : Injonction, aux regnicoles de couper à bref délai tous les chardons de leurs champs et de leurs enclos. Fort bien ; le chardon est ennemi du blé par nature , et on doit le traiter avec la dernière sévérité. Mais pourquoi ne pas appliquer la même peine de mort aux coquelicots et aux bluets, ces merveilleux qui

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mangent la moitié de notre pain en herbe ? Le chardon , du moins , a son utilité : il nourrit l'âne sans compter le chardonneret. Or, l'âne, dans le royaume d'Yvetot, est bon Français. Il rend service comme un autre à la patrie. Enfin , du temps de Béranger, il portait Sa Majesté : c'est encore là une considération en sa faveur ; il faut que tout le monde vive. Grâce pour le chardon ! Ou si l'on extermine le chardon , qu'on extermine aussi le chiendent et l'ivraie. Égalité devant la loi pour tous les coupables. Et ensuite on passera à la chenille , au mulot, au liseron , À l'hièble, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus ni une mauvaise bête ni une mauvaise herbe dans l'univers.

Est-ce tout? Non. Encore un coup de tambour:

Ordre du roi qui enjoint aux pigeons de garder les arrêts. Et voilà désormais tous les pigeons du royaume en prison. Du coup, Vénus est à pied. Il y a cent ans, nos mères en auraient pleuré, alors qu'on faisait usage de la mythologie. Ici pourtant la détention préventive a son excuse. Les pigeons, grands promeneurs par tempérament, ont l'habitude de manger pendant la promenade , et , comme ils professent , de tout temps, des opinions communistes , ils picorent partout. On a donc bien fait de les écrouer au colombier pour leur apprendre à respecter la propriété. Mais les perdreaux, mais les moineaux, les pies, les geais, toujours en pleine liberté, car le décret les a oubliés , vont profiter de la circonstance pour dévorer double ration, de sorte qu'il n'y aura

pas un épi de plus à la récolte. Pendant ce temps-là, les pauvres pigeons, punis pour tous, tenus en chartre privée, battront leurs femmes pour se désennuyer et feront mauvais ménage.

Le tambour n'a pas fini, monsieur. Je l'entends encore. Voici de quoi il s'agit : le royaume d'Yvetot possède une rivière ; une rivière a été faite pour se baigner. Mais, du côté du bourg, la berge est escarpée et l'eau est profonde. Pour tenter le bain sans danger, lorsqu'on est brouillé avec la natation, il faut donc passer de l'autre côté. Pour traverser la rivière, il n'y a qu'un bateau. Voilà, pour le moment, toute la marine du roi d'Yvetot. Le batelier, Dieu merci, est marié. Vous allez voir comment je dis Dieu merci : une lettre patente exige que le batelier traversera les baigneurs, et la batelière les baigneuses. La pudeur, sans doute, trouve son compte à ce décret, bien que baigneurs et baigneuses aient toujours, de rigueur, un costume. Mais, voyez le malheur, lorsqu'une dame veut passer, la batelière est au bois, et vice vernâ le batelier est à la moisson. Partie remise. Si le batelier devenait veuf, ou bien si la batelière venait à perdre son mari, la moitié du royaume d'Yvetot serait réduite à prendre un bain dans sa cuvette.

Tout cela est vrai, monsieur, de la dernière vérité et certifié conforme. Car, une fois de plus, je l'ai vu et entendu ; seulement, au lieu du nom du roi d' Yvevetot, veuillez lire le nom d'un maire de village,

peut-être même d'un préfet. Dieu me préserve de vouloir manquer de respect au roi d'Yvetot, si peu de place qu'il occupe dans l'histoire! Je tiens d'un proverbe de Ceylan , parfaitement sensé , qu'il ne faut jamais blâmer un roi ni un mendiant : un roi, parce qu'il est au-dessus de la critique; un mendiant, parce qu'il est au-dessous. Je me permettrai cependant de dire à cet extrait de prince, puisque j'en trouve l'occasion, que s'il est bon de régler, il est meilleur de ne pas régler. Du moment que l'État prendrait partout la place de l'homme, penserait pour lui , aviserait pour lui, pratiquerait pour lui la tempérance, la piété, la prévoyance, la chasteté, l'homme ainsi dirigé par décret et mené à la muselière n'aurait plus rien à faire par lui-même, n'aurait plus même le mérite de sa vertu, n'aurait plus de vertu , par conséquent. Ce serait un être inerte , un homme à ressort, un pantin de la grande espèce. A quoi bon d'ailleurs régler à outrance? On finit presque toujours par briser sa règle à ce métier. Le roi d'Yvetot a beau mettre la peine de la contravention au bas de ses décrets, les enfants dansent la boulangère y comme par le passé, et les mamans leur en donnent l'exemple. Les jeunes garçons boivent sur le comptoir, dans les verres où leurs pères ont bu les premiers. Les chardons continuent de fleurir à la barbe du décret, et je vous avoue que je n'en ai jamais tant vu que cette année. Les pigeons prennent leur récréation à travers champs avec la même

désinvolture que si le garde champêtre ne pouvait constater leur identité, à la volée, pour leur intenter procès-verbal. Et cela est fâcheux; car enfin la loi est la loi , et chacun doit la respecter, à commencer par le pigeon.

J'entends encore le tambour. Qu'est-ce donc? Peutêtre un nouveau décret. Mais non, ce n'est rien. On avise le public que le percepteur attend sa clientèle à bureau ouvert. Allez, mes amis, allez payer vos contributions, car impôts votés, impôts dus en bonne justice. D'ailleurs, l'Évangile a dit : Rendez à César ce qui est à César ; et par César l'Évangile entendait aussi le roi d'Yvetot, comme l'a parfaitement démontré dans le temps monseigneur Salinis.

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