‹ La Nouvelle-Calédonie et les Iles Loyalty;Chapitre 10 sur 39 · PRO ES · texte numérisé non relu

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Cette faune peut être caractérisée par 3 traits principaux: c’est, tout d’abord, l'absence de groupes entiers d'animaux supérieurs et géologiquement jeunes, puis, le haut degré d’endémisme, c’està-dire la possession de nombreux genres et espèces qui vivent exclusivement dans l’île, sans exister nulle part ailleurs sur le globe, et, enfin, le caractère ancien qu’affectent maintes espèces animales. Ces 3 traits nous amènent à conclure à un isolement de longue durée de lîle.

Aujourd’hui, la Nouvelle-Calédonie se trouve située très loin de grandes masses continentales et entourée de mers profondes. Plus de 1400 km. la séparent de la côte orientale de l'Australie, 1500 km. environ de la Nouvelle-Zélande et plus de 1700km. de la Nouvelle-Guinée. Elle doit, cependant, avoir fait partie autrefois d’un continent relié à l'Australie. Des traces de cette ancienne terre se reconnaissent dans les couches de la formation crétacique, qui contiennent des charbons avec débris de plantes terrestres; elles se retrouvent, en outre, dans les blocs roulés, granits, quartzites, schistes et serpentines qu’on rencontre, d’après J. Deprat, dans les assises marines de l’Eocène supérieur, sur la côte occidentale de la colonie. Après cette transgression marine de l'Eocène supérieur, qui consomma probablement la destruction définitive de cet ancien continent, la Nouvelle-Calédonie n’a plus jamais été recouverte par la mer. Je crois donc qu’il faut considérer une partie de la faune et de la flore calédoniennes, comme descendant du monde organique qui peuplait cet ancien continent. Ce contingent a subi, sans doute, de fortes réductions au cours des âges, et, à cet égard, il est possible que les puissants épanchements serpentineux et les poussées d’autres masses éruptives sur l’île, n'aient pas été sans exercer une grande influence.

Outre ces espèces anciennes, la colonie présente un nombre considérable d’êtres organisés, à facies plus moderne, et dont la provenance et la parenté doivent être cherchées dans la région malayo-pacifique, plutôt que vers l'Australie. Il a dû exister aussi, pour ces immigrés plus récents, une possibilité de dispersion qui n’a peut-être été que d’une durée relativement courte. J’émets l'hypothèse que cette connexion s’est produite dans le Pliocène et crois que ce nouveau contingent est arrivé du Nord par les îles

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Salomon et les Nouvelles-Hébrideset s’est répandu vers le Sud. Nous verrons plus tard que les îles Loyalty représentent le reste d’un ancien plateau calcaire qui, probablement, s’étendait de la Nouvelle-Calédonie assez loin vers le Nord-Est et qui a ainsi servi de pont aux éléments d'immigration, tant végétaux qu’animaux, dont nous venons de parler.

Examinons maintenant les Indigènes de l’île, et spécialement ceux de la région que nous visitons actuellement. Dans le voisinage immédiat d’'Oubatche se trouvent trois villages qui, tous, sont situés sur la côte; ce sont, au Sud, Yambé et Diaoué et au Nord Tchambouenne. Ils ne sont grands ni les uns ni les autres, car le plus populeux, le dernier d’entre eux, ne comptait que 95 âmes en 1911. La tribu d’Oubatche, qui a donné son nom à la région, à cessé d’exister; on n’aperçoit plus que les cocotiers de l’ancien village, qui sont maintenant la possession de colons européens. De tous ses membres, un seul individu était encore vivant lors de notre visite. Chaque village a son chef et forme un petit monde à part. Ces groupes politiques minuscules s’agrègent en grandes tribus, unités plus fortes qui se sont développées historiquement et à la tête desquelles se trouve un grand-chef assisté d’un conseil d’anciens et autrefois aussi d’un chef de guerre. L'île compte un assez grand nombre de ces tribus; les plus populeuses existant actuellement sont celles du milieu de la côte orientale, mais, même la plus grande d’entre elles, celle de la vallée de Houaïlou, compte à peine 2000 âmes, et les plus petites n’ont guère que quelques centaines de membres. La tribu de la côte voisine d'Oubalche, qui nous intéresse spécialement ici, compte 520 habitants; son grandchef réside à Pouébo, à 9 km. au Nord d’Oubatche. Autrefois, la puissance de ces grands-chefs était immense; ils avaient droit de vie et de mort sur leurs sujets et jouissaient d’une vénération quasi divine. Cette phrase-ci, prononcée à la mort de l’un d’eux « Le soleil s’est couché », n’est elle pas digne d’un des Césars de la Rome antique? A l’heure actuelle, le grand-chef est placé sous le paternel contrôle des gendarmes et souventaussi du missionnaire.

L'administration coloniale française a très sagement conservé l’ancienne organisation des tribus, en la faisant servir au but qu’elle poursuit. Mais elle se voit, parfois, obligée de dire son mot

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lors de la succession des grands-chefs. Cet honneur était autrefois strictement héréditaire, passant du père au fils, ou à un fils adoptif en cas d'absence de tout descendant mâle. Or, aujourd’hui, le gouvernement, tenant à avoir à la tête des tribus des représentants intelligents et influents, appelle parfois à ce poste des personnages nouvaux, étant donné qu’en Calédonie, comme ailleurs, les qualités requises pour un chef ne se retrouvent pas toujours dans la lignée légitime. De telles immixtions du gouvernement dans les affaires intérieures n’ont pas toujours été sans heurt et sans frottement, mais aujourd’hui, les divergences ne revêtent plus un caractère grave et la plupart des grands-chefs sont entièrement soumis au gouvernement. Ce dernier s'entend, du reste, à les récompenser, en les couvrant de décorations et de galons dorés.

L'administration exige des grands-chefs une certaine connaissance du français, ce qui est d’autant plus nécessaire que l’île ne possède pas une langue unique qui pourrait, à la rigueur, être apprise par un fonctionnaire européen. D’après un renseignement du missionnaire M. Leenhardt, la colonie n’a pas moins de 16 langues, dont plusieurs ne sont parlées que par quelques centaines d'individus. Bien que ces idiomes se rattachent tous à des racines communes, ils sont cependant si spécialisés que les indigènes des diverses parties du pays ne se comprennent pas entre eux. Comment alors exiger d’un gendarme qu'il possède ces 16 dialectes?

Les Calédoniens résident sur des territoires appelés « Réserves indigènes »; on nomme ainsi les parties de l’île qui, après la prise de possession du pays par la France, ont été laissées aux habitants primitifs comme propriété inaliénable et devaient rester fermées à toute colonisation européenne. Malgré ces garanties, il s’est produit des changements qui ont amené, en divers points du pays, de pénibles incidents. Nous verrons même plus loin qu’en 1878, la côte Ouest a été le théâtre d’une insurrection, à la suite de laquelle toutes les terres occupées par les tribus rebelles leur ont été retirées.

Le prétexte facile qu'on donne pour ces aliénations de territoires, c’est la forte diminution du nombre des indigènes. Il est aujourd’hui impossible de savoir à combien se montait la popu-

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lation autochtone, au moment de l'occupation de l’île, en 1853. D’après toutes les données, elle doit avoir été, à cette époque, sensiblement plus nombreuse qu’actuellement, mais tous les essais qu'on a faits pour avoir quelques précisions à ce sujet sont restés sans résultat. Le recensement de 1885 est la première base sûre qu’on possède; il indique 25,975 indigènes. En 1911, ce chiffre était descendu à 16,902, ainsi que nous l’avons relevé au début; c’est donc une diminution de 9,073 âmes en 26 ans, soit un peu plus du tiers de la population. Si ce phénomène continuait à se produire avec la même intensité, nous assisterions bientôt à la disparition des Néo- Calédoniens. Mais un tel calcul ne serait pas exact, car, pendant la dernière décade, la diminution a été beaucoup moins forte; elle ne comporte en effet que 226 âmes.

Cela fait espérer pour la race calédonienne un avenir

Fig. 10. Berceau pour nouveaux-nés; la mère le porte sur le dos, suspendu à des lanières. Tend aujourd’hui à disparaître. Oubatche. Longueur 55 cm. encore long. Il est

probable qu’il s’est établi maintenant une sorte d'équilibre entre les influences défavorables causées par l'occupation européenne et la force de résistance des indigènes.

Malgré cela, la race ne se trouve pas dans une situation bien brillante; ce qui est grave surtout, c’est de constater que le nombre des femmes (7348) est de plus de 2000 inférieur à celui des hommes (9554). Cette disproportion se retrouve, bien qu’à des degrés différents, dans toutes les tribus; celle de Pouébo, par exemple, compte 305 individus mâles et 216 du sexe féminin. En outre, le nombre des enfants est minime, il n’y en a que 5613 (3087 garçons et 2526 filles) au-dessous de 15 ans dans toute l’île. Les couples indigènes ne veulent souvent plus de progéniture et

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les femmes, en particulier, semblent ne pas se soucier de créer une descendance. Peut-être est-ce parce qu’elles se voient privées de leur liberté pendant la période d'éducation maternelle et particulièrement durant l’allaitement qui, là-bas, se prolonge pendant 2 à 3 ans? On dit — mais c’est là une assertion difficilement contrôlable — que beaucoup d'enfants, surtout des filles, sont supprimés à leur naissance et que l'avortement se pratique fréquemment. Il est possible que des facteurs psychologiques entrent aussi en ligne de compte et qu’un certain désespoir se soit emparé de la race indigène, en face de la grande supériorité des Blancs qui s’impose partout. L'avenir dira si la prime de 10 francs, instituée avec la meilleure intention par le gouvernement pour chaque naissance, amènera une amélioration dans ce domaine.

En outre, plusieurs maladies sont très répandues, citons entre autres: la tuberculose, la lèpre, la fièvre typhoïde, les maladies vénériennes, la petite vérole et les tumeurs malignes (tonga); à certaines époques, des épidémies de peste ont également causé des ravages. Les plus dangereuses de ces maladies ont été apportées dans le pays depuis l’occupation et ont causé de terribles hécatombes, parce que les secours médicaux n’existaient pas et qu'ils font encore défaut aujourd’hui. Les médecins de colonisation s’occupent, avant tout, des Européens et s’inquiètent tout au plus des indigènes lorsqu'une épidémie dangereuse commence à sévir.

L’isolement des lépreux indigènes n’a été pratiqué jusqu'ici que très imparfaitement, bien que des prescriptions excellentes aient été édictées. Maintenant que cette horrible maladie commence à attaquer les Européens dans des proportions inquiétantes, on semble vouloir agir plus fermement. Il faut dire, en manière d’excuse, que le Calédonien se tient à l’écart de l’Européen et qu'il a, en général, beaucoup plus de confiance en ses sorciers que dans les médecins coloniaux.

Les vêtements contribuent sûrement beaucoup à la propagation des maladies, car les indigènes n’en font pas un usage rationnel. À l’époque de l’occupation, les hommes étaient nus, n’ayant comme costume qu’une coiffure de balassor et une enveloppe bizarre recouvrant les parties génitales; les femmes portaient une

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étroite ceinture de fibres ou d’herbages autour du corps. Mais peu à peu, sous l'influence européenne, un costume s’est constitué qui serait tout à fait pratique et décent, si les indigènes en connaissaient mieux l'emploi et le tenaient plus propre. Il se compose, pour l’homme, d’un tricot couvrant le buste et d’un pagne entourant les hanches et descendant jusqu'aux genoux; le pagne est retenu au corps par une ceinture. Les femmes portent un petit mantelet et une courte jupe formée d’étoffe plissée, souvent de deux couleurs. Pour le travail des champs, les deux sexes ont le torse nu et, dans les contrées très retirées, on rencontre encore parfois des hommes qui cultivent leurs terres sans vêtement aucun. Par contre, dans les centres civilisés, on voit déjà pas mal d’indigènes déambuler dans de vilains habits européens; c’est là un spectacle peu attrayant!

Les Calédoniens qui ont quelques notions de propreté sont une infime minorité; souvent les tricots sont en loques, les jupons et les mantelets des femmes sont affreusement sales et forment de véritables foyers pour la culture des microbes. Si nous ajoutons que beaucoup d’indigènes laissent sécher sur leur corps leurs habits mouillés, on ne s’étonnera pas que les vêtements, dont l'usage n’est pas dûment expliqué, n’apportent avec eux plus de dangers qu'ils ne présentent d'avantages.

Les chances de contamination sont encore augmentées par l'habitude qu'ont les indigènes d'échanger entre eux leurs vêtements, coutume en soi fort jolie et qui témoigne d’un bon esprit de camaraderie. Chaque Calédonien partage volontiers avec ses compagnons tout ce qu'il a: son tabac, ses aliments et aussi ses vêtements. Aucun jeune homme, par exemple, ne repoussera la demande d’un indigène plus âgé qui, ayant envie de ses habits neufs, lui proposera en échange ses vieilles nippes.

L’alcoolisme, très répandu en Nouvelle-Calédonie, fait aussi beaucoup de mal. Avant l’arrivée des Blancs, on ne consommait comme boissons que de l’eau et du lait de coco; aucun liquide fermenté n’était fabriqué, car les indigènes ne connaissaient pas même le «Kawa », si répandu en Polynésie. La vente de spiritueux aux Calédoniens est interdite, mais celle du vin ne l’est pas, et les nombreux colons établis dans l’île se chargent de le répandre

partout. Ils possèdent en effet presque tous, outre leurs stations d'élevage, leurs plantations de café ou de cocotiers, un magasin dans lequel les indigènes peuvent se procurer les articles pour leurs menus besoins: habits, couteaux, ceintures, et où on leur vend aussi du vin. Il n’y aurait pas grand’chose à redire à cela, si le produit offert sous ce nom était vraiment un de ces bons vins français, légers et naturels; mais, c’est souvent une horrible drogue, riche en alcool, qu’on leur vend comme produit de la vigne! On voit parfois des hommes complétement ivres, et même aussi des femmes, qui gisent, couchés dans l’herbe humide au bord des routes, et l’on devine aisément tous les maux qui doivent résulter de cette manière d’agir. Le gouvernement de Nouméa n’a pas eu jusqu'ici le courage ou — semble-t-il plutôt — la puissance de sévir énergiquement pour enrayer ce fléau. Les missions, qui prêchent à leurs adeptes l’abstinence totale, ont déjà obtenu certains résultats, mais, précisément pour cette raison, elles sont vues d’un mauvais œil par beaucoup de colons.

Malgré tout, les Calédoniens font l’impression d’être une race forte, et il n’est pas rare de rencontrer parmi eux des individus à stature herculéenne. Aussi, est-ce non seulement un devoir éthique du conquérant vis-à-vis d’une race plus faible que de préserver cette dernière, par tous les moyens possibles, d’une disparition regrettable, mais c’est encore faire œuvre utile envers la colonie qui, pour son développement, aura toujours besoin de cette main-d'œuvre.

J’ai trouvé comme moyenne de stature pour 250 hommes calédoniens: 166,4 cm. etpour 65 femmes: 156,6 cm.; ce sont là de belles dimensions, mais

Fig. 11. Flûte. Longueur 1 m 42 cm.

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